L'hôtel de Lucenay était une de ces royales habitations du faubourg
Saint-Germain que le _terrain perdu_ rendait si grandioses; une maison
moderne tiendrait à l'aise dans la cage de l'escalier d'un de ces
palais, et on bâtirait un quartier tout entier sur l'emplacement qu'ils
occupent.
Vers les neuf heures du soir de ce même jour, les deux battants de
l'énorme porte de cet hôtel s'ouvrirent devant un étincelant coupé qui,
après avoir décrit une courbe savante dans la cour immense, s'arrêta
devant un large perron abrité qui conduisait à une première antichambre.
Pendant que le piétinement de deux chevaux ardents et vigoureux
retentissait sur le pavé sonore, un gigantesque valet de pied ouvrit la
portière armoriée; un jeune homme descendit lestement de cette brillante
voiture et monta non moins lestement les cinq ou six marches du perron.
Ce jeune homme était le vicomte de Saint-Remy.
En sortant de chez son créancier, qui, satisfait de l'engagement du père
de Florestan, avait accordé le délai demandé et devait revenir toucher
son argent à dix heures du soir, rue de Chaillot, M. de Saint-Remy
s'était rendu chez Mme de Lucenay pour la remercier du nouveau service
qu'elle lui avait rendu; mais, n'ayant pas rencontré la duchesse le
matin, il arrivait triomphant, certain de la trouver en _prima sera,
_heure qu'elle lui réservait habituellement.
À l'empressement de deux valets de pied de l'antichambre qui coururent
ouvrir la porte vitrée dès qu'ils reconnurent la voiture de Florestan, à
l'air profondément respectueux avec lequel le reste de la livrée se leva
spontanément sur le passage du vicomte; enfin à quelques nuances presque
imperceptibles, on devinait le second, ou plutôt le véritable maître de
la maison.
Lorsque M. le duc de Lucenay rentrait chez lui, son parapluie à la main
et les pieds chaussés de socques démesurés (il détestait de sortir le
jour en voiture), les mêmes évolutions domestiques se répétaient tout
aussi respectueuses; cependant, aux yeux d'un observateur, il y avait
une grande différence de physionomie entre l'accueil fait au mari et
celui qu'on réservait à l'amant.
Le même empressement se manifesta dans le salon des valets de chambre
lorsque Florestan y entra; à l'instant l'un d'eux le précéda pour aller
l'annoncer à Mme de Lucenay.
Jamais le vicomte n'avait été plus glorieux, ne s'était senti plus
léger, plus sûr de lui, plus conquérant...
La victoire qu'il avait remportée le matin sur son père, la nouvelle
preuve d'attachement de Mme de Lucenay, la joie d'être sorti si
miraculeusement d'une position terrible, sa renaissante confiance dans
son étoile donnaient à sa jolie figure une expression d'audace et de
bonne humeur qui la rendait plus séduisante encore; jamais enfin il ne
s'était senti mieux.
Et il avait raison.
Jamais sa taille mince et flexible ne s'était dressée plus cavalière;
jamais il n'avait porté le front et le regard plus haut; jamais son
orgueil n'avait été plus délicieusement chatouillé par cette pensée:
«La très-grande dame, maîtresse de ce palais, est à moi, est à mes
pieds... ce matin encore elle m'attendait chez moi...»
Florestan s'était livré à ces réflexions singulièrement vaniteuses en
traversant trois ou quatre salons qui conduisaient à une petite pièce où
la duchesse se tenait habituellement. Un dernier coup d'oeil jeté sur
une glace compléta l'excellente opinion que Florestan avait de soi-même.
Le valet de chambre ouvrit les deux battants de la porte du salon et
annonça:
--M. le vicomte de Saint-Remy!
L'étonnement et l'indignation de la duchesse furent inexprimables.
Elle croyait que le comte n'avait pas caché à son fils qu'elle aussi
avait tout entendu...
Nous l'avons dit: en apprenant combien Florestan était infâme, l'amour
de Mme de Lucenay, subitement éteint, s'était changé en un dédain
glacial.
Nous l'avons dit encore: au milieu de ses légèretés, de ses erreurs, Mme
de Lucenay avait conservé purs et intacts des sentiments de droiture,
d'honneur, de loyauté chevaleresque, d'une vigueur et d'une exigence
toutes viriles; elle avait les qualités de ses défauts, les vertus de
ses vices: traitant l'amour aussi cavalièrement qu'un homme le traite,
elle poussait aussi loin, plus loin qu'un homme, le dévouement, la
générosité, le courage, et surtout l'horreur de toute bassesse.
Mme de Lucenay, devant aller le soir dans le monde, était, quoique sans
diamants, habillée avec son goût et sa magnificence habituels; cette
toilette splendide, le rouge vif qu'elle portait franchement, hardiment,
en femme de cour, jusque sous les paupières, sa beauté surtout éclatante
aux lumières, sa taille de déesse marchant sur les nues, rendaient plus
frappant encore ce grand air que personne au monde ne possédait comme
elle, et qu'elle poussait, s'il le fallait, jusqu'à une foudroyante
insolence...
On connaît le caractère altier, déterminé de la duchesse: qu'on se
figure donc sa physionomie, son regard, lorsque le vicomte s'avançant,
pimpant, souriant et confiant, lui dit avec amour:
--Ma chère Clotilde... combien vous êtes bonne!... Combien vous...
Le vicomte ne put achever.
La duchesse était assise et n'avait pas bougé: mais son geste, son coup
d'oeil révélèrent un mépris à la fois si calme et si écrasant... que
Florestan s'arrêta court...
Il ne put dire un mot ou faire un pas de plus.
Jamais de Lucenay ne s'était montrée à lui sous cet aspect. Il ne
pouvait croire que ce fût la même femme qu'il avait toujours trouvée
douce, tendre, passionnément soumise; car rien n'est plus humble, plus
timide qu'une femme résolue, devant l'homme qu'elle aime et qui la
domine.
Sa première surprise passée, Florestan eut honte de sa faiblesse; son
audace habituelle reprit le dessus. Faisant un pas vers Mme de Lucenay
pour lui prendre la main, il lui dit, de sa voix la plus caressante:
--Mon Dieu! Clotilde, qu'est-ce donc?... Je ne t'ai jamais vue si jolie,
et pourtant...
--Ah! c'est trop d'impudence! s'écria la duchesse en se reculant avec
tant de dégoût et de hauteur que Florestan demeura de nouveau surpris et
atterré.
Reprenant pourtant un peu d'assurance, il lui dit:
--M'apprendrez-vous au moins, Clotilde, la cause de ce changement si
soudain? Que vous ai-je fait?... Que voulez-vous?
Sans lui répondre, Mme de Lucenay le regarda, comme on dit vulgairement,
des pieds à la tête, avec une expression si insultante que Florestan
sentit le rouge de la colère lui monter au front, et il s'écria:
--Je sais, madame, que vous brusquez habituellement les ruptures...
Est-ce une rupture que vous voulez?
--La prétention est curieuse! dit Mme de Lucenay avec un éclat de rire
sardonique; sachez que lorsqu'un laquais me vole... je ne romps pas avec
lui... je le chasse...
--Madame!...
--Finissons, dit la duchesse d'une voix brève et insolente, votre
présence me répugne! Que voulez-vous ici? Est-ce que vous n'avez pas eu
votre argent?
--Il était donc vrai... Je vous avais devinée... Ces vingt-cinq mille
francs...
--Votre dernier FAUX est retiré, n'est-ce pas? L'honneur du nom de votre
famille est sauvé. C'est bien... allez-vous-en...
--Ah! croyez...
--Je regrette fort cet argent, il aurait pu secourir tant d'honnêtes
gens... mais il fallait songer à la honte de votre père et à la mienne.
--Ainsi, Clotilde, vous saviez tout?... Oh! voyez-vous! maintenant... il
ne me reste plus qu'à mourir..., s'écria Florestan du ton le plus
pathétique et le plus désespéré.
Un impertinent éclat de rire de la duchesse accueillit cette exclamation
tragique, et elle ajouta entre deux accès d'hilarité:
--Mon Dieu! je n'aurais jamais cru que l'infamie pût être si ridicule!
--Madame!... s'écria Florestan les traits contractés par la rage.
Les deux battants de la porte s'ouvrirent avec fracas, et on annonça:
--M. le duc de Montbrison!
Malgré son empire sur lui-même, Florestan contint à peine la violence de
ses ressentiments, qu'un homme plus observateur que le duc eût
certainement remarqués.