On est bien plus sûr par là de plaire à Dieu qu'en observant telle ou

telle cérémonie; car les cérémonies n'ont point un degré de bonté par

elles-mêmes; elles ne sont bonnes qu'avec égard, et dans la

supposition que Dieu les a commandées; mais c'est la matière d'une

grande discussion: on peut facilement s'y tromper, car il faut choisir

les cérémonies d'une religion entre celles de deux mille.

Un homme faisoit tous les jours à Dieu cette prière: Seigneur, je

n'entends rien dans les disputes que l'on fait sans cesse à votre

sujet; je voudrois vous servir selon votre volonté; mais chaque homme

que je consulte veut que je vous serve à la sienne. Lorsque je veux

vous faire ma prière, je ne sais en quelle langue je dois vous parler.

Je ne sais non plus en quelle posture je dois me mettre: l'un dit que

je dois vous prier debout; l'autre veut que je sois assis; l'autre

exige que mon corps porte sur mes genoux. Ce n'est pas tout: il y en a

qui prétendent que je dois me laver tous les matins avec de l'eau

froide; d'autres soutiennent que vous me regarderez avec horreur, si

je ne me fais pas couper un petit morceau de chair. Il m'arriva

l'autre jour de manger un lapin dans un caravansérail: trois hommes

qui étoient auprès de là me firent trembler; ils me soutinrent tous

trois que je vous avois grièvement offensé; l'un[10], parce que cet

animal étoit immonde; l'autre[11], parce qu'il étoit étouffé; l'autre

enfin[12], parce qu'il n'étoit pas poisson. Un brachmane qui passoit

par là, et que je pris pour juge, me dit: Ils ont tort, car

apparemment vous n'avez pas tué vous-même cet animal. Si fait, lui

dis-je. Ah! vous avez commis une action abominable, et que Dieu ne

vous pardonnera jamais, me dit-il d'une voix sévère: que savez-vous si

l'âme de votre père n'étoit pas passée dans cette bête? Toutes ces

choses, Seigneur, me jettent dans un embarras inconcevable: je ne puis

remuer la tête que je ne sois menacé de vous offenser; cependant je

voudrois vous plaire, et employer à cela la vie que je tiens de vous.

Je ne sais si je me trompe; mais je crois que le meilleur moyen pour y

parvenir est de vivre en bon citoyen dans la société où vous m'avez

fait naître, et en bon père dans la famille que vous m'avez donnée.

[Note 10: Un Juif.]

[Note 11: Un Turc.]

[Note 12: Un Arménien.]

A Paris, le 8 de la lune de Chahban, 1713.

LETTRE XLVII.

ZACHI A USBEK.

A Paris.

J'ai une grande nouvelle à t'apprendre: je me suis réconciliée avec

Zéphis; le sérail, partagé entre nous, s'est réuni. Il ne manque que

toi dans ces lieux, où la paix règne: viens, mon cher Usbek, viens y

faire triompher l'amour.

Je donnai à Zéphis un grand festin, où ta mère, tes femmes et tes

principales concubines furent invitées; tes tantes et plusieurs de tes

cousines s'y trouvèrent aussi; elles étoient venues à cheval,

couvertes du sombre nuage de leurs voiles et de leurs habits.

Le lendemain, nous partîmes pour la campagne, où nous espérions êtres

plus libres; nous montâmes sur nos chameaux, et nous nous mîmes quatre

dans chaque loge. Comme la partie avoit été faite brusquement, nous

n'eûmes pas le temps d'envoyer à la ronde annoncer le courouc; mais le

premier eunuque, toujours industrieux, prit une autre précaution: car

il joignit à la toile qui nous empêchoit d'être vues un rideau si

épais, que nous ne pouvions absolument voir personne.

Quand nous fûmes arrivées à cette rivière qu'il faut traverser,

chacune de nous se mit, selon la coutume, dans une boîte, et se fit

porter dans le bateau; car on nous dit que la rivière étoit pleine de

monde. Un curieux, qui s'approcha trop près du lieu où nous étions

enfermées, reçut un coup mortel, qui lui ôta pour jamais la lumière du

jour; un autre, qu'on trouva se baignant tout nu sur le rivage, eut le

même sort; et tes fidèles eunuques sacrifièrent à ton honneur et au

nôtre ces deux infortunés.

Mais écoute le reste de nos aventures. Quand nous fûmes au milieu du

fleuve, un vent si impétueux s'éleva et un nuage si affreux couvrit

les airs, que nos matelots commencèrent à désespérer. Effrayées de ce

péril, nous nous évanouîmes presque toutes. Je me souviens que

j'entendis la voix et la dispute de nos eunuques, dont les uns

disoient qu'il falloit nous avertir du péril et nous tirer de notre

prison; mais leur chef soutint toujours qu'il mourroit plutôt que de

souffrir que son maître fût ainsi déshonoré, et qu'il enfonceroit un

poignard dans le sein de celui qui feroit des propositions si hardies.

Une de mes esclaves, toute hors d'elle, courut vers moi déshabillée,

pour me secourir; mais un eunuque noir la prit brutalement, et la fit

rentrer dans l'endroit d'où elle étoit sortie. Pour lors je

m'évanouis, et ne revins à moi que lorsque le péril fut passé.

Que les voyages sont embarrassants pour les femmes! Les hommes ne sont

exposés qu'aux dangers qui menacent leur vie, et nous sommes à tous

les instants dans la crainte de perdre notre vie ou notre vertu.

Adieu, mon cher Usbek. Je t'adorerai toujours.

Du sérail de Fatmé, le 2 de la lune de Rhamazan, 1713.

LETTRE XLVIII.

USBEK A RHÉDI.

A Venise.

Ceux qui aiment à s'instruire ne sont jamais oisifs: quoique je ne

sois chargé d'aucune affaire importante, je suis cependant dans une

occupation continuelle. Je passe ma vie à examiner; j'écris le soir ce

que j'ai remarqué, ce que j'ai vu, ce que j'ai entendu dans la

journée; tout m'intéresse, tout m'étonne: je suis comme un enfant,

dont les organes encore tendres sont vivement frappés par les moindres

objets.

Tu ne le croirois pas peut-être; nous sommes reçus agréablement dans

toutes les compagnies et dans toutes les sociétés: je crois devoir

beaucoup à l'esprit vif et à la gaieté naturelle de Rica, qui fait

qu'il recherche tout le monde, et qu'il en est également recherché.

Notre air étranger n'offense plus personne; nous jouissons même de la

surprise où l'on est de nous trouver quelque politesse: car les

François n'imaginent pas que notre climat produise des hommes.

Cependant, il faut l'avouer, ils valent la peine qu'on les détrompe.

J'ai passé quelques jours dans une maison de campagne auprès de Paris,

chez un homme de considération, qui est ravi d'avoir de la compagnie

chez lui. Il a une femme fort aimable, et qui joint à une grande

modestie une gaieté que la vie retirée ôte toujours à nos dames de

Perse.

Étranger que j'étois, je n'avois rien de mieux à faire que d'étudier,

selon ma coutume, sur cette foule de gens qui y abordoit sans cesse,

dont les caractères me présentoient toujours quelque chose de nouveau.

Je remarquai d'abord un homme dont la simplicité me plut; je

m'attachai à lui, il s'attacha à moi: de sorte que nous nous trouvions

toujours l'un auprès de l'autre.

Un jour que, dans un grand cercle, nous nous entretenions en

particulier, laissant les conversations générales à elles-mêmes: Vous

trouverez peut-être en moi, lui dis-je, plus de curiosité que de

politesse; mais je vous supplie d'agréer que je vous fasse quelques

questions; car je m'ennuie de n'être au fait de rien et de vivre avec

des gens que je ne saurois démêler. Mon esprit travaille depuis deux

jours: il n'y a pas un seul de ces hommes qui ne m'ait donné la

torture plus de deux cents fois; et cependant je ne les devinerois de

mille ans: ils me sont plus invisibles que les femmes de notre grand

monarque. Vous n'avez qu'à dire, me répondit-il, et je vous instruirai

de tout ce que vous souhaiterez; d'autant mieux que je vous crois

homme discret, et que vous n'abuserez pas de ma confiance.

Qui est cet homme, lui dis-je, qui nous a tant parlé des repas qu'il a

donnés aux grands, qui est si familier avec vos ducs, et qui parle si

souvent à vos ministres qu'on me dit d'être d'un accès si difficile?

Il faut bien que ce soit un homme de qualité; mais il a la physionomie

si basse, qu'il ne fait guères honneur aux gens de qualité; et

d'ailleurs je ne lui trouve point d'éducation. Je suis étranger; mais

il me semble qu'il y a en général une certaine politesse commune à

toutes les nations; je ne lui trouve point de celle-là: est-ce que vos

gens de qualité sont plus mal élevés que les autres? Cet homme, me

répondit-il en riant, est un fermier: il est autant au-dessus des

autres par ses richesses qu'il est au-dessous de tout le monde par sa

naissance; il auroit la meilleure table de Paris, s'il pouvoit se

résoudre à ne manger jamais chez lui. Il est bien impertinent, comme

vous le voyez, mais il excelle par son cuisinier: aussi n'en est-il

pas ingrat: car vous avez entendu qu'il l'a loué tout aujourd'hui.

Et ce gros homme vêtu de noir, lui dis-je, que cette dame a fait

placer auprès d'elle, comment a-t-il un habit si lugubre avec un air

si gai et un teint si fleuri? Il sourit gracieusement dès qu'on lui

parle; sa parure est plus modeste, mais plus arrangée que celle de vos

femmes. C'est, me répondit-il, un prédicateur, et, qui pis est, un

directeur. Tel que vous le voyez, il en sait plus que les maris; il

connoît le foible des femmes: elles savent aussi qu'il a le sien.

Comment? dis-je, il parle toujours de quelque chose qu'il appelle la

grâce? Non pas toujours, me répondit-il: à l'oreille d'une jolie

femme, il parle encore plus volontiers de sa chute: il foudroie en

public, mais il est doux comme un agneau en particulier. Il me semble,

dis-je pour lors, qu'on le distingue beaucoup, et qu'on a de grands

égards pour lui. Comment! si on le distingue! C'est un homme

nécessaire; il fait la douceur de la vie retirée: petits conseils,

soins officieux, visites marquées; il dissipe un mal de tête mieux

qu'homme du monde; c'est un homme excellent.

Mais, si je ne vous importune pas, dites-moi qui est celui qui est

vis-à-vis de nous, qui est si mal habillé; qui fait quelquefois des

grimaces, et a un langage différent des autres; qui n'a pas d'esprit

pour parler, mais qui parle pour avoir de l'esprit? C'est, me

répondit-il, un poëte, et le grotesque du genre humain. Ces gens-là

disent qu'ils sont nés ce qu'ils sont; cela est vrai, et aussi ce

qu'ils seront toute leur vie, c'est-à-dire presque toujours les plus

ridicules de tous les hommes: aussi ne les épargne-t-on point; on

verse sur eux le mépris à pleines mains. La famine a fait entrer

celui-ci dans cette maison; et il y est bien reçu du maître et de la

maîtresse, dont la bonté et la politesse ne se démentent à l'égard de

personne; il fit leur épithalame lorsqu'ils se marièrent: c'est ce

qu'il a fait de mieux en sa vie; car il s'est trouvé que le mariage a

été aussi heureux qu'il l'a prédit.

Vous ne le croiriez pas peut-être, ajouta-t-il, entêté comme vous êtes

des préjugés de l'Orient: il y a parmi nous des mariages heureux, et

des femmes dont la vertu est un gardien sévère. Les gens dont nous

parlons goûtent entre eux une paix qui ne peut être troublée; ils sont

aimés et estimés de tout le monde: il n'y a qu'une chose; c'est que

leur bonté naturelle leur fait recevoir chez eux toute sorte de monde;

ce qui fait qu'il y a quelquefois mauvaise compagnie. Ce n'est pas que

je les désapprouve; il faut vivre avec les gens tels qu'ils sont: les

gens qu'on dit être de bonne compagnie ne sont souvent que ceux dont

le vice est plus raffiné; et peut-être qu'il en est comme des poisons,

dont les plus subtils sont aussi les plus dangereux.

Et ce vieux homme, lui dis-je tout bas, qui a l'air si chagrin? je

l'ai pris d'abord pour un étranger; car outre qu'il est habillé

autrement que les autres, il censure tout ce qui se fait en France, et

n'approuve pas votre gouvernement. C'est un vieux guerrier, me dit-il,

qui se rend mémorable à tous ses auditeurs par la longueur de ses

exploits. Il ne peut souffrir que la France ait gagné des batailles où

il ne se soit pas trouvé, ou qu'on vante un siége où il n'ait pas

monté à la tranchée: il se croit si nécessaire à notre histoire, qu'il

s'imagine qu'elle finit où il a fini; il regarde quelques blessures

qu'il a reçues, comme la dissolution de la monarchie; et, à la

différence de ces philosophes qui disent qu'on ne jouit que du

présent, et que le passé n'est rien, il ne jouit, au contraire, que du

passé, et n'existe que dans les campagnes qu'il a faites: il respire

dans les temps qui se sont écoulés, comme les héros doivent vivre dans

ceux qui passeront après eux. Mais pourquoi, dis-je, a-t-il quitté le

service? Il ne l'a point quitté, me répondit-il; mais le service l'a

quitté; on l'a employé dans une petite place où il racontera le reste

de ses jours; mais il n'ira jamais plus loin: le chemin des honneurs

lui est fermé. Et pourquoi cela? lui dis-je. Nous avons une maxime en

France, me répondit-il: c'est de n'élever jamais les officiers dont la

patience a langui dans les emplois subalternes; nous les regardons

comme des gens dont l'esprit s'est comme rétréci dans les détails, et

qui, par une habitude de petites choses, sont devenus incapables des

plus grandes. Nous croyons qu'un homme qui n'a pas les qualités d'un

général à trente ans ne les aura jamais; que celui qui n'a pas ce coup

d'oeil qui montre tout d'un coup un terrain de plusieurs lieues dans

toutes ses situations différentes, cette présence d'esprit qui fait

que dans une victoire on se sert de tous ses avantages, et dans un

échec de toutes ses ressources, n'acquerra jamais ces talents: c'est

pour cela que nous avons des emplois brillants pour ces hommes grands

et sublimes que le ciel a partagés non-seulement d'un coeur, mais

aussi d'un génie héroïque; et des emplois subalternes pour ceux dont

les talents le sont aussi. De ce nombre sont ces gens qui ont vieilli

dans une guerre obscure; ils ne réussissent tout au plus qu'à faire ce

qu'ils ont fait toute leur vie; et il ne faut point commencer à les

charger dans le temps qu'ils s'affoiblissent.

Un moment après, la curiosité me reprit, et je lui dis: Je m'engage à

ne vous plus faire de questions, si vous voulez encore souffrir

celle-ci. Qui est ce grand jeune homme qui a des cheveux, peu d'esprit

et tant d'impertinence? D'où vient qu'il parle plus haut que les

autres, et se sait si bon gré d'être au monde? C'est un homme à bonnes

fortunes, me répondit-il. A ces mots, des gens entrèrent, d'autres

sortirent, on se leva, quelqu'un vint parler à mon gentilhomme, et je

restai aussi peu instruit qu'auparavant. Mais un moment après, je ne

sais par quel hasard ce jeune homme se trouva auprès de moi, et,

m'adressant la parole: Il fait beau; voudriez-vous, monsieur, faire un

tour de parterre? Je lui répondis le plus civilement qu'il me fut

possible, et nous sortîmes ensemble. Je suis venu à la campagne, me

dit-il, pour faire plaisir à la maîtresse de la maison, avec laquelle

je ne suis pas mal: il y a bien certaine femme dans le monde qui

pestera un peu, mais qu'y faire? Je vois les plus jolies femmes de

Paris; mais je ne me fixe pas à une, et je leur en donne bien à

garder: car, entre vous et moi, je ne vaux pas grand chose.

Apparemment, monsieur, lui dis-je, que vous avez quelque charge ou

quelque emploi, qui vous empêche d'être plus assidu auprès d'elles.

Non, monsieur, je n'ai d'autre emploi que de faire enrager un mari, ou

désespérer un père; j'aime à alarmer une femme qui croit me tenir, et

la mettre à deux doigts de ma perte. Nous sommes quelques jeunes gens

qui partageons ainsi tout Paris, et l'intéressons à nos moindres

démarches. A ce que je comprends, lui dis-je, vous faites plus de

bruit que le guerrier le plus valeureux, et vous êtes plus considéré

qu'un grave magistrat. Si vous étiez en Perse, vous ne jouiriez pas de

tous ces avantages; vous deviendriez plus propre à garder nos dames

qu'à leur plaire. Le feu me monta au visage; et je crois que, pour peu

que j'eusse parlé, je n'aurois pu m'empêcher de le brusquer.

Que dis-tu d'un pays où l'on tolère de pareilles gens, et où l'on

laisse vivre un homme qui fait un tel métier? où l'infidélité, la

trahison, le rapt, la perfidie et l'injustice conduisent à la

considération? où l'on estime un homme parce qu'il ôte une fille à son

père, une femme à son mari, et trouble les sociétés les plus douces et

les plus saintes? Heureux les enfants d'Ali, qui défendent leurs

familles de l'opprobre et de la séduction! La lumière du jour n'est

pas plus pure que le feu qui brûle dans le coeur de nos femmes: nos

filles ne pensent qu'en tremblant au jour qui doit les priver de cette

vertu, qui les rend semblables aux anges et aux puissances

incorporelles. Terre natale et chérie, sur qui le soleil jette ses

premiers regards, tu n'es point souillée par les crimes horribles qui

obligent cet astre à se cacher dès qu'il paroît dans le noir Occident.

A Paris, le 5 de la lune de Rhamazan, 1713.

LETTRE XLIX.

RICA A USBEK.

A ***.

Étant l'autre jour dans ma chambre, je vis entrer un dervis

extraordinairement habillé: sa barbe descendoit jusqu'à sa ceinture de

corde; il avoit les pieds nus; son habit étoit gris, grossier, et en

quelques endroits pointu. Le tout me parut si bizarre, que ma première

idée fut d'envoyer chercher un peintre pour en faire une fantaisie.

Il me fit d'abord un grand compliment, dans lequel il m'apprit qu'il

étoit homme de mérite, et de plus capucin. On m'a dit, ajouta-t-il,

monsieur, que vous retournez bientôt à la cour de Perse, où vous tenez

un rang distingué: je viens vous demander protection, et vous prier de

nous obtenir du roi une petite habitation, auprès de Casbin, pour deux

ou trois religieux. Mon père, lui dis-je, vous voulez donc aller en

Perse? Moi, monsieur! me dit-il; je m'en donnerai bien de garde. Je

suis ici provincial, et je ne troquerois pas ma condition contre celle

de tous les capucins du monde. Et que diable me demandez-vous donc?

C'est, me répondit-il, que si nous avions cet hospice, nos pères

d'Italie y enverroient deux ou trois de leurs religieux. Vous les

connoissez apparemment, lui dis-je, ces religieux? Non, monsieur, je

ne les connois pas. Eh morbleu! que vous importe donc qu'ils aillent

en Perse? C'est un beau projet de faire respirer l'air de Casbin à

deux capucins: cela sera très-utile et à l'Europe et à l'Asie; il est

fort nécessaire d'intéresser là-dedans des monarques: voilà ce qui

s'appelle de belles colonies! Allez, vous et vos semblables n'êtes

point faits pour être transplantés, et vous ferez bien de continuer à

ramper dans les endroits où vous vous êtes engendrés.

A Paris, le 15 de la lune de Rhamazan, 1713.

LETTRE L.

RICA A ***.

J'ai vu des gens chez qui la vertu étoit si naturelle, qu'elle ne se

faisoit pas même sentir: ils s'attachoient à leur devoir sans s'y

plier, et s'y portoient comme par instinct; bien loin de relever par

leurs discours leurs rares qualités, il sembloit qu'elles n'avoient

pas percé jusqu'à eux. Voilà les gens que j'aime; non pas ces gens

vertueux qui semblent être étonnés de l'être, et qui regardent une

bonne action comme un prodige dont le récit doit surprendre.

Si la modestie est une vertu nécessaire à ceux à qui le ciel a donné

de grands talents, que peut-on dire de ces insectes qui osent faire

paroître un orgueil qui déshonoreroit les plus grands hommes?

Je vois de tous côtés des gens qui parlent sans cesse d'eux-mêmes:

leurs conversations sont un miroir qui présente toujours leur

impertinente figure; ils vous parleront des moindres choses qui leur

sont arrivées, et ils veulent que l'intérêt qu'ils y prennent les

grossisse à vos yeux; ils ont tout fait, tout vu, tout dit, tout

pensé: ils sont un modèle universel, un sujet de comparaison

inépuisable, une source d'exemples qui ne tarit jamais. Oh! que la

louange est fade lorsqu'elle réfléchit vers le lieu d'où elle part!

Il y a quelques jours qu'un homme de ce caractère nous accabla pendant

deux heures de lui, de son mérite et de ses talents; mais, comme il

n'y a point de mouvement perpétuel dans le monde, il cessa de parler;

la conversation nous revint donc, et nous la prîmes.

Un homme qui paraissoit assez chagrin commença par se plaindre de

l'ennui répandu dans les conversations. Quoi! toujours des sots qui se

peignent eux-mêmes, et qui ramènent tout à eux? Vous avez raison,

reprit brusquement notre discoureur: il n'y a qu'à faire comme moi; je

ne me loue jamais; j'ai du bien, de la naissance, je fais de la

dépense, mes amis disent que j'ai quelque esprit; mais je ne parle

jamais de tout cela: si j'ai quelques bonnes qualités, celle dont je

fais le plus de cas, c'est ma modestie.

J'admirois cet impertinent; et pendant qu'il parloit tout haut, je

disois tout bas: Heureux celui qui a assez de vanité pour ne dire

jamais de bien de lui; qui craint ceux qui l'écoutent; et ne compromet

point son mérite avec l'orgueil des autres!

A Paris, le 20 de la lune de Rhamazan, 1713.

LETTRE LI.

NARGUM, ENVOYÉ DE PERSE EN MOSCOVIE, A USBEK.

A Paris.

On m'a écrit d'Ispahan que tu avois quitté la Perse, et que tu étois

actuellement à Paris. Pourquoi faut-il que j'apprenne de tes nouvelles

par d'autres que par toi?

Les ordres du roi des rois me retiennent depuis cinq ans dans ce

pays-ci, où j'ai terminé plusieurs négociations importantes.

Tu sais que le czar est le seul des princes chrétiens dont les

intérêts soient mêlés avec ceux de la Perse, parce qu'il est ennemi

des Turcs comme nous.

Son empire est plus grand que le nôtre: car on compte deux mille

lieues depuis Moscou jusqu'à la dernière place de ses États du côté de

la Chine.

Il est le maître absolu de la vie et des biens de ses sujets, qui sont

tous esclaves, à la réserve de quatre familles. Le lieutenant des

prophètes, le roi des rois, qui a le ciel pour marchepied, ne fait pas

un exercice plus redoutable de sa puissance.

A voir le climat affreux de la Moscovie, on ne croiroit jamais que ce

fût une peine d'en être exilé: cependant, dès qu'un grand est

disgracié, on le relègue en Sibérie.

Comme la loi de notre prophète nous défend de boire du vin, celle du

prince le défend aux Moscovites.

Ils ont une manière de recevoir leurs hôtes, qui n'est point du tout

persane. Dès qu'un étranger entre dans une maison, le mari lui

présente sa femme; l'étranger la baise; et cela passe pour une

politesse faite au mari.

Quoique les pères, au contrat de mariage de leurs filles, stipulent

ordinairement que le mari ne les fouettera pas, cependant on ne

sauroit croire combien les femmes moscovites aiment à être battues:

elles ne peuvent comprendre qu'elles possèdent le coeur de leur

mari, s'il ne les bat comme il faut; une conduite opposée, de sa part,

est une marque d'indifférence impardonnable. Voici une lettre qu'une

d'elles écrivit dernièrement à sa mère:

«Ma chère mère,

«Je suis la plus malheureuse femme du monde; il n'y a rien que je

n'aie fait pour me faire aimer de mon mari, et je n'ai jamais pu y

réussir. Hier, j'avois mille affaires dans la maison; je sortis, et je

demeurai tout le jour dehors: je crus, à mon retour, qu'il me battroit

bien fort; mais il ne me dit pas un seul mot. Ma soeur est bien

autrement traitée: son mari la roue de coups tous les jours; elle ne

peut pas regarder un homme, qu'il ne l'assomme soudain: ils s'aiment

beaucoup aussi, et ils vivent de la meilleure intelligence du monde.

«C'est ce qui la rend si fière; mais je ne lui donnerai pas longtemps

sujet de me mépriser. J'ai résolu de me faire aimer de mon mari, à

quelque prix que ce soit: je le ferai si bien enrager, qu'il faudra

bien qu'il me donne des marques d'amitié. Il ne sera pas dit que je ne

serai pas battue, et que je vivrai dans la maison sans que l'on pense

à moi. La moindre chiquenaude qu'il me donnera, je crierai de toute ma

force, afin qu'on s'imagine qu'il y va tout de bon; et je crois que,

si quelque voisin venoit au secours, je l'étranglerois. Je vous

supplie, ma chère mère, de vouloir bien représenter à mon mari qu'il

me traite d'une manière indigne. Mon père, qui est un si honnête

homme, n'agissoit pas de même; et il me souvient, lorsque j'étois

petite fille, qu'il me sembloit quelquefois qu'il vous aimoit trop. Je

vous embrasse, ma chère mère.»

Les Moscovites ne peuvent point sortir de l'empire, quand ce seroit

pour voyager. Ainsi, séparés des autres nations par les lois du pays,

ils ont conservé leurs anciennes coutumes avec d'autant plus

d'attachement qu'ils ne croyoient pas qu'il fût possible qu'on en pût

avoir d'autres.

Mais le prince qui règne à présent a voulu tout changer: il a eu de

grands démêlés avec eux au sujet de leur barbe: le clergé et les

moines n'ont pas moins combattu en faveur de leur ignorance.

Il s'attache à faire fleurir les arts, et ne néglige rien pour porter

dans l'Europe et l'Asie la gloire de sa nation, oubliée jusqu'ici, et

presque uniquement connue d'elle-même.

Inquiet et sans cesse agité, il erre dans ses vastes États, laissant

partout des marques de sa sévérité naturelle.

Lettres persanes, tome I · 第 7 / 13 段