C'est le peintre le plus véridique des moeurs de ce petit monde qu'on
appelle «le monde».
Paul Bourget nous décrit des mondains et des mondaines d'exceptionnelle
qualité morale. Lavedan et Gyp, l'un avec son imagination pittoresque,
l'autre avec sa gaminerie si drue, nous déroulent surtout l'extérieur du
guignol mondain, peignent en superficie des âmes futiles en effet et
superficielles.
Plus analyste que dialoguiste ou aquarelliste, M. Paul Hervieu a vu ce
que recouvrent, après tout, ces surfaces. Il a vraiment fait la
«physiologie» des mondains, pour employer une expression qui fut à la
mode il y a cinquante ans. Il nous a montré, comme elle est dans son
fond, l'existence monstrueuse des hommes et des femmes du monde qui ne
sont que cela, des riches qui ne vivent que pour paraître, pour observer
des rites de vanité qu'ils ne comprennent même pas--et pour jouir. Il
nous a fait concevoir de secrètes analogies entre cette vie-là et celle
que mènent, à l'autre bout de la société, les «joyeux» et les «joyeuses»
des boulevards extérieurs, qui sont des oisifs, eux aussi, mais moins
polis, et pressés de nécessités qui ne leur permettent pas d'être
inoffensifs.
_Flirt_ exprime avec une tranquillité terrible l'immensité de la
niaiserie et du néant des mondains. C'est, parmi des élégances et des
plaisirs stupéfiants à force d'être conventionnels, l'histoire d'un
adultère «décent», accablant de nigauderie, d'insincérité, de banalité,
de nullité. La sensation du vide intellectuel va jusqu'au vertige.
Mais, le «monde» étant, au fond, un libre harem épars, dissimulé,
inavoué (songez, par exemple, à la nécessaire signification du
décolletage des femmes), le vernis de la vie dite élégante doit
forcément recouvrir de sourdes brutalités. M. Paul Hervieu nous les
révèle dans _Peints par eux-mêmes_, ce quasi chef-d'oeuvre. Il ne s'agit
pas seulement ici, comme dans les romans d'Octave Feuillet, de passions
tragiques, de violents drames raciniens, «distingués» quand même, mais
de sensualité toute crue, de vices, de vilenies déshonorantes, de
crimes, de «faits-divers» de forte saveur. Escroquerie, avortement,
chantage, suicide avant les gendarmes, amours effrénées, de même essence
que celles qui finissent, dans les bouges ou sur les «fortifs», par un
coup de surin: c'est de quoi se compose l'aventure du brillant Le Hinglé
et de l'exquise Mme de Trémeur. Certains mondains redeviennent ainsi
des primitifs, et même des primates. Mais la surface reste souriante et
concertée, et la bonne douairière de Pontarmé n'a rien vu ni rien
compris.
M. Paul Hervieu s'est préparé de loin, de très loin, à l'oeuvre par
laquelle, surtout, il vaut.
Il a commencé par aimer le type le plus contraire à celui de l'homme du
monde: le type du réfractaire, de l'homme qui vit volontairement en
dehors des conventions (_Diogène le chien_). Puis il a compris et aimé
les humbles héroïques (l'_Alpe homicide_) et hanté la montagne et la
vierge nature avant les salons.
De là, chez M. Hervieu, l'absence complète de snobisme, la redoutable
clarté du regard, la justesse de la perspective. Perrichon a raison:
«Que l'homme, même du monde, est petit, vu de la mer de Glace!»
Puis, il a écrit des histoires de fous dont on peut se demander si ce
sont des fous (_l'Inconnu_, _les Yeux verts et les Yeux bleus_), et
étudié certains mystères soit de l'imagination, soit de la chair et du
système nerveux (_l'Exorcisée_).
De là sa compétence et son acuité dans la description d'un monde dont la
grande occupation est l'amour et en qui l'excitation artificielle et
continue des sens aboutit volontiers aux énigmatiques névroses.
Ainsi, l'alpinisme d'une part, la charcotisme de l'autre--sans compter
certains exercices d'observation minutieuse et ironique (_Deux
Plaisanteries_)--ont contribué à faire de M. Paul Hervieu le peintre le
plus pénétrant peut-être, le plus profond, le plus hardi--et le moins
suspect d'illusion ou de complaisance--des infortunés mondains[5].
[Note 5: Encore plus vrai depuis l'_Armature_.]
Assurément je voudrais qu'il écrivît une langue moins difficile et d'une
syntaxe plus sûre. Il le pourrait sans rien perdre de sa froide et
coupante subtilité. Mais tel qu'il est, et _mutatis mutandis_ (relisez,
je vous prie, les lettres du prince de Caréan), je ne suis pas éloigné
de considérer dès maintenant Paul Hervieu comme notre Laclos[6].
[Note 6: Et mieux vaut.]