Ce n'est pas tout: je ne suis jamais sûr d'être un instant dans la

faveur de mon maître; j'ai autant d'ennemies dans son coeur, qui ne

songent qu'à me perdre: elles ont des quarts d'heure où je ne suis

point écouté, des quarts d'heure où l'on ne refuse rien, des quarts

d'heure où j'ai toujours tort. Je mène dans le lit de mon maître des

femmes irritées: crois-tu que l'on y travaille pour moi, et que mon

parti soit le plus fort? J'ai tout à craindre de leurs larmes, de

leurs soupirs, de leurs embrassements, et de leurs plaisirs mêmes:

elles sont dans le lieu de leurs triomphes; leurs charmes me

deviennent terribles: les services présents effacent dans un moment

tous mes services passés; et rien ne peut me répondre d'un maître qui

n'est plus à lui-même.

Combien de fois m'est-il arrivé de me coucher dans la faveur, et de me

lever dans la disgrâce! Le jour que je fus fouetté si indignement

autour du sérail, qu'avois-je fait? Je laisse une femme dans les bras

de mon maître: dès qu'elle le vit enflammé, elle versa un torrent de

larmes; elle se plaignit, et ménagea si bien ses plaintes, qu'elles

augmentoient à mesure de l'amour qu'elle faisoit naître. Comment

aurois-je pu me soutenir dans un moment si critique? Je fus perdu

lorsque je m'y attendois le moins; je fus la victime d'une négociation

amoureuse, et d'un traité que les soupirs avoient fait. Voilà, cher

Ibbi, l'état cruel dans lequel j'ai toujours vécu.

Que tu es heureux! tes soins se bornent uniquement à la personne

d'Usbek. Il t'est facile de lui plaire et de te maintenir dans sa

faveur jusques au dernier de tes jours.

Du sérail d'Ispahan, le dernier de la lune de Saphar, 1711.

LETTRE X.

MIRZA A SON AMI USBEK.

A Erzeron.

Tu étois le seul qui pût me dédommager de l'absence de Rica; et il n'y

avoit que Rica qui pût me consoler de la tienne. Tu nous manques,

Usbek: tu étois l'âme de notre société. Qu'il faut de violence pour

rompre les engagements que le coeur et l'esprit ont formés!

Nous disputons ici beaucoup; nos disputes roulent ordinairement sur la

morale. Hier on mit en question si les hommes étoient heureux par les

plaisirs et les satisfactions des sens, ou par la pratique de la

vertu. Je t'ai souvent ouï dire que les hommes étoient nés pour être

vertueux, et que la justice est une qualité qui leur est aussi propre

que l'existence. Explique-moi, je te prie, ce que tu veux dire.

J'ai parlé à des mollaks, qui me désespèrent avec leurs passages de

l'Alcoran: car je ne leur parle pas comme vrai croyant, mais comme

homme, comme citoyen, comme père de famille. Adieu.

D'Ispahan, le dernier de la lune de Saphar, 1711.

LETTRE XI.

USBEK A MIRZA.

A Ispahan.

Tu renonces à ta raison pour essayer la mienne; tu descends jusqu'à me

consulter; tu me crois capable de t'instruire. Mon cher Mirza, il y a

une chose qui me flatte encore plus que la bonne opinion que tu as

conçue de moi: c'est ton amitié, qui me la procure.

Pour remplir ce que tu me prescris, je n'ai pas cru devoir employer

des raisonnements fort abstraits. Il y a de certaines vérités qu'il ne

suffit pas de persuader, mais qu'il faut encore faire sentir: telles

sont les vérités de morale. Peut-être que ce morceau d'histoire te

touchera plus qu'une philosophie subtile.

Il y avoit en Arabie un petit peuple, appelé Troglodyte, qui

descendoit de ces anciens Troglodytes qui, si nous en croyons les

historiens, ressembloient plus à des bêtes qu'à des hommes. Ceux-ci

n'étoient point si contrefaits, ils n'étoient point velus comme des

ours, ils ne siffloient point, ils avoient des yeux; mais ils étoient

si méchants et si féroces, qu'il n'y avoit parmi eux aucun principe

d'équité ni de justice.

Ils avoient un roi d'une origine étrangère, qui, voulant corriger la

méchanceté de leur naturel, les traitoit sévèrement; mais ils

conjurèrent contre lui, le tuèrent, et exterminèrent toute la famille

royale.

Le coup étant fait, ils s'assemblèrent pour choisir un gouvernement;

et, après bien des dissensions, ils créèrent des magistrats. Mais à

peine les eurent-ils élus, qu'ils leur devinrent insupportables; et

ils les massacrèrent encore.

Ce peuple, libre de ce nouveau joug, ne consulta plus que son naturel

sauvage. Tous les particuliers convinrent qu'ils n'obéiroient plus à

personne; que chacun veilleroit uniquement à ses intérêts, sans

consulter ceux des autres.

Cette résolution unanime flattoit extrêmement tous les particuliers.

Ils disoient: Qu'ai-je affaire d'aller me tuer à travailler pour des

gens dont je ne me soucie point? Je penserai uniquement à moi. Je

vivrai heureux: que m'importe que les autres le soient? Je me

procurerai tous mes besoins; et, pourvu que je les aie, je ne me

soucie point que tous les autres Troglodytes soient misérables.

On étoit dans le mois où l'on ensemence les terres; chacun dit: Je ne

labourerai mon champ que pour qu'il me fournisse le blé qu'il me faut

pour me nourrir; une plus grande quantité me seroit inutile: je ne

prendrai point de la peine pour rien.

Les terres de ce petit royaume n'étoient pas de même nature: il y en

avoit d'arides et de montagneuses, et d'autres qui, dans un terrain

bas, étoient arrosées de plusieurs ruisseaux. Cette année, la

sécheresse fut très-grande; de manière que les terres qui étoient dans

les lieux élevés manquèrent absolument, tandis que celles qui purent

être arrosées furent très-fertiles: ainsi les peuples des montagnes

périrent presque tous de faim par la dureté des autres, qui leur

refusèrent de partager la récolte.

L'année d'ensuite fut très-pluvieuse: les lieux élevés se trouvèrent

d'une fertilité extraordinaire, et les terres basses furent

submergées. La moitié du peuple cria une seconde fois famine; mais ces

misérables trouvèrent des gens aussi durs qu'ils l'avoient été

eux-mêmes.

Un des principaux habitants avoit une femme fort belle; son voisin en

devint amoureux, et l'enleva: il s'émut une grande querelle; et, après

bien des injures et des coups, ils convinrent de s'en remettre à la

décision d'un Troglodyte qui, pendant que la république subsistoit,

avoit eu quelque crédit. Ils allèrent à lui, et voulurent lui dire

leurs raisons. Que m'importe, dit cet homme, que cette femme soit à

vous ou à vous? J'ai mon champ à labourer; je n'irai peut-être pas

employer mon temps à terminer vos différends et à travailler à vos

affaires, tandis que je négligerai les miennes; je vous prie de me

laisser en repos, et de ne m'importuner plus de vos querelles.

Là-dessus il les quitta, et s'en alla travailler ses terres. Le

ravisseur, qui étoit le plus fort, jura qu'il mourroit plutôt que de

rendre cette femme; et l'autre, pénétré de l'injustice de son voisin

et de la dureté du juge, s'en retournoit désespéré, lorsqu'il trouva

dans son chemin une femme jeune et belle, qui revenoit de la fontaine.

Il n'avoit plus de femme, celle-là lui plut; et elle lui plut bien

davantage lorsqu'il apprit que c'étoit la femme de celui qu'il avoit

voulu prendre pour juge, et qui avoit été si peu sensible à son

malheur: il l'enleva, et l'emmena dans sa maison.

Il y avoit un homme qui possédoit un champ assez fertile, qu'il

cultivoit avec grand soin: deux de ses voisins s'unirent ensemble, le

chassèrent de sa maison, occupèrent son champ; ils firent entre eux

une union pour se défendre contre tous ceux qui voudroient l'usurper;

et effectivement ils se soutinrent par là pendant plusieurs mois; mais

un des deux, ennuyé de partager ce qu'il pouvoit avoir tout seul, tua

l'autre, et devint seul maître du champ. Son empire ne fut pas long:

deux autres Troglodytes vinrent l'attaquer; il se trouva trop foible

pour se défendre, et il fut massacré.

Un Troglodyte presque tout nu vit de la laine qui étoit à vendre; il

en demanda le prix; le marchand dit en lui-même: Naturellement je ne

devrois espérer de ma laine qu'autant d'argent qu'il en faut pour

acheter deux mesures de blé; mais je la vais vendre quatre fois

davantage, afin d'avoir huit mesures. Il fallut en passer par là, et

payer le prix demandé. Je suis bien aise, dit le marchand; j'aurai du

blé à présent. Que dites-vous? reprit l'étranger; vous avez besoin de

blé? J'en ai à vendre: il n'y a que le prix qui vous étonnera

peut-être; car vous saurez que le blé est extrêmement cher, et que la

famine règne presque partout: mais rendez-moi mon argent, et je vous

donnerai une mesure de blé; car je ne veux pas m'en défaire autrement,

dussiez-vous crever de faim.

Cependant une maladie cruelle ravageoit la contrée. Un médecin habile

y arriva du pays voisin, et donna ses remèdes si à propos, qu'il

guérit tous ceux qui se mirent dans ses mains. Quand la maladie eut

cessé, il alla chez tous ceux qu'il avoit traités demander son

salaire; mais il ne trouva que des refus: il retourna dans son pays,

et il y arriva accablé des fatigues d'un si long voyage. Mais bientôt

après il apprit que la même maladie se faisoit sentir de nouveau, et

affligeoit plus que jamais cette terre ingrate. Ils allèrent à lui

cette fois, et n'attendirent pas qu'il vînt chez eux. Allez, leur

dit-il, hommes injustes, vous avez dans l'âme un poison plus mortel

que celui dont vous voulez guérir; vous ne méritez pas d'occuper une

place sur la terre, parce que vous n'avez point d'humanité, et que les

règles de l'équité vous sont inconnues: je croirois offenser les

dieux, qui vous punissent, si je m'opposois à la justice de leur

colère.

A Erzeron, le 3 de la lune de Gemmadi 2, 1711.

LETTRE XII.

USBEK AU MÊME.

A Ispahan.

Tu as vu, mon cher Mirza, comment les Troglodytes périrent par leur

méchanceté même, et furent les victimes de leurs propres injustices.

De tant de familles, il n'en resta que deux qui échappèrent aux

malheurs de la nation. Il y avoit dans ce pays deux hommes bien

singuliers: ils avoient de l'humanité; ils connaissoient la justice;

ils aimoient la vertu; autant liés par la droiture de leur coeur que

par la corruption de celui des autres, ils voyoient la désolation

générale, et ne la ressentoient que par la pitié: c'étoit le motif

d'une union nouvelle. Ils travailloient avec une sollicitude commune

pour l'intérêt commun; ils n'avoient de différends que ceux qu'une

douce et tendre amitié faisoit naître; et dans l'endroit du pays le

plus écarté, séparés de leurs compatriotes indignes de leur présence,

ils menoient une vie heureuse et tranquille: la terre sembloit

produire d'elle-même, cultivée par ces vertueuses mains.

Ils aimoient leurs femmes, et ils en étoient tendrement chéris. Toute

leur attention étoit d'élever leurs enfants à la vertu. Ils leur

représentoient sans cesse les malheurs de leurs compatriotes, et leur

mettoient devant les yeux cet exemple si touchant; ils leur faisoient

surtout sentir que l'intérêt des particuliers se trouve toujours dans

l'intérêt commun; que vouloir s'en séparer, c'est vouloir se perdre;

que la vertu n'est point une chose qui doive nous coûter; qu'il ne

faut point la regarder comme un exercice pénible; et que la justice

pour autrui est une charité pour nous.

Ils eurent bientôt la consolation des pères vertueux, qui est d'avoir

des enfants qui leur ressemblent. Le jeune peuple qui s'éleva sous

leurs yeux s'accrut par d'heureux mariages: le nombre augmenta,

l'union fut toujours la même; et la vertu, bien loin de s'affoiblir

dans la multitude, fut fortifiée, au contraire, par un plus grand

nombre d'exemples.

Qui pourroit représenter ici le bonheur de ces Troglodytes? Un peuple

si juste devoit être chéri des dieux. Dès qu'il ouvrit les yeux pour

les connoître, il apprit à les craindre; et la religion vint adoucir

dans les moeurs ce que la nature y avoit laissé de trop rude.

Ils instituèrent des fêtes en l'honneur des dieux. Les jeunes filles,

ornées de fleurs, et les jeunes garçons, les célébroient par leurs

danses, et par les accords d'une musique champêtre; on faisoit ensuite

des festins, où la joie ne régnoit pas moins que la frugalité. C'étoit

dans ces assemblées que parloit la nature naïve, c'est là qu'on

apprenoit à donner le coeur et à le recevoir; c'est là que la pudeur

virginale faisoit en rougissant un aveu surpris, mais bientôt confirmé

par le consentement des pères; et c'est là que les tendres mères se

plaisoient à prévoir par avance une union douce et fidèle.

On alloit au temple pour demander les faveurs des dieux: ce n'étoit

pas les richesses et une onéreuse abondance; de pareils souhaits

étoient indignes des heureux Troglodytes; ils ne savoient les désirer

que pour leurs compatriotes. Ils n'étoient au pied des autels que pour

demander la santé de leurs pères, l'union de leurs frères, la

tendresse de leurs femmes, l'amour et l'obéissance de leurs enfants.

Les filles y venoient apporter le tendre sacrifice de leur coeur, et

ne leur demandoient d'autre grâce que celle de pouvoir rendre un

Troglodyte heureux.

Le soir, lorsque les troupeaux quittoient les prairies, et que les

boeufs fatigués avoient ramené la charrue, ils s'assembloient; et,

dans un repas frugal, ils chantoient les injustices des premiers

Troglodytes et leurs malheurs, la vertu renaissante avec un nouveau

peuple, et sa félicité: ils chantoient ensuite les grandeurs des

dieux, leurs faveurs toujours présentes aux hommes qui les implorent,

et leur colère inévitable à ceux qui ne les craignent pas; ils

décrivoient ensuite les délices de la vie champêtre et le bonheur

d'une condition toujours parée de l'innocence. Bientôt ils

s'abandonnoient à un sommeil que les soins et les chagrins

n'interrompoient jamais.

La nature ne fournissoit pas moins à leurs désirs qu'à leurs besoins.

Dans ce pays heureux, la cupidité étoit étrangère: ils se faisoient

des présents, où celui qui donnoit croyoit toujours avoir l'avantage.

Le peuple troglodyte se regardoit comme une seule famille; les

troupeaux étoient presque toujours confondus; la seule peine qu'on

s'épargnoit ordinairement, c'étoit de les partager.

D'Erzeron, le 6 de la lune de Gemmadi 2, 1711.

LETTRE XIII.

USBEK AU MÊME.

Je ne saurois assez te parler de la vertu des Troglodytes. Un d'eux

disoit un jour: Mon père doit demain labourer son champ; je me lèverai

deux heures avant lui, et quand il ira à son champ, il le trouvera

tout labouré.

Un autre disoit en lui-même: Il me semble que ma soeur a du goût

pour un jeune Troglodyte de nos parents; il faut que je parle à mon

père, et que je le détermine à faire ce mariage.

On vint dire à un autre que des voleurs avoient enlevé son troupeau:

J'en suis bien fâché, dit-il; car il y avoit une génisse toute blanche

que je voulois offrir aux dieux.

On entendoit dire à un autre: Il faut que j'aille au temple remercier

les dieux; car mon frère, que mon père aime tant et que je chéris si

fort, a recouvré la santé.

Ou bien: Il y a un champ qui touche celui de mon père, et ceux qui le

cultivent sont tous les jours exposés aux ardeurs du soleil; il faut

que j'aille y planter deux arbres, afin que ces pauvres gens puissent

aller quelquefois se reposer sous leur ombre.

Un jour que plusieurs Troglodytes étoient assemblés, un vieillard

parla d'un jeune homme qu'il soupçonnoit d'avoir commis une mauvaise

action, et lui en fit des reproches. Nous ne croyons pas qu'il ait

commis ce crime, dirent les jeunes Troglodytes; mais, s'il l'a fait,

puisse-t-il mourir le dernier de sa famille!

On vint dire à un Troglodyte que des étrangers avoient pillé sa maison

et avoient tout emporté. S'ils n'étoient pas injustes, répondit-il, je

souhaiterois que les dieux leur en donnassent un plus long usage qu'à

moi.

Tant de prospérités ne furent pas regardées sans envie: les peuples

voisins s'assemblèrent; et, sous un vain prétexte, ils résolurent

d'enlever leurs troupeaux. Dès que cette résolution fut connue, les

Troglodytes envoyèrent au-devant d'eux des ambassadeurs, qui leur

parlèrent ainsi:

«Que vous ont fait les Troglodytes? Ont-ils enlevé vos femmes, dérobé

vos bestiaux, ravagé vos campagnes? Non: nous sommes justes, et nous

craignons les dieux. Que demandez-vous donc de nous? Voulez-vous de la

laine pour vous faire des habits? voulez-vous du lait de nos

troupeaux, ou des fruits de nos terres? Posez bas les armes; venez au

milieu de nous, et nous vous donnerons de tout cela. Mais nous jurons,

par ce qu'il y a de plus sacré, que, si vous entrez dans nos terres

comme ennemis, nous vous regarderons comme un peuple injuste, et que

nous vous traiterons comme des bêtes farouches.»

Ces paroles furent renvoyées avec mépris; ces peuples sauvages

entrèrent armés dans la terre des Troglodytes, qu'ils ne croyoient

défendus que par leur innocence.

Mais ils étoient bien disposés à la défense. Ils avoient mis leurs

femmes et leurs enfants au milieu d'eux. Ils furent étonnés de

l'injustice de leurs ennemis, et non pas de leur nombre. Une ardeur

nouvelle s'étoit emparée de leur coeur: l'un vouloit mourir pour son

père, un autre pour sa femme et ses enfants, celui-ci pour ses frères,

celui-là pour ses amis, tous pour le peuple troglodyte; la place de

celui qui expiroit étoit d'abord prise par un autre, qui, outre la

cause commune, avoit encore une mort particulière à venger.

Tel fut le combat de l'injustice et de la vertu. Ces peuples lâches,

qui ne cherchoient que le butin, n'eurent pas honte de fuir; et ils

cédèrent à la vertu des Troglodytes, même sans en être touchés.

D'Erzeron, le 9 de la lune de Gemmadi 2, 1711.

LETTRE XIV.

USBEK AU MÊME.

Comme le peuple grossissoit tous les jours, les Troglodytes crurent

qu'il étoit à propos de se choisir un roi: ils convinrent qu'il

falloit déférer la couronne à celui qui étoit le plus juste; et ils

jetèrent tous les yeux sur un vieillard vénérable par son âge et par

une longue vertu. Il n'avoit pas voulu se trouver à cette assemblée;

il s'étoit retiré dans sa maison, le coeur serré de tristesse.

Lorsqu'on lui envoya des députés pour lui apprendre le choix qu'on

avoit fait de lui: A Dieu ne plaise, dit-il, que je fasse ce tort aux

Troglodytes, que l'on puisse croire qu'il n'y a personne parmi eux de

plus juste que moi! Vous me déférez la couronne, et, si vous le voulez

absolument, il faudra bien que je la prenne; mais comptez que je

mourrai de douleur d'avoir vu en naissant les Troglodytes libres, et

de les voir aujourd'hui assujettis. A ces mots, il se mit à répandre

un torrent de larmes. Malheureux jour! disoit-il; et pourquoi ai-je

tant vécu? Puis il s'écria d'une voix sévère: Je vois bien ce que

c'est, ô Troglodytes! votre vertu commence à vous peser. Dans l'état

où vous êtes, n'ayant point de chef, il faut que vous soyez vertueux

malgré vous; sans cela vous ne sauriez subsister, et vous tomberiez

dans le malheur de vos premiers pères. Mais ce joug vous paroît trop

dur: vous aimez mieux être soumis à un prince, et obéir à ses lois,

moins rigides que vos moeurs. Vous savez que pour lors vous pourrez

contenter votre ambition, acquérir des richesses, et languir dans une

lâche volupté; et que, pourvu que vous évitiez de tomber dans les

grands crimes, vous n'aurez pas besoin de la vertu. Il s'arrêta un

moment, et ses larmes coulèrent plus que jamais. Et que prétendez-vous

que je fasse? Comment se peut-il que je commande quelque chose à un

Troglodyte? Voulez-vous qu'il fasse une action vertueuse parce que je

la lui commande, lui qui la feroit tout de même sans moi, et par le

seul penchant de la nature? O Troglodytes! je suis à la fin de mes

jours, mon sang est glacé dans mes veines, je vais bientôt revoir vos

sacrés aïeux: pourquoi voulez-vous que je les afflige, et que je sois

obligé de leur dire que je vous ai laissés sous un autre joug que

celui de la vertu?

D'Erzeron, le 10 de la lune de Gemmadi 2, 1711.

LETTRE XV.

LE PREMIER EUNUQUE A JARON,

EUNUQUE NOIR.

A Erzeron.

Je prie le ciel qu'il te ramène dans ces lieux, et te dérobe à tous

les dangers.

Quoique je n'aie guère jamais connu cet engagement qu'on appelle

amitié, et que je me sois enveloppé tout entier dans moi-même, tu m'as

cependant fait sentir que j'avois encore un coeur; et, pendant que

j'étois de bronze pour tous ces esclaves qui vivoient sous mes lois,

je voyois croître ton enfance avec plaisir.

Le temps vint où mon maître jeta sur toi les yeux. Il s'en falloit

bien que la nature eût encore parlé, lorsque le fer te sépara de la

nature. Je ne te dirai point si je te plaignis, ou si je sentis du

plaisir à te voir élevé jusqu'à moi. J'apaisai tes pleurs et tes cris.

Je crus te voir prendre une seconde naissance, et sortir d'une

servitude où tu devois toujours obéir, pour entrer dans une servitude

où tu devois commander. Je pris soin de ton éducation. La sévérité,

toujours inséparable des instructions, te fit longtemps ignorer que tu

m'étois cher. Tu me l'étois pourtant; et je te dirai que je t'aimois

comme un père aime son fils, si ces noms de père et de fils pouvoient

convenir à notre destinée.

Tu vas parcourir les pays habités par les chrétiens, qui n'ont jamais

cru. Il est impossible que tu n'y contractes bien des souillures.

Comment le prophète pourroit-il te regarder au milieu de tant de

millions de ses ennemis? Je voudrois que mon maître fît, à son retour,

le pèlerinage de la Mecque: vous vous purifieriez tous dans la terre

des anges.

Du sérail d'Ispahan, le 10 de la lune de Gemmadi 2, 1711.

LETTRE XVI.

USBAK AU MOLLAK MÉHÉMET ALI,

GARDIEN DES TROIS TOMBEAUX.

A Com.

Pourquoi vis-tu dans les tombeaux, divin mollak? Tu es bien plus fait

pour le séjour des étoiles. Tu te caches sans doute de peur

d'obscurcir le soleil: tu n'as point de taches comme cet astre; mais,

comme lui, tu te couvres Pde nuages.

Ta science est un abîme plus profond que l'Océan; ton esprit est plus

perçant que Zufagar, cette épée d'Ali, qui avoit deux pointes; tu sais

ce qui se passe dans les neuf choeurs des puissances célestes; tu

lis l'Alcoran sur la poitrine de notre divin prophète; et, lorsque tu

trouves quelque passage obscur, un ange, par son ordre, déploie ses

ailes rapides, et descend du trône pour t'en révéler le secret.

Je pourrois par ton moyen avoir avec les séraphins une intime

correspondance: car enfin, treizième immaum, n'es-tu pas le centre où

le ciel et la terre aboutissent, et le point de communication entre

l'abîme et l'empyrée?

Je suis au milieu d'un peuple profane: permets que je me purifie avec

toi; souffre que je tourne mon visage vers les lieux sacrés que tu

habites; distingue-moi des méchants, comme on distingue, au lever de

l'aurore, le filet blanc d'avec le filet noir; aide-moi de tes

conseils; prends soin de mon âme; enivre-la de l'esprit des prophètes;

nourris-la de la science du paradis, et permets que je mette ses

plaies à tes pieds. Adresse tes lettres sacrées à Erzeron, où je

resterai quelques mois.

D'Erzeron, le 11 de la lune de Gemmadi 2, 1711.

LETTRE XVII.

USBEK AU MÊME.

Je ne puis, divin mollak, calmer mon impatience: je ne saurois

attendre ta sublime réponse. J'ai des doutes, il faut les fixer: je

sens que ma raison s'égare; ramène-la dans le droit chemin; viens

m'éclairer, source de lumière; foudroie avec ta plume divine les

difficultés que je vais te proposer; fais-moi pitié de moi-même, et

rougir de la question que je vais faire.

D'où vient que notre législateur nous prive de la chair de pourceau,

et de toutes les viandes qu'il appelle immondes? D'où vient qu'il nous

défend de toucher un corps mort, et que, pour purifier notre âme, il

nous ordonne de nous laver sans cesse le corps? Il me semble que les

choses ne sont en elles-mêmes ni pures ni impures: je ne puis

concevoir aucune qualité inhérente au sujet qui puisse les rendre

telles. La boue ne nous paroît sale que parce qu'elle blesse notre

vue, ou quelque autre de nos sens: mais, en elle-même, elle ne l'est

pas plus que l'or et les diamants. L'idée de souillure contractée par

l'attouchement d'un cadavre ne nous est venue que d'une certaine

répugnance naturelle que nous en avons. Si les corps de ceux qui ne se

lavent point ne blessoient ni l'odorat ni la vue, comment auroit-on pu

s'imaginer qu'ils fussent impurs?

Les sens, divin mollak, doivent donc être les seuls juges de la pureté

ou de l'impureté des choses. Mais, comme les objets n'affectent point

les hommes de la même manière; que ce qui donne une sensation agréable

aux uns en produit une dégoûtante chez les autres, il suit que le

témoignage des sens ne peut servir ici de règle, à moins qu'on ne dise

que chacun peut à sa fantaisie décider ce point, et distinguer, pour

ce qui le concerne, les choses pures d'avec celles qui ne le sont pas.

Mais cela même, sacré mollak, ne renverseroit-il pas les distinctions

établies par notre divin prophète, et les points fondamentaux de la

loi qui a été écrite de la main des anges?

D'Erzeron, le 20 de la lune de Gemmadi 2, 1711.

LETTRE XVIII.

MÉHÉMET ALI, SERVITEUR DES PROPHÈTES,

A USBEK.

Lettres persanes, tome I · 第 3 / 13 段