M. de Lucenay, fort habitué à ces sortes d'accidents, conservait un
sérieux parfait; il jeta le cordon de sonnette à un des gens et leur
dit:
--La voiture de madame.
Clotilde, un peu calmée, reprit:
--En vérité, monsieur, il n'y a que vous au monde capable de donner à
rire à propos d'un événement aussi lamentable.
--Lamentable!... Mais dites donc effroyable... mais dites donc
épouvantable. Tenez, depuis hier, je suis à chercher combien il y a de
personnes, même dans ma propre famille, que j'aurais voulu voir mourir à
la place de ce pauvre d'Harville. Mon neveu d'Emberval, par exemple, qui
est si impatientant à cause de son bégaiement; ou bien encore votre
tante Merinville, qui parle toujours de ses nerfs, de sa migraine, et
qui vous avale tous les jours, pour attendre le dîner, une abominable
croûte au pot, comme une portière! Est-ce que vous y tenez beaucoup à
votre tante Merinville?
--Allons donc, monsieur, vous êtes fou! dit la duchesse en haussant les
épaules.
--Mais c'est que c'est vrai, reprit le duc, on donnerait vingt
indifférents pour un ami... n'est-ce pas, Saint-Remy?
--Sans doute.
--C'est toujours cette vieille histoire du tailleur. La connais-tu,
Conrad, l'histoire du tailleur?
--Non, mon cousin.
--Tu vas comprendre tout de suite l'allégorie. Un tailleur est condamné
à être pendu; il n'y avait que lui de tailleur dans le bourg; que font
les habitants? Ils disent au juge: «Monsieur le juge, nous n'avons qu'un
tailleur, et nous avons trois cordonniers; si ça vous était égal de
pendre un des trois cordonniers à la place du tailleur, nous aurions
bien assez de deux cordonniers.» Comprends-tu l'allégorie, Conrad?
--Oui, mon cousin.
--Et vous, Saint-Remy?
--Moi aussi.
--La voiture de madame la duchesse! dit un des gens.
--Ah çà! mais pourquoi donc n'avez-vous pas mis vos diamants? dit tout à
coup M. de Lucenay; avec cette toilette-là ils iraient joliment bien!
Saint-Remy tressaillit.
--Pour une pauvre fois que nous allons dans le monde ensemble, reprit le
duc, vous auriez bien pu m'en faire honneur de vos diamants. C'est
qu'ils sont beaux, les diamants de la duchesse... Les avez-vous vus,
Saint-Remy?
--Oui... monsieur les connaît parfaitement, dit Clotilde; puis elle
ajouta: Votre bras, Conrad...
M. de Lucenay suivit la duchesse avec Saint-Remy, qui ne se possédait
pas de colère.
--Est-ce que vous ne venez pas avec nous chez les Senneval, Saint-Remy?
lui dit M. de Lucenay.
--Non... impossible, répondit-il brusquement.
--Tenez, Saint-Remy, Mme de Senneval, voilà encore une personne...
qu'est-ce que je dis, une?... deux... que je sacrifierais volontiers;
car son mari est aussi sur ma liste.
--Quelle liste?
--Celle des gens qu'il m'aurait été bien égal de voir mourir, pourvu que
d'Harville nous fût resté.
Au moment où, dans le salon d'attente, M. de Montbrison aidait la
duchesse à mettre sa mante, M. de Lucenay, s'adressant à son cousin, lui
dit:
--Puisque tu viens avec nous, Conrad... dis à ta voiture de suivre la
nôtre... à moins que vous ne veniez, Saint-Remy, alors vous me donneriez
une place... et je vous raconterais une bonne autre histoire, qui vaut
bien celle du tailleur.
--Je vous remercie, dit sèchement Saint-Remy; je ne puis vous
accompagner.
--Alors, au revoir, mon cher... Est-ce que vous êtes en querelle avec ma
femme? La voilà qui monte en voiture sans vous dire un mot.
En effet, la voiture de la duchesse étant avancée au bas du perron, elle
y monta légèrement.
--Mon cousin?... dit Conrad en attendant M. de Lucenay par déférence.
--Monte donc! Monte donc! dit le duc, qui, arrêté un moment au haut du
perron, considérait l'élégant attelage de la voiture du vicomte. Ce sont
vos chevaux alezans... Saint-Remy?
--Oui...
--Et votre gros Edwards... quelle tournure!... Voilà ce qui s'appelle un
cocher de bonne maison!... Voyez comme il a bien ses chevaux dans la
main!... Il faut être juste, il n'y a pourtant que ce diable de
Saint-Remy pour avoir ce qu'il y a de mieux en tout.
--Mme de Lucenay et son cousin vous attendent, mon cher, dit M. de
Saint-Remy avec amertume.
--C'est pardieu vrai... suis-je grossier... Au revoir, Saint-Remy... Ah!
j'oubliais, dit le duc en s'arrêtant au milieu du perron, si vous n'avez
rien de mieux à faire, venez donc dîner avec nous demain; lord Dudley
m'a envoyé d'Écosse des grouses (coqs de bruyère). Figurez-vous que
c'est quelque chose de monstrueux... C'est dit, n'est-ce pas?
Et le duc rejoignit sa femme et Conrad.
Saint-Remy, resté seul sur le perron, vit la voiture partir.
La sienne s'avança.
Il y monta en jetant un regard de colère, de haine et de désespoir sur
cette maison, où il était entré si souvent en maître, et qu'il quittait
ignominieusement chassé.
--Chez moi! dit-il brusquement.
--À l'hôtel! dit le valet de pied à Edwards, en fermant la portière. On
comprend quelles furent les pensées amères et désolantes de Saint-Remy
en revenant chez lui.
Au moment où il rentra, Boyer, qui l'attendait sous le péristyle, lui
dit:
--M. le comte est en haut qui attend M. le vicomte.
--C'est bien...
--Il y a aussi là un homme à qui M. le vicomte a donné rendez-vous à dix
heures, M. Petit-Jean...
--Bien, bien. Oh! quelle soirée! dit Florestan en montant rejoindre son
père, qu'il trouva dans le salon du premier étage, où s'était passée
leur entrevue du matin.
--Mille pardons! mon père, de ne pas m'être trouvé ici lors de votre
arrivée... mais je...
--L'homme qui a en main cette traite fausse est-il ici? dit le comte en
interrompant son fils.
--Oui, mon père, il est en bas.
--Faites-le monter...
Florestan sonna; Boyer parut.
--Dites à M. Petit-Jean de monter.
--Oui, monsieur le vicomte. Et Boyer sortit.
--Combien vous êtes bon, mon père, de vous être souvenu de votre
promesse.
--Je me souviens toujours de ce que je promets...
--Que de reconnaissance!... Comment jamais vous prouver...
--Je ne voulais pas que mon nom fût déshonoré... Il ne le sera pas...
--Il ne le sera pas!... non... et il ne le sera plus, je vous le jure,
mon père...
Le comte regarda son fils d'un air singulier et il répéta:
--Non, il ne le sera plus.
Puis il ajouta d'un air sardonique:
--Vous êtes devin?
--C'est que je lis ma résolution dans mon coeur.
Le père de Florestan ne répondit rien.
Il se promena de long en large dans la chambre, les deux mains plongées
dans les poches de sa longue redingote.
Il était pâle.
--Monsieur Petit-Jean, dit Boyer en introduisant un homme à figure
basse, sordide et rusée.
--Où est cette traite? dit le comte.
--La voici, monsieur, dit Petit-Jean (l'homme de paille de Jacques
Ferrand le notaire), en présentant le titre au comte.
--Est-ce bien cela? dit celui-ci à son fils, en lui montrant la traite
d'un coup d'oeil.
--Oui, mon père.
Le comte tira de la poche de son gilet vingt-cinq billets de mille
francs, les remit à son fils et lui dit:
--Payez!
Florestan paya et prit la traite avec un profond soupir de satisfaction.
M. Petit-Jean plaça soigneusement les billets dans un vieux portefeuille
et salua.
M. de Saint-Remy sortit avec lui du salon, pendant que Florestan
déchirait prudemment la traite.
«Au moins les vingt-cinq mille francs de Clotilde me restent. Si rien ne
se découvre... c'est une consolation. Mais comme elle m'a traité!... Ah
çà! qu'est-ce que mon père peut avoir à dire à M. Petit-Jean?»
Le bruit d'une serrure que l'on fermait à double tour fit tressaillir le
vicomte.
Son père rentra.
Sa pâleur avait augmenté.
--Il me semble, mon père, avoir entendu fermer la porte de mon cabinet?
--Oui, je l'ai fermée.
--Vous, mon père? Et pourquoi? demanda Florestan stupéfait.
--Je vais vous le dire.
Et le comte se plaça de manière à ce que son fils ne pût passer par
l'escalier dérobé qui conduisait au rez-de-chaussée.
Florestan, inquiet, commençait à remarquer la physionomie sinistre de
son père et suivait tous ses mouvements avec défiance.
Sans pouvoir se l'expliquer, il ressentait une vague terreur.
--Mon père... qu'avez-vous?
--Ce matin, en me voyant, votre seule pensée a été celle-ci: «Mon père
ne laissera pas déshonorer son nom, il payera... si je parviens à
l'étourdir par quelques feintes paroles de repentir.»
--Ah! pouvez-vous croire que...?
--Ne m'interrompez pas... Je n'ai pas été votre dupe: il n'y a chez vous
ni honte, ni regrets, ni remords: vous êtes vicié jusqu'au coeur, vous
n'avez jamais eu un sentiment honnête; vous n'avez pas volé tant que
vous avez possédé de quoi satisfaire vos caprices, c'est ce qu'on
appelle la probité des riches de votre espèce; puis sont venues les
indélicatesses, puis les bassesses, puis le crime, les faux. Ceci n'est
que la première période de votre vie... elle est belle et pure, comparée
à celle qui vous attendrait...
--Si je ne changeais pas de conduite, je l'avoue; mais j'en changerai,
mon père, je vous l'ai juré.
--Vous n'en changeriez pas...
--Mais...
--Vous n'en changeriez pas... Chassé de la société où vous avez
jusqu'ici vécu, vous deviendriez bientôt criminel à la manière des
misérables parmi lesquels vous serez rejeté, voleur inévitablement...
et, si besoin est, assassin. Voilà votre avenir.
--Assassin!... Moi!...
--Oui, parce que vous êtes lâche!
--J'ai eu des duels, et j'ai prouvé...
--Je vous dis que vous êtes lâche! Vous avez préféré l'infamie à la
mort! Un jour viendrait où vous préféreriez l'impunité de vos nouveaux
crimes à la vie d'autrui. Cela ne peut pas être, je ne veux pas que cela
soit. J'arrive à temps pour sauver du moins désormais mon nom d'un
déshonneur public. Il faut en finir.
--Comment, mon père... en finir! Que voulez-vous dire? s'écria Florestan
de plus en plus effrayé de l'expression redoutable de la figure de son
père et de sa pâleur croissante.
Tout à coup on heurta violemment à la porte du cabinet; Florestan fit un
mouvement pour aller ouvrir, afin de mettre un terme à une scène qui
l'effrayait, mais le comte le saisit d'une main de fer et le retint.
--Qui frappe? demanda le comte.
--Au nom de la loi, ouvrez!... Ouvrez!... dit une voix.
--Ce faux n'était donc pas le dernier? s'écria le comte à voix basse, en
regardant son fils d'un air terrible.
--Si, mon père... je vous le jure, dit Florestan en tâchant en vain de
se débarrasser de la vigoureuse étreinte de son père.
--Au nom de la loi... ouvrez!... répéta la voix.
--Que voulez-vous? demanda le comte.
--Je suis le commissaire de police; je viens procéder à des
perquisitions pour un vol de diamants dont est accusé M. de
Saint-Remy... M. Baudoin, joaillier, a des preuves. Si vous n'ouvrez
pas, monsieur... je serai obligé de faire enfoncer la porte.
--Déjà voleur! Je ne m'étais pas trompé, dit le comte à voix basse. Je
venais vous tuer... j'ai trop tardé.
--Me tuer!
--Assez de déshonneur sur mon nom; finissons: j'ai là deux pistolets...
vous allez vous brûler la cervelle... sinon, moi, je vous la brûle, et
je dirai que vous vous êtes tué de désespoir pour échapper à la honte.
Et le comte, avec un effrayant sang-froid, tira de sa poche un pistolet
et, de la main qu'il avait de libre, le présenta à son fils en lui
disant:
--Allons! finissons, si vous n'êtes pas un lâche!
Après de nouveaux et inutiles efforts pour échapper aux mains du comte,
son fils se renversa en arrière, frappé d'épouvante, et devint livide.
Au regard terrible, inexorable de son père, il vit qu'il n'y avait
aucune pitié à attendre de lui.
--Mon père! s'écria-t-il.
--Il faut mourir!
--Je me repens!
--Il est trop tard!... Entendez-vous!... Ils ébranlent la porte!
--J'expierai mes fautes!
--Ils vont entrer! Il faut donc que ce soit moi qui te tue?
--Grâce!
--La porte va céder! Tu l'auras voulu!...
Et le comte appuya le canon de l'arme sur la poitrine de Florestan.
Le bruit extérieur annonçait qu'en effet la porte du cabinet ne pouvait
résister plus longtemps.
Le vicomte se vit perdu.
Une résolution soudaine et désespérée éclata sur son front; il ne se
débattit plus contre son père, et lui dit avec autant de fermeté que de
résignation:
--Vous avez raison, mon père... donnez cette arme. Assez d'infamie sur
mon nom, la vie qui m'attend est affreuse, elle ne vaut pas la peine
d'être disputée. Donnez cette arme. Vous allez voir si je suis lâche. Et
il étendit sa main vers le pistolet.--Mais, au moins, un mot, un seul
mot de consolation, de pitié, d'adieu, dit Florestan.
Et ses lèvres tremblantes, sa pâleur, sa physionomie bouleversée
annonçaient l'émotion terrible de ce moment suprême.
«Si c'était mon fils pourtant! pensa le comte avec terreur, en hésitant
à lui remettre le pistolet. Si c'est mon fils, je dois encore moins
hésiter devant ce sacrifice.»
Un long craquement de la porte du cabinet annonça qu'elle venait d'être
forcée.
--Mon père... ils entrent... Oh! je le sens maintenant, la mort est un
bienfait... Merci... merci... mais au moins, votre main, et
pardonnez-moi!
Malgré sa dureté, le comte ne put s'empêcher de tressaillir et de dire
d'une voix émue:
--Je vous pardonne.
--Mon père... la porte s'ouvre... allez à eux... qu'on ne vous soupçonne
pas au moins... Et puis, s'ils entrent ici, ils m'empêcheraient d'en
finir... Adieu.
Les pas de plusieurs personnes s'entendirent dans la pièce voisine.
Florestan se posa le canon du pistolet sur le coeur.
Le coup partit au moment où le comte, pour échapper à cet horrible
spectacle, détournait la vue et se précipitait hors du salon, dont les
portières se refermèrent sur lui.
Au bruit de l'explosion, à la vue du comte pâle et égaré, le commissaire
s'arrêta subitement près du seuil de la porte, faisant signe à ses
agents de ne pas avancer.
Averti par Boyer que le vicomte était enfermé avec son père, le
magistrat comprit tout et respecta cette grande douleur.
--Mort!... s'écria le comte en cachant sa figure dans ses mains...
mort!!! répéta-t-il avec accablement. Cela était juste... mieux vaut la
mort que l'infamie... mais c'est affreux!
--Monsieur, dit tristement le magistrat après quelques minutes de
silence, épargnez-vous un douloureux spectacle, quittez cette maison...
Maintenant il me reste à remplir un autre devoir plus pénible encore que
celui qui m'appelait ici.
--Vous avez raison, monsieur, dit M. de Saint-Remy. Quant à la victime
du vol, vous pouvez lui dire de se présenter chez M. Dupont, banquier.
--Rue de Richelieu... il est bien connu, répondit le magistrat.
--À quelle somme sont estimés les diamants volés?
--À trente mille francs environ, monsieur; la personne qui les a
achetés, et par laquelle le vol s'est découvert, en a donné cette
somme... à votre fils.
--Je pourrai encore payer cela, monsieur. Que le joaillier se trouve
après-demain chez mon banquier, je m'entendrai avec lui.
Le commissaire s'inclina.
Le comte sortit.
Après le départ de ce dernier, le magistrat, profondément touché de
cette scène inattendue, se dirigea lentement vers le salon, dont les
portières étaient baissées.
Il les souleva avec émotion.
--Personne!... s'écria-t-il stupéfait, en regardant autour du salon et
n'y voyant pas la moindre trace de l'événement tragique qui avait dû s'y
passer.
Puis, remarquant la petite porte pratiquée dans la tenture, il y courut.
Elle était fermée du côté de l'escalier dérobé.
--C'était une ruse... c'est par là qu'il aura pris la fuite!
s'écria-t-il avec dépit.
En effet, le vicomte, devant son père, s'était posé le pistolet sur le
coeur, mais il avait ensuite fort habilement tiré par-dessous son bras
et avait prestement disparu.
Malgré les plus actives recherches dans toute la maison, on ne put
retrouver Florestan.
Pendant l'entretien de son père et du commissaire, il avait rapidement
gagné le boudoir, puis la serre chaude, puis la ruelle déserte et enfin
les Champs-Élysées.
Le tableau de cette ignoble dépravation dans l'opulence est chose
triste...
Nous le savons.
Mais, faute d'enseignements, les classes riches ont aussi fatalement
leurs misères, leurs vices, leurs crimes.
Rien de plus fréquent et de plus affligeant que ces prodigalités
insensées, stériles, que nous venons de peindre, et qui toujours
entraînent ruine, déconsidération, bassesse ou infamie.
C'est un spectacle déplorable... funeste... autant voir un florissant
champ de blé inutilement ravagé par une horde de bêtes fauves.
Sans doute l'héritage, la propriété sont et doivent être inviolables,
sacrés...
La richesse acquise ou transmise doit pouvoir impunément et
magnifiquement resplendir aux yeux des classes pauvres et souffrantes.
Longtemps encore il doit y avoir de ces disproportions effrayantes qui
existent entre le millionnaire Saint-Remy et l'artisan Morel.
Mais, par cela même que ces disproportions inévitables sont consacrées,
protégées par la loi, ceux qui possèdent tant de biens en doivent user
moralement comme ceux qui ne possèdent que probité, résignation, courage
et ardeur au travail.
Aux yeux de la raison, du droit humain et même de l'intérêt social bien
entendu, une grande fortune serait un dépôt héréditaire, confié à des
mains prudentes, fermes, habiles, généreuses, qui, chargées à la fois de
faire fructifier et de dispenser cette fortune, sauraient fertiliser,
vivifier, améliorer tout ce qui aurait le bonheur de se trouver dans son
rayonnement splendide et salutaire.
Il en est ainsi quelquefois; mais les cas sont rares.
Que de jeunes gens comme Saint-Remy (à l'infamie près), maîtres à vingt
ans d'un patrimoine considérable, le dissipent follement dans
l'oisiveté, dans l'ennui, dans le vice, faute de savoir employer mieux
ces biens et pour eux et pour autrui!
D'autres, effrayés de l'instabilité des choses humaines, thésaurisent
d'une manière sordide.
Enfin ceux-là, sachant qu'une fortune stationnaire s'amoindrit, se
livrent, forcément dupes ou fripons, à cet agiotage hasardeux, immoral,
que le pouvoir encourage et patronne.
Comment en serait-il autrement?
Cette science, cet enseignement, ces rudiments d'économie individuelle
et par cela même sociale, qui les donne à la jeunesse inexpérimentée?
Personne.
Le riche est jeté au milieu de la société avec sa richesse, comme le
pauvre avec sa pauvreté.
On ne prend pas plus de souci du superflu de l'un que des besoins de
l'autre.
On ne songe pas plus à moraliser la fortune que l'infortune.
N'est-ce pas au pouvoir à remplir cette grande et noble tâche?
Si, prenant enfin en pitié les misères, les douleurs toujours
croissantes des travailleurs encore résignés... réprimant une
concurrence mortelle à tous, abordant enfin l'imminente question de
l'organisation du travail, il donnait lui-même le salutaire exemple de
l'association des capitaux et du labeur...
Mais d'une association honnête, intelligente, équitable, qui assurerait
le bien-être de l'artisan sans nuire à la fortune du riche... et qui,
établissant entre ces deux classes des liens d'affection, de
reconnaissance, sauvegarderait à jamais la tranquillité de l'État...
Combien seraient puissantes les conséquences d'un tel enseignement
pratique!
Parmi les riches, qui hésiterait alors:
Entre les chances improbes, désastreuses de l'agiotage,
Les farouches jouissances de l'avarice,
Les folles vanités d'une dissipation ruineuse,
Ou un placement à la fois fructueux, bienfaisant, qui répandrait
l'aisance, la moralité, le bonheur, la joie dans vingt familles?...
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