LETTRES PERSANES
PAR
MONTESQUIEU
AVEC
PRÉFACE, NOTES ET VARIANTES,
INDEX
PHILOSOPHIQUE, HISTORIQUE, LITTÉRAIRE,
PAR
ANDRÉ LEFÈVRE
TOME I
PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR 27, PASSAGE CHOISEUL, 29
M DCCC LXXIII
LETTRES PERSANES
_Tous droits réservés._
E. Picard.
IMP. EUGÈNE HEUTTE ET Ce, A SAINT GERMAIN.
PRÉFACE.
Louis XIV était mort, laissant le peuple affamé, la France appauvrie
par la révocation de l'édit de Nantes, par les longs désastres d'une
guerre inique terminée à grand peine en victoire _in extremis_,
l'esprit écrasé sous le joug du père Lachaise et de la Maintenon, les
lettres languissantes. La disparition de la funeste cagote et des
confesseurs jésuites fut un soulagement universel. Le poids qui
oppressait les poitrines s'en était allé à Saint-Denis en pourriture
royale. On respirait. Mais dans quel chaos, dans quel désarroi moral,
politique et financier! Trouble encore accru par le déchaînement des
passions comprimées et le dévergondage effréné qui succède à la
libération.
C'est dans Michelet qu'il faut chercher la peinture sur le vif de
cette ruine pleine de vie, où, parmi les scandales de l'agiotage qui
étouffa dans son germe la gigantesque entreprise de Law, parmi les
intrigues traîtresses des bâtards auxquels Louis XIV avait voulu
livrer la minorité de Louis XV, M. le Duc, un Condé rapace, _roi du
système_, qui se disait pauvre avec un grand gouvernement et dix-huit
cent mille livres de rentes, un Dubois pourri de vices et de ruse, des
Tencin mâle et femelle, gouvernaient un fouillis de petits abbés, de
laquais enrichis, de grands seigneurs et de courtisanes que la
spéculation mêlait dans la fraternité du ruisseau Quincampoix. Les
castes s'effaçaient. _Per fas et nefas_, il se formait une nation
avide d'une vie nouvelle, pleine de mépris et de haine déjà contre les
parasites sociaux acoquinés sur la patrie. La Révolution se faisait;
par en haut; dans la bourgeoisie lettrée et la petite noblesse de
robe; mais elle se faisait.
«Le siècle, dit Michelet, demandait, désirait un génie qui tranchât
nettement dans le temps, partît de l'écart absolu, qui surtout allât
droit à la question fondamentale, la question religieuse, ne cherchât
pas, comme les utopistes d'alors, de vains raccommodages pour une
machine plus qu'usée.»
Notez que le catholicisme expirant se signalait encore par d'horribles
exploits; que la révocation de l'édit de Nantes, les dragonnades, les
missions bottées, la persécution des jansénistes venaient de dépeupler
le centre de la France, de ruiner l'industrie; qu'en 1721 (l'année des
_Lettres persanes_) l'inquisition brûlait à Grenade neuf hommes et
onze femmes; que, vers le même temps, les protestants de Thorn
périssaient torturés «dans des supplices exquis;» que les parlements
de Paris, de Rouen, de Bordeaux, tenaillaient et brûlaient les
libertins, libres penseurs du temps; que le Château-Trompette, où l'on
ne pouvait se tenir ni debout ni couché, n'avait rien à envier aux
effrayants _in pace_ de l'inquisition.
Qui donc proclamera l'iniquité de l'intolérance, l'inanité des menues
pratiques religieuses, les ridicules de la casuistique, l'influence
néfaste du célibat ecclésiastique, l'inévitable fin du catholicisme;
la supériorité des gouvernements doux, des châtiments gradués et
modérés, sur les rigueurs pénales et les fantaisies du despotisme; de
la république sur la monarchie? quel homme osera, en face et au-dessus
de l'arbitraire religieux et politique, établir les principes du droit
des gens, subordonner à l'équité les coutumes et les lois, soumettre à
la justice les princes, les magistrats, les prêtres, Dieu lui-même,
«s'il y a un Dieu» (LXXXIV)?
Ce sera, contraste piquant, un homme né et nourri dans un «milieu
unique pour énerver, éteindre, admirable pour étouffer», où la routine
réactionnaire est une religion, où la cruauté froide, indifférente,
machinale est une seconde nature, où l'infatuation est une monomanie.
Une fatalité de famille condamnait Montesquieu à la magistrature.
Affublé à vingt-cinq ans d'une perruque de conseiller, coiffé à
vingt-sept ans d'un bonnet de président à mortier, il semblait
«calfeutré au foyer» dès vingt-six ans par un mariage fort calme et
l'éducation de trois enfants. Il n'avait «guère plus de trente ans
quand son petit roman esquissa déjà le _Credo_ de 89.» Le prisonnier
de la robe s'était émancipé; cette robe, qu'il porta douze ans
(1714-1726), «dont il n'osait s'arracher» couvrait «un merveilleux
fonds de haine» pour l'atroce passé dont elle le faisait complice.
«Son esprit vaste, vif et doux, sous ce poids qui le contenait, n'en
fut pas accablé, mais s'étendit en dessous de tous côtés,» étudiant
les sociétés, les lois qui président au développement des nations,
l'éclosion lente mais sûre de la justice, idéal qui se dégage des
moeurs passagères et changeantes. Dans le recueillement d'une
quasi-captivité, ou parmi les distractions ordinaires d'une vie calme
et mondaine, en allant de son hôtel au parlement, du parlement à son
hôtel, parfois à Paris, il aiguisait et fourbissait l'arme qui allait
«décapiter un monde,» ses petites phrases pimpantes et sèches, si
fortes dans leur dédaigneuse concision, mesurées et audacieuses.
Mais comment relier tant de pensées éparses sur des sujets si vastes,
réduire en un livre le sommaire d'une bibliothèque critique, et en un
livre attrayant, se faire lire et accepter? On était «dans un moment
singulier d'inattention où personne n'avait envie de regarder. Ecrit
au plus fort du système, le livre est publié dans la débâcle: la
terreur du visa, quand chacun se croit ruiné. La difficulté était
grande pour se faire écouter de gens préoccupés si fortement. Quel
cadre assez piquant, quel style assez mordant pouvait s'emparer du
public? _Le petit roman_ fit cela.»
Il est probable que, dès 1718, Montesquieu s'était arrêté à l'idée de
lettres écrites par des Orientaux voyageant en Europe. Déjà Charles
Rivière du Fresny, dans ses _Amusements sérieux et comiques_,
Amsterdam, 1705, avait promené un Siamois à Paris. C'était un artifice
ingénieux et simple. Les moeurs de l'Orient, matière à comparaison
et à contraste, étaient suffisamment connues par les _Mille et une
nuits_, par les récits de Chardin et de Tavernier, par les _Mémoires
du serrail_ de Mme de Villedieu (Catherine des Jardins, femme galante
morte en 1683). L'auteur causait de son projet avec ses amis, leur en
communiquait des fragments, profitait de leurs conseils, rédigeait
d'après leurs indications plaisantes ou sérieuses des épisodes et des
réflexions, esquissait des caractères.
A en croire une note manuscrite au verso du feuillet de garde de
l'édition 1758 (Amsterdam et Leipsik, Arkstée et Merkus, trois volumes
in-4), la première des OEuvres complètes (Arsenal, 20 911 B.), «deux
personnes ont travaillé avec M. le président Montesquieu aux _Lettres
persannes_: M. Bel, conseiller au Parlement de Bordeaux, qui a fourni
les articles badins, et M. Barbaud, président, qui a écrit les
réflexions morales.» Ce dernier était secrétaire perpétuel de
l'Académie de Bordeaux, à laquelle il légua sa maison et sa
bibliothèque. Jean-Jacques Bel, membre de la même Académie, possédait
une fort belle bibliothèque qu'il voulait rendre publique, en y
attachant, à ses frais, deux bibliothécaires. On a de lui le
_Dictionnaire néologique_ (en collaboration avec Desfontaines), des
lettres critiques sur la Mariamne de Voltaire, et une ironique
apologie de Lamothe-Houdart. Il mourut à quarante-cinq ans (1738),
d'un excès de travail, à Paris, où «il passoit la plupart de son
temps.» Ces deux hommes étaient évidemment des lettrés, et il leur
suffit, pour être sauvés de l'oubli, d'avoir touché aux _Lettres
persanes_. Quant à leur part de collaboration, il semble qu'on soit
fondé à la restreindre à un échange d'idées. Le style de Montesquieu
est partout le même, d'une concision forte qui n'exclut ni
l'afféterie, ni la sécheresse. Et dans son premier ouvrage se
retrouvent en germe aussi bien la curiosité galante du _Temple de
Gnide_, que la gravité quelque peu impérieuse de l'_Esprit des lois_
et de la _Grandeur et décadence des Romains_, avec un charme de plus,
l'expansive mobilité de la jeunesse et le mélange contrasté des sujets
et des tons.
Une occasion se présenta, Montesquieu la saisit.
«L'ambassadeur turc arrivait (mars 1721), avec tout son monde
équivoque. La question débattue partout était: «A-t-il, n'a-t-il pas
un sérail? Et qu'est-ce donc que la vie du sérail? Vous le voulez...
Eh! bien, apprenez-le. Le nouveau livre vous le dira. Dès le
commencement, cinq ou six lettres vous saisissent par cette curiosité
d'être confident du mystère, au fond du sérail même, et ce qui est
piquant, d'un sérail veuf, et des humbles aveux que ces belles
délaissées écrivent en grand secret. Avec un tel prologue, on ne
lâchera pas le livre. Mais nulle mollesse orientale. Il ne s'en doute
même pas. A cent lieues du sérail mystique des soufis, du sérail
voluptueux du Ramayan, celui-ci est français, je veux dire amusant et
sec. La flamme même, s'il y en a quelque peu, est sèche encore,
esprit, dispute et jalousie. Ces disputes ne troublent guère les sens.
Le tout est une vraie satire contre l'injustice polygamique, le dur
veuvage où elle tient la femme; même la polygamie chrétienne
(quoiqu'on en plaisante parfois comme d'une chose qui est dans les
moeurs), il la flétrit très-âprement dans la lettre sur l'homme à
bonnes fortunes (XLVIII). C'est un coup de théâtre de voir comme,
après ces cinq ou six premières lettres de femmes, maître de son
lecteur, il l'emporte sur un pic d'où l'on voit toute la terre,» la
marche inéluctable des sociétés humaines vers le droit, vers la libre
pensée, vers la république. «Le régent rit et tout le monde. Et qui
sait? les évêques, tous les pères de l'Église, Dubois, Tencin, etc.,
et la France entière rit, et l'Europe. C'est là bien autre chose qu'un
succès littéraire.»
La vogue tout d'abord fut grande. Il parut en 1721 trois éditions au
moins des _Lettres persanes_, deux chez Brunel, Amsterdam, une à
Cologne chez Pierre Marteau (voir la bibliographie à la fin du tome
II), toutes fidèles au texte publié chez Brunel par les soins du
secrétaire de Montesquieu.
L'auteur vint à Paris (1722) jouir de son triomphe. Reçu dans tous les
cercles lettrés, chez le Régent, chez Maurepas, chez Mme de Tencin, il
connut là Duclos, Chevrier, Voisenon, La Chaussée, Crébillon fils,
Moncrif, Salé, Pont de Veyle, tous aspirants à l'Académie. Le _Temple
de Gnide_, que Mme du Deffand a si bien nommé l'_Apocalypse de la
galanterie_, allégorie affétée composée pour Mlle de Clermont, lui
valut, dit-on, un certain nombre d'amies influentes (1725). Aussitôt
il se présenta à l'Académie, et fut élu. Fontenelle, directeur, avait
déjà écrit son discours et l'avait remis au récipiendaire, lorsque des
envieux firent valoir un article des statuts qui interdisait
l'admission de membres non résidants. Et puis Montesquieu avait fort
malmené l'Académie (LXXIII). L'élection ne fut pas validée.
Montesquieu, piqué au vif, vendit sa charge (1726), s'établit à Paris,
prit pied chez la marquise de Lambert qui passait pour mener la
coterie académique, et attendit.
Ces détails et ceux qui suivent sont habilement groupés par M. Vian,
l'un des hommes qui connaissent le mieux Montesquieu, et nous les
empruntons à sa curieuse brochure: _Montesquieu, sa réception à
l'Académie, et la deuxième édition des Lettres persanes_ (signé L. V.
24. p. grand in-12, Didier, sans date).
Enfin, le 26 octobre 1727, la mort d'un certain Sacy, avocat,
nullement parent des Sacy bibliques dont le nom s'est tristement
éclipsé sous le second empire, laissa vacante la place si ardemment
convoitée. Amis et amies d'entrer en campagne et d'écarter tout
concurrent. Patronnée dans le monde par Mme de Lambert, dans
l'Académie par l'abbé Mongault, ancien précepteur du duc d'Orléans, la
candidature n'est point combattue par le cardinal Fleury qui, dans une
réponse ambiguë au directeur, abbé Dubos, rappelle, sans vouloir
prendre d'engagement, que le «président» s'est déjà présenté. La
réussite semble assurée. Un incident fâcheux remet tout en suspens.
Fleury n'avait pas lu les _Lettres persanes_; on les lui fit lire. Le
père Tournemine, directeur du journal de Trévoux, trônait à l'hôtel
Soubise, dans les salons d'un certain abbé Oliva, bibliothécaire du
cardinal de Rohan. Montesquieu avait été présenté à ce cénacle; puis
tout à coup, effarouché par les prétentions de cet encombrant
personnage, avait cessé d'y paraître, et cela sans déguiser le motif
de sa retraite. _Inde iræ._ «Un extrait fort fidèle» rapidement
composé par le père Tournemine ouvrit les yeux au cardinal. Il paraît
que la lettre XXIV (1721 1re XXII) mit le vieux prêtre de fort
méchante humeur; et je le crois: le roi et le pape y sont traités de
grands magiciens qui font croire au peuple, l'un que du papier est de
l'argent, l'autre «que trois ne sont qu'un» et que «le pain qu'on
mange n'est pas du pain.»
Le jeudi 11 décembre, au moment de procéder au scrutin, on apprend le
mécontentement du cardinal. Le cardinal a parlé; le cardinal vient de
dire à l'abbé Bignon, en propres termes: «Le choix que l'Académie veut
faire sera désapprouvé de tous les honnêtes gens.» Voilà l'élection
ajournée à huitaine. Un candidat sérieux, l'avocat Mathieu Marais, se
présente dans l'intervalle. Montesquieu est tenace; il donne de sa
personne; il court droit à l'ennemi; (c'est-à-dire qu'il va voir le
cardinal) et le gagne à sa cause. Sur l'heure, Fleury fait savoir
qu'après _les éclaircissements_ donnés par le président, «il
n'empêchoit point l'Académie de l'élire.» Deux scrutins, non sans
boules noires (20 décembre et 5 janvier) donnèrent enfin la majorité à
Montesquieu. Les adversaires ne s'étaient pas découragés et, la veille
du deuxième tour, ils travaillaient encore contre «ce fou.» La partie
ne fut décidée que le matin même par une lettre ministérielle que M.
Vian a raison de citer comme un chef-d'oeuvre du genre.
«Il me paroît, monsieur,» écrivait Fleury au secrétaire perpétuel,
«que la manière dont vous avez dressé le registre le 11 décembre est
très-sage et très-mesurée. Il y a certaines choses qu'il vaut mieux ne
pas approfondir, par les suites qu'elles peuvent avoir, et si on
vouloit aller plus loin, on ne diroit pas assez ou on diroit trop. _La
soumission de M. le président de Montesquieu a été si entière_, qu'il
ne mérite pas qu'on laisse aucun vestige de ce qui pourroit porter
préjudice à sa réputation, et tout le monde est _si instruit de ce qui
s'est passé_, qu'il n'y a aucun inconvénient à craindre du silence que
gardera l'Académie.
«Voilà mon sentiment, et je ne prétends point le donner comme une
décision. Je serois bien fâché de vouloir jamais m'ériger en juge de
ce que pourra faire la compagnie. En général, je ne puis m'empêcher de
penser que le parti de prévenir les tracasseries est toujours le plus
prudent.»
L'élection, approuvée le 8 janvier, consacrée par la réception le 24
janvier 1728, fut pour Montesquieu une satisfaction d'amour-propre, et
rien de plus. Trois séances suffirent pour confirmer le nouvel
académicien résidant dans ses projets de voyages lointains. Dès avril
1728, il partit pour Vienne avec un homme d'État anglais.
«Le lecteur, qui, dit M. Vian, aime les dénouements moraux, au moins
chez les autres, s'étonne sans doute que Montesquieu n'ait pas fait
expier à quelqu'un les ennuis qu'il venait d'éprouver.» Il ne se
refusa pas le plaisir d'une fine et discrète vengeance. «Tout le monde
savait que le P. Tournemine aimait passionnément la célébrité. Dès
lors, chaque fois qu'on prononça devant Montesquieu le nom de ce
jésuite, il prit soin de dire: Le père Tournemine? Je n'en ai jamais
entendu parler.»
Ainsi donc Montesquieu était académicien de par les _Lettres
persanes_, malgré les _Lettres persanes_. Elles demeuraient
sous-entendues. Mais que s'était-il passé dans sa visite au cardinal?
à quelles soumissions s'était-il prêté? Fleury affirme que tout le
monde en était instruit. Le fait est qu'on n'en sait rien. Trois
hypothèses se présentent, l'une adoptée par «les trois panégyristes de
Montesquieu», l'autre insinuée, à la suite de la première, par
d'Alembert dans son éloge, l'autre relatée dans une note du _Siècle de
Louis XIV_, et soutenue par M. Vian.
D'après la première opinion, Montesquieu aurait déclaré au cardinal
«qu'il ne se disoit pas l'auteur des _Lettres persanes_, mais qu'il ne
les désavoueroit jamais.» Puis il aurait lu lui-même quelques passages
bien choisis, et le ministre, séduit par l'habileté du lecteur, aurait
trouvé l'ouvrage moins dangereux qu'agréable. D'Alembert, écrivant
sous l'inspiration des Secondat, prétend à faux que «parmi les
véritables Lettres, l'imprimeur étranger en avait inséré quelques-unes
d'une autre main» (Bel? Barbaud?) et qu'il aurait fallu du moins,
«avant de condamner l'auteur, démêler ce qui lui appartenoit en
propre.»
Ces explications, qui se tiennent, peuvent sembler confirmées par une
sorte de désaveu indirect que nous relevons dans le discours de
réception: «Le génie que le public remarque en vous le déterminera _à
vous attribuer les ouvrages anonymes_ où il trouvera de l'imagination,
de la vivacité, et _des traits hardis_; et, pour faire honneur à votre
esprit, il vous les donnera, malgré les précautions que vous suggère
votre prudence.» Ce compromis, cette réticence discrète étaient
probablement connus, acceptés ou imposés par le cardinal. Il est
permis encore de voir dans les _Réflexions sur les Lettres persanes_
(v. p. 1), publiées en tête du Supplément de 1754, la substance de
l'apologie que Montesquieu présenta au ministre.
Voici maintenant la version de Voltaire, rejetée par Sainte-Beuve et
beaucoup d'autres: «Montesquieu fit faire en peu de jours une nouvelle
édition de son livre, dans lequel _on retrancha ou on adoucit tout ce
qui pouvoit être condamné_ par un cardinal ou par un ministre.» C'est
justement ce que fit Voltaire lui-même en 1732 pour obtenir de Fleury
l'autorisation de publier les _Lettres anglaises_. L'anecdote n'est
donc pas invraisemblable. D'autre part, il existe une édition des
Lettres persanes, _modifiée uniquement dans le premier volume_ et
pourvue d'un sous-titre caractéristique: LETTRES PERSANES, _seconde
édition, revue, corrigée, diminuée et augmentée par l'auteur. A
Cologne, chez Pierre Marteau, 1721._ Notez que le même Marteau avait
également donné en 1721 un texte conforme à celui d'Amsterdam-Brunel,
qui a été suivi du vivant de l'auteur par toutes les éditions
subséquentes, 1730, 1731, 1737, 1739, 1740, 1744, 1748, 1753, jusques
et y compris l'édition avec Supplément, de 1754, celle que nous
considérons et reproduisons comme définitive (Montesquieu mourut au
commencement de 1755). Partout, avant le Supplément, le nombre des
lettres est de cent cinquante. Dans la _seconde-Marteau_, il est
réduit à cent quarante. Treize ont été supprimées (I, V, X, XV, XXIII,
XXX, XXXIX, XL, XLI, XLV, LXIII, LXVIII, LXIX de l'édition type); huit
présentent quelques changements (VII, IX, XI, XVII, XXII, XXXVII,
LXXXIV, CXXXVII). Trois ont été ajoutées: Sottise du peuple durant la
Fronde, Libéralités des princes, Embarras des gens d'esprit; qui
portent dans la _seconde-Marteau_ les nos LVIII, LIX, LX, et qui
figurent dans le Supplément de 1754.
M. Vian a été tout d'abord et justement frappé de ces suppressions, de
ces remaniements et de la rareté relative d'une édition à laquelle
Montesquieu ne peut être étranger, puisqu'on y relève des additions
conservées par le texte définitif. Ajoutez que les changements
s'arrêtent au tome 1er, que le 2e demeure intact sauf les numéros des
lettres, que ce fait semble l'indice d'une certaine précipitation, en
tout cas d'une intention cachée.
La date seule, 1721, embarrassait M. Vian; mais dès qu'il eut
découvert, dans le _Journal littéraire_ de 1729, deux comptes rendus
élogieux, presque édifiants, de cette _seconde édition_, sous la
rubrique: livres parus en 1721 et de _1722 à 1728_; il ne douta pas
qu'il eût entre les mains l'édition citée par Voltaire; car s'il n'en
avait paru aucune de 1722 à 1730, et aucune en effet ne porte de date
intermédiaire, pourquoi le _Journal littéraire_ se fût-il occupé des
_Lettres_ en 1729? Cette _seconde-Marteau_ ne pouvait-elle pas avoir
été antidatée «pour faire croire» à l'ancienneté de modifications
imposées par des circonstances récentes?
Voilà, certes, des remarques intéressantes, des arguments bien
présentés, des déductions correctes. Et cependant nous ne sommes pas
convaincu. C'est qu'à cette _seconde_ édition, dont M. Vian croyait il
y a peu d'années posséder le seul exemplaire connu, qui manque à la
Bibliothèque nationale, mais que nous avons compulsée et collationnée
à l'Arsenal, (19630 B.), il manque beaucoup pour répondre au
signalement donné par Voltaire. On n'en a pas _retranché_, on n'y a
pas _adouci_ «_tout_ ce qui pouvoit être condamné par un cardinal ou
par un ministre.» A ce point qu'en 1751, vingt ans après la date
officielle, vraie ou fausse, c'est d'après le texte expurgé, en citant
les numéros nouveaux, que M. G. (l'abbé Gaultier, né à Louviers en
1685, mort à Paris en 1755, théologien des évêques de Boulogne (de
Langle) et de Montpellier (Colbert), rédigeait un violent factum, dont
nous reparlerons: _Les Lettres persannes_ _convaincues d'impiété_,
MDCCLI (103 pages, Arsenal 19032, D, B, L, relié dans un petit recueil
de pièces, grand in-12, avec cette mention manuscrite: _Ex libris
domus orat. dominæ nostræ virtutum; ex dono domini Molin. Parisiis_).
Si le lecteur veut bien se reporter aux _Notes et Variantes_ du
présent tome, il jugera comme nous que les suppressions et
remaniements, tous regrettables au point de vue littéraire, sont à peu
près insignifiants sous le rapport philosophique et religieux.
Qu'y a-t-il de retranché? des épisodes sans importance, les
_Quinze-vingts_ (XXX, 32), l'aventure de Pharan qui ne veut pas être
eunuque (XXXIX-XLI, 41-43), des recommandations d'Usbek à ses femmes
(LXIII, 65), une partie de campagne du sérail (XLV, 47), l'affront
fait à Soliman par son gendre (LXVIII, LXIX, 70-71); les expressions:
_Vierge qui a mis au monde douze prophètes_ (I); _trois ne sont qu'un_
(XXII, 24, XVIII 2e). Reste l'allusion à l'Eucharistie: _Le pain qu'on
mange n'est pas du pain_.
Qu'y a-t-il d'adouci? Les regrets amoureux de Fatmé (VII, V 2e); deux
mots relatifs à l'impureté de la femme et à la circoncision; la
dénomination _Revérend père jésuite_ décemment abrégée en R. P. J. Et
quoi encore? absolument rien de significatif.
Qu'y a-t-il de changé? des numéros de lettres et quelques lettres. Les
additions ne sont pas un correctif. Loin de là.
Est-ce à dire que l'édition subreptice doive être attribuée à un
caprice d'éditeur? Nullement, puisque les additions en ont été
conservées par l'auteur dans son Supplément. Qu'elle n'ait joué aucun
rôle dans l'élection à l'Académie? il est probable que si, mais dans
une certaine mesure que Voltaire n'indique pas suffisamment et que M.
Vian exagère. Nous sommes porté à croire que la seconde édition est
antidatée, le _Journal littéraire_ semble le prouver; que Montesquieu,
pour appuyer ses explications et son apologie (résumées dans les
_Réflexions sur les Lettres P._), a pu tirer de sa poche deux ou trois
éditions de 1721 y compris le tome Ier de la fameuse seconde et, se
plaignant des contrefacteurs, signaler rapidement quelques numéros
intervertis, quelques mots absents, quelques passages remaniés. Il a
montré le livre, mais ne l'a point laissé. Fleury, d'ailleurs, n'avait
pas le temps de lire; et, pour ne contrarier ni des personnages
influents ni un candidat bien né, bien posé, contre lequel il n'avait
aucun grief sérieux, il s'est hâté de reconnaître un acte de déférence
par un acquiescement de bon goût.
Cette conclusion concilie toutes les hypothèses probables et
vraisemblables et rend justice, ce nous semble, à la perspicacité de
M. Vian.
La _seconde_ édition, _diminuée et augmentée_, ne paraît pas avoir été
réimprimée. Il ne s'en est conservé dans le texte définitif que les
trois lettres ajoutées. On les trouvera dans le tome II, à la place
indiquée par le Supplément. Les éditions assez nombreuses, publiées du
vivant de Montesquieu, sont de simples reproductions de la première
Amsterdam-Brunel. Le Supplément ne renferme que quelques lettres
insignifiantes relatives au «petit roman,» deux ou trois correctifs à
une théorie hardie du suicide, à des doutes sur la prescience divine
(LXXVI-LXXVII, LXIX), et ces _Réflexions_, désormais placées en tête
de presque toutes les éditions et dont nous avons indiqué le sens et
la portée.
Il est fait allusion dans ce morceau à de nombreuses imitations des
Lettres persanes: on n'a conservé le souvenir que des _Lettres
turques_ par Saint-Foix, souvent jointes au livre de Montesquieu sans
en être absolument indignes (1744-1754), des _Lettres juives_ (1754),
des _Lettres chinoises_, du marquis d'Argens, enfin des _Lettres
d'Amabed_, par Voltaire.
Ce serait prendre sur le plaisir du lecteur que de relever toutes les
grâces et tous les mérites des Lettres persanes. On les découvrira du
premier coup. Nul besoin de clé ou de commentaires. Les allusions aux
folies déplorables de Louis XIV, à la révocation de l'édit de Nantes,
aux scandales du système, aux outres du crédit remplies de vent par un
Éole qui ressemble à Law, ne renferment rien de mystérieux ni
d'obscur. Les peintures de moeurs, le tableau achevé de tous les
ridicules sociaux, les observations qui notent de traits si fins, si
justes et si multipliés toutes les nuances du caractère français,
l'activité parisienne, le flegme espagnol, la morne gravité des
orientaux, cela est de tous les temps, aussi clair, aussi vrai,
aujourd'hui qu'il y a cent cinquante ans. Les jugements littéraires
trouvent de même leur application immédiate. Ce que dit Montesquieu
des sots livres, des compilations vaniteuses, des coureurs de
nouvelles, des ergoteurs scolastiques, des théologiens pédantesques,
de l'Académie française, semblera bien longtemps écrit d'hier. Quant à
quelques erreurs bien rares comme l'idée d'une dépopulation
progressive du monde, à quelques préjugés contre la médecine,
l'érudition, la poésie, et qui sont imputables soit à l'esprit du
temps, soit au tempérament tranchant de Montesquieu ou au caractère de
son génie à la fois positif et généralisateur, nous les signalons sans
y insister.
Mais il est à propos de déterminer ici les doctrines philosophiques et
morales de Montesquieu et l'application qu'il en fait aux religions,
au gouvernement, à l'organisation des sociétés humaines. Elles sont
exposées dans les _Lettres persanes_ avec la netteté et la franchise
de la jeunesse, qualités sans prix, qui ne survivent pas toujours aux
compromis et aux prudentes réserves de l'âge mûr.
L'univers apparaît à Montesquieu régi par des lois générales,
éternelles, immuables. C'est la conception même de la science.
Découvertes par les philosophes qui, d'ailleurs, «n'ont point été
ravis jusqu'aux trône lumineux, qui n'ont ni entendu les paroles
ineffables dont les concerts des anges retentissent, ni senti les
formidables accès d'une fureur divine,» ces lois, ces «cinq ou six
vérités» donnent la clé de merveilles cent fois plus stupéfiantes que
les miracles des prophètes (XCVII): non qu'elles aient une volonté;
elles ne ressemblent en rien aux entités métaphysiques: formules
induites d'observations rationnelles, elles ne sont que «l'expression
des rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses.» La
terre est soumise, comme les autres planètes, aux lois du mouvement
(XCIII); les hommes n'échappent à aucune des conditions de l'existence
universelle et de la vie terrestre. Les climats, dont l'auteur
esquisse ici la théorie, déjà trop exclusive (CXXI), constituent une
fatalité particulière à l'homme et qu'il ne réussit guère à dominer.
L'homme tient dans le monde physique une place infiniment petite, que
son orgueil exagère. Cette vanité se manifeste surtout par le dogme de
l'immortalité de l'âme (auquel on croit par semestre selon le
tempérament et les vicissitudes de la santé (LXXV); il est facile de
la retrouver dans la fureur, bien impuissante au reste, des lois
contre le suicide (LXXVI).
Le monde moral considéré en lui-même, ce qu'on a appelé le règne
humain, a ses lois, ou plutôt sa loi propre, qui n'est ni la foi, ni
l'obéissance, ni même la charité; qui est la JUSTICE. «La justice est
un rapport de convenance qui se trouve réellement entre deux choses:
ce rapport est toujours le même, quelque être qui le considère,» dieu,
ange ou homme; qu'on l'applique aux relations des individus ou à
celles des nations (LXXXIII, XCV). C'est là une vue féconde, d'une
importance capitale. Quant aux origines de la justice, dont il définit
si bien la nature, Montesquieu les soupçonne, mais il hésite à les
mettre en pleine lumière. Il dit quelque part: «La société est fondée
sur un avantage mutuel» (LXXVI); mais il n'ose en conclure que la
justice est précisément la garantie de cet avantage mutuel. Il voit
dans l'intérêt la source de l'injustice; il n'y voit pas la source de
la justice. Unilatéral, l'intérêt conduit à l'injustice; bilatéral,
réciproque, l'intérêt conduit à la justice. Cette vérité est incluse
dans la théorie de Montesquieu, mais il ne l'en dégage pas. Il sent
que la justice dépend des conventions humaines, mais on ne sait quel
scrupule le retient: il aime mieux penser qu'elle est éternelle.
Erreur philosophique, verbale plutôt que réelle, et d'ailleurs
indifférente dans la conduite des affaires humaines.
En somme, Montesquieu fait deux parts dans les choses: l'une physique,
régie par des lois fatales; l'autre morale, humaine, subordonnée à la
première, et régie par la justice. De ces principes dérivent ses
opinions philosophiques et religieuses.
Les subtilités métaphysiques lui donnent la nausée. Logique et
catégories d'Aristote, Scot, Paracelse, Avicenne, Averroës, Porphyre,
Plotin, Jamblique, il fait infuser tout cela, non sans amusante
irrévérence, et en compose pour son _médecin de province_ un violent
purgatif (CXLIII). Néanmoins il est déiste, irréligieux, à la façon de
Voltaire. Et notons que, de son temps, c'était à peine décent. Le
déisme n'a jamais été qu'un euphémisme; et le dieu d'Usbek, «s'il y a
un dieu» (LXXXIII) n'est pas gênant: car il est soumis dans le monde
physique aux lois immuables et fatales, dans le monde moral à la
justice. La prescience lui est refusée, parce qu'elle détruit la
liberté humaine, agent nécessaire de la justice (LXIX). Mais qu'est-ce
qu'un Dieu sans miracles et sans grâce efficace? que deviennent la
prière, le culte? Où est l'office, l'utilité quelconque des religions?
Sous le masque léger de ses Persans, Montesquieu traite avec une
extrême liberté les dogmes, le Coran, (les Écritures dont les
commentateurs font tout ce qu'ils veulent (CXXXIV); les casuistes
(LVII), les ascètes, les prophètes, les mystiques, dont les oeuvres
infusées constituent un excellent vomitif (CXXXIV, CXLIII); les
légendes relatives à la naissance, à la mission, à l'enseignement de
Mahomet ou d'Ali, «le plus beau des hommes» (le messie) (XXXIX); les
chapelets, les rosaires, les pèlerinages, les menues cérémonies
ridicules ou insignifiantes, les prescriptions relatives aux jeûnes et
aux viandes immondes (XVII, XXIX, XLVI.) Il attaque, avec un sérieux
comique, la maxime: hors de l'église point de salut. Il raille
l'embarras des religions à déterminer la nature des plaisirs[1]
réservés aux élus, par suite de la résurrection de la chair (XXXV), et
ridiculise les paradis par la scabreuse peinture des voluptés qui
inondent le corps glorieux de l'immortelle Anaïs (CXXV).
[Note 1: Voir dans l'_Étude sur les doctrines sociales du
christianisme_, par Yves Guyot et Sigismond Lacroix (in-12, Brouillet
éditeur) les curieuses promesses des premiers pères: «Les jeunes
filles s'y divertiront (dans le Paradis) avec de jeunes garçons; les
vieillards auront les mêmes priviléges, et leurs chagrins se
convertiront en plaisirs...» Irénée.
«Pendant mille ans, les justes qui seront vivants au moment de la
Jérusalem céleste y procréeront un nombre infini d'enfants qui seront
saints et chers à Dieu.» Lactance.]
Il définit le pape «une vieille idole qu'on encense par habitude, un
grand magicien,» qui fait croire «que trois ne sont qu'un, que le pain
qu'on mange n'est pas du pain,» les évêques, des gens de loi qui
dispensent, à prix d'argent, d'obéir à la loi; les prêtres et les
dervis, des eunuques volontaires enrichis par leur voeu de pauvreté.
Il s'indigne contre l'hypocrite férocité de l'inquisition (XXIX,
LXXVIII); il maudit l'intolérance, le prosélytisme, «esprit de
vertige, éclipse entière de la raison humaine» (LXXXV).
Enfin, il bat, les uns sur le dos des autres, christianisme,
mahométisme, judaïsme, et les humilie devant la pureté et la
spiritualité (quelque peu supposées) du mazdéisme (LXVII). C'est que
Montesquieu tient à extraire de toutes les religions positives un fond
commun, naturel, sorte d'innocente théophilanthropie à laquelle se
cramponnent, aujourd'hui encore, un certain nombre d'esprits à demi
émancipés, et dont les pompes sentimentales et champêtres s'étalent
dans l'épisode des Troglodytes (XII). Cette religion naturelle a ses
dangers pour les âmes tendres et, pratiquée par Rousseau ou
Robespierre, nous ramène tout droit aux orthodoxies dont nous sortons
à peine, après tant de siècles d'abaissement intellectuel. Mais, dans
l'esprit d'un Montesquieu, elle n'a rien de contraignant, car elle
n'existe pas, n'étant qu'un mot pour caractériser et sanctifier le
respect des lois, l'exercice de la justice, l'amour des hommes et la
pratique de la vertu.
Les dévots ne s'y trompaient pas. L'homme qui a écrit: «Dans l'état
présent où est l'Europe, il n'est pas possible que la religion
catholique y subsiste cinq cents ans» (CXVII); l'homme qui voit dans
«l'idée de la divinité... une énumération de toutes les perfections
différentes que l'homme est capable d'avoir et d'imaginer» (LXIX); cet
homme est un impie, et l'abbé Gaultier a raison quand il s'écrie: «Si
le Persan avance quelque impiété, on dit; C'est un Persan! mais ce
Persan qui parle est un François très-connu, qui met dans la bouche du
Persan ce qu'il pense, lui François, en matière de religion.» Et il
ajoute: «Est-il rien de plus humiliant pour nous, qu'un livre qui
contient ces blasphèmes ait été lu, recherché, applaudi dans le
royaume, et que les éditions se soient multipliées, sans que la
puissance spirituelle _ni la temporelle_ se soient armées pour venger
la majesté de Dieu de l'outrage d'un chétif mortel?... Est-ce à dire
que Descartes, Newton, et les philosophes modernes» (sauf Malebranche)
«ont raisonné mieux que Moïse?... Les philosophes _athées ou déistes_
font le monde éternel... Un déiste compte pour rien tous les miracles
sur lesquels la religion chrétienne est fondée!... Encore une fois, à
quoi mènent ces connoissances?» (Maudite galère!)
Le digne père n'en revient pas. Il lâche des phrases dignes de
Molière: «Voilà ce qu'on ne peut entendre sans se boucher les
oreilles!» Et ce ne sont que des: Chétif mortel! Fantaisies d'un petit
écrivain! Discours plein d'impiété! L'impiété saute aux yeux! Plaisant
réformateur! Ame de boue! Les hommes transformés en étalons!
Dérangement de l'esprit et corruption du coeur! Avec les pourceaux,
on se tait!
L'abbé, cessez de gémir. Les Lettres persanes sont bien et dûment
_convaincues d'impiété_.
Partout Montesquieu est fidèle à son principe.
En morale sociale, il se prononce pour la liberté et l'égalité, seules
compatibles avec la justice, seules favorables à l'accomplissement du
but que se propose toute société, l'avantage mutuel, à la propagation
de l'espèce, au développement des richesses par le travail et les arts
(CXXII). La liberté et l'égalité, il les réclame dans la société: et
il combat l'esclavage, conservé par des princes chrétiens dans les
pays où il leur profite; dans la famille (sauf en ce qui concerne
l'autorité paternelle dont il s'exagère l'importance): et il réclame
le rétablissement du divorce (CXVI); et il déclare que notre empire
sur les femmes est une véritable tyrannie!... que, «les forces
seraient égales, si l'éducation l'était aussi» (XXXVIII); et il
condamne la polygamie au nom de la dignité des femmes (CXIV), comme le
célibat au nom de la loi naturelle (CXVII).
En législation, il réclame des pénalités sagement graduées, et des
châtiments modérés, aussi redoutés et moins dangereux que les
supplices insensés et les tortures arbitraires (LXXX).
En politique intérieure, ennemi déclaré du despotisme, qui anéantit le
ressort moral, les forces vives des sociétés, et provoque des
révolutions toujours légitimes (LXXX, LXXXIX, CII, CIII), il juge avec
une sévère clairvoyance ce Louis XIV qui a fait illusion à Voltaire
lui-même (XXIV, XXXVII, XCII). Pour lui, le gouvernement «le plus
parfait est celui qui va à son but à moins de frais; celui qui conduit
les hommes de la manière qui convient le mieux à leur penchant et à
leur inclination» (LXXV). De là à la république il n'y a qu'un pas, et
Montesquieu le fait. Son histoire des Troglodytes (XI-XIV) conclut
énergiquement à la république. Les républiques de Suisse et de
Hollande sont placées haut dans son estime (CXXII). C'est de lui
qu'est cette noble pensée: «Le sanctuaire de l'honneur, de la
réputation et de la vertu semble être établi dans les républiques et
dans les pays où l'on peut prononcer le mot de patrie.» Il est moins
net et moins affirmatif dans l'Esprit des lois.
Sa politique extérieure est dominée tout entière par la nécessité de
la Justice. Il n'admet point de différence originelle entre le droit
privé et le droit public.
«On diroit, Rhédi, qu'il y a deux justices différentes: l'une, qui
règle les affaires des particuliers, qui règne dans le droit civil;
l'autre, qui règle les différends qui surviennent de peuple à peuple,
qui _tyrannise_ dans le droit public: _comme si le droit public
n'étoit pas lui-même un droit civil_, non pas à la vérité d'un pays
particulier, mais du monde» (XCIV). «Dans cette seconde distribution
de la justice, on ne peut employer d'autres maximes que dans la
première.» Partant de là, il établit quelles sont les guerres justes
et les guerres injustes, condamne expressément celles qui ont pour
motif «les querelles particulières du prince» ou quelque manque
d'égards pour un ambassadeur, et approuve celles qui sont entreprises
pour la défense du territoire ou d'un allié. «La conquête, dit-il, ne
donne point un droit par elle-même... Les traités de paix sont
légitimes, lorsque les conditions en sont telles, que les deux peuples
peuvent se conserver: sans quoi, celle des deux sociétés qui doit
périr, privée de sa défense naturelle par la paix, la peut chercher
dans la guerre» (XCV).
Enseignements profonds, bons à méditer dans les temps où le droit
public «est une science qui apprend aux princes (aux assemblées, aux
gouvernants quels qu'ils soient) jusqu'à quel point ils peuvent violer
la justice, sans choquer leurs intérêts» (XCIV).
La doctrine de Montesquieu consiste donc tout entière dans la
substitution de la justice à l'arbitraire royal, clérical ou divin. Ce
sera son éternel honneur, d'avoir libéré la justice des religions et
des théories autoritaires. «Domat exige que la justice soit
chrétienne, le XVIIIe siècle demande si le christianisme est juste»
(Michelet). Montesquieu a déchristianisé le droit.
Au moment où la réaction religieuse, philosophique et politique tente
un suprême et redoutable effort pour tirer l'humanité en arrière, il a
semblé opportun de remettre sous les yeux de ceux qui savent relire
tant de vérités de tous les siècles, tant de fines railleries et de
réflexions fortes sur les vices, les maux et les hommes dont nous
souffrons plus que jamais. Si les Lettres persanes n'ont pas vieilli,
si elles sont menacées, pour ainsi dire, d'une éternelle jeunesse, ce
n'est point parce que, sur le canevas léger et commode d'un petit
roman oriental aussi simple que bien conduit, parmi d'aimables
digressions discrètement voluptueuses, sûres amorces jetées au lecteur
français, Montesquieu a brodé, avec une précision un peu sèche mais
toujours piquante, une peinture de la société française sous la
régence, les portraits de ces ennemis publics qu'on nomme les prêtres
intrigants et intolérants, les agioteurs sans vergogne, les beaux
esprits frivoles, les hommes à bonnes fortunes, les juges négligents
ou partiaux, les généraux vantards, les rois exploiteurs, les
bourgeois infatués, les courtisans ridicules, tout ce passé véreux qui
n'est pas extirpé encore. Non. Mais c'est parce que l'oeuvre, plus
primesautière et plus hardie que l'Esprit des lois, plus ramassée
aussi et plus concise, touche librement à toutes les grandes questions
qui divisent l'humanité, depuis l'existence de Dieu jusqu'à la forme
du gouvernement, en passant par le mariage et la condition des femmes.
De pareils livres sont écrits pour l'avenir.
Charles de Secondat, baron de la Brède et de _Montesquieu_, né le 18
janvier 1689, mort le 10 février 1755, est en avant de ce siècle; il
est devant nous et non derrière l'horizon.
Écoutez Michelet:
«Il faut être bien étourdi et bien léger soi-même pour trouver son
livre léger. A chaque instant il est terrible. Les satires de Voltaire
sont si débonnaires à côté! La différence est grande. Voltaire est
libre par le monde. Montesquieu est un prisonnier» (de la robe).
«L'oeuvre est moins merveilleuse encore que le secret, la patience
qui la préparent, ce recueillement redoutable du solitaire en pleine
foule. Grande leçon! Qu'ils apprennent de là, les prisonniers qui se
croient impuissants, combien la prison sert, comme en prison le fer
devient acier! qu'ils apprennent, les hésitants, les maladroits, à
affiler la lame... C'est un esprit serein, mondain, ce semble, et
pacifique, qui fait en riant voler, briller le glaive... Jamais main
plus légère. L'Orient lui apprit à jouer du damas. En badinant, il
décapite un monde..., il accomplit la radicale exécution,
l'extermination du passé» et, dans l'éclair du glaive, «il fait voir
l'avenir!»
ANDRÉ LEFÈVRE.
QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LES LETTRES PERSANES.
(1754)
_Rien n'a plu davantage, dans les_ Lettres persanes_, que d'y trouver,
sans y penser, une espèce de roman. On en voit le commencement, le
progrès, la fin: les divers personnages sont placés dans une chaîne
qui les lie. A mesure qu'ils font un plus long séjour en Europe, les
moeurs de cette partie du monde prennent dans leur tête un air moins
merveilleux et moins bizarre; et ils sont plus ou moins frappés de ce
bizarre et de ce merveilleux, suivant la différence de leurs
caractères. D'un autre côté, le désordre croît dans le sérail d'Asie à
proportion de la longueur de l'absence d'Usbek, c'est-à-dire à mesure
que la fureur augmente et que l'amour diminue._
_D'ailleurs, ces sortes de romans réussissent ordinairement, parce que
l'on rend compte soi-même de sa situation actuelle; ce qui fait plus
sentir les passions que tous les récits qu'on en pourroit faire. Et
c'est une des causes du succès de quelques ouvrages charmants qui ont
paru depuis les_ Lettres persanes.
_Enfin, dans les romans ordinaires, les digressions ne peuvent être
permises que lorsqu'elles forment elles-mêmes un nouveau roman. On n'y
sauroit mêler de raisonnements, parce qu'aucuns des personnages n'y
ayant été assemblés pour raisonner, cela choqueroit le dessein et la
nature de l'ouvrage. Mais, dans la forme des lettres, où les acteurs
ne sont pas choisis, et où les sujets qu'on traite ne sont dépendants
d'aucun dessein ou d'aucun plan déjà formé, l'auteur s'est donné
l'avantage de pouvoir joindre de la philosophie, de la politique et de
la morale à un roman, et de lier le tout par une chaîne secrète et, en
quelque façon, inconnue._
_Les_ Lettres persanes _eurent d'abord un débit si prodigieux, que les
libraires mirent tout en usage pour en avoir des suites. Ils alloient
tirer par la manche tous ceux qu'ils rencontroient:_ «Monsieur,
_disoient-ils_, faites-moi des Lettres persanes.»
_Mais ce que je viens de dire suffit pour faire voir qu'elles ne sont
susceptibles d'aucune suite, encore moins d'aucun mélange avec des
lettres écrites d'une autre main, quelque ingénieuses qu'elles
puissent être._
_Il y a quelques traits que bien des gens ont trouvés bien hardis;
mais ils sont priés de faire attention à la nature de cet ouvrage. Les
Persans qui doivent y jouer un si grand rôle se trouvoient tout à coup
transplantés en Europe, c'est-à-dire dans un autre univers. Il y avoit
un temps où il falloit nécessairement les représenter pleins
d'ignorance et de préjugés: on n'étoit attentif qu'à faire voir la
génération et le progrès de leurs idées. Leurs premières pensées
devoient être singulières: il sembloit qu'on n'avoit rien à faire qu'à
leur donner l'espèce de singularité qui peut compatir avec de
l'esprit; on n'avoit à peindre que le sentiment qu'ils avoient eu à
chaque chose qui leur avoit paru extraordinaire. Bien loin qu'on
pensât à intéresser quelque principe de notre religion, on ne se
soupçonnoit pas même d'imprudence. Ces traits se trouvent toujours
liés avec le sentiment de surprise et d'étonnement, et point avec
l'idée d'examen, et encore moins avec celle de critique. En parlant de
notre religion, ces Persans ne doivent pas paroître plus instruits que
lorsqu'ils parloient de nos coutumes et de nos usages; et, s'ils
trouvent quelquefois nos dogmes singuliers, cette singularité est
toujours marquée au coin de la parfaite ignorance des liaisons qu'il y
a entre ces dogmes et nos autres vérités._
_On fait cette justification par amour pour ces grandes vérités,
indépendamment du respect pour le genre humain, que l'on n'a
certainement pas voulu frapper par l'endroit le plus tendre. On prie
donc le lecteur de ne pas cesser un moment de regarder les traits dont
je parle comme des effets de la surprise de gens qui devoient en
avoir, ou comme des paradoxes faits par des hommes qui n'étoient pas
même en état d'en faire. Il est prié de faire attention que tout
l'agrément consistoit dans le contraste éternel entre les choses
réelles et la manière singulière, naïve ou bizarre, dont elles étoient
aperçues. Certainement la nature et le dessein des_ Lettres persanes
_sont si à découvert, qu'elles ne tromperont jamais que ceux qui
voudront se tromper eux-mêmes._
INTRODUCTION.
(1721)
Je ne fais point ici d'épître dédicatoire, et je ne demande point de
protection pour ce livre: on le lira, s'il est bon; et, s'il est
mauvais, je ne me soucie pas qu'on le lise.
J'ai détaché ces premières lettres, pour essayer le goût du public:
j'en ai un grand nombre d'autres dans mon portefeuille, que je pourrai
lui donner dans la suite.
Mais c'est à condition que je ne serai pas connu: car, si l'on vient à
savoir mon nom, dès ce moment je me tais. Je connois une femme qui
marche assez bien, mais qui boite dès qu'on la regarde. C'est assez
des défauts de l'ouvrage, sans que je présente encore à la critique
ceux de ma personne. Si l'on savoit qui je suis, on diroit: Son livre
jure avec son caractère, il devroit employer son temps à quelque chose
de mieux, cela n'est pas digne d'un homme grave. Les critiques ne
manquent jamais ces sortes de réflexions, parce qu'on les peut faire
sans essayer beaucoup son esprit.