Une autre accusation qu'on ne lui a pas ménagée, c'est d'avoir été un
polémiste non seulement violent, mais brutal, mais grossier, mais
outrageant, mais cynique. Cette accusation retarde. Elle ferait sourire
si l'on comparait la polémique de Veuillot à celle qui s'étale
aujourd'hui dans nos gazettes. Violent, certes, il l'était; grossier et
injurieux, je n'y consens pas. Il connut l'ivresse de la bataille, et
cette espèce d'exaltation que donne l'impopularité aux âmes bien
trempées: mais il n'a jamais combattu dans les hommes que les idées dont
ils étaient les représentants, et il ne les a entrepris que sur ce
qu'ils avaient livré eux-mêmes de leurs pensées et de leurs personnes.
Il a fait, de quelques-uns, de terribles silhouettes «publiques»: jamais
il ne les a offensés dans leur vie privée. Tout ce qu'on peut lui
reprocher, c'est d'avoir été trop porté à taxer de mauvaise foi ceux
qu'il croyait dans l'erreur: mais il est clair qu'en cela il était
lui-même de bonne foi. Que s'il a pu lui échapper çà et là quelque
allusion désobligeante et gamine aux imperfections plastiques de ses
adversaires et à la forme de leur nez, ce sont là, avouons-le, de minces
peccadilles, et Dieu sait si l'on se privait de lui rappeler, à lui,
qu'il n'était pas joli, joli, et que la petite vérole lui avait quelque
peu gâté le visage. Avant de reprocher à Veuillot la violence de sa
polémique, il faudrait voir comment il a été traité lui-même pendant
quarante ans. Et vous ne me ferez pas croire que c'est toujours lui qui
a commencé.
Oui, ce fut un railleur et un peintre redoutable. Mais d'abord, beaucoup
de ses portraits (Greluche, Ravet, Tourtoirac, Barbouillon, Galvaudin,
Pécora, le Narquois, le Respectueux, etc., etc.) sont anonymes,
s'élèvent à la généralité de types. Dans les autres cas, lorsqu'il
empoigne et se met à déshabiller, à tenailler, à désarticuler, à
démantibuler un homme, que ce soit Thiers, Girardin, Havet, Jourdan,
Eugène Suë, Hugo et les fils Hugo, Lamartine même, ou telle vieille
barbe de 48, ou tel sinistre pantin du 4 septembre, ou le vieux Pyat, ou
Edmond About, ou Henri Rochefort (ah! les belles exécutions! et comme on
est souvent avec lui! et comme souvent il fouaille juste!), vous ne le
surprendrez jamais, je le répète, à se servir contre ses victimes
d'autre chose que leurs paroles et leurs actes publics, d'autre chose
que ce qui le blesse et l'outrage, lui, dans sa foi. Ses haines les plus
féroces ne sont que l'envers de l'amour, et ses colères sont celles de
la charité. À le bien prendre, il n'a point de haines personnelles, et
ce n'est pas uniquement parce qu'il le dit que je le crois.
... Quant aux haines personnelles, je les ignore. Nul homme
n'avancera dans la vie sans connaître qu'il doit être indulgent
envers les autres hommes... Combien plus aisément s'apaisent les
griefs particuliers! J'étais d'ailleurs peu fait pour les
ressentir, et trente années de polémique ont anéanti en moi cette
faculté dont la nature ne m'avait que médiocrement pourvu. L'idée
que je me fais de la haine est celle d'une étrange bassesse par
laquelle le haineux s'asservit stupidement au haï. Toute espèce
de haine me semble totalement ridicule, sauf une qui est
totalement abominable: la haine du bien.
Il a sur lui-même d'émouvants retours. Quand il parle de son oeuvre, il
a la modestie la plus charmante, une modestie qui n'est plus guère de ce
temps-ci, où la vanité littéraire a perdu toute pudeur; et quand il
parle de sa personne, il a l'humilité la plus vraie. J'en pourrais ici
multiplier les témoignages. En voici un que je prends véritablement au
hasard:
... Non, je n'adresse point à Dieu... les coupables actions de
grâces du pharisien. Je ne me crois pas meilleur que cette foule
qui rampe autour de moi, cherchant l'or et la volupté. Les mêmes
instincts sont dans mon âme; ils me pressent, ils me tourmentent.
Lorsque, paisible, je regarde avec pitié le triste troupeau qui
se rue, à travers la fange, sur l'appât des convoitises humaines,
tout à coup mon pied glisse, d'humiliants désirs se soulèvent et
me rappellent la boue dont je suis fait. Plusieurs, m'écoutant
parler, disent: «Celui-ci gagnera le ciel...» Et moi, je
voudrais monter sur une tour, et crier d'une telle voix que tous
les chrétiens qui sont dans le monde puissent l'entendre: «Oh!
mes frères, mes frères, priez pour moi, je vais périr!» Mais, si
mon âme est faible, elle a du moins embrassé une loi forte; si
elle penche à de vils désirs, elle aime pourtant une loi sainte
et pure; si je me rends coupable dans mon coeur, du moins je ne
veux point devenir la pierre où trébuche le pied de l'innocent.
Je ne suis point la voix qui gâte le peuple; je condamne mes
fautes et je ne cherche pas, en les justifiant par d'abominables
théories, à faire des complices et des victimes...
Continuellement, chez lui, sous l'auteur on retrouve l'homme, et cela
est un charme.
Une autre séduction, pour nous, de son oeuvre de polémiste, c'est que,
catholicisme mis à part, il montre souvent un esprit plus libre, plus
«avancé», et--faisons-nous ce compliment--plus rapproché du nôtre que
ses adversaires habituels, les routiniers du parlementarisme et de
l'impiété bourgeoise. Tandis qu'il s'attache à la vérité éternelle,
maintes fois il rencontre la vérité de demain, la vérité généreuse et
hardie. Héraut d'une minorité vaincue d'avance, honnie, enserrée
d'hostilités croissantes, son rôle fut constamment un rôle de
protestation, et son attitude générale est, comme nous avons vu, celle
de la révolte. Or, cela ne nous déplaît point. Ce catholique a passé sa
vie à combattre quantité de despotismes et d'hypocrisies, et nul n'a
plus fréquemment ni plus fortement parlé au nom de la liberté que ce
«jésuite», ce «sacristain», ce suppôt de la tyrannie de l'Église. Il a
arraché beaucoup de masques, que sans doute on a remis depuis, mais qui
ne tiennent plus aussi bien. Il lui a été excellent d'être un vaincu et,
dans quelques circonstances, un persécuté: cela lui a donné beaucoup
d'idées, et de fort belles. Nombre de ses invectives sont reprises
aujourd'hui par des hommes très éloignés de lui par leur foi. Contre le
régime de centralisation à outrance issu de la Révolution et de
l'Empire, contre l'esprit jacobin, la tyrannie de l'État, la
bureaucratie, les chinoiseries administratives, et contre ce qu'il y a,
dans l'individualisme moderne, de funeste à la démocratie même, il
abonde en magnanimes fureurs et en sarcasmes clairvoyants. On pourrait
presque dire qu'il a répandu dans ses articles et ses pamphlets ce que
Taine devait ordonner en un corps de théorie dans les derniers volumes
de ses _Origines de la France contemporaine_.
Et Taine eût approuvé, dans son ensemble, le «projet de constitution»
que Veuillot écrivit un jour pendant le siège de Paris. À mon avis,
Veuillot s'y révèle grand libéral (au sens vrai de ce malheureux mot),
bon philosophe, bon psychologue. Il considère la France comme un
organisme vivant et qui a un passé. Sa «solution» est exactement le
contraire de la solution jacobine et napoléonienne. Tout ce projet est à
lire et à méditer. En voici quelques paragraphes:
Le Régent convoquera une assemblée nationale constituante, élue
par le suffrage universel.
Les bases morales de la constitution seront la religion, la
famille, la propriété, la liberté.
Les bases politiques seront le suffrage universel, l'hérédité de
la fonction suprême, la division du territoire en grandes
agglomérations territoriales correspondant aux anciennes
provinces.
Chaque province ou État s'administrera librement par ses élus,
depuis la commune jusqu'à la subdivision départementale et
jusqu'à la division provinciale ou État.
La province aura sa magistrature, son budget, sa milice, son
université ou ses universités. Elle ne subira de contrôle que
celui de l'assemblée générale, et sur les seuls points qui
intéresseraient l'unité nationale...
On est électeur à vingt-cinq ans, éligible à trente. Pour être
électeur et éligible, il faut être chef de famille. Le
célibataire doit payer un cens, à moins d'exemption prévue par la
loi.
Le citoyen jouit de la liberté de tester.
Liberté d'association religieuse et civile...
Les corporations ouvrières existent de droit; elles choisissent
leurs officiers, font leurs règlements et exercent leur police
intérieure.
La commune et la corporation sont nécessairement propriétaires,
et la loi les oblige d'avoir, partie en fonds immobiliers, partie
en rentes, au moins de quoi suffire à un établissement
hospitalier, selon leur importance, etc.
Il est très beau, ce projet. Je ne pense pas qu'aucune constitution
puisse être plus respectueuse de la dignité humaine, ni à la fois plus
favorable au développement de l'initiative individuelle et de la «vie en
commun», ni mieux faite pour préparer la solution pacifique et
graduelle de la «question sociale». Oui, je suis persuadé que ce serait
le salut... Seulement nous y tournons le dos. Un trop grand nombre
d'entre nous ont le virus jacobin dans les moelles. Et il n'est pas bien
sûr que Dieu ait fait «les nations guérissables».
Êtes-vous curieux de connaître l'article de cette constitution qui
concerne l'Église catholique? Veuillot lui accorde «toutes les latitudes
du droit commun», le droit de posséder, d'acquérir, d'hériter; l'usage
de son droit particulier, de ses tribunaux intérieurs, la liberté de la
charité, la liberté d'enseignement à tous les degrés; le droit de fonder
des universités canoniques, une au moins par province. Il admet, il
désire la séparation de l'Église et de l'État. «Les propriétés de
l'Église sont soumises aux charges communes, et elle devra, dans un
temps et moyennant les dispositions transitoires nécessaires, subvenir
aux dépenses du culte.»
En somme, il réclame pour l'Église «toute la liberté». Pensait-il que
l'Église est aujourd'hui encore une si grande puissance morale que lui
assurer toute la liberté c'est presque lui assurer la domination?
Peut-être; et c'est pour cela précisément qu'il n'a jamais souhaité,
même en rêve, ni gouvernement théocratique, ni religion d'État (il est
très net sur ce point), rien ne devant être plus fort que l'Église libre
_sous la loi commune_. Toutefois, certains articles de son projet
impliquent que l'État a le devoir de reconnaître, sinon la vérité de la
doctrine catholique, du moins le caractère vénérable et bienfaisant de
cette doctrine et de lui assurer le respect public. Mais songez que ce
traitement spécial,--au cas où il vous plairait d'y voir une atteinte
indirecte à la liberté de conscience,--c'est dans un projet tout idéal
que Veuillot le sollicite. Ne nous hâtons donc point de crier à la
tyrannie cléricale.
Oh! je connais bien le fond de sa pensée, et je sais que, dans son
Icarie, le citoyen serait moins «libre» que l'Église; je veux dire qu'il
n'aurait la pleine liberté ni de l'«immoralité» ni de l'«impiété»
publique. Je n'ignore pas que, si Louis Veuillot eût vécu quelques
années de plus, certaines pages qu'il m'est arrivé d'écrire eussent pu,
encore qu'assez innocentes, exciter son indignation. Il m'eût maltraité,
comme tant d'autres, moi qui l'aime tant (et je sens que je ne lui en
aurais pas voulu). Les lois de sa république ne nous permettraient pas
d'écrire tout ce que nous voulons et nous retrancheraient, par
conséquent, un de nos plus chers plaisirs. Et cependant, quand j'y
réfléchis, je soupçonne que ce n'est pas peut-être ce qu'il y a de
meilleur en moi qui serait gêné par ces prohibitions. Et puis, par un
sentiment que je conçois mal, j'ai toujours été tenté d'accorder sur
moi, à ceux dont la foi est absolue, des droits que je ne me reconnais
pas sur eux. À condition, bien entendu, qu'ils me laissent penser et
parler à ma guise dans mon privé. Heureusement, d'ailleurs, les
personnes de foi absolue n'ont pas toutes la même. Grâce à cela, nous
sommes, nous, tranquilles. Pour le surplus, je m'accommoderais assez de
la république de Veuillot.
Sa Constitution est humaine. Si elle peut gêner sur quelques points les
riches et les lettrés, elle multiplie les supports, matériels et moraux,
autour des humbles. Que dis-je? j'eusse accepté sa Constitution entière,
pourvu qu'il fût chargé lui-même d'en appliquer, en ce qui me concerne,
les règles restrictives. Veuillot était bon, Sainte-Beuve lui rend cette
justice. Veuillot a parlé du peuple, en maints endroits, avec la plus
profonde tendresse, et de la dignité des pauvres avec la grâce de saint
François d'Assise. Tout l'essentiel des écrits évangéliques de MM. de
Vogüé et Paul Desjardins sur le _summum bonum_ qui est le renoncement,
vous le découvrirez en feuilletant les _Libres Penseurs_, _Çà et là_ et
le _Parfum de Rome_. Il avait l'âme grande. Il faut lire, dans _Çà et
là_ (II, 217-267), le chapitre _De la noblesse_. Ses idées sur ce qui
fait la vraie «noblesse» de la vie sont d'une ravissante pureté et d'une
fierté tout héroïque. Il a l'âme ardemment française. Les pages que lui
inspira la guerre de Crimée sont de la plus haute et de la plus chaude
éloquence. C'est peut-être le seul moment de sa vie politique où il ait
eu la joie de ne point se sentir isolé et suspect et de pouvoir
communier avec toute la France. Il a la haine atavique et instinctive,
mais aussi raisonnée et chrétienne, de l'Angleterre et de l'esprit
anglais. Car son patriotisme et sa foi ne font qu'un, et souvent sa foi
a fait son patriotisme singulièrement clairvoyant: contre la Prusse,
contre l'Italie. Enfin, ce fut un idéaliste exquis. Nul n'a mieux
compris ni exprimé que c'est par l'âme que nous sommes grands et que
«c'est de là que nous nous relevons». (Pascal.) Nul n'a embelli de plus
de dignité intime les soumissions volontaires aux indispensables
hiérarchies extérieures qu'il croyait établies ou consenties par Dieu
pour le bien du monde. Sans illusion ni sur les représentants ni sur le
fondement humain de l'aristocratie, aussi impitoyable aux «mauvais
nobles» qu'aux «mauvais prêtres», c'est lui qui, à propos d'un domaine
dépecé par un gentilhomme de boulevard et de cabinets de nuit, écrit ces
lignes, où se révèle délicieusement la qualité de son âme:
Je ne peux prendre mon parti de ces décadences de la noblesse.
C'était une institution si belle, le pauvre petit peuple en avait
si grand besoin! Il me semble que ce grand seigneur qui a vendu à
la bande noire sa terre, son château, ses papiers de famille, m'a
trahi personnellement.
Je sens en moi une singulière pente, singulière du moins en ce
temps. J'ai l'esprit de roture comme je voudrais que les
gentilshommes eussent l'esprit de noblesse. Si je pouvais
rétablir la noblesse, je le ferais tout de suite et je ne m'en
mettrais pas. Je voudrais travailler pour mon compte à rétablir
la roture.
En vérité, j'ai joué un rôle de dupe, si je n'y regarde qu'avec
l'oeil de la raison humaine. J'ai défendu le capital sans avoir
eu jamais un sou d'économies, la propriété sans posséder un pouce
de terrain, l'aristocratie, et j'ai à peine pu rencontrer deux
aristocrates; la royauté, dans un siècle qui n'a pas vu et ne
verra pas un roi. J'ai défendu tout cela par amour du peuple et
de la liberté, et je suis en possession d'une réputation d'ennemi
du peuple et de la liberté, qui me fera «lanterner» à la première
bonne occasion. Cependant ma pensée est droite et logique: mais
j'ai trop cru au devoir, et j'en ai trop parlé.
C'est la seule chose qui me console, quand je considère, hélas!
tout ce que je n'ai pas fait.
J'ai quelque idée que, si Veuillot vivait encore, il préférerait le
moment où nous sommes, malgré ses misères inouïes, à l'époque de la
monarchie de Juillet ou aux dix dernières années du second Empire. Il
verrait avec espoir la fin prochaine de ce qu'il a le plus haï, la fin
du parlementarisme bourgeois et du catholicisme libéral, et de
malentendus et de mensonges également compromettants pour la liberté et
pour la religion. Plus menaçante, la situation actuelle lui paraîtrait
plus nette. Il serait content, comme Ajax, de combattre dans plus de
lumière, fût-ce dans une lumière d'orage. Il penserait que le
rationalisme révolutionnaire, étant plus près de porter ses derniers
fruits, est plus près de se juger lui-même par là, et que de sa tragique
banqueroute peut sortir notre salut.
Certaines inquiétudes morales de ce temps lui sembleraient d'un heureux
augure: il les jugerait semées dans les esprits par une suprême
«prévenance» de la bonté divine. Il prendrait enfin son parti, sans
trop le dire,--comme fait le Souverain Pontife tout le premier,--de la
destruction du pouvoir temporel, qu'il sentirait voulue de Dieu. Il
comprendrait que cette destruction et l'affaiblissement de ses liens
avec le gouvernement politique des peuples est moins pour l'Église une
perte qu'un allègement; que le catholicisme reprend ainsi son vrai
caractère, et que l'annonce de l'éternelle «bonne nouvelle» en peut
devenir plus libre et plus efficace. Il n'aurait pas de peine à
conformer son apostolat à ce nouvel état de choses; et, en s'inquiétant
avec une charité grandissante de l'âme des petits et des ignorants, il
n'aurait pas à changer son attitude...
Voilà bien des raisons pour l'aimer. Mais, si vous lisez sa
_Correspondance_, vous ne vous en défendrez plus du tout. Vos préjugés
contre l'homme, si vous en avez, tomberont. Cette correspondance me
paraît être, avec celle de Voltaire,--pour des raisons combien
différentes!--la plus extraordinaire qu'ait laissée un homme de
lettres[1]. Là, vous le connaîtrez tel qu'il est, et tout entier. Vous
serez étonné de la prodigieuse activité de ce cerveau et de la parfaite
bonté de cette âme. Vous y goûterez autre chose qu'un plaisir
d'amusement, car l'homme, le chrétien et le publiciste ne se séparent
guère chez Louis Veuillot, et des idées d'importance et toute sa vie
publique s'entrelacent, dans ces causeries, aux détails de ménage et de
pot-au-feu. Mais surtout les «lettres à sa soeur» vous seront un délice.
(Je voudrais mettre aussi à part les lettres à Olga de Ségur, plus tard
comtesse du Pitray.) Vous y aimerez tout: le naturel, la simplicité des
moeurs, la bonhomie, l'esprit, le comique,--ce comique invincible qui
secouait sur sa base mon bon maître Sarcey, un jour que j'étais chez lui
et qu'il lisait le morceau sur les douches ascendantes, à moins que ce
ne fût la conversation avec le dentiste;--et les portraits et les
paysages en trois coups de plume, et mille traits spontanés d'un
pittoresque intense; et toutes les vertus que trahissent ces libres
expansions, la fierté, le désintéressement, l'indépendance,
l'éloignement du monde, la douceur patriarcale envers les serviteurs, et
la charité, et les larges aumônes, et la libéralité («...N'oublie jamais
qu'un chrétien doit être humble, mais magnifique.» _À son Frère_, I,
page 284); et la grâce partout répandue, et,--comme il ne visite guère
en voyage que des chrétiens comme lui et des gens d'église ou de
couvent,--un sentiment difficile à comprendre pour les profanes, le
sentiment d'une sorte de franc-maçonnerie spirituelle, d'une sécurité
sereine et très douce dans la communauté des croyances. Vous estimerez
la beauté simple de sa vie domestique, la profondeur de ses affections
familiales, et son immense labeur, et son courage allègre à le porter.
Vous penserez que celui-là fut un vaillant et un tendre. Et vous
connaîtrez quelle forte vie intérieure eut ce grand homme d'action; vous
verrez comment il porta la douleur (il perdit en quelques années sa
femme et trois filles, et une des deux autres se fit religieuse), et
vous jugerez comme moi que les lettres qu'il écrit sur ses filles mortes
et à sa fille cloîtrée sont de purs diamants de spiritualité, atteignent
au sublime du sentiment religieux et sont assurément parmi les plus
incontestables chefs-d'oeuvre de la prose chrétienne,--et de la prose
sans épithète. J'ose dire qu'aux heures douloureuses il y eut, chez
Louis Veuillot, de la «sainteté».
[Note 1: Il n'en a paru encore que sept volumes, in-8{o} il
est vrai, et chacun de 500 ou 600 pages.]