dans l'Europe d'autres provinces et de nouveaux royaumes.
Je t'embrasse, mon cher Usbek: donne-moi de tes nouvelles, je te
conjure.
De Moscou, le 2 de la lune de Chalval, 1713.
LETTRE LII.
RICA A USBEK.
A ***.
J'étois l'autre jour dans une société où je me divertis assez bien. Il
y avoit là des femmes de tous les âges: une de quatre-vingts ans, une
de soixante, une de quarante, laquelle avoit une nièce qui pouvoit en
avoir vingt ou vingt-deux. Un certain instinct me fit approcher de
cette dernière, et elle me dit à l'oreille: Que dites-vous de ma
tante, qui à son âge veut avoir des amants, et fait la jolie? Elle a
tort, lui dis-je: c'est un dessein qui ne convient qu'à vous. Un
moment après, je me trouvai auprès de sa tante, qui me dit: Que
dites-vous de cette femme qui a pour le moins soixante ans, qui a
passé aujourd'hui plus d'une heure à sa toilette? C'est du temps
perdu, lui dis-je; et il faut avoir vos charmes pour devoir y songer.
J'allai à cette malheureuse femme de soixante ans, et la plaignois
dans mon âme, lorsqu'elle me dit à l'oreille: Y a-t-il rien de si
ridicule? voyez-vous cette femme qui a quatre-vingts ans, et qui met
des rubans couleur de feu; elle veut faire la jeune, et elle y
réussit: car cela approche de l'enfance. Ah! bon Dieu, dis-je en
moi-même, ne sentirons-nous jamais que le ridicule des autres? C'est
peut-être un bonheur, disois-je ensuite, que nous trouvions de la
consolation dans les faiblesses d'autrui. Cependant j'étois en train
de me divertir, et je dis: Nous avons assez monté; descendons à
présent, et commençons par la vieille qui est au sommet. Madame, vous
vous ressemblez si fort, cette dame à qui je viens de parler et vous,
qu'il semble que vous soyez deux soeurs; et je ne crois pas que vous
soyez plus âgée l'une que l'autre. Eh! vraiment, monsieur, me
dit-elle, lorsque l'une mourra, l'autre devra avoir grand'peur: je ne
crois pas qu'il y ait d'elle à moi deux jours de différence. Quand je
tins cette femme décrépite, j'allai à celle de soixante ans: Il faut,
madame, que vous décidiez un pari que j'ai fait; j'ai gagé que cette
dame et vous (lui montrant la femme de quarante ans) étiez de même
âge. Ma foi, dit-elle, je ne crois pas qu'il y ait six mois de
différence. Bon, m'y voilà; continuons. Je descendis encore, et
j'allai à la femme de quarante ans. Madame, faites-moi la grâce de me
dire si c'est pour rire que vous appelez cette demoiselle, qui est à
l'autre table, votre nièce? Vous êtes aussi jeune qu'elle; elle a même
quelque chose dans le visage de passé, que vous n'avez certainement
pas; et ces couleurs vives qui paroissent sur votre teint... Attendez,
me dit-elle: je suis sa tante, mais sa mère avoit pour le moins
vingt-cinq ans plus que moi: nous n'étions pas de même lit; j'ai ouï
dire à feu ma soeur que sa fille et moi naquîmes la même année. Je
le disois bien, madame, et je n'avois pas tort d'être étonné.
Mon cher Usbek, les femmes qui se sentent finir d'avance par la perte
de leurs agréments voudroient reculer vers la jeunesse. Eh! comment ne
chercheroient-elles pas à tromper les autres? elles font tous leurs
efforts pour se tromper elles-mêmes, et pour se dérober à la plus
affligeante de toutes les idées.
A Paris, le 3 de la lune de Chalval, 1713.
LETTRE LIII.
ZÉLIS A USBEK.
A Paris.
Jamais passion n'a été plus forte et plus vive que celle de Cosrou,
eunuque blanc, pour mon esclave Zélide; il la demande en mariage avec
tant de fureur, que je ne puis la lui refuser. Et pourquoi ferois-je
de la résistance, lorsque sa mère n'en fait pas, et que Zélide
elle-même paroît satisfaite de l'idée de ce mariage imposteur, et de
l'ombre vaine qu'on lui présente?
Que veut-elle faire de cet infortuné, qui n'aura d'un mari que la
jalousie; qui ne sortira de sa froideur que pour entrer dans un
désespoir inutile; qui se rappellera toujours la mémoire de ce qu'il a
été, pour la faire souvenir de ce qu'il n'est plus; qui, toujours prêt
à se donner, et ne se donnant jamais, se trompera, la trompera sans
cesse, et lui fera essuyer à chaque instant tous les malheurs de sa
condition?
Hé quoi! être toujours dans les images et dans les fantômes? ne vivre
que pour imaginer? se trouver toujours auprès des plaisirs et jamais
dans les plaisirs? languissante dans les bras d'un malheureux, au lieu
de répondre à ses soupirs, ne répondre qu'à ses regrets?
Quel mépris ne doit-on pas avoir pour un homme de cette espèce, fait
uniquement pour garder, et jamais pour posséder? Je cherche l'amour,
et je ne le vois pas.
Je te parle librement, parce que tu aimes ma naïveté, et que tu
préfères mon air libre et ma sensibilité pour les plaisirs à la pudeur
feinte de mes compagnes.
Je t'ai ouï dire mille fois que les eunuques goûtent avec les femmes
une sorte de volupté qui nous est inconnue; que la nature se dédommage
de ses pertes; qu'elle a des ressources qui réparent le désavantage de
leur condition; qu'on peut bien cesser d'être homme, mais non pas
d'être sensible; et que, dans cet état, on est comme dans un troisième
sens, où l'on ne fait, pour ainsi dire, que changer de plaisirs.
Si cela étoit, je trouverois Zélide moins à plaindre; c'est quelque
chose de vivre avec des gens moins malheureux.
Donne-moi tes ordres là-dessus, et fais-moi savoir si tu veux que le
mariage s'accomplisse dans le sérail. Adieu.
Du sérail d'Ispahan, le 5 de la lune de Chalval, 1713.
LETTRE LIV.
RICA A USBEK.
A ***.
J'étois ce matin dans ma chambre, laquelle, comme tu sais, n'est
séparée des autres que par une cloison fort mince, et percée en
plusieurs endroits; de manière qu'on entend tout ce qui se dit dans la
chambre voisine. Un homme, qui se promenoit à grand pas, disoit à un
autre: Je ne sais ce que c'est, mais tout se tourne contre moi; il y a
plus de trois jours que je n'ai rien dit qui m'ait fait honneur; et je
me suis trouvé confondu pêle-mêle dans toutes les conversations, sans
qu'on ait fait la moindre attention à moi, et qu'on m'ait deux fois
adressé la parole. J'avois préparé quelques saillies pour relever mon
discours; jamais on n'a voulu souffrir que je les fisse venir: j'avois
un conte fort joli à faire; mais à mesure que j'ai voulu l'approcher,
on l'a esquivé comme si on l'avoit fait exprès: j'ai quelques bons
mots, qui depuis quatre jours vieillissent dans ma tête, sans que j'en
aie pu faire le moindre usage. Si cela continue, je crois qu'à la fin
je serai un sot: il semble que ce soit mon étoile, et que je ne puisse
m'en dispenser. Hier, j'avois espéré de briller avec trois ou quatre
vieilles femmes qui certainement ne m'imposent point, et je devois
dire les plus jolies choses du monde: je fus plus d'un quart d'heure à
diriger ma conversation; mais elles ne tinrent jamais un propos suivi,
et elles coupèrent, comme des parques fatales, le fil de tous mes
discours. Veux-tu que je te dise? la réputation de bel esprit coûte
bien à soutenir. Je ne sais comment tu as fait pour y parvenir. Il me
vient dans l'idée une chose, reprit l'autre: travaillons de concert à
nous donner de l'esprit; associons-nous pour cela. Nous nous dirons
chacun tous les jours de quoi nous devons parler; et nous nous
secourrons si bien que, si quelqu'un vient nous interrompre au milieu
de nos idées, nous l'attirerons nous-mêmes; et s'il ne veut pas venir
de bon gré, nous lui ferons violence. Nous conviendrons des endroits
où il faudra approuver, de ceux où il faudra sourire, des autres où il
faudra rire tout à fait, et à gorge déployée. Tu verras que nous
donnerons le ton à toutes les conversations, et qu'on admirera la
vivacité de notre esprit et le bonheur de nos reparties. Nous nous
protégerons par des signes de tête mutuels. Tu brilleras aujourd'hui,
demain tu seras mon second. J'entrerai avec toi dans une maison, et je
m'écrierai en te montrant: Il faut que je vous dise une réponse bien
plaisante que monsieur vient de faire à un homme que nous avons trouvé
dans la rue; et je me tournerai vers toi; il ne s'y attendoit pas; il
a été bien étonné. Je réciterai quelques-uns de mes vers, et tu diras:
J'y étois quand il les fit; c'étoit dans un souper, et il ne rêva pas
un moment. Souvent même nous nous raillerons toi et moi; et l'on dira:
Voyez comme ils s'attaquent, comme ils se défendent; ils ne
s'épargnent pas; voyons comme il sortira de là; à merveille! quelle
présence d'esprit! voilà une véritable bataille. Mais on ne dira pas
que nous nous étions escarmouchés dès la veille. Il faudra acheter de
certains livres qui sont des recueils de bons mots composés à l'usage
de ceux qui n'ont pas d'esprit et qui en veulent contrefaire: tout
dépend d'avoir des modèles. Je veux qu'avant six mois nous soyons en
état de tenir une conversation d'une heure toute remplie de bons mots.
Mais il faudra avoir une attention; c'est de soutenir leur fortune: ce
n'est pas tout que de dire un bon mot, il faut le répandre et le semer
partout; sans cela, autant de perdu; et je t'avoue qu'il n'y a rien de
si désolant que de voir une jolie chose qu'on a dite mourir dans
l'oreille d'un sot qui l'entend. Il est vrai que souvent il y a une
compensation, et que nous disons aussi bien des sottises qui passent
_incognito_; et c'est la seule chose qui peut nous consoler dans cette
occasion. Voilà, mon cher, le parti qu'il nous faut prendre. Fais ce
que je te dirai, et je te promets avant six mois une place à
l'Académie: c'est pour te dire que le travail ne sera pas long, car
pour lors tu pourras renoncer à ton art; tu seras homme d'esprit,
malgré que tu en aies. On remarque en France que, dès qu'un homme
entre dans une compagnie, il prend d'abord ce qu'on appelle l'esprit
du corps: tu en seras de même; et je ne crains pour toi que l'embarras
des applaudissements.
A Paris, le 6 de la lune de Zilcadé, 1714.
LETTRE LV.
RICA A IBBEN.
A Smyrne.
Chez les peuples d'Europe, le premier quart d'heure du mariage aplanit
toutes les difficultés; les dernières faveurs sont toujours de même
date que la bénédiction nuptiale: les femmes n'y font point comme nos
Persanes, qui disputent le terrain quelquefois des mois entiers; il
n'y a rien de si plénier: si elles ne perdent rien, c'est qu'elles
n'ont rien à perdre; mais on sait toujours, chose honteuse! le moment
de leur défaite; et, sans consulter les astres, on peut prédire au
juste l'heure de la naissance de leurs enfants.
Les François ne parlent presque jamais de leurs femmes: c'est qu'ils
ont peur d'en parler devant des gens qui les connoissent mieux qu'eux.
Il y a parmi eux des hommes très-malheureux que personne ne console:
ce sont les maris jaloux; il y en a que tout le monde hait: ce sont
les maris jaloux; il y en a que tous les hommes méprisent: ce sont
encore les maris jaloux.
Aussi n'y a-t-il point de pays où ils soient en si petit nombre que
chez les François. Leur tranquillité n'est pas fondée sur la confiance
qu'ils ont en leurs femmes; c'est au contraire sur la mauvaise opinion
qu'ils en ont: toutes les sages précautions des Asiatiques, les voiles
qui les couvrent, les prisons où elles sont détenues, la vigilance des
eunuques, leur paroissent des moyens plus propres à exercer
l'industrie du sexe qu'à la lasser. Ici les maris prennent leur parti
de bonne grâce, et regardent les infidélités comme des coups d'une
étoile inévitable. Un mari qui voudroit seul posséder sa femme seroit
regardé comme perturbateur de la joie publique, et comme un insensé
qui voudroit jouir de la lumière du soleil à l'exclusion des autres
hommes.
Ici un mari qui aime sa femme est un homme qui n'a pas assez de mérite
pour se faire aimer d'une autre; qui abuse de la nécessité de la loi,
pour suppléer aux agréments qui lui manquent; qui se sert de tous ses
avantages au préjudice d'une société entière; qui s'approprie ce qui
ne lui avoit été donné qu'en engagement, et qui agit autant qu'il est
en lui pour renverser une convention tacite qui fait le bonheur de
l'un et de l'autre sexe. Ce titre de mari d'une jolie femme, qui se
cache en Asie avec tant de soin, se porte ici sans inquiétude: on se
sent en état de faire diversion partout. Un prince se console de la
perte d'une place par la prise d'une autre: dans le temps que le Turc
nous prenoit Bagdad, n'enlevions-nous pas au Mogol la forteresse de
Candahar?
Un homme qui, en général, souffre les infidélités de sa femme n'est
point désapprouvé; au contraire, on le loue de sa prudence: il n'y a
que les cas particuliers qui déshonorent.
Ce n'est pas qu'il n'y ait des dames vertueuses, et on peut dire
qu'elles sont distinguées; mon conducteur me les faisoit toujours
remarquer: mais elles étoient toutes si laides, qu'il faut être un
saint pour ne pas haïr la vertu.
Après ce que je t'ai dit des moeurs de ce pays-ci, tu t'imagines
facilement que les François ne s'y piquent guère de constance: ils
croient qu'il est aussi ridicule de jurer à une femme qu'on l'aimera
toujours, que de soutenir qu'on se portera toujours bien, ou qu'on
sera toujours heureux. Quand ils promettent à une femme qu'ils
l'aimeront toujours, ils supposent qu'elle, de son côté, leur promet
d'être toujours aimable; et si elle manque à sa parole, ils ne se
croient plus engagés à la leur.
A Paris, le 7 de la lune de Zilcadé, 1714.
LETTRE LVI.
USBEK A IBBEN.
A Smyrne.
Le jeu est très en usage en Europe: c'est un état que d'être joueur;
ce seul titre tient lieu de naissance, de bien, de probité: il met
tout homme qui le porte au rang des honnêtes gens, sans examen;
quoiqu'il n'y ait personne qui ne sache qu'en jugeant ainsi il s'est
trompé très-souvent: mais on est convenu d'être incorrigible.
Les femmes y sont surtout très-adonnées; il est vrai qu'elles ne s'y
livrent guère dans leur jeunesse que pour favoriser une passion plus
chère; mais, à mesure qu'elles vieillissent, leur passion pour le jeu
semble rajeunir, et cette passion remplit tout le vide des autres.
Elles veulent ruiner leurs maris; et pour y parvenir, elles ont des
moyens pour tous les âges, depuis la plus tendre jeunesse jusqu'à la
vieillesse la plus décrépite: les habits et les équipages commencent
le dérangement, la coquetterie l'augmente, le jeu l'achève.
J'ai vu souvent neuf ou dix femmes, ou plutôt neuf ou dix siècles,
rangées autour d'une table; je les ai vues dans leurs espérances, dans
leurs craintes, dans leurs joies, surtout dans leurs fureurs: tu
aurois dit qu'elles n'auroient jamais le temps de s'apaiser, et que la
vie alloit les quitter avant leur désespoir; tu aurois été en doute si
ceux qu'elles payoient étoient leurs créanciers, ou leurs légataires.
Il semble que notre saint prophète ait eu principalement en vue de
nous priver de tout ce qui peut troubler notre raison: il nous a
interdit l'usage du vin, qui la tient ensevelie; il nous a, par un
précepte exprès, défendu les jeux de hasard; et quand il lui a été
impossible d'ôter la cause des passions, il les a amorties. L'amour
parmi nous ne porte ni trouble ni fureur: c'est une passion
languissante qui laisse notre âme dans le calme; la pluralité des
femmes nous sauve de leur empire; elle tempère la violence de nos
désirs.
A Paris, le 10 de la lune de Zilhagé, 1714.
LETTRE LVII.
USBEK A RHÉDI.
A Venise.
Les libertins entretiennent ici un nombre infini de filles de joie; et
les dévots un nombre innombrable de dervis. Ces dervis font trois
voeux, d'obéissance, de pauvreté et de chasteté. On dit que le
premier est le mieux observé de tous; quant au second, je te réponds
qu'il ne l'est point: je te laisse à juger du troisième.
Mais, quelque riches que soient ces dervis, ils ne quittent jamais la
qualité de pauvres; notre glorieux sultan renonceroit plutôt à ses
magnifiques et sublimes titres: ils ont raison; car ce titre de
pauvres les empêche de l'être.
Les médecins, et quelques-uns de ces dervis, qu'on appelle
confesseurs, sont toujours ici ou trop estimés ou trop méprisés;
cependant on dit que les héritiers s'accommodent mieux des médecins
que des confesseurs.
Je fus l'autre jour dans un couvent de ces dervis; un d'entre eux,
vénérable par ses cheveux blancs, m'accueillit fort honnêtement; et,
après m'avoir fait voir toute la maison, il me mena dans le jardin, où
nous nous mîmes à discourir. Mon père, lui dis-je, quel emploi
avez-vous dans la communauté? Monsieur, me répondit-il avec un air
très-content de ma question, je suis casuiste. Casuiste? repris-je:
depuis que je suis en France, je n'ai pas ouï parler de cette charge.
Quoi! vous ne savez pas ce que c'est qu'un casuiste? Eh bien! écoutez,
je vais vous en donner une idée qui ne vous laissera rien à désirer.
Il y a deux sortes de péchés: de mortels, qui excluent absolument du
paradis; de véniels, qui offensent Dieu à la vérité, mais ne
l'irritent pas au point de nous priver de la béatitude. Or tout notre
art consiste à bien distinguer ces deux sortes de péchés: car, à la
réserve de quelques libertins, tous les chrétiens veulent gagner le
paradis; mais il n'y a guères personne qui ne le veuille gagner à
meilleur marché qu'il est possible. Quand on connoît bien les péchés
mortels, on tâche de ne pas commettre de ceux-là, et l'on fait son
affaire. Il y a des hommes qui n'aspirent pas à une si grande
perfection; et comme ils n'ont point d'ambition, ils ne se soucient
pas des premières places: aussi ils entrent en paradis le plus juste
qu'ils peuvent; pourvu qu'ils y soient, cela leur suffit: leur but est
de n'en faire ni plus ni moins. Ce sont des gens qui ravissent le ciel
plutôt qu'ils ne l'obtiennent, et qui disent à Dieu: Seigneur, j'ai
accompli les conditions à la rigueur; vous ne pouvez vous empêcher de
tenir vos promesses: comme je n'en ai pas fait plus que vous n'en avez
demandé, je vous dispense de m'en accorder plus que vous n'en avez
promis.
Nous sommes donc des gens nécessaires, monsieur. Ce n'est pas tout
pourtant; vous allez bien voir autre chose. L'action ne fait pas le
crime, c'est la connoissance de celui qui la commet: celui qui fait un
mal, tandis qu'il peut croire que ce n'en est pas un, est en sûreté de
conscience; et comme il y a un nombre infini d'actions équivoques, un
casuiste peut leur donner un degré de bonté qu'elles n'ont point, en
les qualifiant telles; et pourvu qu'il puisse persuader qu'elles n'ont
pas de venin, il le leur ôte tout entier.
Je vous dis ici le secret d'un métier où j'ai vieilli; je vous en fais
voir les raffinements: il y a un tour à donner à tout, même aux choses
qui en paroissent les moins susceptibles. Mon père, lui dis-je, cela
est fort bon; mais comment vous accommodez-vous avec le ciel? Si le
grand sophi avoit à sa cour un homme qui fît à son égard ce que vous
faites contre votre Dieu, qui mît de la différence entre ses ordres,
et qui apprît à ses sujets dans quel cas ils doivent les exécuter, et
dans quel autre ils peuvent les violer, il le feroit empaler sur
l'heure. Là-dessus, je saluai mon dervis, et le quittai sans attendre
sa réponse.
A Paris, le 23 de la lune de Maharram, 1714.
LETTRE LVIII.
RICA A RHÉDI.
A Venise.
A Paris, mon cher Rhédi, il y a bien des métiers. Là un homme
obligeant vient, pour un peu d'argent, vous offrir le secret de faire
de l'or.
Un autre vous promet de vous faire coucher avec les esprits aériens,
pourvu que vous soyez seulement trente ans sans voir de femmes.
Vous trouverez ensuite des devins si habiles, qu'ils vous diront toute
votre vie, pourvu qu'ils aient seulement eu un quart d'heure de
conversation avec vos domestiques.
Des femmes adroites font de la virginité une fleur qui périt et renaît
tous les jours, et se cueille la centième fois plus douloureusement
que la première.
Il y en a d'autres qui, réparant par la force de leur art toutes les
injures du temps, savent rétablir sur un visage une beauté qui
chancelle, et même rappeler une femme du sommet de la vieillesse pour
la faire redescendre jusqu'à la jeunesse la plus tendre.
Tous ces gens-là vivent ou cherchent à vivre dans une ville qui est la
mère de l'invention.
Les revenus des citoyens ne s'y afferment point: ils ne consistent
qu'en esprit et en industrie; chacun a la sienne, qu'il fait valoir de
son mieux.
Qui voudroit nombrer tous les gens de loi qui poursuivent le revenu de
quelque mosquée, auroit aussitôt compté les sables de la mer, et les
esclaves de notre monarque.
Un nombre infini de maîtres de langues, d'arts et de sciences,
enseignent ce qu'ils ne savent pas; et ce talent est bien
considérable: car il ne faut pas beaucoup d'esprit pour montrer ce
qu'on sait; mais il en faut infiniment pour enseigner ce qu'on ignore.
On ne peut mourir ici que subitement; la mort ne sauroit autrement
exercer son empire: car il y a dans tous les coins des gens qui ont
des remèdes infaillibles contre toutes les maladies imaginables.
Toutes les boutiques sont tendues de filets invisibles où se vont
prendre tous les acheteurs. L'on en sort pourtant quelquefois à bon
marché: une jeune marchande cajole un homme une heure entière, pour
lui faire acheter un paquet de cure-dents.
Il n'y a personne qui ne sorte de cette ville plus précautionné qu'il
n'y est entré: à force de faire part de son bien aux autres, on
apprend à le conserver; seul avantage des étrangers dans cette ville
enchanteresse.
De Paris, le 10 de la lune de Saphar, 1714.
LETTRE LIX.
RICA A USBEK.
A ***.
J'étois l'autre jour dans une maison où il y avoit un cercle de gens
de toute espèce: je trouvai la conversation occupée par deux vieilles
femmes, qui avoient en vain travaillé tout le matin à se rajeunir. Il
faut avouer, disoit une d'entre elles, que les hommes d'aujourd'hui
sont bien différents de ceux que nous voyions dans notre jeunesse: ils
étoient polis, gracieux, complaisants; mais à présent je les trouve
d'une brutalité insupportable. Tout est changé, dit pour lors un homme
qui paroissoit accablé de goutte, le temps n'est plus comme il étoit:
il y a quarante ans, tout le monde se portoit bien, on marchoit, on
étoit gai, on ne demandoit qu'à rire et à danser; à présent tout le
monde est d'une tristesse insupportable. Un moment après, la
conversation tourna du côté de la politique. Morbleu! dit un vieux
seigneur, l'État n'est plus gouverné, trouvez-moi à présent un
ministre comme Monsieur Colbert. Je le connoissois beaucoup, ce
Monsieur Colbert; il étoit de mes amis, il me faisoit toujours payer
de mes pensions avant qui que ce fût: le bel ordre qu'il y avoit dans
les finances! tout le monde étoit à son aise; mais aujourd'hui je suis
ruiné. Monsieur, dit pour lors un ecclésiastique, vous parlez là du
temps le plus miraculeux de notre invincible monarque; y a-t-il rien
de si grand que ce qu'il faisoit alors pour détruire l'hérésie? Et
comptez-vous pour rien l'abolition des duels? dit d'un air content un
autre homme qui n'avoit point encore parlé. La remarque est
judicieuse, me dit quelqu'un à l'oreille: cet homme est charmé de
l'édit, et il l'observe si bien, qu'il y a six mois il reçut cent
coups de bâton pour ne le pas violer.
Il me semble, Usbek, que nous ne jugeons jamais des choses que par un
retour secret que nous faisons sur nous-mêmes. Je ne suis pas surpris
que les Nègres peignent le diable d'une blancheur éblouissante, et
leurs dieux noirs comme du charbon; que la Vénus de certains peuples
ait des mamelles qui lui pendent jusqu'aux cuisses; et qu'enfin tous
les idolâtres aient représenté leurs dieux avec une figure humaine, et
leur aient fait part de toutes leurs inclinations. On a dit fort bien
que si les triangles faisoient un dieu, ils lui donneroient trois
côtés.
Mon cher Usbek, quand je vois des hommes qui rampent sur un atome,
c'est-à-dire la terre, qui n'est qu'un point de l'univers, se proposer
directement pour modèles de la Providence, je ne sais comment accorder
tant d'extravagance avec tant de petitesse.
De Paris, le 14 de la lune de Saphar; 1714.
LETTRE LX.
USBEK A IBBEN.
A Smyrne.
Tu me demandes s'il y a des Juifs en France? Sache que, partout où il
y a de l'argent, il y a des Juifs. Tu me demandes ce qu'ils y font?
précisément ce qu'ils font en Perse: rien ne ressemble plus à un Juif
d'Asie qu'un Juif européen.
Ils font paroître chez les chrétiens, comme parmi nous, une
obstination invincible pour leur religion, qui va jusqu'à la folie.