notre saint prophète. Que ne lisez-vous les traditions des docteurs?
que n'allez-vous à cette source pure de toute intelligence? vous
trouveriez tous vos doutes résolus.
Malheureux, qui, toujours embarrassés des choses de la terre, n'avez
jamais regardé d'un oeil fixe celles du ciel, et qui révérez la
condition des mollaks, sans oser ni l'embrasser ni la suivre!
Profanes, qui n'entrez jamais dans les secrets de l'Éternel, vos
lumières ressemblent aux ténèbres de l'abîme, et les raisonnements de
votre esprit sont comme la poussière que vos pieds font élever lorsque
le soleil est dans son midi, dans le mois ardent de Chahban.
Aussi le zénith de votre esprit ne va pas au nadir de celui du moindre
des immaums[3]. Votre vaine philosophie est cet éclair qui annonce
l'orage et l'obscurité: vous êtes au milieu de la tempête, et vous
errez au gré des vents.
[Note 3: Ce mot est plus en usage chez les Turcs que chez les
Persans.]
Il est bien facile de répondre à votre difficulté: il ne faut pour
cela que vous raconter ce qui arriva un jour à notre saint prophète,
lorsque, tenté par les chrétiens, éprouvé par les juifs, il confondit
également et les uns et les autres.
Le juif Abdias Ibesalon lui demanda pourquoi Dieu avoit défendu de
manger de la chair de pourceau. Ce n'est pas sans raison, reprit le
prophète: c'est un animal immonde; et je vais vous en convaincre. Il
fit sur sa main, avec de la boue, la figure d'un homme; il la jeta à
terre et lui cria: Levez-vous! Sur-le-champ, un homme se leva, et dit:
Je suis Japhet, fils de Noé. Avois-tu les cheveux aussi blancs quand
tu es mort? lui dit le saint prophète. Non, répondit-il: mais, quand
tu m'as réveillé, j'ai cru que le jour du jugement étoit venu: et j'ai
eu une si grande frayeur, que mes cheveux ont blanchi tout à coup.
Or çà, raconte-moi, lui dit l'envoyé de Dieu, toute l'histoire de
l'arche de Noé. Japhet obéit, et détailla exactement tout ce qui
s'étoit passé les premiers mois; après quoi il parla ainsi:
Nous mîmes les ordures de tous les animaux dans un côté de l'arche; ce
qui la fit si fort pencher, que nous en eûmes une peur mortelle,
surtout nos femmes, qui se lamentoient de la belle manière. Notre père
Noé ayant été au conseil de Dieu, il lui commanda de prendre
l'éléphant, de lui faire tourner la tête vers le côté qui penchait. Ce
grand animal fit tant d'ordures, qu'il en naquit un cochon.
Croyez-vous, Usbek, que, depuis ce temps-là nous nous en soyons
abstenus, et que nous l'ayons regardé comme un animal immonde?
Mais, comme le cochon remuoit tous les jours ces ordures, il s'éleva
une telle puanteur dans l'arche, qu'il ne put lui-même s'empêcher
d'éternuer; et il sortit de son nez un rat, qui alloit rongeant tout
ce qui se trouvoit devant lui: ce qui devint si insupportable à Noé,
qu'il crut qu'il étoit à propos de consulter Dieu encore. Il lui
ordonna de donner au lion un grand coup sur le front, qui éternua
aussi, et fit sortir de son nez un chat. Croyez-vous que ces animaux
soient encore immondes? Que vous en semble?
Quand donc vous n'apercevez pas la raison de l'impureté de certaines
choses, c'est que vous en ignorez beaucoup d'autres, et que vous
n'avez pas la connoissance de ce qui s'est passé entre Dieu, les anges
et les hommes. Vous ne savez pas l'histoire de l'éternité; vous n'avez
point lu les livres qui sont écrits au ciel; ce qui vous en a été
révélé n'est qu'une petite partie de la bibliothèque divine; et ceux
qui, comme nous, en approchent de plus près, tandis qu'ils sont en
cette vie, sont encore dans l'obscurité et les ténèbres. Adieu.
Mahomet soit dans votre coeur.
A Com, le dernier de la lune de Chahban, 1711.
LETTRE XIX.
USBEK A SON AMI RUSTAN.
A Ispahan.
Nous n'avons séjourné que huit jours à Tocat: après trente-cinq jours
de marche, nous sommes arrivés à Smyrne.
De Tocat à Smyrne, on ne trouve pas une seule ville qui mérite qu'on
la nomme. J'ai vu avec étonnement la foiblesse de l'empire des
Osmanlins. Ce corps malade ne se soutient pas par un régime doux et
tempéré, mais par des remèdes violents, qui l'épuisent et le minent
sans cesse.
Les pachas, qui n'obtiennent leurs emplois qu'à force d'argent,
entrent ruinés dans les provinces, et les ravagent comme des pays de
conquête. Une milice insolente n'est soumise qu'à ses caprices. Les
places sont démantelées, les villes désertes, les campagnes désolées,
la culture des terres et le commerce entièrement abandonnés.
L'impunité règne dans ce gouvernement sévère: les chrétiens qui
cultivent les terres, les juifs qui lèvent les tributs, sont exposés à
mille violences.
La propriété des terres est incertaine, et, par conséquent, l'ardeur
de les faire valoir ralentie: il n'y a ni titre, ni possession, qui
vaillent contre le caprice de ceux qui gouvernent.
Ces barbares ont tellement abandonné les arts, qu'ils ont négligé
jusques à l'art militaire. Pendant que les nations d'Europe se
raffinent tous les jours, ils restent dans leur ancienne ignorance, et
ils ne s'avisent de prendre leurs nouvelles inventions qu'après
qu'elles s'en sont servi mille fois contre eux.
Ils n'ont nulle expérience sur la mer, nulle habileté dans la
manoeuvre. On dit qu'une poignée de chrétiens sortis d'un rocher[4]
font suer tous les Ottomans, et fatiguent leur empire.
[Note 4: Ce sont apparemment les chevaliers de Malte.]
Incapables de faire le commerce, ils souffrent presque avec peine que
les Européens, toujours laborieux et entreprenants, viennent le faire:
ils croient faire grâce à ces étrangers de permettre qu'ils les
enrichissent.
Dans toute cette vaste étendue de pays que j'ai traversée, je n'ai
trouvé que Smyrne qu'on puisse regarder comme une ville riche et
puissante. Ce sont les Européens qui la rendent telle, et il ne tient
pas aux Turcs qu'elle ne ressemble à toutes les autres.
Voilà, cher Rustan, une juste idée de cet empire, qui, avant deux
siècles, sera le théâtre des triomphes de quelque conquérant.
A Smyrne, le 2 de la lune de Rhamazan, 1711.
LETTRE XX.
USBEK A ZACHI, SA FEMME.
Au sérail d'Ispahan.
Vous m'avez offensé, Zachi; et je sens dans mon coeur des mouvements
que vous devriez craindre, si mon éloignement ne vous laissoit le
temps de changer de conduite, et d'apaiser la violente jalousie dont
je suis tourmenté.
J'apprends qu'on vous a trouvée seule avec Nadir, eunuque blanc, qui
payera de sa tête son infidélité et sa perfidie. Comment vous
êtes-vous oubliée jusqu'à ne pas sentir qu'il ne vous est pas permis
de recevoir dans votre chambre un eunuque blanc, tandis que vous en
avez de noirs destinés à vous servir? Vous avez beau me dire que des
eunuques ne sont pas des hommes, et que votre vertu vous met au-dessus
des pensées que pourroit faire naître en vous une ressemblance
imparfaite; cela ne suffit ni pour vous ni pour moi: pour vous, parce
que vous faites une chose que les lois du sérail vous défendent; pour
moi, en ce que vous m'ôtez l'honneur, en vous exposant à des regards;
que dis-je, à des regards? peut-être aux entreprises d'un perfide qui
vous aura souillée par ses crimes, et plus encore par ses regrets et
le désespoir de son impuissance.
Vous me direz peut-être que vous m'avez été toujours fidèle. Eh!
pouviez-vous ne l'être pas? Comment auriez-vous trompé la vigilance
des eunuques noirs, qui sont si surpris de la vie que vous menez?
Comment auriez-vous pu briser ces verrous et ces portes qui vous
tiennent enfermée? Vous vous vantez d'une vertu qui n'est pas libre:
et peut-être que vos désirs impurs vous ont ôté mille fois le mérite
et le prix de cette fidélité que vous vantez tant.
Je veux que vous n'ayez point fait tout ce que j'ai lieu de
soupçonner; que ce perfide n'ait point porté sur vous ses mains
sacriléges; que vous ayez refusé de prodiguer à sa vue les délices de
son maître; que, couverte de vos habits, vous ayez laissé cette foible
barrière entre lui et vous; que, frappé lui-même d'un saint respect,
il ait baissé les yeux; que, manquant à sa hardiesse, il ait tremblé
sur les châtiments qu'il se prépare: quand tout cela seroit vrai, il
ne l'est pas moins que vous avez fait une chose qui est contre votre
devoir. Et, si vous l'avez violé gratuitement sans remplir vos
inclinations déréglées, qu'eussiez-vous fait pour les satisfaire? Que
feriez-vous encore si vous pouviez sortir de ce lieu sacré, qui est
pour vous une dure prison, comme il est pour vos compagnes un asile
favorable contre les atteintes du vice, un temple sacré où votre sexe
perd sa foiblesse, et se trouve invincible, malgré tous les
désavantages de la nature? Que feriez-vous si, laissée à vous-même,
vous n'aviez pour vous défendre que votre amour pour moi, qui est si
grièvement offensé, et votre devoir, que vous avez si indignement
trahi? Que les moeurs du pays où vous vivez sont saintes, qui vous
arrachent à l'attentat des plus vils esclaves! Vous devez me rendre
grâce de la gêne où je vous fais vivre, puisque ce n'est que par là
que vous méritez encore de vivre.
Vous ne pouvez souffrir le chef des eunuques, parce qu'il a toujours
les yeux sur votre conduite, et qu'il vous donne ses sages conseils.
Sa laideur, dites-vous, est si grande que vous ne pouvez le voir sans
peine: comme si, dans ces sortes de postes, on mettoit de plus beaux
objets. Ce qui vous afflige est de n'avoir pas à sa place l'eunuque
blanc qui vous déshonore.
Mais que vous a fait votre première esclave? Elle vous a dit que les
familiarités que vous preniez avec la jeune Zélide étoient contre la
bienséance: voilà la raison de votre haine.
Je devrois être, Zachi, un juge sévère; je ne suis qu'un époux qui
cherche à vous trouver innocente. L'amour que j'ai pour Roxane, ma
nouvelle épouse, m'a laissé toute la tendresse que je dois avoir pour
vous, qui n'êtes pas moins belle. Je partage mon amour entre vous
deux; et Roxane n'a d'autre avantage que celui que la vertu peut
ajouter à la beauté.
A Smyrne, le 12 de la lune de Zilcadé, 1711.
LETTRE XXI.
USBEK AU PREMIER EUNUQUE BLANC.
Vous devez trembler à l'ouverture de cette lettre, ou plutôt vous le
deviez lorsque vous souffrîtes la perfidie de Nadir. Vous qui, dans
une vieillesse froide et languissante, ne pouvez sans crime lever les
yeux sur les redoutables objets de mon amour; vous à qui il n'est
jamais permis de mettre un pied sacrilége sur la porte du lieu
terrible qui les dérobe à tous les regards, vous souffrez que ceux
dont la conduite vous est confiée aient fait ce que vous n'auriez pas
la témérité de faire, et vous n'apercevez pas la foudre toute prête à
tomber sur eux et sur vous?
Et qui êtes-vous, que de vils instruments que je puis briser à ma
fantaisie; qui n'existez qu'autant que vous savez obéir; qui n'êtes
dans le monde que pour vivre sous mes lois, ou pour mourir dès que je
l'ordonne; qui ne respirez qu'autant que mon bonheur, mon amour, ma
jalousie même, ont besoin de votre bassesse; et enfin qui ne pouvez
avoir d'autre partage que la soumission, d'autre âme que mes volontés,
d'autre espérance que ma félicité?
Je sais que quelques-unes de mes femmes souffrent impatiemment les
lois austères du devoir; que la présence continuelle d'un eunuque noir
les ennuie; qu'elles sont fatiguées de ces objets affreux, qui leur
sont donnés pour les ramener à leur époux; je le sais: mais vous qui
vous prêtez à ce désordre, vous serez puni d'une manière à faire
trembler tous ceux qui abusent de ma confiance.
Je jure par tous les prophètes du ciel, et par Ali, le plus grand de
tous, que, si vous vous écartez de votre devoir, je regarderai votre
vie comme celle des insectes que je trouve sous mes pieds.
A Smyrne, le 12 de la lune de Zilcadé, 1711.
LETTRE XXII.
JARON AU PREMIER EUNUQUE.
A mesure qu'Usbek s'éloigne du sérail, il tourne sa tête vers ses
femmes sacrées; il soupire, il verse des larmes; sa douleur s'aigrit,
ses soupçons se fortifient. Il veut augmenter le nombre de leurs
gardiens. Il va me renvoyer, avec tous les noirs qui l'accompagnent.
Il ne craint plus pour lui: il craint pour ce qui lui est mille fois
plus cher que lui-même.
Je vais donc vivre sous tes lois, et partager tes soins. Grand Dieu!
qu'il faut de choses pour rendre un seul homme heureux!
La nature sembloit avoir mis les femmes dans la dépendance, et les en
avoir retirées: le désordre naissoit entre les deux sexes, parce que
leurs droits étoient réciproques. Nous sommes entrés dans le plan
d'une nouvelle harmonie: nous avons mis entre les femmes et nous la
haine; et entre les hommes et les femmes, l'amour.
Mon front va devenir sévère. Je laisserai tomber des regards sombres.
La joie fuira de mes lèvres. Le dehors sera tranquille, et l'esprit
inquiet. Je n'attendrai point les rides de la vieillesse pour en
montrer les chagrins.
J'aurois eu du plaisir à suivre mon maître dans l'Occident; mais ma
volonté est son bien. Il veut que je garde ses femmes; je les garderai
avec fidélité. Je sais comment je dois me conduire avec ce sexe qui,
quand on ne lui permet pas d'être vain, commence à devenir superbe, et
qu'il est moins aisé d'humilier que d'anéantir. Je tombe sous tes
regards.
De Smyrne, le 12 de la lune de Zilcadé, 1711.
LETTRE XXIII.
USBEK A SON AMI IBBEN.
Nous sommes arrivés à Livourne dans quarante jours de navigation.
C'est une ville nouvelle; elle est un témoignage du génie des ducs de
Toscane, qui ont fait d'un village marécageux la ville d'Italie la
plus florissante.
Les femmes y jouissent d'une grande liberté: elles peuvent voir les
hommes à travers certaines fenêtres qu'on nomme jalousies, elles
peuvent sortir tous les jours avec quelques vieilles qui les
accompagnent: elles n'ont qu'un voile[5]. Leurs beaux-frères, leurs
oncles, leurs neveux peuvent les voir sans que le mari s'en formalise
presque jamais.
[Note 5: Les Persanes en ont quatre.]
C'est un grand spectacle pour un mahométan de voir pour la première
fois une ville chrétienne. Je ne parle pas des choses qui frappent
d'abord tous les yeux, comme la différence des édifices, des habits,
des principales coutumes: il y a, jusque dans les moindres bagatelles,
quelque chose de singulier que je sens et que je ne sais pas dire.
Nous partirons demain pour Marseille: notre séjour n'y sera pas long.
Le dessein de Rica et le mien est de nous rendre incessamment à Paris,
qui est le siége de l'empire d'Europe. Les voyageurs cherchent
toujours les grandes villes, qui sont une espèce de patrie commune à
tous les étrangers. Adieu. Sois persuadé que je t'aimerai toujours.
A Livourne, le 12 de la lune de Saphar, 1712.
LETTRE XXIV.
RICA A IBBEN.
A Smyrne.
Nous sommes à Paris depuis un mois, et nous avons toujours été dans un
mouvement continuel. Il faut bien des affaires avant qu'on soit logé,
qu'on ait trouvé les gens à qui on est adressé, et qu'on se soit
pourvu des choses nécessaires, qui manquent toutes à la fois.
Paris est aussi grand qu'Ispahan: les maisons y sont si hautes, qu'on
jugerait qu'elles ne sont habitées que par des astrologues. Tu juges
bien qu'une ville bâtie en l'air, qui a six ou sept maisons les unes
sur les autres, est extrêmement peuplée; et que, quand tout le monde
est descendu dans la rue, il s'y fait un bel embarras.
Tu ne le croirois pas peut-être, depuis un mois que je suis ici, je
n'y ai encore vu marcher personne. Il n'y a pas de gens au monde qui
tirent mieux partie de leur machine que les Français; ils courent; ils
volent: les voitures lentes d'Asie, le pas réglé de nos chameaux, les
feroient tomber en syncope. Pour moi, qui ne suis point fait à ce
train, et qui vais souvent à pied sans changer d'allure, j'enrage
quelquefois comme un chrétien: car encore passe qu'on m'éclabousse
depuis les pieds jusqu'à la tête; mais je ne puis pardonner les coups
de coude que je reçois régulièrement et périodiquement. Un homme qui
vient après moi et qui me passe me fait faire un demi-tour; et un
autre qui me croise de l'autre côté me remet soudain où le premier
m'avoit pris; et je n'ai pas fait cent pas, que je suis plus brisé que
si j'avois fait dix lieues.
Ne crois pas que je puisse, quant à présent, te parler à fond des
moeurs et des coutumes européennes: je n'en ai moi-même qu'une
légère idée, et je n'ai eu à peine que le temps de m'étonner.
Le roi de France est le plus puissant prince de l'Europe. Il n'a point
de mines d'or comme le roi d'Espagne son voisin; mais il a plus de
richesses que lui, parce qu'il les tire de la vanité de ses sujets,
plus inépuisable que les mines. On lui a vu entreprendre ou soutenir
de grandes guerres, n'ayant d'autres fonds que des titres d'honneur à
vendre; et, par un prodige de l'orgueil humain, ses troupes se
trouvoient payées, ses places munies, et ses flottes équipées.
D'ailleurs ce roi est un grand magicien: il exerce son empire sur
l'esprit même de ses sujets; il les fait penser comme il veut. S'il
n'a qu'un million d'écus dans son trésor, et qu'il en ait besoin de
deux, il n'a qu'à leur persuader qu'un écu en vaut deux, et ils le
croient. S'il a une guerre difficile à soutenir, et qu'il n'ait point
d'argent, il n'a qu'à leur mettre dans la tête qu'un morceau de papier
est de l'argent, et ils en sont aussitôt convaincus. Il va même
jusqu'à leur faire croire qu'il les guérit de toutes sortes de maux en
les touchant, tant est grande la force et la puissance qu'il a sur les
esprits.
Ce que je te dis de ce prince ne doit pas t'étonner: il y a un autre
magicien plus fort que lui, qui n'est pas moins maître de son esprit
qu'il l'est lui-même de celui des autres. Ce magicien s'appelle le
pape: tantôt il lui fait croire que trois ne sont qu'un; que le pain
qu'on mange n'est pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas du
vin, et mille autres choses de cette espèce[6].
[Note 6: Il faut qu'un Turc voie, parle et pense en Turc: c'est à
quoi des gens ne font point attention en lisant les _Lettres
persanes_. (Mont., _Lettre à l'abbé de Guasco, du 4 octobre 1752_.)]
Et, pour le tenir toujours en haleine et ne point lui laisser perdre
l'habitude de croire, il lui donne de temps en temps, pour l'exercer,
de certains articles de croyance. Il y a deux ans qu'il lui envoya un
grand écrit qu'il appela _constitution_, et voulut obliger, sous de
grandes peines, ce prince et ses sujets de croire tout ce qui y étoit
contenu. Il réussit à l'égard du prince, qui se soumit aussitôt, et
donna l'exemple à ses sujets; mais quelques-uns d'entre eux se
révoltèrent, et dirent qu'ils ne vouloient rien croire de tout ce qui
étoit dans cet écrit. Ce sont les femmes qui ont été les motrices de
toute cette révolte qui divise toute la cour, tout le royaume et
toutes les familles. Cette _constitution_ leur défend de lire un livre
que tous les chrétiens disent avoir été apporté du ciel: c'est
proprement leur Alcoran. Les femmes, indignées de l'outrage fait à
leur sexe, soulèvent tout contre la _constitution_: elles ont mis les
hommes de leur parti, qui, dans cette occasion, ne veulent point avoir
de privilége. Il faut pourtant avouer que ce moufti ne raisonne pas
mal; et, par le grand Ali, il faut qu'il ait été instruit des
principes de notre sainte loi: car, puisque les femmes sont d'une
création inférieure à la nôtre, et que nos prophètes nous disent
qu'elles n'entreront point dans le paradis, pourquoi faut-il qu'elles
se mêlent de lire un livre qui n'est fait que pour apprendre le chemin
du paradis?
J'ai ouï raconter du roi des choses qui tiennent du prodige, et je ne
doute pas que tu ne balances à les croire.
On dit que, pendant qu'il faisoit la guerre à ses voisins, qui
s'étoient tous ligués contre lui, il avoit dans son royaume un nombre
innombrable d'ennemis invisibles qui l'entouroient; on ajoute qu'il
les a cherchés pendant plus de trente ans, et que, malgré les soins
infatigables de certains dervis qui ont sa confiance, il n'en a pu
trouver un seul. Ils vivent avec lui: ils sont à sa cour, dans sa
capitale, dans ses troupes, dans ses tribunaux; et cependant on dit
qu'il aura le chagrin de mourir sans les avoir trouvés. On diroit
qu'ils existent en général, et qu'ils ne sont plus rien en
particulier: c'est un corps; mais point de membres. Sans doute que le
ciel veut punir ce prince de n'avoir pas été assez modéré envers les
ennemis qu'il a vaincus, puisqu'il lui en donne d'invisibles, et dont
le génie et le destin sont au-dessus du sien.
Je continuerai à t'écrire, et je t'apprendrai des choses bien
éloignées du caractère et du génie persan. C'est bien la même terre
qui nous porte tous deux; mais les hommes du pays où je vis, et ceux
du pays où tu es, sont des hommes bien différents.
De Paris, le 4 de la lune de Rebiab 2, 1712.
LETTRE XXV.
USBEK A IBBEN.
A Smyrne.
J'ai reçu une lettre de ton neveu Rhédi: il me mande qu'il quitte
Smyrne, dans le dessein de voir l'Italie; que l'unique but de son
voyage est de s'instruire, et de se rendre par là plus digne de toi.
Je te félicite d'avoir un neveu qui sera quelque jour la consolation
de ta vieillesse.
Rica t'écrit une longue lettre; il m'a dit qu'il te parloit beaucoup
de ce pays-ci. La vivacité de son esprit fait qu'il saisit tout avec
promptitude: pour moi, qui pense plus lentement, je ne suis en état de
te rien dire.
Tu es le sujet de nos conversations les plus tendres: nous ne pouvons
assez parler du bon accueil que tu nous as fait à Smyrne, et des
services que ton amitié nous rend tous les jours. Puisses-tu, généreux
Ibben, trouver partout des amis aussi reconnaissants et aussi fidèles
que nous!
Puissé-je te revoir bientôt, et retrouver avec toi ces jours heureux
qui coulent si doucement entre deux amis! Adieu.
De Paris, le 4 de la lune de Rebiab 2, 1712.
LETTRE XXVI.
USBEK A ROXANE.
Au sérail d'Ispahan.
Que vous êtes heureuse, Roxane, d'être dans le doux pays de Perse, et
non pas dans ces climats empoisonnés où l'on ne connoît ni la pudeur
ni la vertu! Que vous êtes heureuse! Vous vivez dans mon sérail comme
dans le séjour de l'innocence, inaccessible aux attentats de tous les
humains; vous vous trouvez avec joie dans une heureuse impuissance de
faillir; jamais homme ne vous a souillée de ses regards lascifs; votre
beau-père même, dans la liberté des festins, n'a jamais vu votre belle
bouche: vous n'avez jamais manqué de vous attacher un bandeau sacré
pour la couvrir. Heureuse Roxane, quand vous avez été à la campagne,
vous avez toujours eu des eunuques, qui ont marché devant vous, pour
donner la mort à tous les téméraires qui n'ont pas fui à votre vue.
Moi-même, à qui le ciel vous a donnée pour faire mon bonheur, quelle
peine n'ai-je pas eue pour me rendre maître de ce trésor, que vous
défendiez avec tant de constance! Quel chagrin pour moi, dans les
premiers jours de notre mariage, de ne pas vous voir! Et quelle
impatience quand je vous eus vue! Vous ne la satisfaisiez pourtant
pas; vous l'irritiez, au contraire, par les refus obstinés d'une
pudeur alarmée: vous me confondiez avec tous ces hommes à qui vous
vous cachez sans cesse. Vous souvient-il de ce jour où je vous perdis
parmi vos esclaves, qui me trahirent, et vous dérobèrent à mes
recherches? Vous souvient-il de cet autre où, voyant vos larmes
impuissantes, vous employâtes l'autorité de votre mère pour arrêter
les fureurs de mon amour? Vous souvient-il, lorsque toutes les
ressources vous manquèrent, de celles que vous trouvâtes dans votre
courage? Vous mîtes le poignard à la main, et menaçâtes d'immoler un
époux qui vous aimoit, s'il continuoit à exiger de vous ce que vous
chérissiez plus que votre époux même. Deux mois se passèrent dans ce
combat de l'amour et de la vertu. Vous poussâtes trop loin vos chastes
scrupules: vous ne vous rendîtes pas même après avoir été vaincue;
vous défendîtes jusqu'à la dernière extrémité une virginité mourante:
vous me regardâtes comme un ennemi qui vous avoit fait un outrage; non
pas comme un époux qui vous avoit aimée; vous fûtes plus de trois mois
que vous n'osiez me regarder sans rougir: votre air confus sembloit me
reprocher l'avantage que j'avois pris. Je n'avois pas même une
possession tranquille; vous me dérobiez tout ce que vous pouviez de
ces charmes et de ces grâces; et j'étois enivré des plus grandes
faveurs sans avoir obtenu les moindres.