Si vous aviez été élevée dans ce pays-ci, vous n'auriez pas été si

troublée: les femmes y ont perdu toute retenue: elles se présentent

devant les hommes à visage découvert, comme si elles vouloient

demander leur défaite; elles les cherchent de leurs regards; elle les

voient dans les mosquées, les promenades, chez elles même; l'usage de

se faire servir par des eunuques leur est inconnu. Au lieu de cette

noble simplicité et de cette aimable pudeur qui règne parmi vous, on

voit une impudence brutale à laquelle il est impossible de

s'accoutumer.

Oui, Roxane, si vous étiez ici, vous vous sentiriez outragée dans

l'affreuse ignominie où votre sexe est descendu; vous fuiriez ces

abominables lieux, et vous soupireriez pour cette douce retraite, où

vous trouvez l'innocence, où vous êtes sûre de vous-même, où nul péril

ne vous fait trembler, où enfin vous pouvez m'aimer sans craindre de

perdre jamais l'amour que vous me devez.

Quand vous relevez l'éclat de votre teint par les plus belles

couleurs; quand vous vous parfumez tout le corps des essences les plus

précieuses; quand vous vous parez de vos plus beaux habits; quand vous

cherchez à vous distinguer de vos compagnes par les grâces de la danse

et par la douceur de votre chant; que vous combattez gracieusement

avec elles de charmes, de douceur et d'enjouement, je ne puis pas

m'imaginer que vous ayez d'autre objet que celui de me plaire; et

quand je vous vois rougir modestement, que vos regards cherchent les

miens, que vous vous insinuez dans mon coeur par des paroles douces

et flatteuses, je ne saurois, Roxane, douter de votre amour.

Mais que puis-je penser des femmes d'Europe? L'art de composer leur

teint, les ornements dont elles se parent, les soins qu'elles prennent

de leur personne, le désir continuel de plaire qui les occupe, sont

autant de taches faites à leur vertu et d'outrages à leur époux.

Ce n'est pas, Roxane, que je pense qu'elles poussent l'attentat aussi

loin qu'une pareille conduite devroit le faire croire, et qu'elles

portent la débauche à cet excès horrible, qui fait frémir, de violer

absolument la foi conjugale. Il y a bien peu de femmes assez

abandonnées pour porter le crime si loin: elles portent toutes dans

leur coeur un certain caractère de vertu qui y est gravé, que la

naissance donne et que l'éducation affoiblit, mais ne détruit pas.

Elles peuvent bien se relâcher des devoirs extérieurs que la pudeur

exige; mais, quand il s'agit de faire les derniers pas, la nature se

révolte. Aussi, quand nous vous enfermons si étroitement, que nous

vous faisons garder par tant d'esclaves, que nous gênons si fort vos

désirs lorsqu'ils volent trop loin, ce n'est pas que nous craignions

la dernière infidélité, mais c'est que nous savons que la pureté ne

sauroit être trop grande, et que la moindre tache peut la corrompre.

Je vous plains, Roxane. Votre chasteté, si longtemps éprouvée,

méritoit un époux qui ne vous eût jamais quittée, et qui pût lui-même

réprimer les désirs que votre seule vertu sait soumettre.

De Paris, le 7 de la lune de Rhégeb, 1712.

LETTRE XXVII.

USBEK A NESSIR.

A Ispahan.

Nous sommes à présent à Paris, cette superbe rivale de la ville du

soleil[7].

[Note 7: Ispahan (c'est _ville des chevaux_, qu'il eût fallu

dire).]

Lorsque je partis de Smyrne, je chargeai mon ami Ibben de te faire

tenir une boîte où il y avoit quelques présents pour toi; tu recevras

cette lettre par la même voie. Quoique éloigné de lui de cinq ou six

cents lieues, je lui donne de mes nouvelles, et je reçois des siennes

aussi facilement que s'il étoit à Ispahan, et moi à Com. J'envoie mes

lettres à Marseille, d'où il part continuellement des vaisseaux pour

Smyrne; de là, il envoie celles qui sont pour la Perse par les

caravanes d'Arméniens qui partent tous les jours pour Ispahan.

Rica jouit d'une santé parfaite: la force de sa constitution, sa

jeunesse et sa gaieté naturelle, le mettent au-dessus de toutes les

épreuves.

Mais, pour moi, je ne me porte pas bien: mon corps et mon esprit sont

abattus; je me livre à des réflexions qui deviennent tous les jours

plus tristes; ma santé, qui s'affoiblit, me tourne vers ma patrie, et

me rend ce pays-ci plus étranger.

Mais, cher Nessir, je te conjure, fais en sorte que mes femmes

ignorent l'état où je suis. Si elles m'aiment, je veux épargner leurs

larmes; et si elles ne m'aiment pas, je ne veux point augmenter leur

hardiesse.

Si mes eunuques me croyoient en danger, s'ils pouvoient espérer

l'impunité d'une lâche complaisance, ils cesseroient bientôt d'être

sourds à la voix flatteuse de ce sexe qui se fait entendre aux rochers

et remue les choses inanimées.

Adieu, Nessir; j'ai du plaisir à te donner des marques de ma

confiance.

De Paris, le 5 de la lune de Chahban, 1712.

LETTRE XXVIII.

RICA A ***.

Je vis hier une chose assez singulière, quoiqu'elle se passe tous les

jours à Paris.

Tout le peuple s'assemble sur la fin de l'après-dînée, et va jouer une

espèce de scène que j'ai entendu appeler comédie. Le grand mouvement

est sur une estrade, qu'on nomme le théâtre. Aux deux côtés on voit,

dans de petits réduits qu'on nomme loges, des hommes et des femmes qui

jouent ensemble des scènes muettes, à peu près comme celles qui sont

en usage en notre Perse.

Tantôt c'est une amante affligée qui exprime sa langueur; tantôt une

autre, avec des yeux vifs et un air passionné, dévore des yeux son

amant, qui la regarde de même: toutes les passions sont peintes sur

les visages, et exprimées avec une éloquence qui n'en est que plus

vive pour être muette. Là les acteurs ne paroissent qu'à demi-corps,

et ont ordinairement un manchon, par modestie, pour cacher leurs bras.

Il y a en bas une troupe de gens debout qui se moquent de ceux qui

sont en haut sur le théâtre, et ces derniers rient à leur tour de ceux

qui sont en bas.

Mais ceux qui prennent le plus de peine sont quelques jeunes gens,

qu'on prend pour cet effet dans un âge peu avancé pour soutenir à la

fatigue. Ils sont obligés d'être partout: ils passent par des endroits

qu'eux seuls connoissent, montent avec une adresse surprenante d'étage

en étage; ils sont en haut, en bas, dans toutes les loges; ils

plongent, pour ainsi dire; on les perd, ils reparoissent; souvent ils

quittent le lieu de la scène, et vont jouer dans un autre. On en voit

même qui, par un prodige qu'on n'auroit osé espérer de leurs

béquilles, marchent et vont comme les autres. Enfin on se rend à des

salles où l'on joue une comédie particulière: on commence par des

révérences, on continue par des embrassades. On dit que la

connoissance la plus légère met un homme en droit d'en étouffer un

autre: il semble que le lieu inspire de la tendresse. En effet, on dit

que les princesses qui y règnent ne sont point cruelles; et, si on en

excepte deux ou trois heures par jour, où elles sont assez sauvages,

on peut dire que le reste du temps elles sont traitables, et que c'est

une ivresse qui les quitte aisément.

Tout ce que je te dis ici se passe à peu près de même dans un autre

endroit qu'on nomme l'Opéra: toute la différence est que l'on parle à

l'un, et chante à l'autre. Un de mes amis me mena l'autre jour dans la

loge où se déshabilloit une des principales actrices. Nous fîmes si

bien connoissance, que le lendemain je reçus d'elle cette lettre:

«Monsieur,

«Je suis la plus malheureuse fille du monde; j'ai toujours été la plus

vertueuse actrice de l'Opéra. Il y a sept ou huit mois, que j'étois

dans la loge où vous me vîtes hier; comme je m'habillois en prêtresse

de Diane, un jeune abbé vint m'y trouver; et, sans respect pour mon

habit blanc, mon voile et mon bandeau, il me ravit mon innocence. J'ai

beau exagérer le sacrifice que je lui ai fait, il se met à rire, et me

soutient qu'il m'a trouvée très-profane. Cependant je suis si grosse,

que je n'ose plus me présenter sur le théâtre: car je suis, sur le

chapitre de l'honneur, d'une délicatesse inconcevable; et je soutiens

toujours qu'à une fille bien née il est plus facile de faire perdre la

vertu que la modestie. Avec cette délicatesse, vous jugez bien que ce

jeune abbé n'eût jamais réussi, s'il ne m'avoit promis de se marier

avec moi: un motif si légitime me fit passer sur les petites

formalités ordinaires, et commencer par où j'aurois dû finir. Mais,

puisque son infidélité m'a déshonorée, je ne veux plus vivre à

l'Opéra, où, entre vous et moi, l'on ne me donne guère de quoi vivre:

car, à présent que j'avance en âge, et que je perds du côté des

charmes, ma pension, qui est toujours la même, semble diminuer tous

les jours. J'ai appris par un homme de votre suite que l'on faisoit un

cas infini, dans votre pays, d'une bonne danseuse, et que, si j'étois

à Ispahan, ma fortune seroit aussitôt faite. Si vous vouliez

m'accorder votre protection, et m'emmener avec vous dans ce pays-là,

vous auriez l'avantage de faire du bien à une fille qui, par sa vertu

et sa conduite, ne se rendroit pas indigne de vos bontés. Je suis...»

De Paris, le 2 de la lune de Chalval, 1712.

LETTRE XXIX.

RICCA A IBBEN.

A Smyrne.

Le pape est le chef des chrétiens. C'est une vieille idole qu'on

encense par habitude. Il étoit autrefois redoutable aux princes mêmes,

car il les déposoit aussi facilement que nos magnifiques sultans

déposent les rois d'Irimette et de Géorgie. Mais on ne le craint plus.

Il se dit successeur d'un des premiers chrétiens, qu'on appelle saint

Pierre: et c'est certainement une riche succession, car il a des

trésors immenses et un grand pays sous sa domination.

Les évêques sont des gens de loi qui lui sont subordonnés, et ont sous

son autorité deux fonctions bien différentes. Quand ils sont

assemblés, ils font, comme lui, des articles de foi; quand ils sont en

particulier, ils n'ont guère d'autre fonction que de dispenser

d'accomplir la loi. Car tu sauras que la religion chrétienne est

chargée d'une infinité de pratiques très-difficiles; et, comme on a

jugé qu'il est moins aisé de remplir ses devoirs que d'avoir des

évêques qui en dispensent, on a pris ce dernier parti pour l'utilité

publique. Ainsi, si on ne veut pas faire le rhamazan, si on ne veut

pas s'assujettir aux formalités des mariages, si on veut rompre ses

voeux, si on veut se marier contre les défenses de la loi,

quelquefois même si on veut revenir contre son serment, on va à

l'évêque ou au pape, qui donne aussitôt la dispense.

Les évêques ne font pas des articles de foi de leur propre mouvement.

Il y a un nombre infini de docteurs, la plupart dervis, qui soulèvent

entre eux mille questions nouvelles sur la religion: on les laisse

disputer longtemps, et la guerre dure jusqu'à ce qu'une décision

vienne la terminer.

Aussi puis-je t'assurer qu'il n'y a jamais eu de royaume où il y ait

eu tant de guerres civiles que dans celui de Christ.

Ceux qui mettent au jour quelque proposition nouvelle sont d'abord

appelés hérétiques. Chaque hérésie a son nom, qui est, pour ceux qui y

sont engagés, comme le mot de ralliement. Mais n'est hérétique qui ne

veut: il n'y a qu'à partager le différend par la moitié, et donner une

distinction à ceux qui accusent d'hérésie; et, quelle que soit la

distinction, intelligible ou non, elle rend un homme blanc comme de la

neige, et il peut se faire appeler orthodoxe.

Ce que je te dis est bon pour la France et l'Allemagne: car j'ai ouï

dire qu'en Espagne et en Portugal il y a de certains dervis qui

n'entendent point raillerie, et qui font brûler un homme comme de la

paille. Quand on tombe entre les mains de ces gens-là, heureux celui

qui a toujours prié Dieu avec de petits grains de bois à la main, qui

a porté sur lui deux morceaux de drap attachés à deux rubans, et qui a

été quelquefois dans une province qu'on appelle la Galice! sans cela

un pauvre diable est bien embarrassé. Quand il jureroit comme un païen

qu'il est orthodoxe, on pourroit bien ne pas demeurer d'accord des

qualités, et le brûler comme hérétique: il auroit beau donner sa

distinction; point de distinction; il seroit en cendres avant que l'on

eût seulement pensé à l'écouter.

Les autres juges présument qu'un accusé est innocent; ceux-ci le

présument toujours coupable. Dans le doute, ils tiennent pour règle de

se déterminer du côté de la rigueur; apparemment parce qu'ils croient

les hommes mauvais; mais, d'un autre côté, ils en ont si bonne

opinion, qu'ils ne les jugent jamais capables de mentir; car ils

reçoivent le témoignage des ennemis capitaux, des femmes de mauvaise

vie, de ceux qui exercent une profession infâme. Ils font dans leur

sentence un petit compliment à ceux qui sont revêtus d'une chemise de

soufre, et leur disent qu'ils sont bien fâchés de les voir si mal

habillés, qu'ils sont doux, qu'ils abhorrent le sang, et sont au

désespoir de les avoir condamnés; mais, pour se consoler, ils

confisquent tous les biens de ces malheureux à leur profit.

Heureuse la terre qui est habitée par les enfants des prophètes! Ces

tristes spectacles y sont inconnus[8]. La sainte religion que les

anges y ont apportée se défend par sa vérité même; elle n'a point

besoin de ces moyens violents pour se maintenir.

[Note 8: Les Persans sont les plus tolérants de tous les

mahométans.]

A Paris, le 4 de la lune de Chalval, 1712.

LETTRE XXX.

RICA AU MÊME.

A Smyrne.

Les habitants de Paris sont d'une curiosité qui va jusqu'à

l'extravagance. Lorsque j'arrivai, je fus regardé comme si j'avois été

envoyé du ciel: vieillards, hommes, femmes, enfants, tous vouloient me

voir. Si je sortois, tout le monde se mettoit aux fenêtres; si j'étois

aux Tuileries, je voyois aussitôt un cercle se former autour de moi;

les femmes mêmes faisoient un arc-en-ciel nuancé de mille couleurs,

qui m'entouroit. Si j'étois aux spectacles, je voyois aussitôt cent

lorgnettes dressées contre ma figure: enfin jamais homme n'a tant été

vu que moi. Je souriois quelquefois d'entendre des gens qui n'étoient

presque jamais sortis de leur chambre, qui disoient entre eux: Il faut

avouer qu'il a l'air bien persan. Chose admirable! Je trouvois de mes

portraits partout; je me voyois multiplié dans toutes les boutiques,

sur toutes les cheminées, tant on craignoit de ne m'avoir pas assez

vu.

Tant d'honneurs ne laissent pas d'être à charge: je ne me croyois pas

un homme si curieux et si rare; et, quoique j'aie très-bonne opinion

de moi, je ne me serois jamais imaginé que je dusse troubler le repos

d'une grande ville où je n'étois point connu. Cela me fit résoudre à

quitter l'habit persan, et à en endosser un à l'européenne, pour voir

s'il resteroit encore dans ma physionomie quelque chose d'admirable.

Cet essai me fit connoître ce que je valois réellement. Libre de tous

les ornements étrangers, je me vis apprécié au plus juste. J'eus sujet

de me plaindre de mon tailleur, qui m'avoit fait perdre en un instant

l'attention et l'estime publique; car j'entrai tout à coup dans un

néant affreux. Je demeurois quelquefois une heure dans une compagnie

sans qu'on m'eût regardé, et qu'on m'eût mis en occasion d'ouvrir la

bouche; mais, si quelqu'un, par hasard, apprenoit à la compagnie que

j'étois Persan, j'entendois aussitôt autour de moi un bourdonnement:

Ah! ah! Monsieur est Persan? C'est une chose bien extraordinaire!

Comment peut-on être Persan?

A Paris, le 6 de la lune de Chalval, 1712.

LETTRE XXXI.

RHÉDI A USBEK.

A Paris.

Je suis à présent à Venise, mon cher Usbek. On peut avoir vu toutes

les villes du monde, et être surpris en arrivant à Venise: on sera

toujours étonné de voir une ville, des tours et des mosquées sortir de

dessous l'eau, et de trouver un peuple innombrable dans un endroit où

il ne devroit y avoir que des poissons.

Mais cette ville profane manque du trésor le plus précieux qui soit au

monde, c'est-à-dire d'eau vive; il est impossible d'y accomplir une

seule ablution légale. Elle est en abomination à notre saint prophète,

et il ne la regarde jamais du haut du ciel qu'avec colère.

Sans cela, mon cher Usbek, je serois charmé de vivre dans une ville où

mon esprit se forme tous les jours. Je m'instruis des secrets du

commerce, des intérêts des princes, de la forme de leur gouvernement;

je ne néglige pas même les superstitions européennes; je m'applique à

la médecine, à la physique, à l'astronomie; j'étudie les arts; enfin

je sors des nuages qui couvroient mes yeux dans le pays de ma

naissance.

A Venise, le 16 de la lune de Chalval, 1712.

LETTRE XXXII.

RICA À ***.

J'allai l'autre jour voir une maison où l'on entretient environ trois

cents personnes assez pauvrement. J'eus bientôt fait, car l'église ni

les bâtiments ne méritent pas d'être regardés. Ceux qui sont dans

cette maison étoient assez gais; plusieurs d'entre eux jouoient aux

cartes, ou à d'autres jeux que je ne connois point. Comme je sortois,

un de ces hommes sortoit aussi; et, m'ayant entendu demander le chemin

du Marais, qui est le quartier le plus éloigné de Paris: J'y vais, me

dit-il, et je vous y conduirai; suivez-moi. Il me mena à merveille, me

tira de tous les embarras, et me sauva adroitement des carrosses et

des voitures. Nous étions près d'arriver, quand la curiosité me prit.

Mon bon ami, lui dis-je, ne pourrois-je point savoir qui vous êtes? Je

suis aveugle, Monsieur, me répondit-il. Comment! lui dis-je, vous êtes

aveugle! Et que ne priiez-vous cet honnête homme qui jouoit aux cartes

avec vous de nous conduire? Il est aveugle aussi, me répondit-il: il y

a quatre cents ans que nous sommes trois cents aveugles dans cette

maison où vous m'avez trouvé. Mais il faut que je vous quitte: voilà

la rue que vous demandiez; je vais me mettre dans la foule; j'entre

dans cette église, où, je vous jure, j'embarrasserai plus les gens

qu'ils ne m'embarrasseront.

A Paris, le 17 de la lune de Chalval, 1712.

LETTRE XXXIII.

USBEK A RHÉDI.

A Venise.

Le vin est si cher à Paris, par les impôts que l'on y met, qu'il

semble qu'on ait entrepris d'y faire exécuter les préceptes du divin

Alcoran, qui défend d'en boire.

Lorsque je pense aux funestes effets de cette liqueur, je ne puis

m'empêcher de la regarder comme le présent le plus redoutable que la

nature ait fait aux hommes. Si quelque chose a flétri la vie et la

réputation de nos monarques, ç'a été leur intempérance; c'est la

source la plus empoisonnée de leurs injustices et de leur cruautés.

Je le dirai, à la honte des hommes: la loi interdit à nos princes

l'usage du vin, et ils en boivent avec un excès qui les dégrade de

l'humanité même; cet usage, au contraire, est permis aux princes

chrétiens, et on ne remarque pas qu'il leur fasse faire aucune faute.

L'esprit humain est la contradiction même: dans une débauche

licencieuse, on se révolte avec fureur contre les préceptes; et la loi

faite pour nous rendre plus justes ne sert souvent qu'à nous rendre

plus coupables.

Mais quand je désapprouve l'usage de cette liqueur qui fait perdre la

raison, je ne condamne pas de même ces boissons qui l'égayent. C'est

la sagesse des Orientaux de chercher des remèdes contre la tristesse

avec autant de soin que contre les maladies les plus dangereuses.

Lorsqu'il arrive quelque malheur à un Européen, il n'a d'autre

ressource que la lecture d'un philosophe qu'on appelle Sénèque; mais

les Asiatiques, plus sensés qu'eux et meilleurs physiciens en cela,

prennent des breuvages capables de rendre l'homme gai, et de charmer

le souvenir de ses peines.

Il n'y a rien de si affligeant que les consolations tirées de la

nécessité du mal, de l'inutilité des remèdes, de la fatalité du

destin, de l'ordre de la Providence, et du malheur de la condition

humaine. C'est se moquer de vouloir adoucir un mal par la

considération que l'on est né misérable; il vaut bien mieux enlever

l'esprit hors de ses réflexions, et traiter l'homme comme sensible, au

lieu de le traiter comme raisonnable.

L'âme, unie avec le corps, en est sans cesse tyrannisée. Si le

mouvement du sang est trop lent, si les esprits ne sont pas assez

épurés, s'ils ne sont pas en quantité suffisante, nous tombons dans

l'accablement et dans la tristesse; mais, si nous prenons des

breuvages qui puissent changer cette disposition de notre corps, notre

âme redevient capable de recevoir des impressions qui l'égayent, et

elle sent un plaisir secret de voir sa machine reprendre, pour ainsi

dire, son mouvement et sa vie.

A Paris, le 25 de la lune de Zilcadé, 1713.

LETTRE XXXIV.

USBEK A IBBEN.

A Smyrne.

Les femmes de Perse sont plus belles que celles de France; mais celles

de France sont plus jolies. Il est difficile de ne point aimer les

premières, et de ne se point plaire avec les secondes: les unes sont

plus tendres et plus modestes, les autres sont plus gaies et plus

enjouées.

Ce qui rend le sang si beau en Perse, c'est la vie réglée que les

femmes y mènent: elles ne jouent ni ne veillent, elles ne boivent

point de vin, et ne s'exposent presque jamais à l'air. Il faut avouer

que le sérail est plutôt fait pour la santé que pour les plaisirs:

c'est une vie unie, qui ne pique point; tout s'y ressent de la

subordination et du devoir; les plaisirs mêmes y sont graves, et les

joies sévères; et on ne les goûte presque jamais que comme des marques

d'autorité et de dépendance.

Les hommes mêmes n'ont pas en Perse la même gaieté que les François:

on ne leur voit point cette liberté d'esprit et cet air content que je

trouve ici dans tous les états et dans toutes les conditions.

C'est bien pis en Turquie, où l'on pourroit trouver des familles où,

de père en fils, personne n'a ri depuis la fondation de la monarchie.

Cette gravité des Asiatiques vient du peu de commerce qu'il y a entre

eux: ils ne se voient que lorsqu'ils y sont forcés par la cérémonie;

l'amitié, ce doux engagement du coeur, qui fait ici la douceur de la

vie, leur est presque inconnue: ils se retirent dans leurs maisons, où

ils trouvent toujours une compagnie qui les attend; de manière que

chaque famille est, pour ainsi dire, isolée des autres.

Un jour que je m'entretenois là-dessus avec un homme de ce pays-ci, il

me dit: Ce qui me choque le plus de vos moeurs, c'est que vous êtes

obligés de vivre avec des esclaves dont le coeur et l'esprit se

sentent toujours de la bassesse de leur condition. Ces gens lâches

affoiblissent en vous les sentiments de la vertu, que l'on tient de la

nature, et ils les ruinent depuis l'enfance qu'ils vous obsèdent.

Car, enfin, défaites-vous des préjugés: que peut-on attendre de

l'éducation qu'on reçoit d'un misérable qui fait consister son honneur

à garder les femmes d'un autre, et s'enorgueillit du plus vil emploi

qui soit parmi les humains, qui est méprisable par sa fidélité même,

qui est la seule de ses vertus, parce qu'il y est porté par envie, par

jalousie et par désespoir; qui, brûlant de se venger des deux sexes

dont il est le rebut, consent à être tyrannisé par le plus fort,

pourvu qu'il puisse désoler le plus faible; qui, tirant de son

imperfection, de sa laideur et de sa difformité, tout l'éclat de sa

condition, n'est estimé que parce qu'il est indigne de l'être; qui

enfin, rivé pour jamais à la porte où il est attaché, plus dur que les

gonds et les verrous qui la tiennent, se vante de cinquante ans de vie

dans ce poste indigne, où, chargé de la jalousie de son maître, il a

exercé toute sa bassesse?

A Paris, le 14 de la lune de Zilhagé, 1713.

LETTRE XXXV.

USBEK A GEMCHID, SON COUSIN,

DERVIS DU BRILLANT MONASTÈRE DE TAURIS.

Que penses-tu des chrétiens, sublime dervis? Crois-tu qu'au jour du

jugement ils seront comme les infidèles Turcs, qui serviront d'ânes

aux Juifs, et seront menés par eux au grand trot en enfer? Je sais

bien qu'ils n'iront point dans le séjour des prophètes, et que le

grand Ali n'est point venu pour eux. Mais, parce qu'ils n'ont pas été

assez heureux pour trouver des mosquées dans leur pays, crois-tu

qu'ils soient condamnés à des châtiments éternels, et que Dieu les

punisse pour n'avoir pas pratiqué une religion qu'il ne leur a pas

fait connoître? Je puis te le dire: j'ai souvent examiné ces

chrétiens; je les ai interrogés pour voir s'ils avoient quelque idée

du grand Ali, qui étoit le plus beau de tous les hommes; j'ai trouvé

qu'ils n'en avoient jamais ouï parler.

Ils ne ressemblent point à ces infidèles que nos saints prophètes

faisoient passer au fil de l'épée, parce qu'ils refusoient de croire

aux miracles du ciel; ils sont plutôt comme ces malheureux qui

vivoient dans les ténèbres de l'idolâtrie avant que la divine lumière

vînt éclairer le visage de notre grand prophète.

Lettres persanes, tome I · 第 5 / 13 段