EUGÈNE MELCHIOR DE VOGÜÉ

Une de ses caractéristiques, c'est d'être un auteur à

«considérations»,[4] de ne pouvoir écrire trois lignes sans «s'élever» à

des idées générales.

[Note 4: Nos plus grands prosateurs sont des auteurs à

considérations. Faut-il ajouter que tout ceci est écrit,

comme disait Renan, _cum grano salis?_ Du moins j'y ai

tâché.]

Ces idées ne sont jamais insignifiantes. Cosmopolite par la culture,

avec de belles parties d'esprit philosophique, M. de Vogüé, ayant

beaucoup vu, peut beaucoup comparer et, par suite, beaucoup abstraire.

Ces idées sont, presque toujours, majestueusement tristes. Depuis dix

ans, M. de Vogüé nous parle, presque sans interruption, du malaise de

nos âmes. Il a repris, avec quelques variantes, la chanson de 1830. Je

crois que ce malaise, il l'éprouve pour son compte. Intelligence haute

et mélancolique,--mélancolique d'être haute, et haute pour les mêmes

raisons qui la font mélancolique,--il ne paraît pas d'aplomb dans sa

vie. Il a un peu l'air d'un exilé, et cela de diverses façons.

Sous l'ancien régime, même sous la Restauration, sa carrière eût été

toute tracée. Il eût été dans les grandes charges de l'armée, du

gouvernement ou de la diplomatie. Sa rêverie se fût dissipée en action.

Gentilhomme éclairé, à tendances libérales, il eût écrit, dans ses vieux

jours, des _Mémoires_ où l'on remarquerait de la finesse et de

l'élévation. Son existence aurait été, en dépit de quelques agitations

de surface, harmonieuse et paisible. Mais aujourd'hui la vie est plus

difficile aux descendants de l'ancienne aristocratie, quand ils ne sont

pas très riches et quand ils ne se résignent ni à l'oisiveté ni à la

nullité. Ils ne trouvent plus leur place faite. Ils ont plus de peine à

se faire nommer députés qu'un cabaretier ou un coiffeur... Et ainsi, M.

de Vogüé semble d'abord exilé dans son temps.

Mais voici qui lui est plus particulier. Ce temps, il l'a aimé. Il en a

connu l'âme souffrante; et, comme il prend tout très au sérieux, il est

un des premiers qui se soient employés à la guérir. Pour cela, il a

découvert l'Évangile. Il l'a découvert dans le roman russe, vous n'avez

pas oublié avec quel succès. Il a jugé que Balzac, Sand et Flaubert

ensemble étaient bien peu de chose auprès de Léon Tolstoï ou de

Dostoïewsky... C'est presque toujours à des étrangers qu'il a demandé

son aliment spirituel. Et ainsi, tout en l'aimant, il a semblé exilé

dans son pays.

D'autre part, il a l'esprit inquiet, généreux et hardi. Il n'a peur ni

des faits ni des idées. Il accepte la démocratie. Il a de très larges

vues d'historien et de belles pénétrations. Il a, dans ces derniers

temps, beaucoup encouragé le pape. Mais, comme il est académicien, qu'il

mène forcément une vie plutôt artificielle et mondaine, la vie que son

nom et sa condition lui imposent, et qu'il est, quoi qu'il fasse, sinon

d'une coterie, au moins d'une société, avec qui sa pensée intime n'a

presque rien de commun, il semble, en quelque manière, exilé dans son

monde.

Je l'ai prié, un jour, bien indiscrètement, de formuler son _credo_.

Lorsqu'il s'écriait: «Croyons!» sans nous dire à quoi, je l'ai comparé à

ces ténors qui chantent: «Marchons!» sans bouger de place. C'était pure

taquinerie. Le devoir de pitié, de charité, d'aide mutuelle et de

renoncement peut être promulgué en dehors de tout dogme confessionnel ou

philosophique. C'est le cas de dire, comme ce personnage de Molière:

«J'y crois pour ce que j'y crois.» Néanmoins, si j'ose le dire, la

conception du devoir, chez M. de Vogüé, ne me paraît que provisoirement

coupée du dogme catholique. Il sait très bien lui-même qu'il mourra

confessé... Et ainsi, en attendant, il semble exilé _de_ sa religion et

exilé _dans_ sa morale.

Enfin il se préoccupe extrêmement des humbles et des petits; il se

penche sur le peuple. Sévère pour l'individualisme, désireux de sentir

avec les masses, il épie le réveil, la transformation morale qui se

prépare peut-être dans leurs ténèbres. Il est merveilleusement

évangélique d'intention.--Et cependant pas de style moins évangélique et

moins «populaire» que le sien. Sa forme a quelque chose de fastueux et

d'orgueilleux; elle manque de simplicité et de bonhomie à un degré

invraisemblable. M. de Vogüé est de ceux qui ont le mieux gardé, sur un

fond rajeuni, le geste de la prose du temps de Louis-Philippe. Il abonde

en métaphores savantes. Il a des paraboles, mais de mandarin.

Évidemment, il n'y aura jamais de communication entre la foule et lui.

Aucun ignorant ne le comprendrait. Lui-même s'en rend parfaitement

compte. Il s'en est remis un jour, du salut de l'humanité, à quelque

capucin qui tout à coup surgira... Bref, il est comme exilé dans son

grand style.

C'est du sentiment de tous ces exils qu'est faite sa tristesse. Il a au

front le pli soucieux de Vauvenargues et de Vigny, auxquels il fait

songer; et c'est le Chateaubriand de la troisième République.

Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 46 / 62 题