VIII

Une autre accusation qu'on ne lui a pas ménagée, c'est d'avoir été un

polémiste non seulement violent, mais brutal, mais grossier, mais

outrageant, mais cynique. Cette accusation retarde. Elle ferait sourire

si l'on comparait la polémique de Veuillot à celle qui s'étale

aujourd'hui dans nos gazettes. Violent, certes, il l'était; grossier et

injurieux, je n'y consens pas. Il connut l'ivresse de la bataille, et

cette espèce d'exaltation que donne l'impopularité aux âmes bien

trempées: mais il n'a jamais combattu dans les hommes que les idées dont

ils étaient les représentants, et il ne les a entrepris que sur ce

qu'ils avaient livré eux-mêmes de leurs pensées et de leurs personnes.

Il a fait, de quelques-uns, de terribles silhouettes «publiques»: jamais

il ne les a offensés dans leur vie privée. Tout ce qu'on peut lui

reprocher, c'est d'avoir été trop porté à taxer de mauvaise foi ceux

qu'il croyait dans l'erreur: mais il est clair qu'en cela il était

lui-même de bonne foi. Que s'il a pu lui échapper çà et là quelque

allusion désobligeante et gamine aux imperfections plastiques de ses

adversaires et à la forme de leur nez, ce sont là, avouons-le, de minces

peccadilles, et Dieu sait si l'on se privait de lui rappeler, à lui,

qu'il n'était pas joli, joli, et que la petite vérole lui avait quelque

peu gâté le visage. Avant de reprocher à Veuillot la violence de sa

polémique, il faudrait voir comment il a été traité lui-même pendant

quarante ans. Et vous ne me ferez pas croire que c'est toujours lui qui

a commencé.

Oui, ce fut un railleur et un peintre redoutable. Mais d'abord, beaucoup

de ses portraits (Greluche, Ravet, Tourtoirac, Barbouillon, Galvaudin,

Pécora, le Narquois, le Respectueux, etc., etc.) sont anonymes,

s'élèvent à la généralité de types. Dans les autres cas, lorsqu'il

empoigne et se met à déshabiller, à tenailler, à désarticuler, à

démantibuler un homme, que ce soit Thiers, Girardin, Havet, Jourdan,

Eugène Suë, Hugo et les fils Hugo, Lamartine même, ou telle vieille

barbe de 48, ou tel sinistre pantin du 4 septembre, ou le vieux Pyat, ou

Edmond About, ou Henri Rochefort (ah! les belles exécutions! et comme on

est souvent avec lui! et comme souvent il fouaille juste!), vous ne le

surprendrez jamais, je le répète, à se servir contre ses victimes

d'autre chose que leurs paroles et leurs actes publics, d'autre chose

que ce qui le blesse et l'outrage, lui, dans sa foi. Ses haines les plus

féroces ne sont que l'envers de l'amour, et ses colères sont celles de

la charité. À le bien prendre, il n'a point de haines personnelles, et

ce n'est pas uniquement parce qu'il le dit que je le crois.

... Quant aux haines personnelles, je les ignore. Nul homme

n'avancera dans la vie sans connaître qu'il doit être indulgent

envers les autres hommes... Combien plus aisément s'apaisent les

griefs particuliers! J'étais d'ailleurs peu fait pour les

ressentir, et trente années de polémique ont anéanti en moi cette

faculté dont la nature ne m'avait que médiocrement pourvu. L'idée

que je me fais de la haine est celle d'une étrange bassesse par

laquelle le haineux s'asservit stupidement au haï. Toute espèce

de haine me semble totalement ridicule, sauf une qui est

totalement abominable: la haine du bien.

Il a sur lui-même d'émouvants retours. Quand il parle de son oeuvre, il

a la modestie la plus charmante, une modestie qui n'est plus guère de ce

temps-ci, où la vanité littéraire a perdu toute pudeur; et quand il

parle de sa personne, il a l'humilité la plus vraie. J'en pourrais ici

multiplier les témoignages. En voici un que je prends véritablement au

hasard:

... Non, je n'adresse point à Dieu... les coupables actions de

grâces du pharisien. Je ne me crois pas meilleur que cette foule

qui rampe autour de moi, cherchant l'or et la volupté. Les mêmes

instincts sont dans mon âme; ils me pressent, ils me tourmentent.

Lorsque, paisible, je regarde avec pitié le triste troupeau qui

se rue, à travers la fange, sur l'appât des convoitises humaines,

tout à coup mon pied glisse, d'humiliants désirs se soulèvent et

me rappellent la boue dont je suis fait. Plusieurs, m'écoutant

parler, disent: «Celui-ci gagnera le ciel...» Et moi, je

voudrais monter sur une tour, et crier d'une telle voix que tous

les chrétiens qui sont dans le monde puissent l'entendre: «Oh!

mes frères, mes frères, priez pour moi, je vais périr!» Mais, si

mon âme est faible, elle a du moins embrassé une loi forte; si

elle penche à de vils désirs, elle aime pourtant une loi sainte

et pure; si je me rends coupable dans mon coeur, du moins je ne

veux point devenir la pierre où trébuche le pied de l'innocent.

Je ne suis point la voix qui gâte le peuple; je condamne mes

fautes et je ne cherche pas, en les justifiant par d'abominables

théories, à faire des complices et des victimes...

Continuellement, chez lui, sous l'auteur on retrouve l'homme, et cela

est un charme.

Une autre séduction, pour nous, de son oeuvre de polémiste, c'est que,

catholicisme mis à part, il montre souvent un esprit plus libre, plus

«avancé», et--faisons-nous ce compliment--plus rapproché du nôtre que

ses adversaires habituels, les routiniers du parlementarisme et de

l'impiété bourgeoise. Tandis qu'il s'attache à la vérité éternelle,

maintes fois il rencontre la vérité de demain, la vérité généreuse et

hardie. Héraut d'une minorité vaincue d'avance, honnie, enserrée

d'hostilités croissantes, son rôle fut constamment un rôle de

protestation, et son attitude générale est, comme nous avons vu, celle

de la révolte. Or, cela ne nous déplaît point. Ce catholique a passé sa

vie à combattre quantité de despotismes et d'hypocrisies, et nul n'a

plus fréquemment ni plus fortement parlé au nom de la liberté que ce

«jésuite», ce «sacristain», ce suppôt de la tyrannie de l'Église. Il a

arraché beaucoup de masques, que sans doute on a remis depuis, mais qui

ne tiennent plus aussi bien. Il lui a été excellent d'être un vaincu et,

dans quelques circonstances, un persécuté: cela lui a donné beaucoup

d'idées, et de fort belles. Nombre de ses invectives sont reprises

aujourd'hui par des hommes très éloignés de lui par leur foi. Contre le

régime de centralisation à outrance issu de la Révolution et de

l'Empire, contre l'esprit jacobin, la tyrannie de l'État, la

bureaucratie, les chinoiseries administratives, et contre ce qu'il y a,

dans l'individualisme moderne, de funeste à la démocratie même, il

abonde en magnanimes fureurs et en sarcasmes clairvoyants. On pourrait

presque dire qu'il a répandu dans ses articles et ses pamphlets ce que

Taine devait ordonner en un corps de théorie dans les derniers volumes

de ses _Origines de la France contemporaine_.

Et Taine eût approuvé, dans son ensemble, le «projet de constitution»

que Veuillot écrivit un jour pendant le siège de Paris. À mon avis,

Veuillot s'y révèle grand libéral (au sens vrai de ce malheureux mot),

bon philosophe, bon psychologue. Il considère la France comme un

organisme vivant et qui a un passé. Sa «solution» est exactement le

contraire de la solution jacobine et napoléonienne. Tout ce projet est à

lire et à méditer. En voici quelques paragraphes:

Le Régent convoquera une assemblée nationale constituante, élue

par le suffrage universel.

Les bases morales de la constitution seront la religion, la

famille, la propriété, la liberté.

Les bases politiques seront le suffrage universel, l'hérédité de

la fonction suprême, la division du territoire en grandes

agglomérations territoriales correspondant aux anciennes

provinces.

Chaque province ou État s'administrera librement par ses élus,

depuis la commune jusqu'à la subdivision départementale et

jusqu'à la division provinciale ou État.

La province aura sa magistrature, son budget, sa milice, son

université ou ses universités. Elle ne subira de contrôle que

celui de l'assemblée générale, et sur les seuls points qui

intéresseraient l'unité nationale...

On est électeur à vingt-cinq ans, éligible à trente. Pour être

électeur et éligible, il faut être chef de famille. Le

célibataire doit payer un cens, à moins d'exemption prévue par la

loi.

Le citoyen jouit de la liberté de tester.

Liberté d'association religieuse et civile...

Les corporations ouvrières existent de droit; elles choisissent

leurs officiers, font leurs règlements et exercent leur police

intérieure.

La commune et la corporation sont nécessairement propriétaires,

et la loi les oblige d'avoir, partie en fonds immobiliers, partie

en rentes, au moins de quoi suffire à un établissement

hospitalier, selon leur importance, etc.

Il est très beau, ce projet. Je ne pense pas qu'aucune constitution

puisse être plus respectueuse de la dignité humaine, ni à la fois plus

favorable au développement de l'initiative individuelle et de la «vie en

commun», ni mieux faite pour préparer la solution pacifique et

graduelle de la «question sociale». Oui, je suis persuadé que ce serait

le salut... Seulement nous y tournons le dos. Un trop grand nombre

d'entre nous ont le virus jacobin dans les moelles. Et il n'est pas bien

sûr que Dieu ait fait «les nations guérissables».

Êtes-vous curieux de connaître l'article de cette constitution qui

concerne l'Église catholique? Veuillot lui accorde «toutes les latitudes

du droit commun», le droit de posséder, d'acquérir, d'hériter; l'usage

de son droit particulier, de ses tribunaux intérieurs, la liberté de la

charité, la liberté d'enseignement à tous les degrés; le droit de fonder

des universités canoniques, une au moins par province. Il admet, il

désire la séparation de l'Église et de l'État. «Les propriétés de

l'Église sont soumises aux charges communes, et elle devra, dans un

temps et moyennant les dispositions transitoires nécessaires, subvenir

aux dépenses du culte.»

En somme, il réclame pour l'Église «toute la liberté». Pensait-il que

l'Église est aujourd'hui encore une si grande puissance morale que lui

assurer toute la liberté c'est presque lui assurer la domination?

Peut-être; et c'est pour cela précisément qu'il n'a jamais souhaité,

même en rêve, ni gouvernement théocratique, ni religion d'État (il est

très net sur ce point), rien ne devant être plus fort que l'Église libre

_sous la loi commune_. Toutefois, certains articles de son projet

impliquent que l'État a le devoir de reconnaître, sinon la vérité de la

doctrine catholique, du moins le caractère vénérable et bienfaisant de

cette doctrine et de lui assurer le respect public. Mais songez que ce

traitement spécial,--au cas où il vous plairait d'y voir une atteinte

indirecte à la liberté de conscience,--c'est dans un projet tout idéal

que Veuillot le sollicite. Ne nous hâtons donc point de crier à la

tyrannie cléricale.

Oh! je connais bien le fond de sa pensée, et je sais que, dans son

Icarie, le citoyen serait moins «libre» que l'Église; je veux dire qu'il

n'aurait la pleine liberté ni de l'«immoralité» ni de l'«impiété»

publique. Je n'ignore pas que, si Louis Veuillot eût vécu quelques

années de plus, certaines pages qu'il m'est arrivé d'écrire eussent pu,

encore qu'assez innocentes, exciter son indignation. Il m'eût maltraité,

comme tant d'autres, moi qui l'aime tant (et je sens que je ne lui en

aurais pas voulu). Les lois de sa république ne nous permettraient pas

d'écrire tout ce que nous voulons et nous retrancheraient, par

conséquent, un de nos plus chers plaisirs. Et cependant, quand j'y

réfléchis, je soupçonne que ce n'est pas peut-être ce qu'il y a de

meilleur en moi qui serait gêné par ces prohibitions. Et puis, par un

sentiment que je conçois mal, j'ai toujours été tenté d'accorder sur

moi, à ceux dont la foi est absolue, des droits que je ne me reconnais

pas sur eux. À condition, bien entendu, qu'ils me laissent penser et

parler à ma guise dans mon privé. Heureusement, d'ailleurs, les

personnes de foi absolue n'ont pas toutes la même. Grâce à cela, nous

sommes, nous, tranquilles. Pour le surplus, je m'accommoderais assez de

la république de Veuillot.

Sa Constitution est humaine. Si elle peut gêner sur quelques points les

riches et les lettrés, elle multiplie les supports, matériels et moraux,

autour des humbles. Que dis-je? j'eusse accepté sa Constitution entière,

pourvu qu'il fût chargé lui-même d'en appliquer, en ce qui me concerne,

les règles restrictives. Veuillot était bon, Sainte-Beuve lui rend cette

justice. Veuillot a parlé du peuple, en maints endroits, avec la plus

profonde tendresse, et de la dignité des pauvres avec la grâce de saint

François d'Assise. Tout l'essentiel des écrits évangéliques de MM. de

Vogüé et Paul Desjardins sur le _summum bonum_ qui est le renoncement,

vous le découvrirez en feuilletant les _Libres Penseurs_, _Çà et là_ et

le _Parfum de Rome_. Il avait l'âme grande. Il faut lire, dans _Çà et

là_ (II, 217-267), le chapitre _De la noblesse_. Ses idées sur ce qui

fait la vraie «noblesse» de la vie sont d'une ravissante pureté et d'une

fierté tout héroïque. Il a l'âme ardemment française. Les pages que lui

inspira la guerre de Crimée sont de la plus haute et de la plus chaude

éloquence. C'est peut-être le seul moment de sa vie politique où il ait

eu la joie de ne point se sentir isolé et suspect et de pouvoir

communier avec toute la France. Il a la haine atavique et instinctive,

mais aussi raisonnée et chrétienne, de l'Angleterre et de l'esprit

anglais. Car son patriotisme et sa foi ne font qu'un, et souvent sa foi

a fait son patriotisme singulièrement clairvoyant: contre la Prusse,

contre l'Italie. Enfin, ce fut un idéaliste exquis. Nul n'a mieux

compris ni exprimé que c'est par l'âme que nous sommes grands et que

«c'est de là que nous nous relevons». (Pascal.) Nul n'a embelli de plus

de dignité intime les soumissions volontaires aux indispensables

hiérarchies extérieures qu'il croyait établies ou consenties par Dieu

pour le bien du monde. Sans illusion ni sur les représentants ni sur le

fondement humain de l'aristocratie, aussi impitoyable aux «mauvais

nobles» qu'aux «mauvais prêtres», c'est lui qui, à propos d'un domaine

dépecé par un gentilhomme de boulevard et de cabinets de nuit, écrit ces

lignes, où se révèle délicieusement la qualité de son âme:

Je ne peux prendre mon parti de ces décadences de la noblesse.

C'était une institution si belle, le pauvre petit peuple en avait

si grand besoin! Il me semble que ce grand seigneur qui a vendu à

la bande noire sa terre, son château, ses papiers de famille, m'a

trahi personnellement.

Je sens en moi une singulière pente, singulière du moins en ce

temps. J'ai l'esprit de roture comme je voudrais que les

gentilshommes eussent l'esprit de noblesse. Si je pouvais

rétablir la noblesse, je le ferais tout de suite et je ne m'en

mettrais pas. Je voudrais travailler pour mon compte à rétablir

la roture.

En vérité, j'ai joué un rôle de dupe, si je n'y regarde qu'avec

l'oeil de la raison humaine. J'ai défendu le capital sans avoir

eu jamais un sou d'économies, la propriété sans posséder un pouce

de terrain, l'aristocratie, et j'ai à peine pu rencontrer deux

aristocrates; la royauté, dans un siècle qui n'a pas vu et ne

verra pas un roi. J'ai défendu tout cela par amour du peuple et

de la liberté, et je suis en possession d'une réputation d'ennemi

du peuple et de la liberté, qui me fera «lanterner» à la première

bonne occasion. Cependant ma pensée est droite et logique: mais

j'ai trop cru au devoir, et j'en ai trop parlé.

C'est la seule chose qui me console, quand je considère, hélas!

tout ce que je n'ai pas fait.

J'ai quelque idée que, si Veuillot vivait encore, il préférerait le

moment où nous sommes, malgré ses misères inouïes, à l'époque de la

monarchie de Juillet ou aux dix dernières années du second Empire. Il

verrait avec espoir la fin prochaine de ce qu'il a le plus haï, la fin

du parlementarisme bourgeois et du catholicisme libéral, et de

malentendus et de mensonges également compromettants pour la liberté et

pour la religion. Plus menaçante, la situation actuelle lui paraîtrait

plus nette. Il serait content, comme Ajax, de combattre dans plus de

lumière, fût-ce dans une lumière d'orage. Il penserait que le

rationalisme révolutionnaire, étant plus près de porter ses derniers

fruits, est plus près de se juger lui-même par là, et que de sa tragique

banqueroute peut sortir notre salut.

Certaines inquiétudes morales de ce temps lui sembleraient d'un heureux

augure: il les jugerait semées dans les esprits par une suprême

«prévenance» de la bonté divine. Il prendrait enfin son parti, sans

trop le dire,--comme fait le Souverain Pontife tout le premier,--de la

destruction du pouvoir temporel, qu'il sentirait voulue de Dieu. Il

comprendrait que cette destruction et l'affaiblissement de ses liens

avec le gouvernement politique des peuples est moins pour l'Église une

perte qu'un allègement; que le catholicisme reprend ainsi son vrai

caractère, et que l'annonce de l'éternelle «bonne nouvelle» en peut

devenir plus libre et plus efficace. Il n'aurait pas de peine à

conformer son apostolat à ce nouvel état de choses; et, en s'inquiétant

avec une charité grandissante de l'âme des petits et des ignorants, il

n'aurait pas à changer son attitude...

Voilà bien des raisons pour l'aimer. Mais, si vous lisez sa

_Correspondance_, vous ne vous en défendrez plus du tout. Vos préjugés

contre l'homme, si vous en avez, tomberont. Cette correspondance me

paraît être, avec celle de Voltaire,--pour des raisons combien

différentes!--la plus extraordinaire qu'ait laissée un homme de

lettres[1]. Là, vous le connaîtrez tel qu'il est, et tout entier. Vous

serez étonné de la prodigieuse activité de ce cerveau et de la parfaite

bonté de cette âme. Vous y goûterez autre chose qu'un plaisir

d'amusement, car l'homme, le chrétien et le publiciste ne se séparent

guère chez Louis Veuillot, et des idées d'importance et toute sa vie

publique s'entrelacent, dans ces causeries, aux détails de ménage et de

pot-au-feu. Mais surtout les «lettres à sa soeur» vous seront un délice.

(Je voudrais mettre aussi à part les lettres à Olga de Ségur, plus tard

comtesse du Pitray.) Vous y aimerez tout: le naturel, la simplicité des

moeurs, la bonhomie, l'esprit, le comique,--ce comique invincible qui

secouait sur sa base mon bon maître Sarcey, un jour que j'étais chez lui

et qu'il lisait le morceau sur les douches ascendantes, à moins que ce

ne fût la conversation avec le dentiste;--et les portraits et les

paysages en trois coups de plume, et mille traits spontanés d'un

pittoresque intense; et toutes les vertus que trahissent ces libres

expansions, la fierté, le désintéressement, l'indépendance,

l'éloignement du monde, la douceur patriarcale envers les serviteurs, et

la charité, et les larges aumônes, et la libéralité («...N'oublie jamais

qu'un chrétien doit être humble, mais magnifique.» _À son Frère_, I,

page 284); et la grâce partout répandue, et,--comme il ne visite guère

en voyage que des chrétiens comme lui et des gens d'église ou de

couvent,--un sentiment difficile à comprendre pour les profanes, le

sentiment d'une sorte de franc-maçonnerie spirituelle, d'une sécurité

sereine et très douce dans la communauté des croyances. Vous estimerez

la beauté simple de sa vie domestique, la profondeur de ses affections

familiales, et son immense labeur, et son courage allègre à le porter.

Vous penserez que celui-là fut un vaillant et un tendre. Et vous

connaîtrez quelle forte vie intérieure eut ce grand homme d'action; vous

verrez comment il porta la douleur (il perdit en quelques années sa

femme et trois filles, et une des deux autres se fit religieuse), et

vous jugerez comme moi que les lettres qu'il écrit sur ses filles mortes

et à sa fille cloîtrée sont de purs diamants de spiritualité, atteignent

au sublime du sentiment religieux et sont assurément parmi les plus

incontestables chefs-d'oeuvre de la prose chrétienne,--et de la prose

sans épithète. J'ose dire qu'aux heures douloureuses il y eut, chez

Louis Veuillot, de la «sainteté».

[Note 1: Il n'en a paru encore que sept volumes, in-8{o} il

est vrai, et chacun de 500 ou 600 pages.]

Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 16 / 62 题