M. de Montbrison avait à peine dix-huit ans.

Qu'on s'imagine une ravissante figure de jeune fille, blonde, blanche et

rose, dont les lèvres vermeilles et le menton satiné seraient légèrement

ombragés d'une barbe naissante; qu'on ajoute à cela de grands yeux bruns

encore un peu timides, qui ne demandent qu'à s'émerillonner, une taille

aussi svelte que celle de la duchesse, et l'on aura peut-être l'idée de

ce jeune duc, le chérubin le plus idéal que jamais comtesse et suivante

aient coiffé d'un bonnet de femme, après avoir remarqué la blancheur de

son cou d'ivoire.

Le vicomte eut la faiblesse ou l'audace de rester...

--Que vous êtes aimable, Conrad, d'avoir pensé à moi ce soir! dit Mme de

Lucenay du ton le plus affectueux en tendant sa belle main au jeune duc.

Celui-ci allait donner un _shake-hands_ à sa cousine, mais Clotilde

haussa légèrement la main et lui dit gaiement:

--Baisez-la, mon cousin, vous avez vos gants.

--Pardon... ma cousine, dit l'adolescent; et il appuya ses lèvres sur la

main nue et charmante qu'on lui présentait.

--Que faites-vous ce soir, Conrad? lui demanda Mme de Lucenay, sans

paraître s'occuper le moins du monde de Florestan.

--Rien, ma cousine; en sortant de chez vous j'irai au club.

--Pas du tout, vous nous accompagnerez, M. de Lucenay et moi, chez Mme

de Senneval, c'est son jour; elle m'a déjà demandé plusieurs fois de

vous présenter à elle.

--Ma cousine, je serai trop heureux de me mettre à vos ordres.

--Et puis, franchement, je n'aime pas vous voir déjà ces habitudes et

ces goûts de club; vous avez tout ce qu'il faut pour être parfaitement

accueilli et même recherché dans le monde... il faut donc y aller

beaucoup.

--Oui, ma cousine.

--Et comme je suis avec vous à peu près sur le pied d'une grand'mère...

mon cher Conrad, je me dispose à exiger infiniment. Vous êtes émancipé,

c'est vrai; mais je crois que vous aurez encore longtemps besoin d'une

tutelle... Et il faudra vous résoudre à accepter la mienne.

--Avec joie, avec bonheur, ma cousine! dit vivement le jeune duc.

Il est impossible de peindre la rage muette de Florestan, toujours

debout, appuyé à la cheminée.

Ni le duc ni Clotilde ne faisaient attention à lui. Sachant combien Mme

de Lucenay se décidait vite, il s'imagina qu'elle poussait l'audace et

le mépris jusqu'à vouloir se mettre aussitôt et devant lui en

coquetterie réglée avec M. de Montbrison.

Il n'en était rien: la duchesse ressentait alors pour son cousin une

affection toute maternelle, l'ayant presque vu naître. Mais le jeune duc

était si joli, il semblait si heureux du gracieux accueil de sa cousine

que la jalousie, ou plutôt l'orgueil, de Florestan s'exaspéra; son coeur

se tordit sous les cruelles morsures de l'envie que lui inspirait Conrad

de Montbrison qui, riche et charmant, entrait si splendidement dans

cette vie de plaisirs, d'enivrement et de fête, d'où il sortait, lui,

ruiné, flétri, méprisé, déshonoré.

M. de Saint-Remy était brave de cette bravoure de tête, si cela se peut

dire, qui fait par colère ou par vanité affronter un duel; mais, vil et

corrompu, il n'avait pas ce courage de coeur qui triomphe des mauvais

penchants, ou qui, du moins, vous donne l'énergie d'échapper à l'infamie

par une mort volontaire.

Furieux de l'infernal mépris de la duchesse, croyant voir un successeur

dans le jeune duc, M. de Saint-Remy résolut de lutter d'insolence avec

Mme de Lucenay, et, s'il le fallait, de chercher querelle à Conrad.

La duchesse, irritée de l'audace de Florestan, ne le regardait pas; et

M. de Montbrison, dans son empressement auprès de sa cousine, oubliant

un peu les convenances, n'avait pas salué ni dit un mot, au vicomte,

qu'il connaissait pourtant.

Celui-ci, s'avançant vers Conrad, qui lui tournait le dos, lui toucha

légèrement le bras et dit d'un ton sec et ironique:

--Bonsoir, monsieur... mille pardons de ne pas vous avoir encore aperçu.

M. de Montbrison, sentant qu'il venait en effet de manquer de politesse,

se retourna vivement et dit cordialement au vicomte:

--Monsieur, je suis confus, en vérité... Mais j'ose espérer que ma

cousine, qui a causé ma distraction, voudra bien l'excuser auprès de

vous... et...

--Conrad, dit la duchesse, poussée à bout par l'impudence de Florestan,

qui persistait à rester chez elle et à la braver, Conrad, c'est bon; pas

d'excuses... ça n'en vaut pas la peine.

M. de Montbrison, croyant que sa cousine lui reprochait en plaisantant

d'être trop formaliste, dit gaiement au vicomte, blême de colère:

--Je n'insisterai pas, monsieur... puisque ma cousine me le défend...

Vous le voyez, sa tutelle commence.

--Et cette tutelle ne s'arrêtera pas là... mon cher monsieur, soyez-en

certain. Aussi dans cette prévision (que Mme la duchesse s'empressera de

réaliser, je n'en doute pas), dans cette prévision, dis-je, il me vient

l'idée de vous faire une proposition...

--À moi, monsieur? dit Conrad, commençant à se choquer du ton sardonique

de Florestan.

--À vous-même... je pars dans quelques jours pour la légation de

Gerolstein, à laquelle je suis attaché... Je voulais me défaire de ma

maison toute meublée, de mon écurie toute montée; vous devriez vous en

arranger aussi...--Et le vicomte appuya insolemment sur ces derniers

mots en regardant Mme de Lucenay.--Ce serait fort piquant... n'est-ce

pas, madame la duchesse?

--Je ne vous comprends pas, monsieur, dit M. de Montbrison de plus en

plus étonné.

--Je vous dirai, Conrad, pourquoi vous ne pouvez accepter l'offre qu'on

vous fait, dit Clotilde.

--Et pourquoi monsieur ne peut-il pas accepter mon offre, madame la

duchesse?

--Mon cher Conrad, ce qu'on vous propose de vous vendre est déjà vendu à

d'autres... vous comprenez... vous auriez l'inconvénient d'être volé

comme dans un bois.

Florestan se mordit les lèvres de rage.

--Prenez garde, madame! s'écria-t-il.

--Comment? Des menaces... ici... monsieur! s'écria Conrad.

--Allons donc, Conrad, ne faites pas attention, dit Mme de Lucenay, en

prenant une pastille dans une bonbonnière avec un imperturbable

sang-froid; un homme d'honneur ne doit ni ne peut plus se commettre avec

monsieur. S'il y tient, je vais vous dire pourquoi!

Un terrible éclat allait avoir lieu peut-être, lorsque les deux battants

de la porte s'ouvrirent de nouveau, et M. le duc de Lucenay entra

bruyamment, violemment, étourdiment, selon sa coutume.

--Comment, ma chère, vous êtes déjà prête? dit-il à sa femme; mais c'est

étonnant!... Mais c'est surprenant!... Bonsoir, Saint-Remy; bonsoir,

Conrad... Ah! vous voyez le plus désespéré des hommes... c'est-à-dire

que je n'en dors pas, que je n'en mange pas, que j'en suis abruti, je ne

peux pas m'y habituer... pauvre d'Harville, quel événement!

Et M. de Lucenay, se jetant à la renverse sur une sorte de causeuse à

deux dossiers, lança son chapeau loin de lui avec un geste de désespoir,

et, croisant sa jambe gauche sur son genou droit, il prit par manière de

contenance son pied dans sa main, continuant de pousser des exclamations

désolées.

L'émotion de Conrad et de Florestan put se calmer sans que M. de

Lucenay, d'ailleurs l'homme le moins clairvoyant du monde, se fût aperçu

de rien.

Mme de Lucenay, non par embarras, elle n'était pas femme à s'embarrasser

jamais, on le sait, mais parce que la présence de Florestan lui était

aussi répugnante qu'insupportable, dit au duc:

--Quand vous voudrez, nous partirons, je présente Conrad à Mme de

Senneval.

--Non, non, non! se mit à crier le duc, en abandonnant son pied pour

saisir un des coussins sur lequel il frappa violemment de ses deux

poings au grand émoi de Clotilde, qui, aux cris inattendus de son mari,

bondit sur son fauteuil.

--Mon Dieu, monsieur, qu'avez-vous? lui dit-elle, vous m'avez fait une

peur horrible.

--Non! répéta le duc, et, repoussant le coussin, il se leva brusquement

et se mit à gesticuler en marchant; je ne puis me faire à l'idée de la

mort de ce pauvre d'Harville; et vous, Saint-Remy?

--En effet, cet événement est affreux! dit le vicomte, qui, la haine et

la rage dans le coeur, cherchait le regard de M. de Montbrison; mais

celui-ci, d'après les derniers mots de sa cousine, non par manque de

coeur, mais par fierté, détournait sa vue d'un homme si cruellement

flétri.

--De grâce, monsieur, dit la duchesse à son mari, en se levant, ne

regrettez pas M. d'Harville d'une manière si bruyante et surtout si

singulière... Sonnez, je vous prie, pour demander mes gens.

--C'est que c'est vrai aussi, dit M. de Lucenay en saisissant le cordon

de la sonnette; dire qu'il y a trois jours il était plein de vie et de

santé... et aujourd'hui, de lui que reste-t-il? Rien... rien... rien!!!

Ces trois dernières exclamations furent accompagnées de trois secousses

si violentes que le cordon de sonnette que le duc tenait à la main,

toujours en gesticulant, se sépara du ressort supérieur, tomba sur un

candélabre garni de bougies allumées, en renversa deux; l'une,

s'arrêtant sur la cheminée, brisa une charmante petite coupe de vieux

sèvres, l'autre roula à terre sur un tapis de foyer en hermine, qui, un

moment enflammé, fut presque aussitôt éteint sous le pied de Conrad.

Au même instant deux valets de chambre, appelés par cette sonnerie

formidable, accoururent en hâte et trouvèrent M. de Lucenay le cordon de

sonnette à la main, la duchesse riant aux éclats de cette ridicule

cascatelle de bougies, et M. de Montbrison partageant l'hilarité de sa

cousine.

Les mystères de Paris, Tome III · 第 66 / 75 题