FERDINAND BRUNETIÈRE

Je le tiens pour un des plus particuliers et des plus originaux des

hommes d'à présent. Et nul peut-être ne diffère plus profondément de

l'image que le public s'est formée de lui.

Professeur fieffé, doctrinaire intransigeant, continuateur vigoureux du

grêle Nisard, défenseur de la tradition et de toutes les traditions, et

par conséquent leur prisonnier: tel il apparaît aux inattentifs. Parce

qu'il a gardé, avec une coquetterie hautaine, la syntaxe du dix-septième

siècle, on le croit contemporain de Bossuet par les idées.

En réalité, l'esprit le plus libre, de l'indépendance la plus fière et

la plus ombrageuse. Sa vie, d'abord, le prouverait, toute solitaire et,

jusqu'à ces dernières années, toute en dehors des «cadres» officiels.

C'est sans autre diplôme que celui de bachelier qu'il est parvenu aux

premiers emplois de l'enseignement universitaire. En littérature, il n'a

touché aux opinions traditionnelles que pour les redresser rudement,

souvent pour en prendre le contre-pied. L'ensemble de son oeuvre ne

serait pas mal intitulé: «Suite de paradoxes sur la littérature

française.»

Ce prétendu «immuable» s'est d'ailleurs beaucoup modifié en vingt ans.

Ou, si vous préférez, je crois le comprendre mieux que je ne faisais

jadis.

Ce critique est surtout un historien et un dialecticien.

Il a, au plus haut point, le sentiment de l'histoire. Pour lui, juger un

livre, ce n'est nullement analyser l'impression plus ou moins

voluptueuse qu'il en a reçue; mais c'est, essentiellement, le «situer»

dans une série. On connaît son mot: «Je ne loue jamais ce qui m'amuse».

Son objet est de fixer la valeur des oeuvres par rapport, non à

lui-même, mais à toute la littérature. Dans le moindre de ses jugements

il tient compte d'une chose considérable en effet: le jugement exprimé

ou supposé des morts, qui sont plus nombreux que les vivants.

Non, certes, pour s'y conformer aveuglément. Cet historien est artiste

en dialectique. Même, il s'y complaît, et c'est la seule espèce de

volupté à laquelle il soit publiquement accessible. Entre les ouvrages

écrits, envisagés comme des faits dont il faut chercher la loi de

succession, la grande joie de M. Brunetière est d'établir des «liaisons»

inaperçues et surprenantes.

Sa logique est toujours imaginative. Comme Taine a théorie du milieu, du

moment et de la faculté maîtresse, M. Brunetière a trouvé la théorie de

l'«évolution des genres». Son sens historique devait l'y amener: car le

darwinisme, c'est--provisoirement--le vrai nom de l'histoire, c'est

l'histoire même.

Il a étudié les «genres littéraires» un peu de la même façon que Taine

étudiait les écrivains. Et il lui est arrivé, comme à Taine, d'être dupe

des métaphores. Les genres littéraires sont devenus, dans son système,

un je ne sais quoi d'organique, qui vivrait indépendamment des oeuvres

particulières et des cerveaux où elles ont été conçues; abstractions

végétatives, qui ont des troncs et qui poussent des branches; entités

réalisées à la manière scolastique. Les «genres» seuls existent; les

oeuvres, très peu; la personne des écrivains, moins encore.

Ainsi M. Brunetière a pu, l'an dernier, à propos de l'évolution de la

poésie lyrique, parler de Musset sans presque mentionner ses comédies,

où est pourtant tout Musset. C'est que, l'année précédente, il avait

parlé, à propos de l'évolution du genre dramatique, de ces mêmes

comédies, qui pourtant sont à peine du théâtre. Musset lui-même

s'évanouit: son nom ne désigne plus que le passage accidentel, à travers

un cerveau, de deux «genres littéraires» à une certaine minute du

développement de ces deux plantes...

La logique de M. Brunetière est ardemment combative. Il parle toujours

_contre_ quelqu'un. Il a la démonstration menaçante. Au moment où il

nous écrase, il nous avertit qu'il nous ménage. «Et, si je le voulais à

ce propos, j'ajouterais, etc...» Derrière ses béliers, il a toujours des

catapultes en réserve.

Il donne l'impression d'une vitalité intellectuelle et physique

extraordinaire, presque maladive (avez-vous assisté à ses cours?) et, en

y regardant de plus près, d'une immense tristesse. Nulle grâce; jamais

de sourire ni d'abandon; point d'esprit, sinon à coups de massue. Mais

cela ne serait rien. Lui-même a confessé à maintes reprises un

pessimisme si radical et si âcre qu'on sent bien que son amour de

l'action et son grand courage le défendent seuls du nihilisme pur. Il

est sans doute l'homme qui, moitié par respect de ce qu'ont fait et

pensé les pauvres hommes disparus, moitié par un souci d'utilité

publique, a déployé le plus de vigueur pour défendre des principes et

des institutions auxquels il ne croyait pas.

De tout cela, mélancolie foncière, pessimisme absolu, travail effréné,

activité fébrile qui semble avoir peur du repos et vouloir tromper la

vie, refus de sourire, retranchement ascétique de tout épicuréisme

intellectuel, je conclus naturellement à une excessive sensibilité, et

d'autant plus violente qu'elle est publiquement plus comprimée,--à une

extrême capacité de désir et de souffrance... Et cela est très

singulier, à cause de la forme qui n'est pas précisément, ici, celle

d'un Musset ou d'un Byron.

... On a dû voir parfois, dans quelque couvent du haut moyen âge, un

moine théologien ardent aux disputes, orthodoxe avec des témérités de

dialectique à faire trembler, austère, secret, ne livrant jamais rien de

son coeur ni de ses sensations, dur en apparence et étranger à tout

plaisir... Un matin, ses frères le trouvaient pendu dans sa cellule,

sous son grand crucifix. Que s'était-il passé? Drame de désespoir

métaphysique? Drame d'ennui mortel? Ou quoi de plus insoupçonné encore?

Ma plaisanterie n'est pas gaie, et elle est d'un romantisme fâcheux.

Mais M. Brunetière me fait songer, malgré moi, à un théologien damné.

Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 44 / 62 题