On voit bien tout de suite qu'il y a, dans la littérature française, des
écrivains du Nord et des écrivains du Midi, des Provençaux, des Gascons,
des Auvergnats, des Belges, des Hellènes et des coloniaux. Mais y a-t-il
des Parisiens? On peut se le demander. Car, d'abord, Paris, c'est
trente-six mille choses à la fois; et puis on sait que la plupart de
ceux qui passent pour représenter l'esprit de Paris sont venus des plus
lointaines provinces... Et pourtant, oui, il y a des Parisiens,
puisqu'il y a Béranger et puisqu'il y a M. François Coppée.
Plusieurs voient surtout, en M. Coppée, un praticien en vers et en
prose, d'une habileté extraordinaire. Et je fais cette première remarque
que l'auteur de la _Grève des forgerons_ est adroit, en effet, comme un
ouvrier de Paris. Mais il est encore bien autre chose. On pourrait dire
que la netteté, le poli, l'aisance imperturbable et le «fini» classique
de son oeuvre, qui font que tout le monde peut s'y plaire, n'en
laissent sentir toute l'originalité qu'aux lecteurs très attentifs.
Si l'on y veut prendre garde, on saisit chez lui d'intéressants
contrastes. Il a commencé par être un parnassien pur, un artiste
voluptueux et fier, uniquement dévot aux mystères de la forme. Il a
écrit _le Lys_ et _l'Enfant des armures_ et ciselé d'irréprochables
petites «légendes des siècles». En même temps il montrait, dans ses
délicieuses _Intimités_, une sensualité fine et languissante, maladive
un peu. Il pouvait mal tourner. Il pouvait tomber de la poésie
parnassienne dans l'héliogabalisme, et de l'héliogabalisme dans le
symbolisme, le mysticisme et la kabbale. Les jeunes gens qui le
considèrent aujourd'hui comme un funeste bourgeois ne réfléchissent pas
que Coppée, il y a vingt-cinq ou trente ans, parut un jeune poète très
«avancé».
Or, tout de suite après _le Reliquaire_ et _les Intimités_, M. François
Coppée, chose assez inattendue, écrivait _les Humbles_. En vers modestes
et familiers, dont toute l'élégance consistait dans leur souple
exactitude, dont le prosaïsme n'était sauvé que par la grâce du rythme,
en vers nus, tout nus, il façonnait de petits poèmes gris, tout gris, où
s'exprimait, sans fausse honte, une sensibilité et parfois presque une
sentimentalité de peuple. Ces ingénieuses compositions eurent très vite
le suprême honneur de la parodie. Je ne rappellerai que le petit homard
des Batignolles, dont une bonne fille garde les pattes pour sa mère.
On put croire d'abord que le jeune poète parnassien n'avait vu dans ces
récits qu'un exercice amusant et difficile de versification, quelque
chose comme le plaisir d'écrire en français des vers latins (si j'ose
cette catachrèse) sur des sujets réfractaires à la poésie. Mais M.
Coppée a recommencé si souvent; il y est revenu avec une si évidente
complaisance qu'il faut bien qu'il y ait mis son coeur et qu'il ait
trouvé, dans ces peintures en vers de la vie, des moeurs, des
souffrances et des mérites des «humbles»,--et non point des «humbles»
pittoresques: bergers, pêcheurs, vagabonds, gueux de Richepin, mais des
«humbles» incolores: épiciers, employés, vieilles filles,--une autre
douceur, plus intime, plus humaine, que celle d'accomplir des séries de
tours de force.--En somme, Coppée, dans ses _Humbles_, a presque créé un
genre; il a presque réalisé un rêve de Sainte-Beuve.
Toutefois il se pourrait qu'en dépit du rêve de Sainte-Beuve ce genre
restât un peu hybride et douteux. C'est dans ses récits en prose non
rimée que je goûte avec le plus de sécurité la sensibilité vive et
franche de M. François Coppée. On a dit (et ce n'est d'ailleurs qu'à
moitié vrai) que le réalisme de la plupart de nos romanciers était dur,
hautain, méprisant; que rien n'égalait le soin avec lequel ils peignent
les existences humbles ou médiocres, sinon leur dédain pour cette
humilité, et qu'enfin ils n'aimaient pas les petites gens. M. Coppée les
aime. Nul, si ce n'est peut-être M. Theuriet, n'a exprimé avec une
sympathie aussi vraie la vie des pauvres foyers, des foyers de tout
petits bourgeois, leurs habitudes, leurs soucis, leurs plaisirs, leurs
ambitions; nul ne nous a mieux fait sentir, sous la mesquinerie des
détails matériels, qui devient touchante, l'immortelle poésie du coeur.
Je dirais que, par là, le réalisme de M. Coppée ressemble à celui des
romanciers anglais ou russes, si j'avais besoin, pour goûter nos
écrivains à nous, de constater qu'ils ressemblent aux étrangers.
D'autre part, l'auteur des _Humbles_ et des _Contes rapides_ est, comme
on sait, un compagnon de propos libres et qui, comme plusieurs d'entre
nous, manque un peu d'innocence. Il a l'esprit, et il a la «blague».
L'âme d'un titi supérieur sonne dans son rire, dont il est impossible de
ne pas aimer le joli timbre légèrement nasillard.
Or, ce railleur est tellement ingénu qu'il est un des trois ou quatre de
nos contemporains qui ont fait des tragédies,--oui, des tragédies en
cinq actes où tout est pris grandement au sérieux, où se déroulent des
événements imposants, où des personnages royaux se débattent dans des
situations douloureuses et terribles, où s'entre-choquent les passions
les plus violentes et où s'énoncent en alexandrins les sentiments les
plus nobles et les plus hauts dont l'humanité soit capable. Faire des
tragédies! songez à ce que cette entreprise suppose aujourd'hui de
courage, de persévérance, de gravité et de foi.
Rassemblons ces traits. Un parnassien qui est un sentimental et un
railleur qui fait des tragédies; un raffiné qui a l'âme populaire et un
ironique qui a l'âme enthousiaste... Ne vous le disais-je pas que M.
François Coppée, lui du moins, est bien de Paris? Il est même le seul de
nos poètes qui soit de Paris à ce point.
Car on trouve dans ses pages, épuré et revêtu de beauté par son clair
génie, ce qu'il y a de meilleur et de plus généreux dans les sentiments
du gavroche, de la grisette, du garde national, du chauvin et aussi de
l'ouvrier révolutionnaire, du médaillé de Sainte-Hélène et pareillement
du barricadier. Ses causeries du _Journal_ nous le montrent baguenaudant
à travers sa bonne ville, se mêlant volontiers au populaire, attendri et
frondeur, excusant les misérables, sévère aux bourgeois et aux
politiciens, paternel aux jeunes gens, évangélique jusqu'à la plus noble
imprudence, et conciliant cet évangélisme avec le culte du grand
Empereur, qui n'est, chez lui, que le culte de l'effort et de la volonté
héroïque; saluant un vague bon Dieu, célébrant le printemps et sa mie,
se racontant lui-même avec une bonhomie charmante; d'ailleurs artiste
toujours soigneux, mais, autant qu'artiste, brave homme. Ainsi, depuis
quelques années surtout, nous avons vu Coppée devenir insensiblement le
Béranger de la troisième République.
Il a fait une chose très singulière et très audacieuse dans sa
simplicité. Il a fait entrer Lisette à l'Académie. Académicien, confrère
d'un évêque, de plusieurs ducs et de divers professeurs et moralistes,
il n'a pas été hypocrite; il n'a pas craint de chanter l'idylle
faubourienne de sa quarante-cinquième année. Et cette franchise lui a
réussi. Sa dernière Elvire, fleur pâlotte et douce, nimbée, à travers
les losanges d'une maigre tonnelle, par les derniers rayons du soleil
couchant sur la Marne, n'a point paru sans poésie. Et même peu de livres
de vers respirent autant de sincère tendresse et de mélancolie
pénétrante que cette si jolie _Arrière-Saison_...