ont couvert toute la terre, je veux dire le mahométisme et le
christianisme; ou plutôt c'est une mère qui a engendré deux filles qui
l'ont accablée de mille plaies: car, en fait de religion, les plus
proches sont les plus grandes ennemies. Mais, quelques mauvais
traitements qu'elle en ait reçus, elle ne laisse pas de se glorifier
de les avoir mises au monde; elle se sert de l'une et de l'autre pour
embrasser le monde entier, tandis que d'un autre côté sa vieillesse
vénérable embrasse tous les temps.
Les Juifs se regardent donc comme la source de toute sainteté et
l'origine de toute religion; ils nous regardent au contraire comme des
hérétiques qui ont changé la loi, ou plutôt comme des Juifs rebelles.
Si le changement s'étoit fait insensiblement, ils croient qu'ils
auroient été facilement séduits: mais comme il s'est fait tout à coup
et d'une manière violente, comme ils peuvent marquer le jour et
l'heure de l'une et de l'autre naissance, ils se scandalisent de
trouver en nous des âges, et se tiennent fermes à une religion que le
monde même n'a pas précédée.
Ils n'ont jamais eu dans l'Europe un calme pareil à celui dont ils
jouissent. On commence à se défaire parmi les chrétiens de cet esprit
d'intolérance qui les animoit: on s'est mal trouvé en Espagne de les
avoir chassés, et en France d'avoir fatigué des chrétiens dont la
croyance différoit un peu de celle du prince. On s'est aperçu que le
zèle pour les progrès de la religion est différent de l'attachement
qu'on doit avoir pour elle; et que, pour l'aimer et l'observer, il
n'est pas nécessaire de haïr et de persécuter ceux qui ne l'observent
pas.
Il seroit à souhaiter que nos musulmans pensassent aussi sensément sur
cet article que les chrétiens; que l'on pût une bonne fois faire la
paix entre Ali et Abubeker, et laisser à Dieu le soin de décider des
mérites de ces saints prophètes: je voudrois qu'on les honorât par des
actes de vénération et de respect, et non pas par de vaines
préférences; et qu'on cherchât à mériter leur faveur, quelque place
que Dieu leur ait marquée, soit à sa droite, ou bien sous le
marchepied de son trône.
A Paris, le 18 de la lune de Saphar, 1714.
LETTRE LXI.
USBEK A RHÉDI.
A Venise.
J'entrai l'autre jour dans une église fameuse qu'on appelle
Notre-Dame: pendant que j'admirois ce superbe édifice, j'eus occasion
de m'entretenir avec un ecclésiastique que la curiosité y avoit attiré
comme moi. La conversation tomba sur la tranquillité de sa profession.
La plupart des gens, me dit-il, envient le bonheur de notre état, et
ils ont raison: cependant il a ses désagréments; nous ne sommes point
si séparés du monde, que nous n'y soyons appelés en mille occasions:
là, nous avons un rôle très-difficile à soutenir.
Les gens du monde sont étonnants; ils ne peuvent souffrir notre
approbation, ni nos censures; si nous les voulons corriger, ils nous
trouvent ridicules; si nous les approuvons, ils nous regardent comme
des gens au-dessous de notre caractère. Il n'y a rien de si humiliant
de penser qu'on a scandalisé les impies mêmes: nous sommes donc
obligés de tenir une conduite équivoque, et d'imposer aux libertins,
non pas par un caractère décidé, mais par l'incertitude où nous les
mettons de la manière dont nous recevons leurs discours. Il faut avoir
beaucoup d'esprit pour cela; cet état de neutralité est difficile: les
gens du monde, qui hasardent tout, qui se livrent à toutes leurs
saillies, qui, selon le succès, les poussent ou les abandonnent,
réussissent bien mieux.
Ce n'est pas tout: cet état si heureux et si tranquille, que l'on
vante tant, nous ne le conservons pas dans le monde. Dès que nous y
paroissons, on nous fait disputer; on nous fait entreprendre, par
exemple, de prouver l'utilité de la prière à un homme qui ne croit pas
en Dieu, la nécessité du jeûne à un autre qui a nié toute sa vie
l'immortalité de l'âme: l'entreprise est laborieuse, et les rieurs ne
sont pas pour nous. Il y a plus: une certaine envie d'attirer les
autres dans nos opinions nous tourmente sans cesse, et est pour ainsi
dire attachée à notre profession. Cela est aussi ridicule que si on
voyoit les Européens travailler, en faveur de la nature humaine, à
blanchir le visage des Africains. Nous troublons l'État, nous nous
tourmentons nous-mêmes, pour faire recevoir des points de religion qui
ne sont point fondamentaux; et nous ressemblons à ce conquérant de la
Chine, qui poussa ses sujets à une révolte générale pour les avoir
voulu obliger à se rogner les cheveux ou les ongles.
Le zèle même que nous avons pour faire remplir à ceux dont nous sommes
chargés les devoirs de notre sainte religion est souvent dangereux, et
il ne sauroit être accompagné de trop de prudence. Un empereur nommé
Théodose fit passer au fil de l'épée tous les habitants d'une ville,
même les femmes et les petits enfants: s'étant ensuite présenté pour
entrer dans une église, un évêque nommé Ambroise lui fit fermer les
portes, comme à un meurtrier et un sacrilége; et en cela il fit une
action héroïque. Cet empereur ayant ensuite fait la pénitence qu'un
tel crime exigeoit, ayant été admis dans l'église, s'alla placer parmi
les prêtres; le même évêque l'en fit sortir; et en cela il commit
l'action d'un fanatique et d'un fou: tant il est vrai que l'on doit se
défier de son zèle. Qu'importoit à la religion ou à l'État que ce
prince eût, ou n'eût pas, une place parmi les prêtres?
De Paris, le 1er de la lune de Rebiab 1, 1714.
LETTRE LXII.
ZÉLIS A USBEK.
A Paris.
Ta fille ayant atteint sa septième année, j'ai cru qu'il étoit temps
de la faire passer dans les appartements intérieurs du sérail, et de
ne point attendre qu'elle ait dix ans pour la confier aux eunuques
noirs. On ne sauroit de trop bonne heure priver une jeune personne des
libertés de l'enfance, et lui donner une éducation sainte dans les
sacrés murs où la pudeur habite.
Car je ne puis être de l'avis de ces mères qui ne renferment leurs
filles que lorsqu'elles sont sur le point de leur donner un époux;
qui, les condamnant au sérail plutôt qu'elles ne les y consacrent,
leur font embrasser violemment une manière de vie qu'elles auroient dû
leur inspirer. Faut-il tout attendre de la force de la raison, et rien
de la douceur de l'habitude?
C'est en vain que l'on nous parle de la subordination où la nature
nous a mises: ce n'est pas assez de nous la faire sentir; il faut nous
la faire pratiquer, afin qu'elle nous soutienne dans ce temps critique
où les passions commencent à naître, et à nous encourager à
l'indépendance.
Si nous n'étions attachées à vous que par le devoir, nous pourrions
quelquefois l'oublier; si nous n'y étions entraînées que par le
penchant, peut-être un penchant plus fort pourroit l'affoiblir. Mais
quand les lois nous donnent à un homme, elles nous dérobent à tous les
autres, et nous mettent aussi loin d'eux que si nous en étions à cent
mille lieues.
La nature, industrieuse en faveur des hommes, ne s'est pas bornée à
leur donner des désirs; elle a voulu que nous en eussions nous-mêmes,
et que nous fussions des instruments animés de leur félicité: elle
nous a mises dans le feu des passions, pour les faire vivre
tranquilles; s'ils sortent de leur insensibilité, elle nous a
destinées à les y faire rentrer, sans que nous puissions jamais goûter
cet heureux état où nous les mettons.
Cependant, Usbek, ne t'imagine pas que ta situation soit plus heureuse
que la mienne: j'ai goûté ici mille plaisirs que tu ne connois pas:
mon imagination a travaillé sans cesse à m'en faire connoître le prix:
j'ai vécu, et tu n'as fait que languir.
Dans la prison même où tu me retiens, je suis plus libre que toi: tu
ne saurois redoubler tes attentions pour me faire garder, que je ne
jouisse de tes inquiétudes; et tes soupçons, ta jalousie, tes
chagrins, sont autant de marques de ta dépendance.
Continue, cher Usbek: fais veiller sur moi nuit et jour; ne te fie pas
même aux précautions ordinaires; augmente mon bonheur en assurant le
tien; et sache que je ne redoute rien, que ton indifférence.
Du sérail d'Ispahan, le 2 de la lune de Rebiab 1, 1714.
LETTRE LXIII.
RICA A USBEK.
A ***.
Je crois que tu veux passer ta vie à la campagne. Je ne te perdois au
commencement que pour deux ou trois jours; et en voilà quinze que je
ne t'ai vu: il est vrai que tu es dans une maison charmante, que tu y
trouves une société qui te convient, que tu y raisonnes tout à ton
aise: il n'en faut pas davantage pour te faire oublier tout l'univers.
Pour moi, je mène à peu près la même vie que tu m'as vu mener; je me
répands dans le monde, et je cherche à le connoître: mon esprit perd
insensiblement tout ce qui lui reste d'asiatique, et se plie sans
effort aux moeurs européennes. Je ne suis plus si étonné de voir
dans une maison cinq ou six femmes avec cinq ou six hommes; et je
trouve que cela n'est pas mal imaginé.
Je le puis dire, je ne connois les femmes que depuis que je suis ici;
j'en ai plus appris dans un mois que je n'aurois fait en trente ans
dans un sérail.
Chez nous les caractères sont tous uniformes, parce qu'ils sont
forcés: on ne voit pas les gens tels qu'ils sont, mais tels qu'on les
oblige d'être; dans cette servitude du coeur et de l'esprit on
n'entend parler que la crainte, qui n'a qu'un langage, et non pas la
nature, qui s'exprime si différemment, et qui paroît sous tant de
formes.
La dissimulation, cet art parmi nous si pratiqué et si nécessaire, est
ici inconnue: tout parle, tout se voit, tout s'entend; le coeur se
montre comme le visage; dans les moeurs, dans la vertu, dans le vice
même, on aperçoit toujours quelque chose de naïf.
Il faut, pour plaire aux femmes, un certain talent différent de celui
qui leur plaît encore davantage: il consiste dans une espèce de
badinage dans l'esprit, qui les amuse en ce qu'il semble leur
promettre à chaque instant ce qu'on ne peut tenir que dans de trop
longs intervalles.
Ce badinage, naturellement fait pour les toilettes, semble être venu à
former le caractère général de la nation: on badine au conseil, on
badine à la tête d'une armée, on badine avec un ambassadeur; les
professions ne paroissent ridicules qu'à proportion du sérieux qu'on y
met: un médecin ne le seroit plus, si ses habits étoient moins
lugubres, et s'il tuoit ses malades en badinant.
A Paris, le 10 de la lune de Rebiab 1, 1714.
LETTRE LXIV.
LE CHEF DES EUNUQUES NOIRS A USBEK.
A Paris.
Je suis dans un embarras que je ne saurois t'exprimer, magnifique
seigneur: le sérail est dans un désordre et une confusion
épouvantables; la guerre règne entre tes femmes; tes eunuques sont
partagés; on n'entend que plaintes, que murmures, que reproches; mes
remontrances sont méprisées; tout semble permis dans ce temps de
licence, et je n'ai plus qu'un vain titre dans le sérail.
Il n'y a aucune de tes femmes qui ne se juge au-dessus des autres par
sa naissance, par sa beauté, par ses richesses, par son esprit, par
ton amour; et qui ne fasse valoir quelques-uns de ces titres-là pour
avoir toutes les préférences: je perds à chaque instant cette longue
patience, avec laquelle néanmoins j'ai eu le malheur de les
mécontenter toutes; ma prudence, ma complaisance même, vertu si rare
et si étrangère dans le poste que j'occupe, ont été inutiles.
Veux-tu que je te découvre, magnifique seigneur, la cause de tous ces
désordres? Elle est toute dans ton coeur, et dans les tendres égards
que tu as pour elles. Si tu ne me retenois par la main; si, au lieu de
la voie des remontrances, tu me laissois celle des châtiments; si,
sans te laisser attendrir à leurs plaintes et à leurs larmes, tu les
envoyois pleurer devant moi, qui ne m'attendris jamais, je les
façonnerois bientôt au joug qu'elles doivent porter, et je lasserois
leur humeur impérieuse et indépendante.
Enlevé dès l'âge de quinze ans du fond de l'Afrique, ma patrie, je fus
d'abord vendu à un maître qui avoit plus de vingt femmes, ou
concubines. Ayant jugé à mon air grave et taciturne que j'étois propre
au sérail, il ordonna qu'on achevât de me rendre tel; et me fit faire
une opération pénible dans les commencements, mais qui me fut heureuse
dans la suite, parce qu'elle m'approcha de l'oreille et de la
confiance de mes maîtres. J'entrai dans ce sérail, qui fut pour moi un
nouveau monde. Le premier eunuque, l'homme le plus sévère que j'aie vu
de ma vie, y gouvernoit avec un empire absolu. On n'y entendoit parler
ni de divisions, ni de querelles: un silence profond régnoit partout;
toutes ces femmes étoient couchées à la même heure d'un bout de
l'année à l'autre, et levées à la même heure; elles entroient dans le
bain tour à tour, elles en sortoient au moindre signe que nous leur en
faisions; le reste du temps, elles étoient presque toujours enfermées
dans leurs chambres. Il avoit une règle, qui étoit de les faire tenir
dans une grande propreté, et il avoit pour cela des attentions
inexprimables: le moindre refus d'obéir étoit puni sans miséricorde.
Je suis, disoit-il, esclave; mais je le suis d'un homme qui est votre
maître, et le mien; et j'use du pouvoir qu'il m'a donné sur vous:
c'est lui qui vous châtie, et non pas moi, qui ne fais que prêter ma
main. Ces femmes n'entroient jamais dans la chambre de mon maître
qu'elles n'y fussent appelées; elles recevoient cette grâce avec joie,
et s'en voyoient privées sans se plaindre. Enfin moi, qui étois le
dernier des noirs dans ce sérail tranquille, j'étois mille fois plus
respecté que je ne le suis dans le tien, où je les commande tous.
Dès que ce grand eunuque eut connu mon génie, il tourna les yeux de
mon côté; il parla de moi à mon maître, comme d'un homme capable de
travailler selon ses vues, et de lui succéder dans le poste qu'il
remplissoit; il ne fut point étonné de ma grande jeunesse, il crut que
mon attention me tiendroit lieu d'expérience. Que te dirai-je? je fis
tant de progrès dans sa confiance, qu'il ne faisoit plus difficulté de
me confier les clefs des lieux terribles qu'il gardoit depuis si
longtemps. C'est sous ce grand maître que j'appris l'art difficile de
commander, et que je me formai aux maximes d'un gouvernement
inflexible: j'étudiai sous lui le coeur des femmes; il m'apprit à
profiter de leurs foiblesses et à ne point m'étonner de leurs
hauteurs. Souvent il se plaisoit de me les faire exercer même, et de
les conduire jusqu'au dernier retranchement de l'obéissance; il les
faisoit ensuite revenir insensiblement, et vouloit que je parusse pour
quelque temps plier moi-même. Mais il falloit le voir dans ces
moments, où il les trouvoit tout près du désespoir, entre les prières
et les reproches: il soutenoit leurs larmes sans s'émouvoir. Voilà,
disoit-il d'un air content, comment il faut gouverner les femmes: leur
nombre ne m'embarrasse pas; je conduirois de même toutes celles de
notre grand monarque. Comment un homme peut-il espérer de captiver
leur coeur, si ses fidèles eunuques n'ont commencé par soumettre
leur esprit?
Il avoit non-seulement de la fermeté, mais aussi de la pénétration: il
lisoit leurs pensées et leurs dissimulations; leurs gestes étudiés,
leur visage feint ne lui déroboient rien; il savoit toutes leurs
actions les plus cachées et leurs paroles les plus secrètes; il se
servoit des unes pour connoître les autres, et il se plaisoit à
récompenser la moindre confidence. Comme elles n'abordoient leur mari
que lorsqu'elles étoient averties, l'eunuque y appeloit qui il
vouloit, et tournoit les yeux de son maître sur celles qu'il avoit en
vue; et cette distinction étoit la récompense de quelque secret
révélé: il avoit persuadé à son maître qu'il étoit du bon ordre qu'il
lui laissât ce choix, afin de lui donner une autorité plus grande.
Voilà comme on gouvernoit, magnifique seigneur, dans un sérail qui
étoit, je crois, le mieux réglé qu'il y eût en Perse.
Laisse-moi les mains libres: permets que je me fasse obéir; huit jours
remettront l'ordre dans le sein de la confusion; c'est ce que ta
gloire demande, et que ta sûreté exige.
De ton sérail d'Ispahan, le 9 de la lune de Rebiab 1, 1714.
LETTRE LXV.
USBEK A SES FEMMES.
Au sérail d'Ispahan.
J'apprends que le sérail est dans le désordre, et qu'il est rempli de
querelles et de divisions intestines. Que vous recommandai-je en
partant, que la paix et la bonne intelligence? Vous me le promîtes;
étoit-ce pour me tromper?
C'est vous qui seriez trompées, si je voulois suivre les conseils que
me donne le grand eunuque, si je voulois employer mon autorité pour
vous faire vivre comme mes exhortations le demandoient de vous.
Je ne sais me servir de ces moyens violents que lorsque j'ai tenté
tous les autres: faites donc en votre considération ce que vous n'avez
pas voulu faire à la mienne.
Le premier eunuque a grand sujet de se plaindre: il dit que vous
n'avez aucun égard pour lui. Comment pouvez-vous accorder cette
conduite avec la modestie de votre état? N'est-ce pas à lui que,
pendant mon absence, votre vertu est confiée? C'est un trésor sacré,
dont il est le dépositaire. Mais ces mépris que vous lui témoignez
sont une marque que ceux qui sont chargés de vous faire vivre dans les
lois de l'honneur vous sont à charge.
Changez donc de conduite, je vous prie; et faites en sorte que je
puisse une autre fois rejeter les propositions que l'on me fait contre
votre liberté et votre repos.
Car je voudrois vous faire oublier que je suis votre maître, pour me
souvenir seulement que je suis votre époux.
A Paris, le 5 de la lune de Chahban, 1714.
LETTRE LXVI.
RICA A ***.
On s'attache ici beaucoup aux sciences, mais je ne sais si on est fort
savant. Celui qui doute de tout comme philosophe n'ose rien nier comme
théologien; cet homme contradictoire est toujours content de lui,
pourvu qu'on convienne des qualités.
La fureur de la plupart des François, c'est d'avoir de l'esprit; et la
fureur de ceux qui veulent avoir de l'esprit, c'est de faire des
livres.
Cependant il n'y a rien de si mal imaginé: la nature sembloit avoir
sagement pourvu à ce que les sottises des hommes fussent passagères,
et les livres les immortalisent. Un sot devroit être content d'avoir
ennuyé tous ceux qui ont vécu avec lui: il veut encore tourmenter les
races futures; il veut que sa sottise triomphe de l'oubli dont il
auroit pu jouir comme du tombeau; il veut que la postérité soit
informée qu'il a vécu, et qu'elle sache à jamais qu'il a été un sot.
De tous les auteurs, il n'y en a point que je méprise plus que les
compilateurs, qui vont de tous côtés chercher des lambeaux des
ouvrages des autres, qu'ils plaquent dans les leurs, comme des pièces
de gazon dans un parterre: ils ne sont point au-dessus de ces ouvriers
d'imprimerie qui rangent des caractères, qui, combinés ensemble, font
un livre où ils n'ont fourni que la main. Je voudrois qu'on respectât
les livres originaux; et il me semble que c'est une espèce de
profanation de tirer les pièces qui les composent du sanctuaire où
elles sont, pour les exposer à un mépris qu'elles ne méritent point.
Quand un homme n'a rien à dire de nouveau, que ne se tait-il?
Qu'a-t-on affaire de ces doubles emplois? Mais je veux donner un
nouvel ordre. Vous êtes un habile homme: c'est-à-dire que vous venez
dans ma bibliothèque et vous mettez en bas les livres qui sont en
haut, et en haut ceux qui sont en bas: vous avez fait un
chef-d'oeuvre.
Je t'écris sur ce sujet, ***, parce que je suis outré d'un livre que
je viens de quitter, qui est si gros qu'il sembloit contenir la
science universelle; mais il m'a rompu la tête sans m'avoir rien
appris. Adieu.
A Paris, le 8 de la lune de Chahban, 1714.
LETTRE LXVII.
IBBEN A USBEK.
A Paris.
Trois vaisseaux sont arrivés ici sans m'avoir apporté aucune de tes
nouvelles. Es-tu malade? ou te plais-tu à m'inquiéter?
Si tu ne m'aimes pas dans un pays où tu n'es lié à rien, que sera-ce
au milieu de la Perse, et dans le sein de ta famille? Mais peut-être
que je me trompe: tu es assez aimable pour trouver partout des amis;
le coeur est citoyen de tous les pays: comment une âme bien faite
peut-elle s'empêcher de former des engagements? Je te l'avoue, je
respecte les anciennes amitiés; mais je ne suis pas fâché d'en faire
partout de nouvelles.
En quelque pays que j'aie été, j'y ai vécu comme si j'avois dû y
passer ma vie: j'ai eu le même empressement pour les gens vertueux, la
même compassion ou plutôt la même tendresse pour les malheureux, la
même estime pour ceux que la prospérité n'a point aveuglés. C'est mon
caractère, Usbek; partout où je trouverai des hommes, je me choisirai
des amis.
Il y a ici un Guèbre qui, après toi, a, je crois, la première place
dans mon coeur: c'est l'âme de la probité même. Des raisons
particulières l'ont obligé de se retirer dans cette ville, où il vit
tranquille du produit d'un trafic honnête avec une femme qu'il aime.
Sa vie est toute marquée d'actions généreuses; et, quoiqu'il cherche
la vie obscure, il y a plus d'héroïsme dans son coeur que dans celui
des plus grands monarques.
Je lui ai parlé mille fois de toi, je lui montre toutes tes lettres;
je remarque que cela lui fait plaisir, et je vois déjà que tu as un
ami qui t'est inconnu.
Tu trouveras ici ses principales aventures: quelque répugnance qu'il
eût à les écrire, il n'a pu les refuser à mon amitié, et je les confie
à la tienne.
HISTOIRE
D'APHÉRIDON ET D'ASTARTÉ.
Je suis né parmi les Guèbres, d'une religion qui est peut-être la plus
ancienne qui soit au monde. Je fus si malheureux que l'amour me vint
avant la raison. J'avois à peine six ans, que je ne pouvois vivre
qu'avec ma soeur; mes yeux s'attachoient toujours sur elle; et
lorsqu'elle me quittoit un moment, elle les retrouvoit baignés de
larmes: chaque jour n'augmentoit pas plus mon âge que mon amour. Mon
père, étonné d'une si forte sympathie, auroit bien souhaité de nous
marier ensemble, selon l'ancien usage des Guèbres introduit par
Cambyse; mais la crainte des mahométans, sous le joug desquels nous
vivons, empêche ceux de notre nation de penser à ces alliances
saintes, que notre religion ordonne plutôt qu'elle ne permet, et qui
sont des images si naïves de l'union déjà formée par la nature.
Mon père, voyant donc qu'il auroit été dangereux de suivre mon
inclination et la sienne, résolut d'éteindre une flamme qu'il croyoit
naissante, mais qui étoit déjà à son dernier période; il prétexta un
voyage, et m'emmena avec lui, laissant ma soeur entre les mains
d'une de ses parentes; car ma mère étoit morte depuis deux ans. Je ne
vous dirai point quel fut le désespoir de cette séparation:
j'embrassai ma soeur toute baignée de larmes; mais je n'en versai
point, car la douleur m'avoit rendu comme insensible. Nous arrivâmes à
Tefflis; et mon père, ayant confié mon éducation à un de nos parents,
m'y laissa et s'en retourna chez lui.
Quelque temps après, j'appris qu'il avoit, par le crédit d'un de ses
amis, fait entrer ma soeur dans le beiram du roi, où elle étoit au
service d'une sultane. Si l'on m'avoit appris sa mort, je n'en aurois
pas été plus frappé: car, outre que je n'espérois plus de la revoir,
son entrée dans le beiram l'avoit rendue mahométane; et elle ne
pouvoit plus, suivant le préjugé de cette religion, me regarder
qu'avec horreur. Cependant, ne pouvant plus vivre à Tefflis, las de
moi-même et de la vie, je retournai à Ispahan. Mes premières paroles
furent amères à mon père; je lui reprochai d'avoir mis sa fille en un
lieu où l'on ne peut entrer qu'en changeant de religion. Vous avez
attiré sur votre famille, lui dis-je, la colère de Dieu et du Soleil
qui vous éclaire; vous avez plus fait que si vous aviez souillé les
Éléments, puisque vous avez souillé l'âme de votre fille, qui n'est
pas moins pure: j'en mourrai de douleur et d'amour; mais puisse ma
mort être la seule peine que Dieu vous fasse sentir! A ces mots, je
sortis; et pendant deux ans je passai ma vie à aller regarder les
murailles du beiram, et considérer le lieu où ma soeur pouvoit être,
m'exposant tous les jours mille fois à être égorgé par les eunuques
qui font la ronde autour de ces redoutables lieux.
Enfin mon père mourut; et la sultane que ma soeur servoit, la voyant
tous les jours croître en beauté, en devint jalouse, et la maria avec
un eunuque qui la souhaitoit avec passion. Par ce moyen, ma soeur
sortit du sérail, et prit avec son eunuque une maison à Ispahan.