Qu'on s'imagine une ravissante figure de jeune fille, blonde, blanche et
rose, dont les lèvres vermeilles et le menton satiné seraient légèrement
ombragés d'une barbe naissante; qu'on ajoute à cela de grands yeux bruns
encore un peu timides, qui ne demandent qu'à s'émerillonner, une taille
aussi svelte que celle de la duchesse, et l'on aura peut-être l'idée de
ce jeune duc, le chérubin le plus idéal que jamais comtesse et suivante
aient coiffé d'un bonnet de femme, après avoir remarqué la blancheur de
son cou d'ivoire.
Le vicomte eut la faiblesse ou l'audace de rester...
--Que vous êtes aimable, Conrad, d'avoir pensé à moi ce soir! dit Mme de
Lucenay du ton le plus affectueux en tendant sa belle main au jeune duc.
Celui-ci allait donner un _shake-hands_ à sa cousine, mais Clotilde
haussa légèrement la main et lui dit gaiement:
--Baisez-la, mon cousin, vous avez vos gants.
--Pardon... ma cousine, dit l'adolescent; et il appuya ses lèvres sur la
main nue et charmante qu'on lui présentait.
--Que faites-vous ce soir, Conrad? lui demanda Mme de Lucenay, sans
paraître s'occuper le moins du monde de Florestan.
--Rien, ma cousine; en sortant de chez vous j'irai au club.
--Pas du tout, vous nous accompagnerez, M. de Lucenay et moi, chez Mme
de Senneval, c'est son jour; elle m'a déjà demandé plusieurs fois de
vous présenter à elle.
--Ma cousine, je serai trop heureux de me mettre à vos ordres.
--Et puis, franchement, je n'aime pas vous voir déjà ces habitudes et
ces goûts de club; vous avez tout ce qu'il faut pour être parfaitement
accueilli et même recherché dans le monde... il faut donc y aller
beaucoup.
--Oui, ma cousine.
--Et comme je suis avec vous à peu près sur le pied d'une grand'mère...
mon cher Conrad, je me dispose à exiger infiniment. Vous êtes émancipé,
c'est vrai; mais je crois que vous aurez encore longtemps besoin d'une
tutelle... Et il faudra vous résoudre à accepter la mienne.
--Avec joie, avec bonheur, ma cousine! dit vivement le jeune duc.
Il est impossible de peindre la rage muette de Florestan, toujours
debout, appuyé à la cheminée.
Ni le duc ni Clotilde ne faisaient attention à lui. Sachant combien Mme
de Lucenay se décidait vite, il s'imagina qu'elle poussait l'audace et
le mépris jusqu'à vouloir se mettre aussitôt et devant lui en
coquetterie réglée avec M. de Montbrison.
Il n'en était rien: la duchesse ressentait alors pour son cousin une
affection toute maternelle, l'ayant presque vu naître. Mais le jeune duc
était si joli, il semblait si heureux du gracieux accueil de sa cousine
que la jalousie, ou plutôt l'orgueil, de Florestan s'exaspéra; son coeur
se tordit sous les cruelles morsures de l'envie que lui inspirait Conrad
de Montbrison qui, riche et charmant, entrait si splendidement dans
cette vie de plaisirs, d'enivrement et de fête, d'où il sortait, lui,
ruiné, flétri, méprisé, déshonoré.
M. de Saint-Remy était brave de cette bravoure de tête, si cela se peut
dire, qui fait par colère ou par vanité affronter un duel; mais, vil et
corrompu, il n'avait pas ce courage de coeur qui triomphe des mauvais
penchants, ou qui, du moins, vous donne l'énergie d'échapper à l'infamie
par une mort volontaire.
Furieux de l'infernal mépris de la duchesse, croyant voir un successeur
dans le jeune duc, M. de Saint-Remy résolut de lutter d'insolence avec
Mme de Lucenay, et, s'il le fallait, de chercher querelle à Conrad.
La duchesse, irritée de l'audace de Florestan, ne le regardait pas; et
M. de Montbrison, dans son empressement auprès de sa cousine, oubliant
un peu les convenances, n'avait pas salué ni dit un mot, au vicomte,
qu'il connaissait pourtant.
Celui-ci, s'avançant vers Conrad, qui lui tournait le dos, lui toucha
légèrement le bras et dit d'un ton sec et ironique:
--Bonsoir, monsieur... mille pardons de ne pas vous avoir encore aperçu.
M. de Montbrison, sentant qu'il venait en effet de manquer de politesse,
se retourna vivement et dit cordialement au vicomte:
--Monsieur, je suis confus, en vérité... Mais j'ose espérer que ma
cousine, qui a causé ma distraction, voudra bien l'excuser auprès de
vous... et...
--Conrad, dit la duchesse, poussée à bout par l'impudence de Florestan,
qui persistait à rester chez elle et à la braver, Conrad, c'est bon; pas
d'excuses... ça n'en vaut pas la peine.
M. de Montbrison, croyant que sa cousine lui reprochait en plaisantant
d'être trop formaliste, dit gaiement au vicomte, blême de colère:
--Je n'insisterai pas, monsieur... puisque ma cousine me le défend...
Vous le voyez, sa tutelle commence.
--Et cette tutelle ne s'arrêtera pas là... mon cher monsieur, soyez-en
certain. Aussi dans cette prévision (que Mme la duchesse s'empressera de
réaliser, je n'en doute pas), dans cette prévision, dis-je, il me vient
l'idée de vous faire une proposition...
--À moi, monsieur? dit Conrad, commençant à se choquer du ton sardonique
de Florestan.
--À vous-même... je pars dans quelques jours pour la légation de
Gerolstein, à laquelle je suis attaché... Je voulais me défaire de ma
maison toute meublée, de mon écurie toute montée; vous devriez vous en
arranger aussi...--Et le vicomte appuya insolemment sur ces derniers
mots en regardant Mme de Lucenay.--Ce serait fort piquant... n'est-ce
pas, madame la duchesse?
--Je ne vous comprends pas, monsieur, dit M. de Montbrison de plus en
plus étonné.
--Je vous dirai, Conrad, pourquoi vous ne pouvez accepter l'offre qu'on
vous fait, dit Clotilde.
--Et pourquoi monsieur ne peut-il pas accepter mon offre, madame la
duchesse?
--Mon cher Conrad, ce qu'on vous propose de vous vendre est déjà vendu à
d'autres... vous comprenez... vous auriez l'inconvénient d'être volé
comme dans un bois.
Florestan se mordit les lèvres de rage.
--Prenez garde, madame! s'écria-t-il.
--Comment? Des menaces... ici... monsieur! s'écria Conrad.
--Allons donc, Conrad, ne faites pas attention, dit Mme de Lucenay, en
prenant une pastille dans une bonbonnière avec un imperturbable
sang-froid; un homme d'honneur ne doit ni ne peut plus se commettre avec
monsieur. S'il y tient, je vais vous dire pourquoi!
Un terrible éclat allait avoir lieu peut-être, lorsque les deux battants
de la porte s'ouvrirent de nouveau, et M. le duc de Lucenay entra
bruyamment, violemment, étourdiment, selon sa coutume.
--Comment, ma chère, vous êtes déjà prête? dit-il à sa femme; mais c'est
étonnant!... Mais c'est surprenant!... Bonsoir, Saint-Remy; bonsoir,
Conrad... Ah! vous voyez le plus désespéré des hommes... c'est-à-dire
que je n'en dors pas, que je n'en mange pas, que j'en suis abruti, je ne
peux pas m'y habituer... pauvre d'Harville, quel événement!
Et M. de Lucenay, se jetant à la renverse sur une sorte de causeuse à
deux dossiers, lança son chapeau loin de lui avec un geste de désespoir,
et, croisant sa jambe gauche sur son genou droit, il prit par manière de
contenance son pied dans sa main, continuant de pousser des exclamations
désolées.
L'émotion de Conrad et de Florestan put se calmer sans que M. de
Lucenay, d'ailleurs l'homme le moins clairvoyant du monde, se fût aperçu
de rien.
Mme de Lucenay, non par embarras, elle n'était pas femme à s'embarrasser
jamais, on le sait, mais parce que la présence de Florestan lui était
aussi répugnante qu'insupportable, dit au duc:
--Quand vous voudrez, nous partirons, je présente Conrad à Mme de
Senneval.
--Non, non, non! se mit à crier le duc, en abandonnant son pied pour
saisir un des coussins sur lequel il frappa violemment de ses deux
poings au grand émoi de Clotilde, qui, aux cris inattendus de son mari,
bondit sur son fauteuil.
--Mon Dieu, monsieur, qu'avez-vous? lui dit-elle, vous m'avez fait une
peur horrible.
--Non! répéta le duc, et, repoussant le coussin, il se leva brusquement
et se mit à gesticuler en marchant; je ne puis me faire à l'idée de la
mort de ce pauvre d'Harville; et vous, Saint-Remy?
--En effet, cet événement est affreux! dit le vicomte, qui, la haine et
la rage dans le coeur, cherchait le regard de M. de Montbrison; mais
celui-ci, d'après les derniers mots de sa cousine, non par manque de
coeur, mais par fierté, détournait sa vue d'un homme si cruellement
flétri.
--De grâce, monsieur, dit la duchesse à son mari, en se levant, ne
regrettez pas M. d'Harville d'une manière si bruyante et surtout si
singulière... Sonnez, je vous prie, pour demander mes gens.
--C'est que c'est vrai aussi, dit M. de Lucenay en saisissant le cordon
de la sonnette; dire qu'il y a trois jours il était plein de vie et de
santé... et aujourd'hui, de lui que reste-t-il? Rien... rien... rien!!!
Ces trois dernières exclamations furent accompagnées de trois secousses
si violentes que le cordon de sonnette que le duc tenait à la main,
toujours en gesticulant, se sépara du ressort supérieur, tomba sur un
candélabre garni de bougies allumées, en renversa deux; l'une,
s'arrêtant sur la cheminée, brisa une charmante petite coupe de vieux
sèvres, l'autre roula à terre sur un tapis de foyer en hermine, qui, un
moment enflammé, fut presque aussitôt éteint sous le pied de Conrad.
Au même instant deux valets de chambre, appelés par cette sonnerie
formidable, accoururent en hâte et trouvèrent M. de Lucenay le cordon de
sonnette à la main, la duchesse riant aux éclats de cette ridicule
cascatelle de bougies, et M. de Montbrison partageant l'hilarité de sa
cousine.