JOUBERT

Sainte-Beuve, et quelques autres à la suite, l'avaient découvert il y a

une trentaine d'années. Puis on l'a oublié. Mais le moment est peut-être

venu de le «sortir» de nouveau. Car savez-vous ce qu'est Joubert? Un

symboliste accompli--et innocent.

D'ailleurs, un «vieil original», plein de tics délicats et de manies

angéliques,--qui dut peut-être à son mauvais estomac d'être un idéaliste

irréprochable et inventif, un dilettante du bleu. Il connut d'Alembert,

Diderot, les encyclopédistes, et les trouva d'une vulgarité choquante.

Pendant la Révolution, il se tapit à Villeneuve-sur-Yonne, petite ville

de Bourgogne, tapie elle-même dans un gai paysage, peuplée de bonnes

gens d'humeur douce, et qui, comme la plupart des petites villes et des

villages de France, traversa la crise révolutionnaire sans s'en

apercevoir. Mais le bruit et le spectacle, quoique lointains, de la

Terreur, achevèrent de détacher Joubert de ce brutal monde des corps.

Il se maria sur le tard, et son mariage aussi fut d'un idéaliste. Il

épousa, par admiration, une vieille fille très pieuse, très malheureuse,

très dévouée, consommée en mérites. Imaginez,--et ce sera très juste en

dépit de la chronologie,--qu'il épousa l'âme d'Eugénie de Guérin.

Joubert fut grand frôleur d'âmes féminines. Il lia, avec Mmes de

Beaumont, de Guitaut, de Lévis, de Duras, de Vintimille, de ces

commerces tendres et purs, plus caressants que l'amitié, plus calmes que

l'amour. Il fut le Doudan alangui de deux ou trois petits salons

aristocratiques qui se formèrent à Paris au commencement de l'Empire et

où régnèrent, avec l'ancienne politesse, la religiosité la plus

élégante. On y aimait, avec mille grâces, Dieu et Chateaubriand.

Souvent malade, Joubert aimait presque à l'être: il sentait que la

maladie lui faisait l'âme plus subtile. Il avait des raffinements à la

des Esseintes (supposez un des Esseintes sans perversité). Il déchirait,

dans les livres du dix-huitième siècle, les pages qui l'offensaient et

n'en gardait que les pages innocentes dans leurs reliures à peu près

vidées. Il «adorait» les parfums, les fruits et les fleurs. Il avait des

façons à lui de voir et de recommander la religion catholique: «Les

cérémonies du catholicisme, écrit-il, plient à la politesse.»

Il ne tenait pas énormément à la vérité: il y préférait la beauté; ou

plutôt il les confondait avec une astuce séraphique. Ne croyez-vous pas

que Renan eût contresigné cette pensée: «Tâchez de raisonner largement.

Il n'est pas nécessaire que la vérité se trouve exactement dans tous les

mots, pourvu qu'elle soit dans la pensée et dans la phrase. Il est bon,

en effet, qu'un raisonnement ait de la grâce: or, la grâce est

incompatible avec une trop rigide précision.» Et cette autre:

«L'histoire a besoin de lointain, comme la perspective. Les faits et les

événements trop attestés ont, en quelque sorte, cessé d'être

malléables.»

Il est plus platonicien que Platon. L'univers lui est, très exactement,

un système de symboles, où il s'applique à saisir les correspondances du

réel avec l'idéal, le reflet de Dieu sur les choses. Où manque ce

reflet, il ferme les yeux. Il ne permet à la matière d'exister qu'en

tant qu'elle traduit quelque chose de spirituel. En elle-même, elle le

dégoûte. Aussi la réduit-il tant qu'il peut. Il ne lui reconnaît que

l'épaisseur tout au plus d'une pelure d'oignon; il fait du monde une

prodigieuse baudruche. Cela, à la lettre: «Pour créer le monde, un grain

de matière a suffi... Cette masse qui nous effraye n'est rien qu'un

grain que l'Éternel a créé et mis en oeuvre. Par sa ductilité, par les

creux qu'il enferme et l'art de l'ouvrier, il offre, dans les

décorations qui en sont sorties, une sorte d'immensité... En retirant

son souffle à lui, le Créateur pourrait en désenfler le volume et le

détruire aisément...»

Comme sa métaphysique, sa critique littéraire n'est que métaphores,

comparaisons, allégories. Il dit de Voltaire: «Voltaire a, comme le

singe, les mouvements charmants et les traits hideux.» Il dit de Platon:

«Platon se perd dans le vide, mais on voit le jeu de ses ailes, on en

entend le bruit.» Il nous apprend que «Xénophon écrit avec une plume de

cygne, Platon avec une plume d'or et Thucidyde avec un stylet d'airain».

On est tenté de continuer: «Corneille écrit avec une plume d'aigle,

Racine avec une plume de tourterelle (vous savez que la tourterelle est

violente), Chateaubriand avec une plume de paon, Joubert lui-même avec

une plume d'ange.»

En politique, il est pour le régime où il entre le plus d'artifice. Ce

qui lui déplaît dans la démocratie, c'est que, la force et le pouvoir

s'y trouvant dans les mêmes mains, c'est-à-dire dans celles du plus

grand nombre, «il n'y a point d'art, point d'équilibre et de beauté

politique.» Il veut que la puissance soit séparée de la force

matérielle, du nombre, et les tienne en échec. C'est dans cette fiction

qu'il voit la beauté: «De la fiction, il en faut partout. La politique

elle-même est une sorte de poésie.»

Sa psychologie aussi est toute en images. Il remarque que l'homme

_n'habite_ que sa tête et son coeur; que la langue est une _corde_ et la

parole une _flèche_; que l'âme est une _vapeur allumée_ dont le corps

est le _falot_; que certaines âmes n'ont pas d'_ailes_, ni même de

_pieds_ pour la consistance, ni de _mains_ pour les oeuvres; que

l'esprit est l'_atmosphère_ de l'âme, qu'il est un _feu_, dont la pensée

est la _flamme_; que l'imagination est l'_oeil_ de l'âme. Plus loin, je

vois que l'esprit, qui tout à l'heure était une atmosphère et une

flamme, est un _champ_, puis un _métal_; qu'il peut être _creux_ et

_sonore_, ou bien que sa _solidité_ peut être _plane_, si bien que la

pensée y produit l'effet d'un _coup de marteau_; puis, qu'il ressemble à

un _miroir concave_, ou _convexe_; qu'il y fait _froid_, qu'il y fait

_chaud_; que la pudeur est un _réseau_, un _velours_, un _cocon_, etc.,

etc.

Sentez-vous la revanche de la nature? Voilà, pour un contempteur de la

matière, une imagination bien matérielle. Tous ces renchéris n'en font

jamais d'autre.

Avec cela, Joubert est très «particulier». Ses subtilités

quintessenciées, son épicuréisme virginal et ce que j'appelle son

«angélisme» peuvent nous communiquer encore, çà et là, d'assez doux

petits frissons d'âme. Par mille affectations mystérieuses, par son

mauvais goût travaillé et délicieux, il reste proche de nous. Ce

sensitif pudique est un des plus distingués parmi ces artistes joliment

maniaques qui sont comme en marge des littératures...

Je dois seulement confesser que Joubert exprime ou indique toujours les

deux termes de ses comparaisons: c'est, entre autres choses, ce qui le

distingue, par exemple, de M. Stéphane Mallarmé. Cela n'empêche point

la parenté. J'ai voulu signaler à nos poètes symbolistes un aïeul

inattendu, mais authentique.

Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 42 / 62 题