HIPPOLYTE TAINE

Il est très grand. C'est peut-être le cerveau de ce siècle qui

a emmagasiné le plus de faits et qui les a ordonnés avec le

plus de rigueur. Chacune de ses «histoires», chacune de ses

«descriptions»--description d'un homme, d'une littérature, d'un art,

d'une société, d'une époque, d'un pays--ressemblent à des

constructions massives et serrées. Sous les propositions qui

s'enchaînent, les séries de faits se commandent,--telles les assises

successives d'un monument. Taine est un prodigieux bâtisseur de

pyramides.

Nul n'a plus durement appliqué, ni à des objets plus divers, des

théories plus étroitement déterministes. Mais, l'expérience du plus

savant homme étant toujours fort restreinte, toute explication d'un

ensemble un peu considérable de phénomènes, même suggérée par

l'expérience, devient forcément création. L'esprit, au début,

s'accommode aux parcelles de réalité qu'il a pu saisir; mais, dès qu'il

s'agit d'une réalité plus étendue, et de toute la réalité, c'est elle

que nous accommodons à notre esprit; c'est notre esprit qui complète les

faits, et qui les pétrit, et qui suppose entre eux des relations afin de

justifier des lois. Toute philosophie est poésie.

Et c'est pourquoi nul n'a fait, plus souvent que Taine, autre chose que

ce qu'il croyait faire; nul n'a plus senti et imaginé, alors qu'il

croyait uniquement percevoir, observer et classer.

La théorie qui est censée former le support de l'_Histoire de la

littérature anglaise_ ne rend bien compte que des individus médiocres;

elle n'éclaircit par conséquent que ce qui nous intéresse le moins. Elle

n'explique guère les grands écrivains. Tandis que Taine se travaille à

voir en eux les produits du moment, du milieu et de la race; il nous les

montre surtout comme des producteurs d'une certaine espèce de beauté où

nous ne saurons jamais au juste ce qui revient à la race, au milieu et

au moment. L'_Histoire de la littérature anglaise_ est un livre

splendide; mais le meilleur en subsisterait, la théorie ôtée ou réduite

à d'assez modestes truismes.

Pareillement, «la faculté maîtresse» explique tout dans l'oeuvre d'un

artiste, excepté la beauté. La «faculté maîtresse» peut, en effet, se

rencontrer aussi bien chez un galfâtre que chez un homme de génie.

En histoire aussi, Taine est souvent dupe. Sa conception déterministe

donne inévitablement des résultats moroses, quels que soient le pays ou

le temps qu'il étudie. Car il remonte toujours, par l'analyse, à des

causes qui se confondent avec l'instinct animal. Et c'est ainsi qu'il a

vu l'ancien régime et la Révolution également tristes et haïssables.

Décomposés de la même façon, le moyen âge et l'antiquité lui eussent non

moins sûrement paru hideux. La beauté même du siècle de Périclès, si

Taine avait pu dépouiller les archives athéniennes, n'eût pas résisté à

cette opération. Toute la destinée de l'humanité se résume pour lui dans

le sombre tableau que trace Thomas Graindorge pour l'instruction de son

neveu. (Les petits lapins, les gros éléphants... vous vous rappelez?)

Il déforme les faits par cela seul qu'il les coordonne sans les

connaître tous. Il est très peu évolutionniste, puisque sa mécanique

prétend exclure le mystère et qu'il y a du mystère dans l'«évolution».

Il oublie le flottant, le vague, l'imprécision, la fuite et la

transformation des choses. Il immobilise le réel pour l'observer: donc

ce qu'il observe n'est déjà plus le réel. Assurément, les institutions

jacobines et napoléoniennes sont artificielles et oppressives; mais, en

quatre-vingt-dix ans, n'ont-elles pu modifier le peuple qu'elles

enserrent dans leurs cadres et lui faire une autre nature? Saurions-nous

revenir, au régime de la décentralisation et des petites associations

libres?

Peut-être y a-t-il un rapport secret entre les contrariétés de l'oeuvre

de Taine et les contrastes qu'on devine dans son caractère et dans son

esprit.

Ce logicien est un poète. Cet abstracteur a le style le plus concret

qu'on puisse voir. Aucun écrivain ne s'est plus continûment exprimé par

des métaphores, ni plus colorées, ni développées avec plus de minutie,

ni plus exactes dans le dernier détail. Cela va communément jusqu'au

symbole et à la parabole. Et ainsi l'on craint que, la justesse

surprenante des images emportant pour lui la vérité du fond, ce

positiviste si défiant ne se soit laissé quelquefois tromper par les

mots.

Cet homme d'imagination violente et charnelle (vous vous rappelez ses

études sur la Renaissance et sur la peinture flamande) a eu la vie d'un

ascète et d'un bénédictin. Ce grand apôtre de l'observation directe a

vécu très retiré, a peu communiqué, je crois, avec les hommes d'une

autre classe que la sienne; et ce grand amasseur de faits les a surtout

cherchés dans les livres.

Ce déterministe, qui regarde l'histoire comme un développement de faits

inéluctables et qui a souvent goûté en artiste les manifestations de la

force, s'est troublé, s'est fondu en compassion, dès qu'il a vu le sang

et la souffrance d'un peu près. Il eût été indulgent à Sylla et à César:

Robespierre et Napoléon l'ont trouvé inexorable.

Cet ennemi de l'esprit classique a, dans son besoin d'unité, soumis le

réel aux simplifications et aux généralisations les plus

impérieuses.--Sa philosophie se retrouve, dramatisée, dans le roman

naturaliste; et l'on sait que le roman naturaliste lui faisait horreur.

Pour avoir trop vu dans l'histoire la bestialité humaine, il avait fini

par avoir peur des hommes. Dans ses dernières années, sa sympathie était

évidente pour des doctrines dont la sienne était la négation radicale,

et pour les vertus mêmes que sa philosophie était le plus propre à

décourager.

Cet homme d'une si intransigeante audace de pensée était devenu

énergiquement «conservateur». (Le fut-il pour les mêmes affreuses

raisons que Hobbes? On ne sait.) Et non seulement il refusa des obsèques

civiles qui, seules, eussent été sincères, mais il ne se laissa point

enterrer simplement selon le rite de sa religion natale, ce qui n'aurait

eu, dans l'espèce, qu'une très faible signification: il demanda--ou

accepta--des funérailles protestantes. Je n'ai jamais senti plus grande

mélancolie intellectuelle qu'à cette mensongère cérémonie.

Mais cela n'a point aboli son oeuvre écrite. Hippolyte Taine fut un de

nos maîtres. La période positiviste de notre littérature,--celle qui

commença vers 1855 et que nous voyons s'achever,--garde très

profondément son empreinte.

On ne découvre des vérités neuves que par de grands partis pris qui

entraînent tout autant d'erreurs. Qu'importe? Les vérités restent. Taine

est l'écrivain qui nous a fait le plus fortement sentir et comprendre

l'animal et la machine qu'est toujours l'homme. Seulement, c'est là une

vérité que nous avons assez vue, et des vérités un peu différentes sont

en train de nous attirer davantage. Et, donc, il adviendra de Taine

comme d'autres grands inventeurs ou rajeunisseurs d'idées: on

l'abandonnera pendant trente ans,--pour lui revenir.

Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 43 / 62 题