jaloux de tous les hommes, me remettant toujours, sous divers
prétextes. Enfin j'entrai dans son beiram, et il me lui fit parler au
travers d'une jalousie: des yeux de lynx ne l'auroient pas pu
découvrir, tant elle étoit enveloppée d'habits et de voiles; et je ne
la pus reconnoître qu'au son de sa voix. Quelle fut mon émotion quand
je me vis si près et si éloigné d'elle! Je me contraignis, car j'étois
examiné. Quant à elle, il me parut qu'elle versa quelques larmes. Son
mari voulut me faire quelques mauvaises excuses; mais je le traitai
comme le dernier des esclaves. Il fut bien embarrassé quand il vit que
je parlois à ma soeur une langue qui lui étoit inconnue: c'étoit
l'ancien persan, qui est notre langue sacrée. Quoi! ma soeur, lui
dis-je, est-il vrai que vous avez quitté la religion de vos pères? Je
sais qu'en entrant au beiram vous avez dû faire profession du
mahométisme; mais, dites-moi, votre coeur a-t-il pu consentir, comme
votre bouche, à quitter une religion qui me permet de vous aimer? Et
pour qui la quittez-vous, cette religion, qui nous doit être si chère?
pour un misérable encore flétri des fers qu'il a portés; qui, s'il
étoit homme, seroit le dernier de tous! Mon frère, dit-elle, cet homme
dont vous parlez est mon mari; il faut que je l'honore, tout indigne
qu'il vous paroît; et je serois aussi la dernière des femmes si... Ah!
ma soeur, lui dis-je, vous êtes guèbre; il n'est ni votre époux, ni
ne peut l'être: si vous êtes fidèle comme vos pères, vous ne devez le
regarder que comme un monstre. Hélas! dit-elle, que cette religion se
montre à moi de loin! à peine en savois-je les préceptes, qu'il les
fallut oublier. Vous voyez que cette langue que je vous parle ne m'est
plus familière, et que j'ai toutes les peines du monde à m'exprimer:
mais comptez que le souvenir de notre enfance me charme toujours; que,
depuis ce temps-là, je n'ai eu que de fausses joies; qu'il ne s'est
pas passé de jour que je n'aie pensé à vous; que vous avez eu plus de
part que vous ne croyez à mon mariage, et que je n'y ai été déterminée
que par l'espérance de vous revoir. Mais que ce jour qui m'a tant
coûté va me coûter encore. Je vous vois tout hors de vous-même: mon
mari frémit de rage et de jalousie: je ne vous verrai plus; je vous
parle sans doute pour la dernière fois de ma vie: si cela étoit, mon
frère, elle ne seroit pas longue. A ces mots elle s'attendrit; et, se
voyant hors d'état de tenir la conversation, elle me quitta le plus
désolé de tous les hommes.
Trois ou quatre jours après je demandai à voir ma soeur: le barbare
eunuque auroit bien voulu m'en empêcher; mais, outre que ces sortes de
maris n'ont pas sur leurs femmes la même autorité que les autres, il
aimoit si éperdument ma soeur, qu'il ne savoit rien lui refuser. Je
la vis encore dans le même lieu et dans le même équipage, accompagnée
de deux esclaves; ce qui me fit avoir recours à notre langue
particulière. Ma soeur, lui dis-je, d'où vient que je ne puis vous
voir sans me trouver dans une situation affreuse? Les murailles qui
vous tiennent enfermée, ces verrous et ces grilles, ces misérables
gardiens qui vous observent, me mettent en fureur. Comment avez-vous
perdu la douce liberté dont jouissoient vos ancêtres? Votre mère, qui
étoit si chaste, ne donnoit à son mari, pour garant de sa vertu, que
sa vertu même: ils vivoient heureux l'un et l'autre dans une confiance
mutuelle; et la simplicité de leurs moeurs étoit pour eux une
richesse plus précieuse mille fois que le faux éclat dont vous semblez
jouir dans cette maison somptueuse. En perdant votre religion, vous
avez perdu votre liberté, votre bonheur, et cette précieuse égalité
qui fait l'honneur de votre sexe. Mais ce qu'il y a de pis encore,
c'est que vous êtes, non pas la femme, car vous ne pouvez pas l'être;
mais l'esclave d'un esclave, qui a été dégradé de l'humanité. Ah! mon
frère, dit-elle, respectez mon époux, respectez la religion que j'ai
embrassée: selon cette religion, je n'ai pu vous entendre ni vous
parler sans crime. Quoi! ma soeur, lui dis-je tout transporté, vous
la croyez donc véritable, cette religion? Ah! dit-elle, qu'il me
seroit avantageux qu'elle ne le fût pas! Je fais pour elle un trop
grand sacrifice, pour que je puisse ne la pas croire; et si mes
doutes... A ces mots elle se tut. Oui, vos doutes, ma soeur, sont
bien fondés, quels qu'ils soient. Qu'attendez-vous d'une religion qui
vous rend malheureuse dans ce monde-ci, et ne vous laisse point
d'espérance pour l'autre? Songez que la nôtre est la plus ancienne qui
soit au monde; qu'elle a toujours fleuri dans la Perse; et n'a pas
d'autre origine que cet empire, dont les commencements ne sont point
connus; que ce n'est que le hasard qui y a introduit le mahométisme;
que cette secte y a été établie, non par la voie de la persuasion,
mais de la conquête. Si nos princes naturels n'avoient pas été
foibles, vous verriez régner encore le culte de ces anciens mages.
Transportez-vous dans ces siècles reculés: tout vous parlera du
magisme, et rien de la secte mahométane, qui, plusieurs milliers
d'années après, n'étoit pas même dans son enfance. Mais, dit-elle,
quand ma religion seroit plus moderne que la vôtre, elle est au moins
plus pure, puisqu'elle n'adore que Dieu; au lieu que vous adorez
encore le Soleil, les Étoiles, le Feu, et même les Éléments. Je vois,
ma soeur, que vous avez appris parmi les musulmans à calomnier notre
sainte religion. Nous n'adorons ni les Astres ni les Éléments, et nos
pères ne les ont jamais adorés: jamais ils ne leur ont élevé des
temples, jamais ils ne leur ont offert des sacrifices; ils leur ont
seulement rendu un culte religieux, mais inférieur, comme à des
ouvrages et des manifestations de la Divinité. Mais, ma soeur, au
nom de Dieu qui nous éclaire, recevez ce livre sacré que je vous
porte; c'est le livre de notre législateur Zoroastre; lisez-le sans
prévention: recevez dans votre coeur les rayons de lumière qui vous
éclaireront en le lisant; souvenez-vous de vos pères, qui ont si
longtemps honoré le Soleil dans la ville sainte de Balk; et enfin
souvenez-vous de moi, qui n'espère de repos, de fortune, de vie, que
de votre changement. Je la quittai tout transporté, et la laissai
seule décider la plus grande affaire que je pusse avoir de ma vie.
J'y retournai deux jours après; je ne lui parlai point: j'attendis
dans le silence l'arrêt de ma vie ou de ma mort. Vous êtes aimé, mon
frère, me dit-elle, et par une Guèbre. J'ai longtemps combattu: mais
dieux! que l'amour lève de difficultés! que je suis soulagée! Je ne
crains plus de vous trop aimer, je puis ne mettre point de bornes à
mon amour; l'excès même en est légitime. Ah! que ceci convient bien à
l'état de mon coeur! Mais vous, qui avez su rompre les chaînes que
mon esprit s'était forgées, quand romprez-vous celles qui me lient les
mains? Dès ce moment je me donne à vous: faites voir, par la
promptitude avec laquelle vous m'accepterez, combien ce présent vous
est cher. Mon frère, la première fois que je pourrai vous embrasser,
je crois que je mourrai dans vos bras. Je n'exprimerois jamais bien la
joie que je sentis à ces douces paroles, je me crus et je me vis en
effet, en un instant, le plus heureux de tous les hommes; je vis
presque accomplir tous les désirs que j'avois formés en vingt-cinq ans
de vie, et évanouir tous les chagrins qui me l'avoient rendue si
laborieuse. Mais, quand je me fus un peu accoutumé à ces douces idées,
je trouvai que je n'étois pas si près de mon bonheur que je m'étois
figuré tout à coup, quoique j'eusse surmonté le plus grand de tous les
obstacles. Il falloit surprendre la vigilance de ses gardiens; je
n'osois confier à personne le secret de ma vie: il falloit que nous
fissions tout, elle et moi: si je manquois mon coup, je courois risque
d'être empalé; mais je ne voyois pas de peine plus cruelle que de le
manquer. Nous convînmes qu'elle m'enverroit demander une horloge, que
son père lui avoit laissée, et que j'y mettrois dedans une lime, pour
scier les jalousies de sa fenêtre qui donnoient dans la rue, et une
corde nouée pour descendre; que je ne la verrois plus dorénavant, mais
que j'irois toutes les nuits sous cette fenêtre attendre qu'elle pût
exécuter son dessein. Je passai quinze nuits entières sans voir
personne, parce qu'elle n'avoit pas trouvé le temps favorable. Enfin,
la seizième, j'entendis une scie qui travailloit; de temps en temps
l'ouvrage étoit interrompu, et dans ces intervalles ma frayeur étoit
inexprimable. Enfin, après une heure de travail, je la vis qui
attachoit la corde; elle se laissa aller, et glissa dans mes bras. Je
ne connus plus le danger, et je restai longtemps sans bouger de là; je
la conduisis hors de la ville, où j'avois un cheval tout prêt; je la
mis en croupe derrière moi, et m'éloignai, avec toute la promptitude
imaginable, d'un lieu qui pouvoit nous être si funeste. Nous arrivâmes
avant le jour chez un Guèbre, dans un lieu désert où il étoit retiré,
vivant frugalement du travail de ses mains; nous ne jugeâmes pas à
propos de rester chez lui; et, par son conseil, nous entrâmes dans une
épaisse forêt, et nous nous mîmes dans le creux d'un vieux chêne,
jusqu'à ce que le bruit de notre évasion se fût dissipé. Nous vivions
tous deux dans ce séjour écarté, sans témoins, nous répétant sans
cesse que nous nous aimerions toujours, attendant l'occasion que
quelque prêtre guèbre pût faire la cérémonie du mariage prescrite par
nos livres sacrés. Ma soeur, lui dis-je, que cette union est sainte!
la nature nous avoit unis, notre sainte loi va nous unir encore. Enfin
un prêtre vint calmer notre impatience amoureuse. Il fit dans la
maison du paysan toutes les cérémonies du mariage; il nous bénit, et
nous souhaita mille fois toute la vigueur de Gustaspe et la sainteté
de l'Hohoraspe. Bientôt après nous quittâmes la Perse, où nous
n'étions pas en sûreté, et nous nous retirâmes en Géorgie. Nous y
vécûmes un an, tous les jours plus charmés l'un de l'autre: mais comme
mon argent alloit finir, et que je craignois la misère pour ma
soeur, non pas pour moi, je la quittai pour aller chercher quelque
secours chez nos parents. Jamais adieu ne fut plus tendre. Mais mon
voyage me fut non-seulement inutile, mais funeste: car, ayant trouvé
d'un côté tous nos biens confisqués, de l'autre mes parents presque
dans l'impuissance de me secourir, je ne rapportai d'argent
précisément que ce qu'il falloit pour mon retour. Mais quel fut mon
désespoir! je ne trouvai plus ma soeur. Quelques jours avant mon
arrivée, des Tartares avoient fait une excursion dans la ville où elle
étoit; et, comme ils la trouvèrent belle, ils la prirent, et la
vendirent à des Juifs qui alloient en Turquie, et ne laissèrent qu'une
petite fille dont elle étoit accouchée quelques mois auparavant. Je
suivis ces Juifs, et je les joignis à trois lieues de là: mes prières,
mes larmes furent vaines; ils me demandèrent toujours trente tomans,
et ne se relâchèrent jamais d'un seul. Après m'être adressé à tout le
monde, avoir imploré la protection des prêtres turcs et chrétiens, je
m'adressai à un marchand arménien; je lui vendis ma fille, et me
vendis aussi pour trente-cinq tomans; j'allai aux Juifs, je leur
donnai trente tomans, et portai les cinq autres à ma soeur, que je
n'avois pas encore vue. Vous êtes libre, lui dis-je, ma soeur, et je
puis vous embrasser: voilà cinq tomans que je vous porte; j'ai du
regret qu'on ne m'ait pas acheté davantage. Quoi! dit-elle, vous vous
êtes vendu? Oui, lui dis-je. Ah! malheureux, qu'avez-vous fait?
n'étois-je pas assez infortunée, sans que vous travaillassiez à me la
rendre davantage? Votre liberté me consoloit, et votre esclavage va me
mettre au tombeau. Ah! mon frère, que votre amour est cruel! Et ma
fille? je ne la vois point. Je l'ai vendue aussi, lui dis-je. Nous
fondîmes tous deux en larmes, et n'eûmes pas la force de nous rien
dire. Enfin j'allai trouver mon maître, et ma soeur y arriva presque
aussitôt que moi; elle se jeta à ses genoux. Je vous demande,
dit-elle, la servitude comme les autres vous demandent la liberté:
prenez-moi, vous me vendrez plus cher que mon mari. Ce fut alors qu'il
se fit un combat qui arracha les larmes des yeux de mon maître.
Malheureux! dit-elle, as-tu pensé que je pusse accepter ma liberté aux
dépens de la tienne? Seigneur, vous voyez deux infortunés qui mourront
si vous nous séparez: je me donne à vous, payez-moi; peut-être que cet
argent et mes services pourront quelque jour obtenir de vous ce que je
n'ose vous demander: il est de votre intérêt de ne nous point séparer;
comptez que je dispose de sa vie. L'Arménien était un homme doux, qui
fut touché de nos malheurs. Servez-moi l'un et l'autre avec fidélité
et avec zèle, et je vous promets que dans un an je vous donnerai votre
liberté: je vois que vous ne méritez, ni l'un ni l'autre, les malheurs
de votre condition; si, lorsque vous serez libres, vous êtes aussi
heureux que vous le méritez, si la fortune vous rit, je suis certain
que vous me satisferez de la perte que je souffrirai. Nous embrassâmes
tous deux ses genoux, et le suivîmes dans son voyage. Nous nous
soulagions l'un et l'autre dans les travaux de la servitude, et
j'étois charmé lorsque j'avois pu faire l'ouvrage qui étoit tombé à ma
soeur.
La fin de l'année arriva: notre maître tint sa parole, et nous
délivra. Nous retournâmes à Tefflis: là je trouvai un ancien ami de
mon père, qui exerçoit avec succès la médecine dans cette ville; il me
prêta quelque argent avec lequel je fis quelque négoce. Quelques
affaires m'appelèrent ensuite à Smyrne, où je m'établis. J'y vis
depuis six ans, et j'y jouis de la plus aimable et de la plus douce
société du monde: l'union règne dans ma famille, et je ne changerois
pas ma condition pour celle de tous les rois du monde. J'ai été assez
heureux pour retrouver le marchand arménien à qui je dois tout, et lui
ai rendu des services signalés.
A Smyrne, le 27 de la lune de Gemmadi 2, 1714.
LETTRE LXVIII.
RICA A USBEK.
A ***.
J'allai l'autre jour dîner chez un homme de robe, qui m'en avoit prié
plusieurs fois. Après avoir parlé de bien des choses, je lui dis:
Monsieur, il me paroît que votre métier est bien pénible. Pas tant que
vous vous imaginez, répondit-il: de la manière dont nous le faisons,
ce n'est qu'un amusement. Mais comment! n'avez-vous pas toujours la
tête remplie des affaires d'autrui? n'êtes-vous pas toujours occupé de
choses qui ne sont point intéressantes? Vous avez raison: ces choses
ne sont point intéressantes, car nous nous y intéressons si peu que
rien; et cela même fait que le métier n'est pas si fatigant que vous
dites. Quand je vis qu'il prenoit la chose d'une manière si dégagée,
je continuai, et lui dis: Monsieur, je n'ai point vu votre cabinet. Je
le crois, car je n'en ai point. Quand je pris cette charge, j'eus
besoin d'argent pour payer mes provisions; je vendis ma bibliothèque;
et le libraire qui la prit, d'un nombre prodigieux de volumes, ne me
laissa que mon livre de raison. Ce n'est pas que je les regrette: nous
autres juges ne nous enflons point d'une vaine science. Qu'avons-nous
affaire de tous ces volumes de lois? Presque tous les cas sont
hypothétiques et sortent de la règle générale. Mais ne seroit-ce pas,
monsieur, lui dis-je, parce que vous les en faites sortir? Car enfin
pourquoi chez tous les peuples du monde y auroit-il des lois si elles
n'avoient pas leur application? et comment peut-on les appliquer si on
ne les sait pas? Si vous connaissiez le Palais, reprit le magistrat,
vous ne parleriez pas comme vous faites: nous avons des livres
vivants, qui sont les avocats; ils travaillent pour nous, et se
chargent de nous instruire. Et ne se chargent-ils pas aussi
quelquefois de vous tromper? lui repartis-je. Vous ne feriez donc pas
mal de vous garantir de leurs embûches; ils ont des armes avec
lesquelles ils attaquent votre équité; il seroit bon que vous en
eussiez aussi pour la défendre, et que vous n'allassiez pas vous
mettre dans la mêlée, habillés à la légère, parmi des gens cuirassés
jusqu'aux dents.
A Paris, le 13 de la lune de Chahban, 1714.
LETTRE LXIX.
USBEK A RHÉDI.
A Venise.
Tu ne te serois jamais imaginé que je fusse devenu plus métaphysicien
que je ne l'étois: cela est pourtant, et tu en seras convaincu quand
tu auras essuyé ce débordement de ma philosophie.
Les philosophes les plus sensés qui ont réfléchi sur la nature de Dieu
ont dit qu'il étoit un être souverainement parfait; mais ils ont
extrêmement abusé de cette idée: ils ont fait une énumération de
toutes les perfections différentes que l'homme est capable d'avoir et
d'imaginer, et en ont chargé l'idée de la divinité, sans songer que
souvent ces attributs s'entr'empêchent, et qu'ils ne peuvent subsister
dans un même sujet sans se détruire.
Les poëtes d'Occident disent qu'un peintre ayant voulu faire le
portrait de la déesse de la beauté, assembla les plus belles Grecques,
et prit de chacune ce qu'elle avoit de plus gracieux, dont il fit un
tout pour ressembler à la plus belle de toutes les déesses. Si un
homme en avoit conclu qu'elle étoit blonde ou brune, qu'elle avoit les
yeux noirs et bleus, qu'elle étoit douce et fière, il auroit passé
pour ridicule.
Souvent Dieu manque d'une perfection qui pourroit lui donner une
grande imperfection; mais il n'est jamais limité que par lui-même; il
est lui-même sa nécessité: ainsi, quoique Dieu soit tout-puissant, il
ne peut pas violer ses promesses, ni tromper les hommes. Souvent même
l'impuissance n'est pas dans lui, mais dans les choses relatives; et
c'est la raison pourquoi il ne peut pas changer les essences.
Ainsi il n'y a point sujet de s'étonner que quelques-uns de nos
docteurs aient osé nier la prescience infinie de Dieu, sur ce
fondement qu'elle est incompatible avec sa justice.
Quelque hardie que soit cette idée, la métaphysique s'y prête
merveilleusement. Selon ses principes, il n'est pas possible que Dieu
prévoie les choses qui dépendent de la détermination des causes
libres, parce que ce qui n'est point arrivé n'est point, et par
conséquent ne peut être connu; car le rien, qui n'a point de
propriétés, ne peut être aperçu: Dieu ne peut point lire dans une
volonté qui n'est point, et voir dans l'âme une chose qui n'existe
point en elle; car, jusqu'à ce qu'elle se soit déterminée, cette
action qui la détermine n'est point en elle.
L'âme est l'ouvrière de sa détermination; mais il y a des occasions où
elle est tellement indéterminée qu'elle ne sait pas même de quel côté
se déterminer. Souvent même elle ne le fait que pour faire usage de sa
liberté; de manière que Dieu ne peut voir cette détermination par
avance ni dans l'action de l'âme, ni dans l'action que les objets font
sur elle.
Comment Dieu pourroit-il prévoir les choses qui dépendent de la
détermination des causes libres? Il ne pourroit les voir que de deux
manières: par conjecture, ce qui est contradictoire avec la prescience
infinie; ou bien il les verroit comme des effets nécessaires qui
suivroient infailliblement d'une cause qui les produiroit de même, ce
qui est encore plus contradictoire: car l'âme seroit libre par la
supposition; et, dans le fait, elle ne le seroit pas plus qu'une boule
de billard n'est libre de se remuer, lorsqu'elle est poussée par une
autre.
Ne crois pas pourtant que je veuille borner la science de Dieu. Comme
il fait agir les créatures à sa fantaisie, il connoît tout ce qu'il
veut connoître. Mais, quoiqu'il puisse voir tout, il ne se sert pas
toujours de cette faculté; il laisse ordinairement à la créature la
faculté d'agir ou de ne pas agir, pour lui laisser celle de mériter ou
de démériter: c'est pour lors qu'il renonce au droit qu'il a d'agir
sur elle, et de la déterminer. Mais quand il veut savoir quelque
chose, il le sait toujours, parce qu'il n'a qu'à vouloir qu'elle
arrive comme il la voit, et déterminer les créatures conformément à sa
volonté. C'est ainsi qu'il tire ce qui doit arriver du nombre des
choses purement possibles, en fixant par ses décrets les
déterminations futures des esprits, et les privant de la puissance
qu'il leur a donnée d'agir ou de ne pas agir.
Si l'on peut se servir d'une comparaison dans une chose qui est
au-dessus des comparaisons; un monarque ignore ce que son ambassadeur
fera dans une affaire importante: s'il le veut savoir, il n'a qu'à lui
ordonner de se comporter d'une telle manière, et il pourra assurer que
la chose arrivera comme il la projette.
L'alcoran et les livres des Juifs s'élèvent sans cesse contre le dogme
de la prescience absolue: Dieu y paroît partout ignorer la
détermination future des esprits; et il semble que ce soit la première
vérité que Moïse ait enseignée aux hommes.
Dieu met Adam dans le paradis terrestre, à condition qu'il ne mangera
pas d'un certain fruit: précepte absurde dans un être qui connoîtroit
les déterminations futures des âmes; car enfin un tel être peut-il
mettre des conditions à ses grâces, sans les rendre dérisoires? C'est
comme si un homme qui auroit su la prise de Bagdad avoit dit à un
autre: Je vous donne mille écus si Bagdad n'est pas pris. Ne feroit-il
pas là une mauvaise plaisanterie?
Mon cher Rhédi, pourquoi tant de philosophie? Dieu est si haut, que
nous n'apercevons pas même ses nuages. Nous ne le connoissons bien que
dans ses préceptes. Il est immense, spirituel, infini. Que sa grandeur
nous ramène à notre foiblesse. S'humilier toujours, c'est l'adorer
toujours.
A Paris, le dernier de la lune de Chahban, 1714.
LETTRE LXX.
ZÉLIS A USBEK.
A Paris.
Soliman, que tu aimes, est désespéré d'un affront qu'il vient de
recevoir. Un jeune étourdi, nommé Suphis, recherchoit depuis trois
mois sa fille en mariage: il paroissoit content de la figure de la
fille, sur le rapport et la peinture que lui en avoient faits les
femmes qui l'avoient vue dans son enfance; on étoit convenu de la dot,
et tout s'étoit passé sans aucun incident. Hier, après les premières
cérémonies, la fille sortit à cheval, accompagnée de son eunuque, et
couverte, selon la coutume, depuis la tête jusqu'aux pieds. Mais, dès
qu'elle fut arrivée devant la maison de son mari prétendu, il lui fit
fermer la porte, et il jura qu'il ne la recevroit jamais si on
n'augmentoit la dot: Les parents accoururent, de côté et d'autre, pour
accommoder l'affaire; et après bien de la résistance, ils firent
convenir Soliman de faire un petit présent à son gendre. Enfin, les
cérémonies du mariage accomplies, on conduisit la fille dans le lit
avec assez de violence; mais, une heure après, cet étourdi se leva
furieux, lui coupa le visage en plusieurs endroits, soutenant qu'elle
n'étoit pas vierge, et la renvoya à son père. On ne peut pas être plus
frappé qu'il l'est de cette injure. Il y a des personnes qui
soutiennent que cette fille est innocente. Les pères sont bien
malheureux d'être exposés à de tels affronts: si pareil traitement
arrivoit à ma fille, je crois que j'en mourrois de douleur. Adieu.
Du sérail de Fatmé, le 9 de la lune de Gemmadi 1, 1714.
LETTRE LXXI.
USBEK A ZÉLIS.
Je plains Soliman, d'autant plus que le mal est sans remède, et que
son gendre n'a fait que se servir de la liberté de la loi. Je trouve
cette loi bien dure, d'exposer ainsi l'honneur d'une famille aux
caprices d'un fou. On a beau dire que l'on a des indices certains pour
connoître la vérité, c'est une vieille erreur dont on est aujourd'hui
revenu parmi nous; et nos médecins donnent des raisons invincibles de
l'incertitude de ces preuves. Il n'y a pas jusqu'aux chrétiens qui ne
les regardent comme chimériques, quoiqu'elles soient clairement
établies par leurs livres sacrés, et que leur ancien législateur en
ait fait dépendre l'innocence ou la condamnation de toutes les filles.
J'apprends avec plaisir le soin que tu te donnes de l'éducation de la
tienne. Dieu veuille que son mari la trouve aussi belle et aussi pure
que Fatima; qu'elle ait dix eunuques pour la garder; qu'elle soit
l'honneur et l'ornement du sérail où elle est destinée; qu'elle n'ait
sur sa tête que des lambris dorés, et ne marche que sur des tapis
superbes; et, pour comble de souhaits, puissent mes yeux la voir dans
toute sa gloire!
A Paris, le 5 de la lune de Chalval, 1714.
LETTRE LXXII.
RICA A USBEK.
A ***.