Les Persans qui écrivent ici étoient logés avec moi; nous passions

notre vie ensemble. Comme ils me regardoient comme un homme d'un autre

monde, ils ne me cachoient rien. En effet, des gens transplantés de si

loin ne pouvoient plus avoir de secrets. Ils me communiquoient la

plupart de leurs lettres; je les copiai. J'en surpris même

quelques-unes dont ils se seroient bien gardés de me faire confidence,

tant elles étoient mortifiantes pour la vanité et la jalousie persane.

Je ne fais donc que l'office de traducteur: toute ma peine a été de

mettre l'ouvrage à nos moeurs. J'ai soulagé le lecteur du langage

asiatique autant que je l'ai pu, et l'ai sauvé d'une infinité

d'expressions sublimes, qui l'auroient ennuyé jusque dans les nues.

Mais ce n'est pas tout ce que j'ai fait pour lui. J'ai retranché les

longs compliments, dont les Orientaux ne sont pas moins prodigues que

nous; et j'ai passé un nombre infini de ces minuties qui ont tant de

peine à soutenir le grand jour, et qui doivent toujours mourir entre

deux amis.

Si la plupart de ceux qui nous ont donné des recueils de lettres

avoient fait de même; ils auroient vu leur ouvrage s'évanouir.

Il y a une chose qui m'a souvent étonné: c'est de voir ces Persans

quelquefois aussi instruits que moi-même des moeurs et des manières

de la nation, jusqu'à en connoître les plus fines circonstances, et à

remarquer des choses qui, je suis sûr, ont échappé à bien des

Allemands qui ont voyagé en France. J'attribue cela au long séjour

qu'ils y ont fait: sans compter qu'il est plus facile à un Asiatique

de s'instruire des moeurs des François dans un an, qu'il ne l'est à

un François de s'instruire des moeurs des Asiatiques dans quatre;

parce que les uns se livrent autant que les autres se communiquent

peu.

L'usage a permis à tout traducteur, et même au plus barbare

commentateur, d'orner la tête de sa version, ou de sa glose, du

panégyrique de l'original, et d'en relever l'utilité, le mérite et

l'excellence. Je ne l'ai point fait: on en devinera facilement les

raisons. Une des meilleures est que ce seroit une chose

très-ennuyeuse, placée dans un lieu déjà très-ennuyeux de lui-même, je

veux dire une préface.

LETTRES PERSANES

LETTRE I.

USBEK A SON AMI RUSTAN.

A Ispahan.

Nous n'avons séjourné qu'un jour à Com. Lorsque nous eûmes fait nos

dévotions sur le tombeau de la vierge qui a mis au monde douze

prophètes, nous nous remîmes en chemin, et hier, vingt-cinquième jour

de notre départ d'Ispahan, nous arrivâmes à Tauris.

Rica et moi sommes peut-être les premiers parmi les Persans que

l'envie de savoir ait fait sortir de leur pays, et qui aient renoncé

aux douceurs d'une vie tranquille pour aller chercher laborieusement

la sagesse.

Nous sommes nés dans un royaume florissant; mais nous n'avons pas cru

que ses bornes fussent celles de nos connoissances, et que la lumière

orientale dût seule nous éclairer.

Mande-moi ce que l'on dit de notre voyage; ne me flatte point: je ne

compte pas sur un grand nombre d'approbateurs. Adresse ta lettre à

Erzeron, où je séjournerai quelque temps. Adieu, mon cher Rustan. Sois

assuré qu'en quelque lieu du monde où je sois, tu as un ami fidèle.

De Tauris, le 15 de la lune de Saphar, 1711.

LETTRE II.

USBEK AU PREMIER EUNUQUE NOIR.

A son sérail d'Ispahan.

Tu es le gardien fidèle des plus belles femmes de Perse; je t'ai

confié ce que j'avois dans le monde de plus cher: tu tiens en tes

mains les clefs de ces portes fatales, qui ne s'ouvrent que pour moi.

Tandis que tu veilles sur ce dépôt précieux de mon coeur, il se

repose, et jouit d'une sécurité entière. Tu fais la garde dans le

silence de la nuit, comme dans le tumulte du jour. Tes soins

infatigables soutiennent la vertu lorsqu'elle chancelle. Si les femmes

que tu gardes vouloient sortir de leur devoir, tu leur en ferois

perdre l'espérance. Tu es le fléau du vice et la colonne de la

fidélité.

Tu leur commandes, et leur obéis. Tu exécutes aveuglément toutes leurs

volontés, et leur fais exécuter de même les lois du sérail; tu trouves

de la gloire à leur rendre les services les plus vils; tu te soumets

avec respect et avec crainte à leurs ordres légitimes; tu les sers

comme l'esclave de leurs esclaves. Mais, par un retour d'empire, tu

commandes en maître comme moi-même, quand tu crains le relâchement des

lois de la pudeur et de la modestie.

Souviens-toi toujours du néant d'où je t'ai fait sortir, lorsque tu

étois le dernier de mes esclaves, pour te mettre en cette place, et te

confier les délices de mon coeur: tiens-toi dans un profond

abaissement auprès de celles qui partagent mon amour; mais fais-leur

en même temps sentir leur extrême dépendance. Procure-leur tous les

plaisirs qui peuvent être innocents; trompe leurs inquiétudes;

amuse-les par la musique, les danses, les boissons délicieuses;

persuade-leur de s'assembler souvent. Si elles veulent aller à la

campagne, tu peux les y mener; mais fais faire main-basse sur tous les

hommes qui se présenteront devant elles. Exhorte-les à la propreté,

qui est l'image de la netteté de l'âme; parle-leur quelquefois de moi.

Je voudrois les revoir dans ce lieu charmant qu'elles embellissent.

Adieu.

De Tauris, le 18 de la lune de Saphar, 1711.

LETTRE III.

ZACHI A USBEK.

A Tauris.

Nous avons ordonné au chef des eunuques de nous mener à la campagne:

il te dira qu'aucun accident ne nous est arrivé. Quand il fallut

traverser la rivière et quitter nos litières, nous nous mîmes, selon

la coutume, dans des boîtes: deux esclaves nous portèrent sur leurs

épaules, et nous échappâmes à tous les regards.

Comment aurois-je pu vivre, cher Usbek, dans ton sérail d'Ispahan;

dans ces lieux qui, me rappelant sans cesse mes plaisirs passés,

irritoient tous les jours mes désirs avec une nouvelle violence?

J'errois d'appartements en appartements, te cherchant toujours et ne

te trouvant jamais, mais rencontrant partout un cruel souvenir de ma

félicité passée. Tantôt je me voyois en ce lieu où, pour la première

fois de ma vie, je te reçus dans mes bras; tantôt dans celui où tu

décidas cette fameuse querelle entre tes femmes. Chacune de nous se

prétendoit supérieure aux autres en beauté. Nous nous présentâmes

devant toi, après avoir épuisé tout ce que l'imagination peut fournir

de parures et d'ornements: tu vis avec plaisir les miracles de notre

art; tu admiras jusqu'où nous avoit emportées l'ardeur de te plaire.

Mais tu fis bientôt céder ces charmes empruntés à des grâces plus

naturelles; tu détruisis tout notre ouvrage: il fallut nous dépouiller

de ces ornements qui t'étoient devenus incommodes; il fallut paroître

à ta vue dans la simplicité de la nature. Je comptai pour rien la

pudeur, je ne pensai qu'à ma gloire. Heureux Usbek, que de charmes

furent étalés à tes yeux! Nous te vîmes longtemps errer

d'enchantements en enchantements: ton âme incertaine demeura longtemps

sans se fixer, chaque grâce nouvelle te demandoit un tribut, nous

fûmes en un moment toutes couvertes de tes baisers; tu portas tes

curieux regards dans les lieux les plus secrets; tu nous fis passer en

un instant dans mille situations différentes; toujours de nouveaux

commandements, et une obéissance toujours nouvelle. Je te l'avoue,

Usbek, une passion encore plus vive que l'ambition me fit souhaiter de

te plaire. Je me vis insensiblement devenir la maîtresse de ton

coeur; tu me pris, tu me quittas, tu revins à moi, et je sus te

retenir: le triomphe fut tout pour moi, et le désespoir pour mes

rivales. Il nous sembla que nous fussions seuls dans le monde: tout ce

qui nous entouroit ne fut plus digne de nous occuper. Plût au ciel que

mes rivales eussent eu le courage de rester témoins de toutes les

marques d'amour que je reçus de toi! Si elles avoient bien vu mes

transports, elles auroient senti la différence qu'il y a de mon amour

au leur; elles auroient vu que, si elles pouvoient disputer avec moi

de charmes, elles ne pouvoient pas disputer de sensibilité... Mais où

suis-je? Où m'emmène ce vain récit? C'est un malheur de n'être point

aimée; mais c'est un affront de ne l'être plus. Tu nous quittes,

Usbek, pour aller errer dans des climats barbares. Quoi! tu comptes

pour rien l'avantage d'être aimé? Hélas! tu ne sais pas même ce que tu

perds! Je pousse des soupirs qui ne sont point entendus; mes larmes

coulent, et tu n'en jouis pas; il semble que l'amour respire dans le

sérail, et ton insensibilité t'en éloigne sans cesse! Ah! mon cher

Usbek, si tu savois être heureux!

Du sérail de Fatmé, le 21 de la lune de Maharram, 1711.

LETTRE IV.

ZÉPHIS A USBEK.

A Erzeron.

Enfin ce monstre noir a résolu de me désespérer. Il veut à toute force

m'ôter mon esclave Zélide, Zélide qui me sert avec tant d'affection,

et dont les adroites mains portent partout les ornements et les

grâces; il ne lui suffit pas que cette séparation soit douloureuse, il

veut encore qu'elle soit déshonorante. Le traître veut regarder comme

criminels les motifs de ma confiance; et parce qu'il s'ennuie derrière

la porte, où je le renvoie toujours, il ose supposer qu'il a entendu

ou vu des choses, que je ne sais pas même imaginer. Je suis bien

malheureuse! Ma retraite, ni ma vertu, ne sauroient me mettre à l'abri

de ses soupçons extravagants: un vil esclave vient m'attaquer jusque

dans ton coeur, et il faut que je m'y défende! Non, j'ai trop de

respect pour moi-même pour descendre jusqu'à des justifications: je ne

veux d'autre garant de ma conduite que toi-même, que ton amour, que le

mien, et, s'il faut te le dire, cher Usbek, que mes larmes.

Du sérail de Fatmé, le 29 de la lune de Maharram, 1711.

LETTRE V.

RUSTAN A USBEK

A Erzeron.

Tu es le sujet de toutes les conversations d'Ispahan; on ne parle que

de ton départ: les uns l'attribuent à une légèreté d'esprit, les

autres à quelque chagrin; tes amis seuls te défendent, et ils ne

persuadent personne. On ne peut comprendre que tu puisses quitter tes

femmes, tes parents, tes amis, ta patrie, pour aller dans des climats

inconnus aux Persans. La mère de Rica est inconsolable; elle te

demande son fils, que tu lui as, dit-elle, enlevé. Pour moi, mon cher

Usbek, je me sens naturellement porté à approuver tout ce que tu fais:

mais je ne saurois te pardonner ton absence; et, quelques raisons que

tu m'en puisses donner, mon coeur ne les goûtera jamais. Adieu.

Aime-moi toujours.

D'Ispahan, le 28 de la lune de Rebiab 1, 1711

LETTRE VI.

USBEK A SON AMI NESSIR.

A Ispahan.

A une journée d'Érivan, nous quittâmes la Perse pour entrer dans les

terres de l'obéissance des Turcs. Douze jours après, nous arrivâmes à

Erzeron, où nous séjournerons trois ou quatre mois.

Il faut que je te l'avoue, Nessir; j'ai senti une douleur secrète

quand j'ai perdu la Perse de vue, et que je me suis trouvé au milieu

des perfides Osmanlins. A mesure que j'entrois dans le pays de ces

profanes, il me sembloit que je devenois profane moi-même.

Ma patrie, ma famille, mes amis se sont présentés à mon esprit; ma

tendresse s'est réveillée; une certaine inquiétude a achevé de me

troubler, et m'a fait connoître que, pour mon repos, j'avois trop

entrepris.

Mais ce qui afflige le plus mon coeur, ce sont mes femmes. Je ne

puis penser à elles que je ne sois dévoré de chagrins.

Ce n'est pas, Nessir, que je les aime: je me trouve à cet égard dans

une insensibilité qui ne me laisse point de désirs. Dans le nombreux

sérail où j'ai vécu, j'ai prévenu l'amour et l'ai détruit par

lui-même: mais, de ma froideur même, il sort une jalousie secrète, qui

me dévore. Je vois une troupe de femmes laissées presque à

elles-mêmes; je n'ai que des âmes lâches qui m'en répondent. J'aurois

peine à être en sûreté, si mes esclaves étoient fidèles: que sera-ce,

s'ils ne le sont pas? Quelles tristes nouvelles peuvent m'en venir,

dans les pays éloignés que je vais parcourir! C'est un mal où mes amis

ne peuvent porter de remède: c'est un lieu dont ils doivent ignorer

les tristes secrets; et qu'y pourroient-ils faire? N'aimerois-je pas

mille fois mieux une obscure impunité qu'une correction éclatante? Je

dépose en ton coeur tous mes chagrins, mon cher Nessir: c'est la

seule consolation qui me reste dans l'état où je suis.

D'Erzeron, le 10 de la lune de Rebiab 2, 1711.

LETTRE VII.

FATMÉ A USBEK.

A Erzeron.

Il y a deux mois que tu es parti, mon cher Usbek; et, dans

l'abattement où je suis, je ne puis pas me le persuader encore. Je

cours tout le sérail, comme si tu y étois; je ne suis point désabusée.

Que veux-tu que devienne une femme qui t'aime; qui étoit accoutumée à

te tenir dans ses bras; qui n'étoit occupée que du soin de te donner

des preuves de sa tendresse; libre par l'avantage de sa naissance,

esclave par la violence de son amour?

Quand je t'épousai, mes yeux n'avoient point encore vu le visage d'un

homme: tu es le seul dont la vue m'ait été permise[2]; car je ne

compte point au rang des hommes ces eunuques affreux dont la moindre

imperfection est de n'être point des hommes. Quand je compare la

beauté de ton visage avec la difformité du leur, je ne puis m'empêcher

de m'estimer heureuse: mon imagination ne me fournit point d'idée plus

ravissante que les charmes enchanteurs de ta personne. Je te le jure,

Usbek, quand il me seroit permis de sortir de ce lieu où je suis

enfermée par la nécessité de ma condition; quand je pourrois me

dérober à la garde qui m'environne; quand il me seroit permis de

choisir parmi tous les hommes qui vivent dans cette capitale des

nations; Usbek, je te le jure, je ne choisirois que toi. Il ne peut y

avoir que toi dans le monde qui mérites d'être aimé.

[Note 2: Les femmes persanes sont beaucoup plus étroitement

gardées que les femmes turques et les femmes indiennes.]

Ne pense pas que ton absence m'ait fait négliger une beauté qui t'est

chère: quoique je ne doive être vue de personne, et que les ornements

dont je me pare soient inutiles à ton bonheur, je cherche cependant à

m'entretenir dans l'habitude de plaire; je ne me couche point que je

ne me sois parfumée des essences les plus délicieuses. Je me rappelle

ce temps heureux où tu venois dans mes bras; un songe flatteur, qui me

séduit, me montre ce cher objet de mon amour; mon imagination se perd

dans ses désirs, comme elle se flatte dans ses espérances: je pense

quelquefois que, dégoûté d'un pénible voyage, tu vas revenir à nous:

la nuit se passe dans des songes qui n'appartiennent ni à la veille ni

au sommeil; je te cherche à mes côtés, et il me semble que tu me fuis;

enfin le feu qui me dévore dissipe lui-même ces enchantements, et

rappelle mes esprits. Je me trouve pour lors si animée... Tu ne le

croirois pas, Usbek; il est impossible de vivre dans cet état; le feu

coule dans mes veines: que ne puis-je t'exprimer ce que je sens si

bien? et comment sens-je si bien ce que je ne puis t'exprimer? Dans

ces moments, Usbek, je donnerois l'empire du monde pour un seul de tes

baisers. Qu'une femme est malheureuse d'avoir des désirs si violents,

lorsqu'elle est privée de celui qui peut seul les satisfaire; que,

livrée à elle-même, n'ayant rien qui puisse la distraire, il faut

qu'elle vive dans l'habitude des soupirs et dans la fureur d'une

passion irritée; que, bien loin d'être heureuse, elle n'a pas même

l'avantage de servir à la félicité d'un autre: ornement inutile d'un

sérail, gardée pour l'honneur et non pas pour le bonheur de son époux!

Vous êtes bien cruels, vous autres hommes! Vous êtes charmés que nous

ayons des désirs que nous ne puissions satisfaire: vous nous traitez

comme si nous étions insensibles, et vous seriez bien fâchés que nous

le fussions: vous croyez que nos désirs, si longtemps mortifiés,

seront irrités à votre vue. Il y a de la peine à se faire aimer; il

est plus court d'obtenir de notre tempérament ce que vous n'osez

espérer de votre mérite.

Adieu, mon cher Usbek, adieu. Compte que je ne vis que pour t'adorer:

mon âme est toute pleine de toi; et ton absence, bien loin de te faire

oublier, animeroit mon amour s'il pouvoit devenir plus violent.

Du sérail d'Ispahan, le 12 de la lune de Rebiab 1, 1711.

LETTRE VIII.

USBEK A SON AMI RUSTAN.

A Ispahan.

Ta lettre m'a été rendue à Erzeron, où je suis. Je m'étois bien douté

que mon départ feroit du bruit: je ne m'en suis point mis en peine:

que veux-tu que je suive, la prudence de mes ennemis, ou la mienne?

Je parus à la cour dès ma plus tendre jeunesse; je le puis dire, mon

coeur ne s'y corrompit point: je formai même un grand dessein,

j'osai y être vertueux. Dès que je connus le vice, je m'en éloignai;

mais je m'en approchai ensuite pour le démasquer. Je portai la vérité

jusqu'au pied du trône: j'y parlai un langage jusqu'alors inconnu; je

déconcertai la flatterie, et j'étonnai en même temps les adorateurs et

l'idole.

Mais quand je vis que ma sincérité m'avoit fait des ennemis; que je

m'étois attiré la jalousie des ministres sans avoir la faveur du

prince; que, dans une cour corrompue, je ne me soutenois plus que par

une foible vertu, je résolus de la quitter. Je feignis un grand

attachement pour les sciences; et, à force de le feindre, il me vint

réellement. Je ne me mêlai plus d'aucunes affaires, et je me retirai

dans une maison de campagne. Mais ce parti même avoit ses

inconvénients: je restois toujours exposé à la malice de mes ennemis,

et je m'étois presque ôté les moyens de m'en garantir. Quelques avis

secrets me firent penser à moi sérieusement: je résolus de m'exiler de

ma patrie, et ma retraite même de la cour m'en fournit un prétexte

plausible. J'allai au roi; je lui marquai l'envie que j'avois de

m'instruire dans les sciences de l'Occident; je lui insinuai qu'il

pourroit tirer de l'utilité de mes voyages: je trouvai grâce devant

ses yeux; je partis, et je dérobai une victime à mes ennemis.

Voilà, Rustan, le véritable motif de mon voyage. Laisse parler

Ispahan; ne me défends que devant ceux qui m'aiment. Laisse à mes

ennemis leurs interprétations malignes: je suis trop heureux que ce

soit le seul mal qu'ils me puissent faire.

On parle de moi à présent: peut-être ne serai-je que trop oublié, et

que mes amis... Non, Rustan, je ne veux point me livrer à cette triste

pensée: je leur serai toujours cher; je compte sur leur fidélité,

comme sur la tienne.

D'Erzeron, le 20 de la lune de Gemmadi 2, 1711.

LETTRE IX.

LE PREMIER EUNUQUE A IBBI.

A Erzeron.

Tu suis ton ancien maître dans ses voyages; tu parcours les provinces

et les royaumes; les chagrins ne sauroient faire d'impression sur toi;

chaque instant te montre des choses nouvelles; tout ce que tu vois te

récrée, et te fait passer le temps sans le sentir.

Il n'en est pas de même de moi, qui, enfermé dans une affreuse prison,

suis toujours environné des mêmes objets et dévoré des mêmes chagrins.

Je gémis accablé sous le poids des soins et des inquiétudes de

cinquante années; et, dans le cours d'une longue vie, je ne puis pas

dire avoir eu un jour serein et un moment tranquille.

Lorsque mon premier maître eut formé le cruel projet de me confier ses

femmes, et m'eut obligé, par des séductions soutenues de mille

menaces, de me séparer pour jamais de moi-même; las de servir dans les

emplois les plus pénibles, je comptai sacrifier mes passions à mon

repos et à ma fortune. Malheureux que j'étois! mon esprit préoccupé me

faisoit voir le dédommagement, et non pas la perte: j'espérois que je

serois délivré des atteintes de l'amour par l'impuissance de le

satisfaire. Hélas! on éteignit en moi l'effet des passions, sans en

éteindre la cause; et, bien loin d'en être soulagé, je me trouvai

environné d'objets qui les irritoient sans cesse. J'entrai dans le

sérail, où tout m'inspiroit le regret de ce que j'avois perdu: je me

sentois animé à chaque instant; mille grâces naturelles sembloient ne

se découvrir à ma vue que pour me désoler; pour comble de malheurs,

j'avois toujours devant les yeux un homme heureux. Dans ce temps de

trouble, je n'ai jamais conduit une femme dans le lit de mon maître,

je ne l'ai jamais déshabillée, que je ne sois rentré chez moi la rage

dans le coeur, et un affreux désespoir dans l'âme.

Voilà comme j'ai passé ma misérable jeunesse: je n'avois de confident

que moi-même. Chargé d'ennuis et de chagrins, il me les falloit

dévorer; et ces mêmes femmes que j'étois tenté de regarder avec des

yeux si tendres, je ne les envisageois qu'avec des regards sévères:

j'étois perdu si elles m'avoient pénétré; quel avantage n'en

auroient-elles pas pris!

Je me souviens qu'un jour que je mettois une femme dans le bain, je me

sentis si transporté que je perdis entièrement la raison, et que

j'osai porter ma main dans un lieu redoutable. Je crus, à la première

réflexion, que ce jour étoit le dernier de mes jours. Je fus pourtant

assez heureux pour échapper à mille morts; mais la beauté que j'avois

faite confidente de ma faiblesse me vendit bien cher son silence; je

perdis entièrement mon autorité sur elle, et elle m'a obligé depuis à

des condescendances qui m'ont exposé mille fois à perdre la vie.

Enfin, les feux de la jeunesse ont passé; je suis vieux, et je me

trouve, à cet égard, dans un état tranquille; je regarde les femmes

avec indifférence, et je leur rends bien tous leurs mépris, et tous

les tourments qu'elles m'ont fait souffrir. Je me souviens toujours

que j'étois né pour les commander; et il me semble que je redeviens

homme dans les occasions où je leur commande encore. Je les hais

depuis que je les envisage de sang-froid, et que ma raison me laisse

voir toutes leurs foiblesses. Quoique je les garde pour un autre, le

plaisir de me faire obéir me donne une joie secrète; quand je les

prive de tout, il me semble que c'est pour moi, et il m'en revient

toujours une satisfaction indirecte: je me trouve dans le sérail comme

dans un petit empire; et mon ambition, la seule passion qui me reste,

se satisfait un peu. Je vois avec plaisir que tout roule sur moi, et

qu'à tous les instants je suis nécessaire; je me charge volontiers de

la haine de toutes ces femmes, qui m'affermit dans le poste où je

suis. Aussi n'ont-elles pas affaire à un ingrat: elles me trouvent

au-devant de tous leurs plaisirs les plus innocents, je me présente

toujours à elles comme une barrière inébranlable; elles forment des

projets, et je les arrête soudain: je m'arme de refus, je me hérisse

de scrupules; je n'ai jamais dans la bouche que les mots de devoir, de

vertu, de pudeur, de modestie. Je les désespère en leur parlant sans

cesse de la foiblesse de leur sexe, et de l'autorité du maître; je me

plains ensuite d'être obligé à tant de sévérité, et je semble vouloir

leur faire entendre que je n'ai d'autre motif que leur propre intérêt,

et un grand attachement pour elles.

Ce n'est pas qu'à mon tour je n'aie un nombre infini de désagréments,

et que tous les jours ces femmes vindicatives ne cherchent à renchérir

sur ceux que je leur donne: elles ont des revers terribles. Il y a

entre nous comme un flux et un reflux d'empire et de soumission: elles

font toujours tomber sur moi les emplois les plus humiliants; elles

affectent un mépris qui n'a point d'exemple; et, sans égard pour ma

vieillesse, elles me font lever, la nuit, dix fois pour la moindre

bagatelle; je suis accablé sans cesse d'ordres, de commandements,

d'emplois, de caprices; il semble qu'elles se relayent pour m'exercer,

et que leurs fantaisies se succèdent. Souvent elles se plaisent à me

faire redoubler de soins; elles me font faire de fausses confidences:

tantôt on vient me dire qu'il a paru un jeune homme autour de ces

murs, une autre fois qu'on a entendu du bruit, ou bien qu'on doit

rendre une lettre: tout ceci me trouble, et elles rient de ce trouble;

elles sont charmées de me voir ainsi me tourmenter moi-même. Une autre

fois elles m'attachent derrière leur porte, et m'y enchaînent nuit et

jour. Elles savent bien feindre des maladies, des défaillances, des

frayeurs: elles ne manquent point de prétexte pour me mener au point

où elles veulent. Il faut, dans ces occasions, une obéissance aveugle

et une complaisance sans bornes: un refus dans la bouche d'un homme

comme moi seroit une chose inouïe; et, si je balançois à leur obéir,

elles seroient en droit de me châtier. J'aimerois autant perdre la

vie, mon cher Ibbi, que de descendre à cette humiliation.

Lettres persanes, tome I · 第 2 / 13 段