Je le tiens pour un des plus particuliers et des plus originaux des
hommes d'à présent. Et nul peut-être ne diffère plus profondément de
l'image que le public s'est formée de lui.
Professeur fieffé, doctrinaire intransigeant, continuateur vigoureux du
grêle Nisard, défenseur de la tradition et de toutes les traditions, et
par conséquent leur prisonnier: tel il apparaît aux inattentifs. Parce
qu'il a gardé, avec une coquetterie hautaine, la syntaxe du dix-septième
siècle, on le croit contemporain de Bossuet par les idées.
En réalité, l'esprit le plus libre, de l'indépendance la plus fière et
la plus ombrageuse. Sa vie, d'abord, le prouverait, toute solitaire et,
jusqu'à ces dernières années, toute en dehors des «cadres» officiels.
C'est sans autre diplôme que celui de bachelier qu'il est parvenu aux
premiers emplois de l'enseignement universitaire. En littérature, il n'a
touché aux opinions traditionnelles que pour les redresser rudement,
souvent pour en prendre le contre-pied. L'ensemble de son oeuvre ne
serait pas mal intitulé: «Suite de paradoxes sur la littérature
française.»
Ce prétendu «immuable» s'est d'ailleurs beaucoup modifié en vingt ans.
Ou, si vous préférez, je crois le comprendre mieux que je ne faisais
jadis.
Ce critique est surtout un historien et un dialecticien.
Il a, au plus haut point, le sentiment de l'histoire. Pour lui, juger un
livre, ce n'est nullement analyser l'impression plus ou moins
voluptueuse qu'il en a reçue; mais c'est, essentiellement, le «situer»
dans une série. On connaît son mot: «Je ne loue jamais ce qui m'amuse».
Son objet est de fixer la valeur des oeuvres par rapport, non à
lui-même, mais à toute la littérature. Dans le moindre de ses jugements
il tient compte d'une chose considérable en effet: le jugement exprimé
ou supposé des morts, qui sont plus nombreux que les vivants.
Non, certes, pour s'y conformer aveuglément. Cet historien est artiste
en dialectique. Même, il s'y complaît, et c'est la seule espèce de
volupté à laquelle il soit publiquement accessible. Entre les ouvrages
écrits, envisagés comme des faits dont il faut chercher la loi de
succession, la grande joie de M. Brunetière est d'établir des «liaisons»
inaperçues et surprenantes.
Sa logique est toujours imaginative. Comme Taine a théorie du milieu, du
moment et de la faculté maîtresse, M. Brunetière a trouvé la théorie de
l'«évolution des genres». Son sens historique devait l'y amener: car le
darwinisme, c'est--provisoirement--le vrai nom de l'histoire, c'est
l'histoire même.
Il a étudié les «genres littéraires» un peu de la même façon que Taine
étudiait les écrivains. Et il lui est arrivé, comme à Taine, d'être dupe
des métaphores. Les genres littéraires sont devenus, dans son système,
un je ne sais quoi d'organique, qui vivrait indépendamment des oeuvres
particulières et des cerveaux où elles ont été conçues; abstractions
végétatives, qui ont des troncs et qui poussent des branches; entités
réalisées à la manière scolastique. Les «genres» seuls existent; les
oeuvres, très peu; la personne des écrivains, moins encore.
Ainsi M. Brunetière a pu, l'an dernier, à propos de l'évolution de la
poésie lyrique, parler de Musset sans presque mentionner ses comédies,
où est pourtant tout Musset. C'est que, l'année précédente, il avait
parlé, à propos de l'évolution du genre dramatique, de ces mêmes
comédies, qui pourtant sont à peine du théâtre. Musset lui-même
s'évanouit: son nom ne désigne plus que le passage accidentel, à travers
un cerveau, de deux «genres littéraires» à une certaine minute du
développement de ces deux plantes...
La logique de M. Brunetière est ardemment combative. Il parle toujours
_contre_ quelqu'un. Il a la démonstration menaçante. Au moment où il
nous écrase, il nous avertit qu'il nous ménage. «Et, si je le voulais à
ce propos, j'ajouterais, etc...» Derrière ses béliers, il a toujours des
catapultes en réserve.
Il donne l'impression d'une vitalité intellectuelle et physique
extraordinaire, presque maladive (avez-vous assisté à ses cours?) et, en
y regardant de plus près, d'une immense tristesse. Nulle grâce; jamais
de sourire ni d'abandon; point d'esprit, sinon à coups de massue. Mais
cela ne serait rien. Lui-même a confessé à maintes reprises un
pessimisme si radical et si âcre qu'on sent bien que son amour de
l'action et son grand courage le défendent seuls du nihilisme pur. Il
est sans doute l'homme qui, moitié par respect de ce qu'ont fait et
pensé les pauvres hommes disparus, moitié par un souci d'utilité
publique, a déployé le plus de vigueur pour défendre des principes et
des institutions auxquels il ne croyait pas.
De tout cela, mélancolie foncière, pessimisme absolu, travail effréné,
activité fébrile qui semble avoir peur du repos et vouloir tromper la
vie, refus de sourire, retranchement ascétique de tout épicuréisme
intellectuel, je conclus naturellement à une excessive sensibilité, et
d'autant plus violente qu'elle est publiquement plus comprimée,--à une
extrême capacité de désir et de souffrance... Et cela est très
singulier, à cause de la forme qui n'est pas précisément, ici, celle
d'un Musset ou d'un Byron.
... On a dû voir parfois, dans quelque couvent du haut moyen âge, un
moine théologien ardent aux disputes, orthodoxe avec des témérités de
dialectique à faire trembler, austère, secret, ne livrant jamais rien de
son coeur ni de ses sensations, dur en apparence et étranger à tout
plaisir... Un matin, ses frères le trouvaient pendu dans sa cellule,
sous son grand crucifix. Que s'était-il passé? Drame de désespoir
métaphysique? Drame d'ennui mortel? Ou quoi de plus insoupçonné encore?
Ma plaisanterie n'est pas gaie, et elle est d'un romantisme fâcheux.
Mais M. Brunetière me fait songer, malgré moi, à un théologien damné.