une semence de nos dogmes. J'ai souvent admiré les secrets de la
Providence, qui semble les avoir voulu préparer par là à la conversion
générale. J'ai ouï parler d'un livre de leurs docteurs, intitulé la
_Polygamie triomphante_, dans lequel il est prouvé que la polygamie
est ordonnée aux chrétiens. Leur baptême est l'image de nos ablutions
légales; et les chrétiens n'errent que dans l'efficacité qu'ils
donnent à cette première ablution, qu'ils croient devoir suffire pour
toutes les autres. Leurs prêtres et les moines prient comme nous sept
fois le jour. Ils espèrent de jouir d'un paradis où ils goûteront
mille délices par le moyen de la résurrection des corps. Ils ont,
comme nous, des jeûnes marqués, des mortifications avec lesquelles ils
espèrent fléchir la miséricorde divine. Ils rendent un culte aux bons
anges, et se méfient des mauvais. Ils ont une sainte crédulité pour
les miracles que Dieu opère par le ministère de ses serviteurs. Ils
reconnoissent, comme nous, l'insuffisance de leurs mérites, et les
besoins qu'ils ont d'un intercesseur auprès de Dieu. Je vois partout
le mahométisme, quoique je n'y trouve point Mahomet. On a beau faire,
la vérité s'échappe, et perce toujours les ténèbres qui l'environnent.
Il viendra un jour où l'Éternel ne verra sur la terre que de vrais
croyants. Le temps, qui consume tout, détruira les erreurs mêmes. Tous
les hommes seront étonnés de se voir sous le même étendard: tout,
jusqu'à la loi, sera consommé; les divins exemplaires seront enlevés
de la terre, et portés dans les célestes archives.
A Paris, le 20 de la lune de Zilhagé, 1713.
LETTRE XXXVI.
USBEK A RHÉDI.
A Venise.
Le café est très en usage à Paris: il y a un grand nombre de maisons
publiques où on le distribue. Dans quelques-unes de ces maisons, on
dit des nouvelles; dans d'autres, on joue aux échecs. Il y en a une où
l'on apprête le café de telle manière qu'il donne de l'esprit à ceux
qui en prennent: au moins, de tous ceux qui en sortent, il n'y a
personne qui ne croie qu'il en a quatre fois plus que lorsqu'il y est
entré.
Mais ce qui me choque de ces beaux esprits, c'est qu'ils ne se rendent
pas utiles à leur patrie, et qu'ils amusent leurs talents à des choses
puériles. Par exemple, lorsque j'arrivai à Paris, je les trouvai
échauffés sur une dispute la plus mince qu'il se puisse imaginer: il
s'agissoit de la réputation d'un vieux poëte grec dont, depuis deux
mille ans, on ignore la patrie, aussi bien que le temps de sa mort.
Les deux partis avouoient que c'étoit un poëte excellent: il n'étoit
question que du plus ou du moins de mérite qu'il falloit lui
attribuer. Chacun en vouloit donner le taux; mais, parmi ces
distributeurs de réputation, les uns faisoient meilleur poids que les
autres: voilà la querelle. Elle étoit bien vive, car on se disoit
cordialement de part et d'autre des injures si grossières, on faisoit
des plaisanteries si amères, que je n'admirois pas moins la manière de
disputer que le sujet de la dispute. Si quelqu'un, disois-je en
moi-même, étoit assez étourdi pour aller devant l'un de ces défenseurs
du poëte grec attaquer la réputation de quelque honnête citoyen, il ne
seroit pas mal relevé; et je crois que ce zèle si délicat sur la
réputation des morts s'embraseroit bien pour défendre celle des
vivants! Mais, quoi qu'il en soit, ajoutois-je, Dieu me garde de
m'attirer jamais l'inimitié des censeurs de ce poëte, que le séjour de
deux mille ans dans le tombeau n'a pu garantir d'une haine si
implacable! Ils frappent à présent des coups en l'air: mais que
seroit-ce si leur fureur étoit animée par la présence d'un ennemi?
Ceux dont je te viens de parler disputent en langue vulgaire; et il
faut les distinguer d'une autre sorte de disputeurs qui se servent
d'une langue barbare qui semble ajouter quelque chose à la fureur et à
l'opiniâtreté des combattants. Il y a des quartiers où l'on voit comme
une mêlée noire et épaisse de ces sortes de gens; ils se nourrissent
de distinctions, ils vivent de raisonnements obscurs et de fausses
conséquences. Ce métier, où l'on devroit mourir de faim, ne laisse pas
de rendre. On a vu une nation entière chassée de son pays, traverser
les mers pour s'établir en France, n'emportant avec elle, pour parer
aux nécessités de la vie, qu'un redoutable talent pour la dispute.
Adieu.
A Paris, le dernier de la lune de Zilhagé, 1713.
LETTRE XXXVII.
USBEK A IBBEN.
A Smyrne.
Le roi de France est vieux. Nous n'avons point d'exemple dans nos
histoires d'un monarque qui ait si longtemps régné. On dit qu'il
possède à un très-haut degré le talent de se faire obéir: il gouverne
avec le même génie sa famille, sa cour, son État. On lui a souvent
entendu dire que, de tous les gouvernements du monde, celui des Turcs,
ou celui de notre auguste sultan, lui plairoit le mieux: tant il fait
de cas de la politique orientale.
J'ai étudié son caractère, et j'y ai trouvé des contradictions qu'il
m'est impossible de résoudre: par exemple, il a un ministre qui n'a
que dix-huit ans, et une maîtresse qui en a quatre-vingts; il aime sa
religion, et il ne peut souffrir ceux qui disent qu'il la faut
observer à la rigueur; quoiqu'il fuie le tumulte des villes, et qu'il
se communique peu, il n'est occupé depuis le matin jusqu'au soir qu'à
faire parler de lui; il aime les trophées et les victoires, mais il
craint autant de voir un bon général à la tête de ses troupes qu'il
auroit sujet de le craindre à la tête d'une armée ennemie. Il n'est,
je crois, jamais arrivé qu'à lui d'être en même temps comblé de plus
de richesses qu'un prince n'en sauroit espérer, et accablé d'une
pauvreté qu'un particulier ne pourroit soutenir.
Il aime à gratifier ceux qui le servent; mais il paye aussi
libéralement les assiduités, ou plutôt l'oisiveté de ses courtisans,
que les campagnes laborieuses de ses capitaines; souvent il préfère un
homme qui le déshabille, ou qui lui donne la serviette lorsqu'il se
met à table, à un autre qui lui prend des villes ou lui gagne des
batailles: il ne croit pas que la grandeur souveraine doive être gênée
dans la distribution des grâces; et, sans examiner si celui qu'il
comble de biens est homme de mérite, il croit que son choix va le
rendre tel; aussi lui a-t-on vu donner une petite pension à un homme
qui avoit fui deux lieues, et un beau gouvernement à un autre qui en
avoit fui quatre.
Il est magnifique, surtout dans ses bâtiments: il y a plus de statues
dans les jardins de son palais que de citoyens dans une grande ville.
Sa garde est aussi forte que celle du prince devant qui tous les
trônes se renversent; ses armées sont aussi nombreuses, ses ressources
aussi grandes, et ses finances aussi inépuisables.
A Paris, le 7 de la lune de Maharram, 1713.
LETTRE XXXVIII.
RICA A IBBEN.
A Smyrne.
C'est une grande question parmi les hommes de savoir s'il est plus
avantageux d'ôter aux femmes la liberté que de la leur laisser. Il me
semble qu'il y a bien des raisons pour et contre. Si les Européens
disent qu'il n'y a pas de générosité à rendre malheureuses les
personnes que l'on aime, nos Asiatiques répondent qu'il y a de la
bassesse aux hommes de renoncer à l'empire que la nature leur a donné
sur les femmes. Si on leur dit que le grand nombre de femmes enfermées
est embarrassant, ils répondent que dix femmes qui obéissent
embarrassent moins qu'une qui n'obéit pas. Que s'ils objectent à leur
tour que les Européens ne sauroient être heureux avec des femmes qui
ne leur sont pas fidèles, on leur répond que cette fidélité qu'ils
vantent tant n'empêche point le dégoût qui suit toujours les passions
satisfaites; que nos femmes sont trop à nous; qu'une possession si
tranquille ne nous laisse rien à désirer ni à craindre; qu'un peu de
coquetterie est un sel qui pique et prévient la corruption. Peut-être
qu'un homme plus sage que moi serait embarrassé de décider: car, si
les Asiatiques font fort bien de chercher des moyens propres à calmer
leurs inquiétudes, les Européens font fort bien aussi de n'en point
avoir.
Après tout, disent-ils, quand nous serions malheureux en qualité de
maris, nous trouverions toujours moyen de nous dédommager en qualité
d'amants. Pour qu'un homme pût se plaindre avec raison de l'infidélité
de sa femme, il faudroit qu'il n'y eût que trois personnes dans le
monde; ils seront toujours à but quand il y en aura quatre.
C'est une autre question de savoir si la loi naturelle soumet les
femmes aux hommes. Non, me disoit l'autre jour un philosophe
très-galant: la nature n'a jamais dicté une telle loi; l'empire que
nous avons sur elles est une véritable tyrannie; elles ne nous l'ont
laissé prendre que parce qu'elles ont plus de douceur que nous, et par
conséquent plus d'humanité et de raison; ces avantages, qui devoient
sans doute leur donner la supériorité si nous avions été raisonnables,
la leur ont fait perdre, parce que nous ne le sommes point.
Or, s'il est vrai que nous n'avons sur les femmes qu'un pouvoir
tyrannique, il ne l'est pas moins qu'elles ont sur nous un empire
naturel, celui de la beauté, à qui rien ne résiste. Le nôtre n'est pas
de tous les pays; mais celui de la beauté est universel. Pourquoi
aurions-nous donc un privilége? Est-ce parce que nous sommes les plus
forts? Mais c'est une véritable injustice. Nous employons toutes
sortes de moyens pour leur abattre le courage; les forces seroient
égales, si l'éducation l'étoit aussi; éprouvons-les dans les talents
que l'éducation n'a point affoiblis, et nous verrons si nous sommes si
forts.
Il faut l'avouer, quoique cela choque nos moeurs: chez les peuples
les plus polis, les femmes ont toujours eu de l'autorité sur leurs
maris; elle fut établie par une loi chez les Égyptiens en l'honneur
d'Isis, et chez les Babyloniens en l'honneur de Sémiramis. On disoit
des Romains qu'ils commandoient à toutes les nations, mais qu'ils
obéissoient à leurs femmes. Je ne parle point des Sauromates, qui
étoient véritablement dans la servitude du sexe; ils étoient trop
barbares pour que leur exemple puisse être cité.
Tu vois, mon cher Ibben, que j'ai pris le goût de ce pays-ci, où l'on
aime à soutenir des opinions extraordinaires et à réduire tout en
paradoxe. Le prophète a décidé la question, et a réglé les droits de
l'un et de l'autre sexe. Les femmes, dit-il, doivent honorer leurs
maris: leurs maris les doivent honorer; mais ils ont l'avantage d'un
degré sur elles.
A Paris, le 26 de la lune de Gemmadi 2, 1713.
LETTRE XXXIX.
HAGI[9] IBBI AU JUIF BEN JOSUÉ,
PROSÉLYTE MAHOMÉTAN.
A Smyrne.
[Note 9: Hagi est un homme qui a fait le pèlerinage de la Mecque.]
Il me semble, Ben Josué, qu'il y a toujours des signes éclatants qui
préparent à la naissance des hommes extraordinaires; comme si la
nature souffroit une espèce de crise, et que la puissance céleste ne
produisît qu'avec effort.
Il n'y a rien de si merveilleux que la naissance de Mahomet. Dieu, qui
par les décrets de sa providence avoit résolu dès le commencement
d'envoyer aux hommes ce grand prophète pour enchaîner Satan, créa une
lumière deux mille ans avant Adam, qui, passant d'élu en élu,
d'ancêtre en ancêtre de Mahomet, parvint enfin jusques à lui comme un
témoignage authentique qu'il étoit descendu des patriarches.
Ce fut aussi à cause de ce même prophète que Dieu ne voulut pas
qu'aucun enfant fût conçu que la nature de la femme ne cessât d'être
immonde, et que le membre viril ne fût livré à la circoncision.
Il vint au monde circoncis, et la joie parut sur son visage dès sa
naissance; la terre trembla trois fois, comme si elle eût enfanté
elle-même; toutes les idoles se prosternèrent; les trônes des rois
furent renversés; Lucifer fut jeté au fond de la mer; et ce ne fut
qu'après avoir nagé pendant quarante jours qu'il sortit de l'abîme, et
s'enfuit sur le mont Cabès, d'où, avec une voix terrible, il appela
les anges.
Cette nuit, Dieu posa un terme entre l'homme et la femme, qu'aucun
d'eux ne pût passer. L'art des magiciens et nécromants se trouva sans
vertu. On entendit une voix du ciel qui disoit ces paroles: J'ai
envoyé au monde mon ami fidèle.
Selon le témoignage d'Isben Aben, historien arabe, les générations des
oiseaux, des nuées, des vents, et tous les escadrons des anges, se
réunirent pour élever cet enfant, et se disputèrent cet avantage. Les
oiseaux disoient dans leurs gazouillements qu'il étoit plus commode
qu'ils l'élevassent, parce qu'ils pouvoient plus facilement rassembler
plusieurs fruits de divers lieux. Les vents murmuroient, et disoient:
C'est plutôt à nous, parce que nous pouvons lui apporter de tous les
endroits les odeurs les plus agréables. Non, non, disoient les nuées,
non; c'est à nos soins qu'il sera confié, parce que nous lui ferons
part à tous les instants de la fraîcheur des eaux. Là-dessus les anges
indignés s'écrioient: Que nous restera-t-il donc à faire? Mais une
voix du ciel fut entendue, qui termina toutes les disputes: Il ne sera
point ôté d'entre les mains des mortels, parce que heureuses les
mamelles qui l'allaiteront, et les mains qui le toucheront, et la
maison qu'il habitera, et le lit où il reposera.
Après tant de témoignages si éclatants, mon cher Josué, il faut avoir
un coeur de fer pour ne pas croire sa sainte loi. Que pouvoit faire
davantage le ciel pour autoriser sa mission divine, à moins de
renverser la nature, et de faire périr les hommes mêmes qu'il vouloit
convaincre?
A Paris, le 20 de la lune de Rhégeb, 1713.
LETTRE XL.
USBEK A IBBEN.
A Smyrne.
Dès qu'un grand est mort, on s'assemble dans une mosquée, et l'on fait
son oraison funèbre, qui est un discours à sa louange, avec lequel on
seroit bien embarrassé de décider au juste du mérite du défunt.
Je voudrois bannir les pompes funèbres: il faut pleurer les hommes à
leur naissance, et non pas à leur mort. A quoi servent les cérémonies
et tout l'attirail lugubre qu'on fait paraître à un mourant dans ses
derniers moments, les larmes mêmes de sa famille, et la douleur de ses
amis, qu'à lui exagérer la perte qu'il va faire?
Nous sommes si aveugles, que nous ne savons quand nous devons nous
affliger ou nous réjouir: nous n'avons presque jamais que de fausses
tristesses ou de fausses joies.
Quand je vois le Mogol, qui toutes les années va sottement se mettre
dans une balance et se faire peser comme un boeuf, quand je vois les
peuples se réjouir de ce que ce prince est devenu plus matériel,
c'est-à-dire moins capable de les gouverner, j'ai pitié, Ibben, de
l'extravagance humaine.
De Paris, le 20 de la lune de Rhégeb, 1713.
LETTRE XLI.
LE PREMIER EUNUQUE NOIR A USBEK.
Ismaël, un des eunuques noirs, vient de mourir, magnifique seigneur;
et je ne puis m'empêcher de le remplacer. Comme les eunuques sont
extrêmement rares à présent, j'avois pensé de me servir d'un esclave
noir que tu as à la campagne; mais je n'ai pu jusqu'ici le porter à
souffrir qu'on le consacrât à cet emploi. Comme je vois qu'au bout du
compte c'est son avantage, je voulus l'autre jour user à son égard
d'un peu de rigueur; et, de concert avec l'intendant de tes jardins,
j'ordonnai que, malgré lui, on le mît en état de te rendre les
services qui flattent le plus ton coeur, et de vivre comme moi dans
ces redoutables lieux qu'il n'ose pas même regarder: mais il se mit à
hurler comme si on avoit voulu l'écorcher, et fit tant qu'il échappa
de nos mains, et évita le fatal couteau. Je viens d'apprendre qu'il
veut t'écrire pour te demander grâce, soutenant que je n'ai conçu ce
dessein que par un désir insatiable de vengeance sur certaines
railleries piquantes qu'il dit avoir faites de moi. Cependant je te
jure par les cent mille prophètes que je n'ai agi que pour le bien de
ton service, la seule chose qui me soit chère, et hors laquelle je ne
regarde rien. Je me prosterne à tes pieds.
Du sérail de Fatmé, le 7 de la lune de Maharram, 1713.
LETTRE XLII.
PHARAN A USBEK, SON SOUVERAIN SEIGNEUR.
Si tu étois ici, magnifique seigneur, je paroîtrois à ta vue tout
couvert de papier blanc; et il n'y en auroit pas assez pour écrire
toutes les insultes que ton premier eunuque noir, le plus méchant de
tous les hommes, m'a faites depuis ton départ.
Sous prétexte de quelques railleries qu'il prétend que j'ai faites sur
le malheur de sa condition, il exerce sur ma tête une vengeance
inépuisable; il a animé contre moi le cruel intendant de tes jardins,
qui depuis ton départ m'oblige à des travaux insurmontables, dans
lesquels j'ai pensé mille fois laisser la vie sans perdre un moment
l'ardeur de te servir. Combien de fois ai-je dit en moi-même: J'ai un
maître rempli de douceur, et je suis le plus malheureux esclave qui
soit sur la terre!
Je te l'avoue, magnifique seigneur, je ne me croyois pas destiné à de
plus grandes misères, mais ce traître d'eunuque a voulu mettre le
comble à sa méchanceté. Il y a quelques jours que, de son autorité
privée, il me destina à la garde de tes femmes sacrées, c'est-à-dire à
une exécution qui seroit pour moi mille fois plus cruelle que la mort.
Ceux qui en naissant ont eu le malheur de recevoir de leurs cruels
parents un traitement pareil, se consolent peut-être sur ce qu'ils
n'ont jamais connu d'autre état que le leur; mais qu'on me fasse
descendre de l'humanité et qu'on m'en prive, je mourrois de douleur si
je ne mourois pas de cette barbarie.
J'embrasse tes pieds, sublime seigneur, dans une humilité profonde:
fais en sorte que je sente les effets de cette vertu si respectée, et
qu'il ne soit pas dit que par ton ordre il y ait sur la terre un
malheureux de plus.
Des jardins de Fatmé, le 7 de la lune de Maharram, 1713.
LETTRE XLIII.
USBEK A PHARAN.
Aux jardins de Fatmé.
Recevez la joie dans votre coeur, et reconnaissez ces sacrés
caractères: faites-les baiser au grand eunuque et à l'intendant de mes
jardins. Je leur défends de mettre la main sur vous jusqu'à mon
retour; dites-leur d'acheter l'eunuque qui manque. Acquittez-vous de
votre devoir comme si vous m'aviez toujours devant les yeux; car
sachez que plus mes bontés sont grandes plus vous serez puni si vous
en abusez.
De Paris, le 25 de la lune de Rhégeb, 1713.
LETTRE XLIV.
USBEK A RHÉDI.
A Venise.
Il y a en France trois sortes d'états: l'Église, l'épée et la robe.
Chacun a un mépris souverain pour les deux autres: tel, par exemple,
que l'on devroit mépriser parce qu'il est un sot, ne l'est souvent que
parce qu'il est homme de robe.
Il n'y a pas jusqu'aux plus vils artisans qui ne disputent sur
l'excellence de l'art qu'ils ont choisi: chacun s'élève au-dessus de
celui qui est d'une profession différente, à proportion de l'idée
qu'il s'est faite de la supériorité de la sienne.
Les hommes ressemblent tous, plus ou moins, à cette femme de la
province d'Érivan qui, ayant reçu quelque grâce d'un de nos monarques,
lui souhaita mille fois, dans les bénédictions qu'elle lui donna, que
le ciel le fît gouverneur d'Érivan.
J'ai lu, dans une relation, qu'un vaisseau français ayant relâché à la
côte de Guinée, quelques hommes de l'équipage voulurent aller à terre
acheter quelques moutons. On les mena au roi, qui rendoit la justice à
ses sujets sous un arbre. Il étoit sur son trône, c'est-à-dire sur un
morceau de bois, aussi fier que s'il eût été sur celui du Grand Mogol;
il avoit trois ou quatre gardes avec des piques de bois; un parasol en
forme de dais le couvroit de l'ardeur du soleil; tous ses ornements et
ceux de la reine sa femme consistoient en leur peau noire et quelques
bagues. Ce prince, plus vain encore que misérable, demanda à ces
étrangers si l'on parloit beaucoup de lui en France. Il croyoit que
son nom devoit être porté d'un pôle à l'autre; et, à la différence de
ce conquérant de qui on a dit qu'il avoit fait taire toute la terre,
il croyoit, lui, qu'il devoit faire parler tout l'univers.
Quand le kan de Tartarie a dîné, un héraut crie que tous les princes
de la terre peuvent aller dîner, si bon leur semble; et ce barbare,
qui ne mange que du lait, qui n'a pas de maison, qui ne vit que de
brigandages, regarde tous les rois du monde comme ses esclaves, et les
insulte régulièrement deux fois par jour.
De Paris, le 28 de la lune de Rhégeb, 1713.
LETTRE XLV.
RICA A USBEK.
A ***.
Hier matin, comme j'étois au lit, j'entendis frapper rudement à ma
porte, qui fut soudain ouverte ou enfoncée par un homme avec qui
j'avois lié quelque société, et qui me parut tout hors de lui-même.
Son habillement étoit beaucoup plus que modeste, sa perruque de
travers n'avoit pas même été peignée; il n'avoit pas eu le temps de
faire recoudre son pourpoint noir, et il avoit renoncé, pour ce
jour-là, aux sages précautions avec lesquelles il avoit coutume de
déguiser le délabrement de son équipage.
Levez-vous, me dit-il; j'ai besoin de vous tout aujourd'hui; j'ai
mille emplettes à faire, et je serai bien aise que ce soit avec vous:
il faut premièrement que nous allions à la rue Saint-Honoré parler à
un notaire qui est chargé de vendre une terre de cinq cent mille
livres; je veux qu'il m'en donne la préférence. En venant ici, je me
suis arrêté un moment au faubourg Saint-Germain, où j'ai loué un hôtel
deux mille écus, et j'espère passer le contrat aujourd'hui.
Dès que je fus habillé, ou peu s'en falloit, mon homme me fit
précipitamment descendre: Commençons par aller acheter un carrosse, et
établissons d'abord l'équipage. En effet, nous achetâmes non-seulement
un carrosse, mais encore pour cent mille francs de marchandises, en
moins d'une heure; tout cela se fit promptement, parce que mon homme
ne marchanda rien, et ne compta jamais: aussi ne déplaça-t-il pas. Je
rêvois sur tout ceci; et quand j'examinois cet homme, je trouvois en
lui une complication singulière de richesses et de pauvreté: de
manière que je ne savois que croire. Mais enfin je rompis le silence,
et, le tirant à quartier, je lui dis: Monsieur, qui est-ce qui payera
tout cela? Moi, me dit-il; venez dans ma chambre; je vous montrerai
des trésors immenses, et des richesses enviées des plus grands
monarques; mais elles ne le seront pas de vous, qui les partagerez
toujours avec moi. Je le suis. Nous grimpons à son cinquième étage, et
par une échelle nous nous guindons à un sixième, qui étoit un cabinet
ouvert aux quatre vents, dans lequel il n'y avoit que deux ou trois
douzaines de bassins de terre remplis de diverses liqueurs. Je me suis
levé de grand matin, me dit-il, et j'ai fait d'abord ce que je fais
depuis vingt-cinq ans, qui est d'aller visiter mon oeuvre: j'ai vu
que le grand jour étoit venu qui devoit me rendre plus riche qu'homme
qui soit sur la terre. Voyez-vous cette liqueur vermeille? elle a à
présent toutes les qualités que les philosophes demandent pour faire
la transmutation des métaux. J'en ai tiré ces grains que vous voyez,
qui sont de vrai or par leur couleur, quoiqu'un peu imparfaits par
leur pesanteur. Ce secret, que Nicolas Flamel trouva, mais que Raimond
Lulle et un million d'autres cherchèrent toujours, est venu jusques à
moi, et je me trouve aujourd'hui un heureux adepte. Fasse le ciel que
je ne me serve de tant de trésors qu'il m'a communiqués, que pour sa
gloire!
Je sortis, et je descendis, ou plutôt je me précipitai par cet
escalier, transporté de colère, et laissai cet homme si riche dans son
hôpital. Adieu, mon cher Usbek. J'irai te voir demain, et, si tu veux,
nous reviendrons ensemble à Paris.
A Paris, le dernier de la lune de Rhégeb, 1713.
LETTRE XLVI.
USBEK A RHÉDI.
A Venise.
Je vois ici des gens qui disputent sans fin sur la religion, mais il
semble qu'ils combattent en même temps à qui l'observera le moins.
Non-seulement ils ne sont pas meilleurs chrétiens, mais même meilleurs
citoyens; et c'est ce qui me touche: car, dans quelque religion qu'on
vive, l'observation des lois, l'amour pour les hommes, la piété envers
les parents, sont toujours les premiers actes de religion.
En effet, le premier objet d'un homme religieux ne doit-il pas être de
plaire à la divinité qui a établi la religion qu'il professe? Mais le
moyen le plus sûr pour y parvenir est sans doute d'observer les règles
de la société et les devoirs de l'humanité. Car, en quelque religion
qu'on vive, dès qu'on en suppose une, il faut bien que l'on suppose
aussi que Dieu aime les hommes, puisqu'il établit une religion pour
les rendre heureux; que s'il aime les hommes, on est sûr de lui plaire
en les aimant aussi, c'est-à-dire en exerçant envers eux tous les
devoirs de la charité et de l'humanité, en ne violant point les lois
sous lesquelles ils vivent.