Je me trouvai l'autre jour dans une compagnie où je vis un homme bien

content de lui. Dans un quart d'heure, il décida trois questions de

morale, quatre problèmes historiques, et cinq points de physique: je

n'ai jamais vu un décisionnaire si universel; son esprit ne fut jamais

suspendu par le moindre doute. On laissa les sciences; on parla des

nouvelles du temps: il décida sur les nouvelles du temps. Je voulus

l'attraper, et je dis en moi-même: Il faut que je me mette dans mon

fort; je vais me réfugier dans mon pays. Je lui parlai de la Perse;

mais à peine lui eus-je dis quatre mots, qu'il me donna deux démentis,

fondés sur l'autorité de messieurs Tavernier et Chardin. Ah! bon Dieu!

dis-je en moi-même, quel homme est-ce là? Il connoîtra tout à l'heure

les rues d'Ispahan mieux que moi! Mon parti fut bientôt pris: je me

tus, je le laissai parler, et il décide encore.

A Paris, le 8 de la lune de Zilcadé, 1715.

LETTRE LXXIII.

RICA A ***.

J'ai ouï parler d'une espèce de tribunal qu'on appelle l'Académie

françoise: il n'y en a point de moins respecté dans le monde; car on

dit qu'aussitôt qu'il a décidé, le peuple casse ses arrêts, et lui

impose des lois qu'il est obligé de suivre.

Il y a quelque temps que, pour fixer son autorité, il donna un code de

ses jugements. Cet enfant de tant de pères étoit presque vieux quand

il naquit; et quoiqu'il fût légitime, un bâtard, qui avoit déjà paru,

l'avoit presque étouffé dans sa naissance.

Ceux qui le composent n'ont d'autre fonction que de jaser sans cesse:

l'éloge va se placer comme de lui-même dans leur babil éternel; et

sitôt qu'ils sont initiés dans ses mystères, la fureur du panégyrique

vient les saisir, et ne les quitte plus.

Ce corps a quarante têtes, toutes remplies de figures, de métaphores

et d'antithèses; tant de bouches ne parlent presque que par

exclamation; ses oreilles veulent toujours être frappées par la

cadence et l'harmonie. Pour les yeux, il n'en est pas question: il

semble qu'il soit fait pour parler, et non pas pour voir. Il n'est

point ferme sur ses pieds; car le temps, qui est son fléau, l'ébranle

à tous les instants, et détruit tout ce qu'il a fait. On a dit

autrefois que ses mains étoient avides; je ne t'en dirai rien, et je

laisse décider cela à ceux qui le savent mieux que moi.

Voilà des bizarreries, ***, que l'on ne voit point dans notre Perse.

Nous n'avons point l'esprit porté à ces établissements singuliers et

bizarres; nous cherchons toujours la nature dans nos coutumes simples

et nos manières naïves.

A Paris, le 27 de la lune de Zilhagé, 1715.

LETTRE LXXIV.

RICA A USBEK.

A ***.

Il y a quelques jours qu'un homme de ma connoissance me dit: Je vous

ai promis de vous produire dans les bonnes maisons de Paris; je vous

mène à présent chez un grand seigneur qui est un des hommes du royaume

qui représentent le mieux.

Que cela veut-il dire, monsieur? est-ce qu'il est plus poli, plus

affable qu'un autre? Ce n'est pas cela, me dit-il. Ah! j'entends: il

fait sentir à tous les instants la supériorité qu'il a sur tous ceux

qui l'approchent; si cela est, je n'ai que faire d'y aller; je prends

déjà condamnation, et je la lui passe tout entière.

Il fallut pourtant marcher: et je vis un petit homme si fier, il prit

une prise de tabac avec tant de hauteur, il se moucha si

impitoyablement, il cracha avec tant de flegme, il caressa ses chiens

d'une manière si offensante pour les hommes, que je ne pouvois me

lasser de l'admirer. Ah! bon Dieu! dis-je en moi-même, si lorsque

j'étois à la cour de Perse, je représentois ainsi, je représentois un

grand sot! Il auroit fallu, Usbek, que nous eussions eu un bien

mauvais naturel pour aller faire cent petites insultes à des gens qui

venoient tous les jours chez nous nous témoigner leur bienveillance;

ils savoient bien que nous étions au-dessus d'eux; et s'ils l'avoient

ignoré, nos bienfaits le leur auroient appris chaque jour. N'ayant

rien à faire pour nous faire respecter, nous faisions tout pour nous

rendre aimables: nous nous communiquions aux plus petits; au milieu

des grandeurs, qui endurcissent toujours, ils nous trouvoient

sensibles; ils ne voyoient que notre coeur au-dessus d'eux; nous

descendions jusqu'à leurs besoins. Mais lorsqu'il falloit soutenir la

majesté du prince dans les cérémonies publiques; lorsqu'il falloit

faire respecter la nation aux étrangers; lorsque enfin, dans les

occasions périlleuses, il falloit animer les soldats, nous remontions

cent fois plus haut que nous n'étions descendus; nous ramenions la

fierté sur notre visage; et l'on trouvoit quelquefois que nous

représentions assez bien.

De Paris, le 10 de la lune de Saphar, 1715.

LETTRE LXXV.

USBEK A RHÉDI.

A Venise.

Il faut je que te l'avoue, je n'ai point remarqué chez les chrétiens

cette persuasion vive de leur religion qui se trouve parmi les

musulmans; il y a bien loin chez eux de la profession à la croyance,

de la croyance à la conviction, de la conviction à la pratique. La

religion est moins un sujet de sanctification qu'un sujet de disputes

qui appartient à tout le monde: les gens de cour, les gens de guerre,

les femmes même, s'élèvent contre les ecclésiastiques, et leur

demandent de leur prouver ce qu'ils sont résolus de ne pas croire. Ce

n'est pas qu'ils se soient déterminés par raison, et qu'ils aient pris

la peine d'examiner la vérité ou la fausseté de cette religion qu'ils

rejettent: ce sont des rebelles qui ont senti le joug, et l'ont secoué

avant de l'avoir connu. Aussi ne sont-ils pas plus fermes dans leur

incrédulité que dans leur foi; ils vivent dans un flux et reflux qui

les porte sans cesse de l'un à l'autre. Un d'eux me disoit un jour: Je

crois l'immortalité de l'âme par semestre; mes opinions dépendent

absolument de la constitution de mon corps; selon que j'ai plus ou

moins d'esprits animaux, que mon estomac digère bien ou mal, que l'air

que je respire est subtil ou grossier, que les viandes dont je me

nourris sont légères ou solides, je suis spinosiste, socinien,

catholique, impie ou dévot. Quand le médecin est auprès de mon lit, le

confesseur me trouve à son avantage. Je sais bien empêcher la religion

de m'affliger quand je me porte bien; mais je lui permets de me

consoler quand je suis malade: lorsque je n'ai plus rien à espérer

d'un côté, la religion se présente et me gagne par ses promesses; je

veux bien m'y livrer, et mourir du côté de l'espérance.

Il y a longtemps que les princes chrétiens affranchirent tous les

esclaves de leurs États, parce, disoient-ils, que le christianisme

rend tous les hommes égaux. Il est vrai que cet acte de religion leur

étoit très-utile: ils abaissoient par là les seigneurs, de la

puissance desquels ils retiroient le bas peuple. Ils ont ensuite fait

des conquêtes dans des pays où ils ont vu qu'il leur étoit avantageux

d'avoir des esclaves; ils ont permis d'en acheter et d'en vendre,

oubliant ce principe de religion qui les touchoit tant. Que veux-tu

que je te dise? vérité dans un temps, erreur dans un autre. Que ne

faisons-nous comme les chrétiens? Nous sommes bien simples de refuser

des établissements et des conquêtes faciles dans des climats

heureux[13], parce que l'eau n'y est pas assez pure pour nous laver

selon les principes du saint Alcoran!

[Note 13: Les mahométans ne se soucient point de prendre Venise,

parce qu'ils n'y trouveroient point d'eau pour leurs purifications.]

Je rends grâce au Dieu tout-puissant, qui a envoyé Ali son grand

prophète, de ce que je professe une religion qui se fait préférer à

tous les intérêts humains, et qui est pure comme le ciel, dont elle

est descendue.

De Paris, le 13 de la lune de Saphar, 1715.

LETTRE LXXVI.

USBEK A SON AMI IBBEN.

A Smyrne.

Les lois sont furieuses en Europe contre ceux qui se tuent eux-mêmes:

on les fait mourir, pour ainsi dire, une seconde fois; ils sont

traînés indignement par les rues; on les note d'infamie; on confisque

leurs biens.

Il me paroît, Ibben, que ces lois sont bien injustes. Quand je suis

accablé de douleur, de misère, de mépris, pourquoi veut-on m'empêcher

de mettre fin à mes peines, et me priver cruellement d'un remède qui

est en mes mains?

Pourquoi veut-on que je travaille pour une société, dont je consens de

n'être plus? que je tienne, malgré moi, une convention qui s'est faite

sans moi? La société est fondée sur un avantage mutuel: mais

lorsqu'elle me devient onéreuse, qui m'empêche d'y renoncer? La vie

m'a été donnée comme une faveur; je puis donc la rendre lorsqu'elle ne

l'est plus: la cause cesse, l'effet doit donc cesser aussi.

Le prince veut-il que je sois son sujet quand je ne retire point les

avantages de la sujétion? Mes concitoyens peuvent-ils demander ce

partage inique de leur utilité et de mon désespoir? Dieu, différent de

tous les bienfaiteurs, veut-il me condamner à recevoir des grâces qui

m'accablent?

Je suis obligé de suivre les lois quand je vis sous les lois: mais

quand je n'y vis plus, peuvent-elles me lier encore?

Mais, dira-t-on, vous troublez l'ordre de la providence. Dieu a uni

votre âme avec votre corps; et vous l'en séparez: vous vous opposez

donc à ses desseins, et vous lui résistez.

Que veut dire cela? Troublé-je l'ordre de la providence, lorsque je

change les modifications de la matière, et que je rends carrée une

boule que les premières lois du mouvement, c'est-à-dire les lois de la

création et de la conservation, avoient faite ronde? Non, sans doute:

je ne fais qu'user du droit qui m'a été donné; et, en ce sens, je puis

troubler à ma fantaisie toute la nature, sans que l'on puisse dire que

je m'oppose à la providence.

Lorsque mon âme sera séparée de mon corps, y aura-t-il moins d'ordre

et moins d'arrangement dans l'univers? croyez-vous que cette nouvelle

combinaison soit moins parfaite, et moins dépendante des lois

générales? que le monde y ait perdu quelque chose? et que les ouvrages

de Dieu soient moins grands, ou plutôt moins immenses?

Croyez-vous que mon corps, devenu un épi de blé, un ver, un gazon,

soit changé en un ouvrage de la nature moins digne d'elle, et que mon

âme, dégagée de tout ce qu'elle avoit de terrestre, soit devenue moins

sublime?

Toutes ces idées, mon cher Ibben, n'ont d'autre source que notre

orgueil: nous ne sentons point notre petitesse; et, malgré qu'on en

ait, nous voulons être comptés dans l'univers, y figurer, et y être un

objet important. Nous nous imaginons que l'anéantissement d'un être

aussi parfait que nous dégraderoit toute la nature; et nous ne

concevons pas qu'un homme de plus ou de moins dans le monde, que

dis-je? tous les hommes ensemble, cent millions de têtes comme la

nôtre, ne sont qu'un atome subtil et délié que Dieu n'aperçoit qu'à

cause de l'immensité de ses connoissances.

A Paris, le 15 de la lune de Saphar, 1715.

LETTRE LXXVII.

IBBEN A USBEK.

A Paris.

Mon cher Usbek, il me semble que, pour un vrai musulman, les malheurs

sont moins des châtiments que des menaces. Ce sont des jours bien

précieux que ceux qui nous portent à expier les offenses. C'est le

temps des prospérités qu'il faudroit abréger. Que servent toutes ces

impatiences, qu'à faire voir que nous voudrions être heureux,

indépendamment de celui qui donne les félicités, parce qu'il est la

félicité même?

Si un être est composé de deux êtres, et que la nécessité de conserver

l'union marque plus la soumission aux ordres du Créateur, on en a pu

faire une loi religieuse; si cette nécessité de conserver l'union est

un meilleur garant des actions des hommes, on en a pu faire une loi

civile.

De Smyrne, le dernier jour de la lune de Saphar, 1715.

LETTRE LXXVIII.

RICA A USBEK.

A ***.

Je t'envoie la copie d'une lettre qu'un François qui est en Espagne a

écrite ici; je crois que tu seras bien aise de la voir.

Je parcours depuis six mois l'Espagne et le Portugal, et je vis

parmi des peuples qui, méprisant tous les autres, font aux seuls

François l'honneur de les haïr.

La gravité est le caractère brillant des deux nations: elle se

manifeste principalement de deux manières; par les lunettes, et

par la moustache.

Les lunettes font voir démonstrativement que celui qui les porte

est un homme consommé dans les sciences et enseveli dans de

profondes lectures, à un tel point que sa vue s'en est affoiblie;

et tout nez qui en est orné ou chargé peut passer, sans

contredit, pour le nez d'un savant.

Pour la moustache, elle est respectable par elle-même, et

indépendamment des conséquences; quoique pourtant on ne laisse

pas d'en tirer souvent de grandes utilités pour le service du

prince et l'honneur de la nation, comme le fit bien voir un

fameux général portugais dans les Indes[14]: car, se trouvant

avoir besoin d'argent, il se coupa une de ses moustaches, et

envoya demander aux habitants de Goa vingt mille pistoles sur ce

gage; elles lui furent prêtées d'abord, et dans la suite il

retira sa moustache avec honneur.

[Note 14: Jean de Castro.]

On conçoit aisément que des peuples graves et flegmatiques comme

ceux-là peuvent avoir de la vanité: aussi en ont-ils. Ils la

fondent ordinairement sur deux choses bien considérables. Ceux

qui vivent dans le continent de l'Espagne et du Portugal se

sentent le coeur extrêmement élevé, lorsqu'ils sont ce qu'ils

appellent de vieux chrétiens; c'est-à-dire, qu'ils ne sont pas

originaires de ceux à qui l'inquisition a persuadé dans ces

derniers siècles d'embrasser la religion chrétienne. Ceux qui

sont dans les Indes ne sont pas moins flattés lorsqu'ils

considèrent qu'ils ont le sublime mérite d'être, comme ils

disent, hommes de chair blanche. Il n'y a jamais eu dans le

sérail du Grand Seigneur de sultane si orgueilleuse de sa beauté

que le plus vieux et le plus vilain mâtin ne l'est de la

blancheur olivâtre de son teint, lorsqu'il est dans une ville du

Mexique, assis sur sa porte, les bras croisés. Un homme de cette

conséquence, une créature si parfaite, ne travailleroit pas pour

tous les trésors du monde, et ne se résoudroit jamais, par une

vile et mécanique industrie, de compromettre l'honneur et la

dignité de sa peau.

Car il faut savoir que lorsqu'un homme a un certain mérite en

Espagne, comme, par exemple, quand il peut ajouter aux qualités

dont je viens de parler celle d'être le propriétaire d'une grande

épée, ou d'avoir appris de son père l'art de faire jurer une

discordante guitare, il ne travaille plus: son honneur

s'intéresse au repos de ses membres. Celui qui reste assis dix

heures par jour obtient précisément la moitié plus de

considération qu'un autre qui n'en reste que cinq, parce que

c'est sur les chaises que la noblesse s'acquiert.

Mais quoique ces invincibles ennemis du travail fassent parade

d'une tranquillité philosophique, ils ne l'ont pourtant pas dans

le coeur; car ils sont toujours amoureux. Ils sont les premiers

hommes du monde pour mourir de langueur sous la fenêtre de leurs

maîtresses; et tout Espagnol qui n'est pas enrhumé ne sauroit

passer pour galant.

Ils sont premièrement dévots, et secondement jaloux. Ils se

garderont bien d'exposer leurs femmes aux entreprises d'un soldat

criblé de coups, ou d'un magistrat décrépit; mais ils les

enfermeront avec un novice fervent qui baisse les yeux, ou un

robuste franciscain qui les élève.

Ils connoissent mieux que les autres le foible des femmes; ils ne

veulent pas qu'on leur voie le talon, et qu'on les surprenne par

le bout des pieds: ils savent que l'imagination va toujours, que

rien ne l'amuse en chemin; elle arrive, et là on étoit

quelquefois averti d'avance.

On dit partout que les rigueurs de l'amour sont cruelles, elles

le sont encore plus pour les Espagnols: les femmes les guérissent

de leurs peines; mais elles ne font que leur en faire changer, et

il leur reste toujours un long et fâcheux souvenir d'une passion

éteinte.

Ils ont de petites politesses qui en France paraîtroient mal

placées: par exemple, un capitaine ne bat jamais son soldat sans

lui en demander permission; et l'inquisition ne fait jamais

brûler un Juif sans lui faire ses excuses.

Les Espagnols qu'on ne brûle pas paroissent si attachés à

l'inquisition, qu'il y auroit de la mauvaise humeur de la leur

ôter: je voudrois seulement qu'on en établît une autre; non pas

contre les hérétiques, mais contre les hérésiarques qui

attribuent à de petites pratiques monacales la même efficacité

qu'aux sept sacrements; qui adorent tout ce qu'ils vénèrent; et

qui sont si dévots qu'ils sont à peine chrétiens.

Vous pourrez trouver de l'esprit et du bon sens chez les

Espagnols; mais n'en cherchez point dans leurs livres: voyez une

de leurs bibliothèques, les romans d'un côté, et les scolastiques

de l'autre: vous diriez que les parties en ont été faites, et le

tout rassemblé, par quelque ennemi secret de la raison humaine.

Le seul de leurs livres qui soit bon est celui qui a fait voir le

ridicule de tous les autres.

Ils ont fait des découvertes immenses dans le nouveau monde, et

ils ne connoissent pas encore leur propre continent: il y a sur

leurs rivières tel port qui n'a pas encore été découvert, et dans

leurs montagnes des nations qui leur sont inconnues.

Ils disent que le soleil se lève et se couche dans leur pays:

mais il faut dire aussi qu'en faisant sa course il ne rencontre

que des campagnes ruinées et des contrées désertes.

Je ne serois pas fâché, Usbek, de voir une lettre écrite à Madrid par

un Espagnol qui voyageroit en France; je crois qu'il vengeroit bien sa

nation. Quel vaste champ pour un homme flegmatique et pensif! Je

m'imagine qu'il commenceroit ainsi la description de Paris.

Il y a ici une maison où l'on met les fous: on croiroit d'abord

qu'elle est la plus grande de la ville; non: le remède est bien petit

pour le mal. Sans doute que les François, extrêmement décriés chez

leurs voisins, enferment quelques fous dans une maison, pour persuader

que ceux qui sont dehors ne le sont pas.

Je laisse là mon Espagnol. Adieu, mon cher Usbek.

De Paris, le 17 de la lune de Saphar, 1715.

LETTRE LXXIX.

USBEK A RHÉDI.

A Venise.

La plupart des législateurs ont été des hommes bornés, que le hasard a

mis à la tête des autres et qui n'ont presque consulté que leurs

préjugés et leurs fantaisies.

Il semble qu'ils aient méconnu la grandeur et la dignité même de leur

ouvrage: ils se sont amusés à faire des institutions puériles, avec

lesquelles ils se sont à la vérité conformés aux petits esprits, mais

décrédités auprès des gens de bon sens.

Ils se sont jetés dans des détails inutiles; ils ont donné dans les

cas particuliers: ce qui marque un génie étroit qui ne voit les choses

que par parties, et n'embrasse rien d'une vue générale.

Quelques-uns ont affecté de se servir d'une autre langue que la

vulgaire; chose absurde pour un faiseur de lois: comment peut-on les

observer, si elles ne sont pas connues?

Ils ont souvent aboli sans nécessité celles qu'ils ont trouvées

établies; c'est-à-dire qu'ils ont jeté les peuples dans les désordres

inséparables des changements.

Il est vrai que, par une bizarrerie qui vient plutôt de la nature que

de l'esprit des hommes, il est quelquefois nécessaire de changer

certaines lois. Mais le cas est rare; et lorsqu'il arrive, il n'y faut

toucher que d'une main tremblante: on y doit observer tant de

solennités, et apporter tant de précautions, que le peuple en conclue

naturellement que les lois sont bien saintes, puisqu'il faut tant de

formalités pour les abroger.

Souvent ils les ont faites trop subtiles, et ont suivi des idées

logiciennes plutôt que l'équité naturelle. Dans la suite, elles ont

été trouvées trop dures; et, par un esprit d'équité, on a cru devoir

s'en écarter: mais ce remède étoit un nouveau mal. Quelles que soient

les lois, il faut toujours les suivre, et les regarder comme la

conscience publique, à laquelle celle des particuliers doit se

conformer toujours.

Il faut pourtant avouer que quelques-uns d'entre eux ont eu une

attention qui marque beaucoup de sagesse; c'est qu'ils ont donné aux

pères une grande autorité sur leurs enfants: rien ne soulage plus les

magistrats; rien ne dégarnit plus les tribunaux; rien enfin ne répand

plus de tranquillité dans un État, où les moeurs font toujours de

meilleurs citoyens que les lois.

C'est de toutes les puissances celle dont on abuse le moins; c'est la

plus sacrée de toutes les magistratures; c'est la seule qui ne dépend

pas des conventions, et qui les a même précédées.

On remarque que, dans les pays où l'on met dans les mains paternelles

plus de récompenses et de punitions, les familles sont mieux réglées:

les pères sont l'image du créateur de l'univers, qui, quoiqu'il puisse

conduire les hommes par son amour, ne laisse pas de se les attacher

encore par les motifs de l'espérance et de la crainte.

Je ne finirai pas cette lettre sans te faire remarquer la bizarrerie

de l'esprit des François. On dit qu'ils ont retenu des lois romaines

un nombre infini de choses inutiles, et même pis; et ils n'ont pas

pris d'elles la puissance paternelle, qu'elles ont établie comme la

première autorité légitime.

A Paris, le 18 de la lune de Saphar, 1715.

LETTRE LXXX.

LE GRAND EUNUQUE A USBEK.

A Paris.

Hier des Arméniens menèrent au sérail une jeune esclave de Circassie,

qu'ils vouloient vendre. Je la fis entrer dans les appartements

secrets, je la déshabillai, je l'examinai avec les regards d'un juge;

et plus je l'examinai, plus je lui trouvai de grâces. Une pudeur

virginale sembloit vouloir les dérober à ma vue; je vis tout ce qu'il

lui en coûtoit pour obéir: elle rougissoit de se voir nue, même devant

moi, qui, exempt des passions qui peuvent alarmer la pudeur, suis

inanimé sous l'empire de ce sexe, et qui, ministre de la modestie dans

les actions les plus libres, ne porte que de chastes regards, et ne

puis inspirer que l'innocence.

Dès que je l'eus jugée digne de toi, je baissai les yeux: je lui jetai

un manteau d'écarlate, je lui mis au doigt un anneau d'or; je me

prosternai à ses pieds, je l'adorai comme la reine de ton coeur; je

payai les Arméniens; je la dérobai à tous les yeux. Heureux Usbek! tu

possèdes plus de beautés que n'en enferment tous les palais d'Orient.

Quel plaisir pour toi de trouver, à ton retour, tout ce que la Perse a

de plus ravissant, et de voir dans ton sérail renaître les grâces, à

mesure que le temps et la possession travaillent à les détruire!

Du sérail de Fatmé, le 1er de la lune de Rebiab 1, 1715.

LETTRE LXXXI.

USBEK A RHÉDI.

A Venise.

Depuis que je suis en Europe, mon cher Rhédi, j'ai vu bien des

gouvernements: ce n'est pas comme en Asie, où les règles de la

politique se trouvent partout les mêmes.

J'ai souvent pensé en moi-même, pour savoir quel de tous les

gouvernements étoit le plus conforme à la raison. Il m'a semblé que le

plus parfait est celui qui va à son but à moins de frais; et qu'ainsi

celui qui conduit les hommes de la manière qui convient le plus à leur

penchant et à leur inclination est le plus parfait.

Si, dans un gouvernement doux, le peuple est aussi soumis que dans un

gouvernement sévère, le premier est préférable, puisqu'il est plus

conforme à la raison, et que la sévérité est un motif étranger.

Compte, mon cher Rhédi, que dans un État les peines plus ou moins

cruelles ne font pas que l'on obéisse plus aux lois. Dans les pays où

les châtiments sont modérés, on les craint comme dans ceux où ils sont

tyranniques et affreux.

Soit que le gouvernement soit doux, soit qu'il soit cruel, on punit

toujours par degrés; on inflige un châtiment plus ou moins grand à un

crime plus ou moins grand. L'imagination se plie d'elle-même aux

moeurs du pays où l'on vit: huit jours de prison, ou une légère

amende, frappent autant l'esprit d'un Européen nourri dans un pays de

douceur, que la perte d'un bras intimide un Asiatique. Ils attachent

un certain degré de crainte à un certain degré de peine, et chacun la

partage à sa façon: le désespoir de l'infamie vient désoler un

François qu'on vient de condamner à une peine qui n'ôteroit pas un

quart d'heure de sommeil à un Turc.

D'ailleurs je ne vois pas que la police, la justice et l'équité soient

mieux observées en Turquie, en Perse, chez le Mogol, que dans les

républiques de Hollande, de Venise, et dans l'Angleterre même; je ne

vois pas qu'on y commette moins de crimes; et que les hommes,

intimidés par la grandeur des châtiments, y soient plus soumis aux

lois.

Je remarque au contraire une source d'injustice et de vexations au

milieu de ces mêmes États.

Je trouve même le prince, qui est la loi même, moins maître que

partout ailleurs.

Je vois que, dans ces moments rigoureux, il y a toujours des

mouvements tumultueux; où personne n'est le chef; et que, quand une

fois l'autorité violente est méprisée, il n'en reste plus assez à

personne pour la faire revenir;

Que le désespoir même de l'impunité confirme le désordre, et le rend

plus grand;

Lettres persanes, tome I · 第 11 / 13 段