Il y eut aussi de l'«humanité», et largement. Prenez à la fois le mot
dans le meilleur sens, et dans l'autre. Il faut pourtant bien que je
finisse par avouer,--au moins une fois,--que, dans l'échauffement de la
lutte, Veuillot eut des violences, des injustices, et des erreurs à demi
volontaires sur la qualité morale des personnes contre qui il
combattait. Plus d'une fois il m'a désolé par la façon dont il traite
des gens pour qui j'ai de l'indulgence, de la sympathie, ou même du
respect.--Mais il eut en même temps des «faiblesses» charmantes. Une de
celles dont je suis le plus touché, c'est son amour pour la littérature.
Il écrit un jour à sa soeur: «Tout pour Pierre (le pape), rien pour
Pétronille (la littérature). Seigneur! _vous savez si j'ai aimé cette
femme-là_.»
Oh! oui, il l'a aimée,--avec crainte, avec remords; car il savait bien
qu'aux yeux d'un chrétien elle ne doit être qu'un instrument: mais,
tremblant toujours de l'aimer pour elle-même, il l'adorait avec d'autant
plus de passion. Il lui arrivait à chaque instant d'être séduit comme
artiste par ce qu'il était tenu de réprouver comme chrétien; et de là de
réelles angoisses.
Son goût, lorsqu'il reste spontané, est à la fois très large et très
pur. Il a eu cette chance que, n'ayant point fait d'études régulières,
il a pu aborder les classiques d'une âme libre et neuve et, par suite,
les sentir du premier coup. Et, comme un grand nombre d'entre eux sont
plus ou moins pénétrés d'esprit chrétien, il ne fut pas trop gêné
ensuite par ses croyances dans les jugements qu'il porte sur eux. Le
chapitre de critique, ensemble chrétienne et impressionniste, qui
termine _Çà et là_, est excellent et original. Veuillot nous y fait
l'histoire de ses lectures. On y voit en plein ses préférences
instinctives. Il aime Corneille, et surtout le _Cid_, Racine, et surtout
_Phèdre_. Plus tard, les tragédies de Racine le faisaient pleurer, ce
dont je lui sais particulièrement gré, et il écrivit, dans les _Odeurs
de Paris_, des pages singulièrement pénétrantes sur _Britannicus_. Dans
Saint-Simon, l'écrivain lui plaît, mais l'homme lui est odieux. «...
Certes ses _Mémoires_ sont un beau pays, et plantureux à merveille: mais
il y a des fondrières et des bêtes venimeuses, et je n'aime pas à me
promener en compagnie de ce duc enragé... Tout le jour courbé comme le
plus souple courtisan, il éponge les souillures et les scandales; il se
sature et, le soir, il dégorge en flots de lave... Il se cache, il
fabrique ses prétendues histoires en secret comme on fabrique de la
fausse monnaie... On ne connaît aucun autre exemple d'une telle force ni
d'une telle lâcheté...» Lisez tout le morceau, qui est superbe, et où se
révèle une fois de plus une âme vraiment noble et _bonne_ (j'y reviens
toujours).--Il adore Sévigné et lui passe tout. Chose remarquable, il
aime peu Molière et son naturalisme; il le voit déjà comme le verra M.
Brunetière. Il n'aime pas La Rochefoucauld («c'est un précieux peu
aimable et peu sincère»), ni Montaigne. Il aurait plutôt un faible
secret pour Rabelais. Il témoigne plus de respect que d'affection à
Pascal, dont la foi est trop inquiète pour lui. Mais _Gil Blas_ est «le
premier livre qui le dégoûta de la littérature du XVIIIe siècle».
L'écrivain qu'il aima le plus quand il commença à savoir lire, ce fut La
Bruyère, et son style en demeura pour toujours imprégné. Devenu
chrétien, il fut plein de Bossuet. Vous entrevoyez ses naturelles
origines littéraires. Veuillot est un classique, d'«écriture» à la fois
traditionnelle et audacieuse.
Du XVIIIe siècle, il exècre, et comme chrétien et, par suite, comme
littérateur, à peu près tout,--sauf les romans de Mme Riccoboni. Tout ce
qu'il peut accorder à Voltaire, c'est que «sa prose est jolie».
Sur Chateaubriand: «Il a tenu et mérité une grande place, mais ce n'est
pas mon homme. Ce n'est ni le chrétien, ni le gentilhomme, ni l'écrivain
tels que je les aime; c'est presque l'homme de lettres tel que je le
hais», etc.
Sur les écrivains du XIXe siècle, il est partagé presque
douloureusement. Il n'en est presque pas un sur qui son jugement ne soit
double, selon les ouvrages, et aussi selon qu'il les juge davantage avec
sa conscience ou avec son goût. Je n'apporterai en exemple que ce qu'il
dit de Sand et de Hugo.--Il a, sur la philosophie de George Sand, sur
ses femmes émancipées et sur ses catins penseuses, des railleries
impayables et impitoyables:
... Il paraît à la comtesse, dès le second entretien, que cette
infinie vague, dont le sentiment la tourmente, prend des épaules
et qu'elle sait à quoi s'en tenir... Guillaume est taillé en
valet de ferme; et, je le jure, la comtesse Isidora l'estimerait
mince penseur s'il était fluet.
Mais, là même, il a des indulgences:
... C'est toujours George; et, l'histoire commencée, je suis
allé jusqu'au bout. Daniel (Stern) ne me mènerait pas si loin.
Et, après avoir conté l'histoire de la courtisane Afra, qui devint
chrétienne et fut martyre:
Mets de côté ta passion, tes systèmes et tes livres, ô George.
J'en appelle à cette meilleure part de toi-même, qui t'élève
quelquefois au-dessus de tant de misères, j'en appelle à ton
génie, qui t'a permis souvent de voir, de sentir et d'admirer ce
qui est grand, et beau, et pur. Que dis-tu de cette courtisane?
Ne trouves-tu pas, comme moi, qu'elle vaut bien ton Isidora, et
que la foi chrétienne s'entend à relever les âmes encore mieux
qu'Helvétius et Rousseau?
Et ailleurs, et à diverses reprises, il déclare carrément: «Mme Sand est
un grand écrivain.»
De même, personne n'a sans doute, à l'occasion, déchiqueté Victor Hugo
avec plus de férocité. Mais, à considérer l'ensemble de ses
appréciations, il lui rend justice. N'est-ce pas Veuillot qui a dit que
la _Chanson des Rues et des Bois_ est «le plus bel animal de la langue
française»? Il a parlé dignement, et des _Contemplations_, et de la
première partie des _Misérables_. Et un jour, en 1870, s'étant remis à
feuilleter l'oeuvre de l'énorme poète, il écrit magnifiquement:
M. Hugo _a été_ «l'homme moderne» plus qu'aucun autre
contemporain. Entre ceux qui n'ont qu'un cerveau et ceux qui
n'ont que des sens... il est l'homme vrai... On ne trouve point
cela chez Lamartine, qui est un orgue; ni chez Musset, qui est un
oiseau... M. Hugo est plein de feu, de sang et de larmes. Il se
sent vivre et il se sent mourir... Il prend l'énigme au sérieux;
il va au sphinx, il l'interroge parmi les débris de ceux qui
furent dévorés. Il a été vaincu... Quiconque voudra l'étudier le
plaindra. Il est plus vaincu que d'autres parce qu'il pouvait
mieux vaincre. Les ossements qu'il a laissés sont d'un géant.
Et vous comprendrez mieux la magnanimité de ce jugement, si vous vous
souvenez du vers abominable où Victor Hugo avait insulté Louis Veuillot
dans sa mère.
Vers la fin du joli chapitre de critique de _Çà et là_, Veuillot, après
quelques jugements sévères sur la littérature de ce temps, rentre en
soi:
Je ne crains pas que l'on m'ahonte en m'opposant à moi-même le
peu que je vaux. Je connais ma faiblesse. Si je n'aimais la
vérité, je me condamnerais au silence; mais la vérité a encore sa
force dans les plus humbles voix, et elle commande la hardiesse
aux plus humbles esprits. Sa lumière me remplit d'une aversion
sans borne pour les chefs-d'oeuvre d'un art où je ne suis qu'un
pauvre vieil écolier, lorsque ces chefs-d'oeuvre n'ont pas la
marque du vrai...
Cette aversion avait ses défaillances. Veuillot céda souvent à la
tentation de pardonner beaucoup au talent. Il aima Musset, il ne détesta
point Gautier; il adora Sainte-Beuve, sans le dire tout à fait. Et que
d'autres on sent qu'il _n'ose pas_ aimer! Je crois bien qu'il ne fut
sans entrailles, même littéraires, que contre Renan. Et je songe: «Quel
pauvre être de volupté suis-je donc, moi, pour aimer à la fois,--et
peut-être également,--Renan et Veuillot!»
X
Telle fut, chez le bon soldat de Pierre, la secrète morsure de passion
pour «Pétronille» qu'il glissa au plaisir et qu'il trouva le temps
d'être lui-même, on le sait, poète et romancier.
Ses vers (les _Satires_ et les _Couleuvres_) sont intéressants, souvent
très beaux. Mais, quand ils le sont, c'est généralement à la façon de
très belle prose. C'était le caprice d'un esprit curieusement
«traditionaliste» que de ressusciter ainsi la vieille satire en vers,
après que le lyrisme romantique avait ruiné les «petits genres» et que
le journalisme les avait rendus inutiles. Veuillot procède des
versificateurs du XVIIe et du XVIIIe siècle, avec, seulement, une rime
plus nourrie, un vocabulaire plus riche, un peu plus d'images et, comme
il était naturel, l'accent d'aujourd'hui. Toutefois vous trouverez, du
moins dans la première partie des _Satires_, un rien de pédantisme
classique, trop de métaphores héritées des satires littéraires de
Boileau, trop de «sifflets» et le pli trop fréquent de renvoyer les
mauvais auteurs sur les quais ou chez l'épicier. En revanche,--et cela
surtout dans les _Couleuvres_ et dans les poésies du premier volume de
_Çà et là_,--de beaux coups d'aile, un peu brefs; quelques sonnets
merveilleux de relief et d'énergie incisive; une abondance de
vers-proverbes, ou de «vers dorés». Que dites-vous de ceux-ci (_À un
jeune homme_):
Prends garde, en les aimant, d'aimer l'amour des hommes:
Combats en pardonnant, mais toutefois combats.
En somme, exception faite pour trois ou quatre pièces (_la Pâle jeune
Veuve_..., _J'ai passé quarante ans_..., _le Cyprès_, et l'admirable
_Épitaphe_), c'est plutôt dans sa prose que Veuillot est proprement
poète, souvent grand poète. Il est remarquable qu'une de ses meilleures
pages en vers soit celle où il définit la prose, page succulente et que
Sainte-Beuve prisait si haut:
Ô prose! mâle outil et bons aux fortes mains!...
Ajoutez que Veuillot ne s'en faisait pas accroire. Il parle de sa manie
rimante avec un mélange de modestie à demi sincère et d'inquiétude tout
à fait plaisante et «gentille».
Romancier, il était fort empêché et se chargeait lui-même de
prohibitions et de chaînes. D'abord, il n'avait aucune illusion sur
l'amour. «Tout ce que j'ai pu observer de cette fameuse passion de
l'amour, tant célébrée, me persuade que sa forme la plus fréquente et la
plus saisissable est la jalousie... L'amour est, au fond, un très vif
sentiment d'adoration pour soi-même...» Il croyait d'autre part que, si
on lisait moins de romans, il y aurait, heureusement, moins d'amoureux.
Mais au reste il savait le pouvoir contagieux de presque toutes les
peintures des passions humaines. Ainsi, il se retranchait volontairement
la plus grande part de la matière ordinaire des romans et des drames. Il
se condamnait au roman chrétien, au roman d'édification.
Il est très vrai qu'un roman d'édification peut être sincère, émouvant,
vivant. Seulement, le public ne le croit pas; beaucoup de chrétiens même
s'en défient par avance. Une des nombreuses étrangetés de ce temps,
c'est que le catholicisme soit à peu près absent de la littérature d'un
peuple dont la très grande majorité professe encore, s'il la pratique
peu, la religion catholique. Mais le plus étonnant, c'est que ce fut
ainsi dès le XVIIe siècle, dès le XVIe, et même avant.
Si, pour les neuf dixièmes des «fidèles», la foi n'était chose
d'habitude et de convenance, sans nulle action sur la vie morale, il
devrait pourtant leur sembler naturel que, dans une histoire de passion
combattue, la prière, le chapelet, la messe, la confession même tinssent
une place notable. Car, pourquoi, je vous prie, la lutte serait-elle
moins intéressante et moins tragique entre le scrupule religieux et la
passion qu'entre la passion et, par exemple, les affections de famille
ou le sentiment philosophique du devoir? Ne peut-il tenir autant
d'émotion, de trouble, de douleur, de faiblesse et d'effort, et de
«drame» enfin, dans l'examen de conscience d'un catholique tenté que
dans le monologue d'Auguste ou dans celui d'Hermione?
Veuillot le pensait, et il osa en courir l'aventure, L'_Honnête femme_
paraît un roman excessivement bizarre, tout simplement parce que c'est
un roman catholique. Ce n'est autre chose que l'histoire d'un Joseph
dévot et d'une dame Putiphar circonspecte, dans une petite ville de
province. Joseph est toujours ridicule, quoi qu'il fasse: jugez quand il
se confesse! Or, Valère se confesse afin de trouver, dans l'absolution,
la force de résister aux entreprises d'une femme mariée. Le sacrement de
pénitence est le ressort principal de l'action; le drame tourne sur ce
mot: _Absolvo te in nomine Patris_. Cela se peut-il souffrir?
Sainte-Beuve lui-même ne se tient pas de traiter Valère de dadais... Et
cependant,--si je ne m'abuse,--il y a peut-être, aujourd'hui encore, des
âmes qui croient à la révélation, au péché, à la grâce et à tout ce qui
s'ensuit, et qui luttent, avec larmes et déchirement, contre
elles-mêmes, et qui cherchent le secours où Dieu leur a dit qu'elles le
trouveraient. Leur trouble, et leur angoisse, et leur courage, et leur
espoir et, si vous voulez, leur illusion sont ils donc en dehors de
l'humanité? Et, parce que vous n'avez pas leur foi, vous sont elles plus
incompréhensibles et plus étrangères que les âmes de l'antiquité
orientale ou hellénique?
Il paraît que oui; et je vous abandonne donc ce sacristain de Valère,
qui, chaste comme l'Hippolyte d'Euripide, est évidemment plus
grotesque, étant catholique romain. Mais, si cette figure vous offense,
d'autres ont de quoi vous retenir. Lucile est un type très vrai, et très
finement étudié, de reine de petite ville et de coquette hypocrite et
prudente. Je l'appellerais Mme Tartufe si elle n'était d'esprit laïque.
Dans la scène de la clairière, quand elle se déchaîne et laisse éclater,
sincère enfin et secouant sa fausse vertu, ce qu'il y a dans son coeur
bourgeois de désir brutal, d'égoïsme et de «concupiscence» toute crue
(car c'est là, pour Veuillot, le résidu de l'amour proprement
«passionnel»), je vous assure que c'est très beau. Il est clair ici que
Lucile souffre, et l'auteur, malgré tout, a pitié d'elle. Veuillot a
refait, et très bien, la scène de Didon et d'Énée,--avant la grotte et
avec une autre Rome à l'horizon. N'importe, il y a dans cet entretien
une flamme sombre et des _motus deordinati_, et plus sans doute que
l'écrivain ne l'a voulu. Nous avons beau faire: nous ne détestons pas
assez Lucile. Lui non plus peut-être. Il est rentré un instant, bon gré
mal gré, dans le roman profane. C'est que la Réalité est une grande
païenne...
Un autre endroit a de la grandeur: c'est lorsque le curé de Marsailles,
ayant absous Valère, s'agenouille à son tour, se confesse à son
pénitent, le remercie de l'avertissement courageux qu'il a reçu de lui
sur ses prudences de prêtre-fonctionnaire... Mais vous trouverez que ce
sublime-là sent trop la calotte, et vous préférerez sans doute ce doux
entremetteur d'abbé Constantin. Je ne vous signalerai donc plus que les
vifs croquis des notables de Chignac, tracés, je l'avoue, du temps de
Paul de Kock, mais vingt ans avant _Madame Bovary_. Et enfin, il y a
Veuillot lui-même, «le petit journaliste», que je vous ai présenté au
commencement de cette étude.
Veuillot s'exprime modestement sur l'_Honnête Femme_:
Oeuvre d'un jeune homme, d'un converti... ce livre appartient
pleinement à la classe des fruits verts. Il est gauche, prêcheur,
rigoriste, involontairement entaché d'imitation...
Oui; et, avec cela, qu'il est curieux!
Mais le chef-d'oeuvre, la merveille des merveilles, ce sont les quarante
premières pages de _Çà et là_. C'est l'histoire tout unie d'un mariage
chrétien. Idylle franchement pieuse, effrontément édifiante, et exquise
cependant. Un jeune homme est présenté par un bon prêtre chez de bonnes
gens qui ont une fille à marier. Elle est bonne, timide, pudique; il est
bon, sérieux, un peu inquiet. Il hésite, fait sa demande, est agréé.
Rien d'extraordinaire, sinon la rencontre de la sévérité du fond et de
la grâce infinie de la forme. Il s'en dégage une conception très
belle,--puisque c'est la conception chrétienne,--de l'amour et du
mariage, et cette idée que l'amour n'est pas du tout la passion, et
cette autre idée que le mariage ne diffère pas essentiellement d'une
«prise d'habit» à deux, et que c'est par là qu'il est grand et qu'il
est doux. Vous serez surpris de certaines réflexions des deux fiancés:
«Je vais donc me marier, se dit Marianne. Voilà mon sort fixé, je ne
serai pas religieuse. Que la volonté de Dieu soit faite!» Selon
Silvestre, «le renoncement au monde ne devait guère, en quelque façon,
être moins absolu pour l'épouse chrétienne que pour la religieuse.»
D'autres remarques vont loin:
... On eût étonné Marianne en lui disant que l'instinct qui
souffrait en elle n'était autre que la fierté. Elle ne se
trouvait pas entièrement libre en cette rencontre. Mais rien ne
l'avait amenée à réfléchir sur les préjudices que l'organisation
présente de la société apporte aux privilèges de l'âme, et, par
un autre instinct plus parfait dans son coeur et plus connu, elle
se soumit humblement à ce qu'elle regardait comme la condition
nécessaire de la femme, qui lui ôte le droit de choisir et ne lui
laisse que tout juste celui de refuser.
Cette histoire est, quant au fond, précisément le contraire des romans
de la bonne Sand. Et cela reste suave, d'une onction mêlée de beaucoup
d'esprit qui ne se cherche pas, d'observation exacte, même de
pittoresque. Nulle trace de fadeur dans ces fiançailles si austères et
si blanches.
C'est que Louis Veuillot est poète éminemment. Une bonne moitié du
_Parfum_ et de _Çà et là_ en témoigne. Lisez, dans _Çà et là_, les
chapitres intitulés _Dans la montagne_, _la Plage_, et _la Campagne_,
_la Musique_ et _la Mer_. Il était très sensible à la musique, très
amoureux de Mozart et de Beethowen. Sa pente était au rêve mélancolique
et tendre. Rêve toujours surveillé par sa conscience de chrétien; car
c'est dangereux, la nature et la musique, et la mélancolie, et même la
tendresse. Mais souvent on devine que ses luttes et ses haines lui
pesaient et que, sans cette surveillance virile qu'il exerçait sur son
âme, il eût aisément glissé à la contemplation chantante, comme un
simple poète lyrique, ou à l'indulgence universelle et inactive, et à la
douceur des larmes oisives, de celles dont on jouit comme d'une volupté
et qui ne purifient point. La poésie n'est pas toujours absente de son
oeuvre même de polémiste. Du moins on la sent, par endroits, toute
proche, et je pense que Veuillot est le seul de nos grands journalistes
de qui cela se puisse dire.
On sait et on convient qu'il fut un remarquable écrivain: est-on
persuadé qu'il est de tout premier rang, et par l'importance des idées
qu'il a traduites, et par la perfection de la forme? Ce n'est point sans
doute un méconnu; mais il n'est pas connu tout entier. Dans ce dur
monde, on gagne, du moins un temps, à être du côté des plus forts; et
Veuillot, catholique, fut de l'autre.
Entre les écrivains qui comptent, Veuillot me paraît celui qui est le
mieux dans la tradition de la langue, tout en restant un des plus
libres, des plus personnels. Il n'apprit le latin qu'à vingt-cinq ans
mais il était nourri de la moelle de nos classiques. Il est soucieux de
pureté et même de purisme, jusqu'à faire volontiers la leçon aux autres
là-dessus,--mais d'un purisme large et dont les informations remontent
au moins jusqu'au XVIe siècle. Il est aussi préoccupé, et presque à
l'excès, de l'harmonie du style, très rigoureux sur ce point, sévère aux
cacophonies (cf. _Odeurs de Paris_, page 213). Sa prose est
impeccablement musicale; et, quand il sortait de la polémique et
écrivait pour son plaisir, il aimait à cadencer sa pensée en des sortes
de strophes attentivement rythmées (_Çà et là_, deuxième volume; _le
Parfum de Rome_). Au reste, une souplesse incroyable, une extrême
diversité de ton et d'accent,--depuis la manière concise, à petites
phrases courtes et savoureuses, et depuis la façon liée, serrée,
pressante du style démonstratif, jusqu'au style largement périodique de
l'éloquence épandue, et jusqu'à la grâce inventée et non analysable de
l'expression proprement poétique...
Bref, il me semble avoir toute la gamme, et la grâce et la force
ensemble, et toujours, toujours le mouvement, et toujours aussi la belle
transparence, la clarté lumineuse et sereine. Je note seulement, dans la
prose de ses dernières années, quelque abus de l'antithèse et des
facettes, du parallélisme verbal et même des allitérations, et aussi un
peu de trépidation et de halètement, un je ne sais quoi par où il
rejoint Michelet... Somme toute, je n'hésite pas un moment à le compter
dans la demi-douzaine des très grands prosateurs de ce siècle.