IX

Il y eut aussi de l'«humanité», et largement. Prenez à la fois le mot

dans le meilleur sens, et dans l'autre. Il faut pourtant bien que je

finisse par avouer,--au moins une fois,--que, dans l'échauffement de la

lutte, Veuillot eut des violences, des injustices, et des erreurs à demi

volontaires sur la qualité morale des personnes contre qui il

combattait. Plus d'une fois il m'a désolé par la façon dont il traite

des gens pour qui j'ai de l'indulgence, de la sympathie, ou même du

respect.--Mais il eut en même temps des «faiblesses» charmantes. Une de

celles dont je suis le plus touché, c'est son amour pour la littérature.

Il écrit un jour à sa soeur: «Tout pour Pierre (le pape), rien pour

Pétronille (la littérature). Seigneur! _vous savez si j'ai aimé cette

femme-là_.»

Oh! oui, il l'a aimée,--avec crainte, avec remords; car il savait bien

qu'aux yeux d'un chrétien elle ne doit être qu'un instrument: mais,

tremblant toujours de l'aimer pour elle-même, il l'adorait avec d'autant

plus de passion. Il lui arrivait à chaque instant d'être séduit comme

artiste par ce qu'il était tenu de réprouver comme chrétien; et de là de

réelles angoisses.

Son goût, lorsqu'il reste spontané, est à la fois très large et très

pur. Il a eu cette chance que, n'ayant point fait d'études régulières,

il a pu aborder les classiques d'une âme libre et neuve et, par suite,

les sentir du premier coup. Et, comme un grand nombre d'entre eux sont

plus ou moins pénétrés d'esprit chrétien, il ne fut pas trop gêné

ensuite par ses croyances dans les jugements qu'il porte sur eux. Le

chapitre de critique, ensemble chrétienne et impressionniste, qui

termine _Çà et là_, est excellent et original. Veuillot nous y fait

l'histoire de ses lectures. On y voit en plein ses préférences

instinctives. Il aime Corneille, et surtout le _Cid_, Racine, et surtout

_Phèdre_. Plus tard, les tragédies de Racine le faisaient pleurer, ce

dont je lui sais particulièrement gré, et il écrivit, dans les _Odeurs

de Paris_, des pages singulièrement pénétrantes sur _Britannicus_. Dans

Saint-Simon, l'écrivain lui plaît, mais l'homme lui est odieux. «...

Certes ses _Mémoires_ sont un beau pays, et plantureux à merveille: mais

il y a des fondrières et des bêtes venimeuses, et je n'aime pas à me

promener en compagnie de ce duc enragé... Tout le jour courbé comme le

plus souple courtisan, il éponge les souillures et les scandales; il se

sature et, le soir, il dégorge en flots de lave... Il se cache, il

fabrique ses prétendues histoires en secret comme on fabrique de la

fausse monnaie... On ne connaît aucun autre exemple d'une telle force ni

d'une telle lâcheté...» Lisez tout le morceau, qui est superbe, et où se

révèle une fois de plus une âme vraiment noble et _bonne_ (j'y reviens

toujours).--Il adore Sévigné et lui passe tout. Chose remarquable, il

aime peu Molière et son naturalisme; il le voit déjà comme le verra M.

Brunetière. Il n'aime pas La Rochefoucauld («c'est un précieux peu

aimable et peu sincère»), ni Montaigne. Il aurait plutôt un faible

secret pour Rabelais. Il témoigne plus de respect que d'affection à

Pascal, dont la foi est trop inquiète pour lui. Mais _Gil Blas_ est «le

premier livre qui le dégoûta de la littérature du XVIIIe siècle».

L'écrivain qu'il aima le plus quand il commença à savoir lire, ce fut La

Bruyère, et son style en demeura pour toujours imprégné. Devenu

chrétien, il fut plein de Bossuet. Vous entrevoyez ses naturelles

origines littéraires. Veuillot est un classique, d'«écriture» à la fois

traditionnelle et audacieuse.

Du XVIIIe siècle, il exècre, et comme chrétien et, par suite, comme

littérateur, à peu près tout,--sauf les romans de Mme Riccoboni. Tout ce

qu'il peut accorder à Voltaire, c'est que «sa prose est jolie».

Sur Chateaubriand: «Il a tenu et mérité une grande place, mais ce n'est

pas mon homme. Ce n'est ni le chrétien, ni le gentilhomme, ni l'écrivain

tels que je les aime; c'est presque l'homme de lettres tel que je le

hais», etc.

Sur les écrivains du XIXe siècle, il est partagé presque

douloureusement. Il n'en est presque pas un sur qui son jugement ne soit

double, selon les ouvrages, et aussi selon qu'il les juge davantage avec

sa conscience ou avec son goût. Je n'apporterai en exemple que ce qu'il

dit de Sand et de Hugo.--Il a, sur la philosophie de George Sand, sur

ses femmes émancipées et sur ses catins penseuses, des railleries

impayables et impitoyables:

... Il paraît à la comtesse, dès le second entretien, que cette

infinie vague, dont le sentiment la tourmente, prend des épaules

et qu'elle sait à quoi s'en tenir... Guillaume est taillé en

valet de ferme; et, je le jure, la comtesse Isidora l'estimerait

mince penseur s'il était fluet.

Mais, là même, il a des indulgences:

... C'est toujours George; et, l'histoire commencée, je suis

allé jusqu'au bout. Daniel (Stern) ne me mènerait pas si loin.

Et, après avoir conté l'histoire de la courtisane Afra, qui devint

chrétienne et fut martyre:

Mets de côté ta passion, tes systèmes et tes livres, ô George.

J'en appelle à cette meilleure part de toi-même, qui t'élève

quelquefois au-dessus de tant de misères, j'en appelle à ton

génie, qui t'a permis souvent de voir, de sentir et d'admirer ce

qui est grand, et beau, et pur. Que dis-tu de cette courtisane?

Ne trouves-tu pas, comme moi, qu'elle vaut bien ton Isidora, et

que la foi chrétienne s'entend à relever les âmes encore mieux

qu'Helvétius et Rousseau?

Et ailleurs, et à diverses reprises, il déclare carrément: «Mme Sand est

un grand écrivain.»

De même, personne n'a sans doute, à l'occasion, déchiqueté Victor Hugo

avec plus de férocité. Mais, à considérer l'ensemble de ses

appréciations, il lui rend justice. N'est-ce pas Veuillot qui a dit que

la _Chanson des Rues et des Bois_ est «le plus bel animal de la langue

française»? Il a parlé dignement, et des _Contemplations_, et de la

première partie des _Misérables_. Et un jour, en 1870, s'étant remis à

feuilleter l'oeuvre de l'énorme poète, il écrit magnifiquement:

M. Hugo _a été_ «l'homme moderne» plus qu'aucun autre

contemporain. Entre ceux qui n'ont qu'un cerveau et ceux qui

n'ont que des sens... il est l'homme vrai... On ne trouve point

cela chez Lamartine, qui est un orgue; ni chez Musset, qui est un

oiseau... M. Hugo est plein de feu, de sang et de larmes. Il se

sent vivre et il se sent mourir... Il prend l'énigme au sérieux;

il va au sphinx, il l'interroge parmi les débris de ceux qui

furent dévorés. Il a été vaincu... Quiconque voudra l'étudier le

plaindra. Il est plus vaincu que d'autres parce qu'il pouvait

mieux vaincre. Les ossements qu'il a laissés sont d'un géant.

Et vous comprendrez mieux la magnanimité de ce jugement, si vous vous

souvenez du vers abominable où Victor Hugo avait insulté Louis Veuillot

dans sa mère.

Vers la fin du joli chapitre de critique de _Çà et là_, Veuillot, après

quelques jugements sévères sur la littérature de ce temps, rentre en

soi:

Je ne crains pas que l'on m'ahonte en m'opposant à moi-même le

peu que je vaux. Je connais ma faiblesse. Si je n'aimais la

vérité, je me condamnerais au silence; mais la vérité a encore sa

force dans les plus humbles voix, et elle commande la hardiesse

aux plus humbles esprits. Sa lumière me remplit d'une aversion

sans borne pour les chefs-d'oeuvre d'un art où je ne suis qu'un

pauvre vieil écolier, lorsque ces chefs-d'oeuvre n'ont pas la

marque du vrai...

Cette aversion avait ses défaillances. Veuillot céda souvent à la

tentation de pardonner beaucoup au talent. Il aima Musset, il ne détesta

point Gautier; il adora Sainte-Beuve, sans le dire tout à fait. Et que

d'autres on sent qu'il _n'ose pas_ aimer! Je crois bien qu'il ne fut

sans entrailles, même littéraires, que contre Renan. Et je songe: «Quel

pauvre être de volupté suis-je donc, moi, pour aimer à la fois,--et

peut-être également,--Renan et Veuillot!»

X

Telle fut, chez le bon soldat de Pierre, la secrète morsure de passion

pour «Pétronille» qu'il glissa au plaisir et qu'il trouva le temps

d'être lui-même, on le sait, poète et romancier.

Ses vers (les _Satires_ et les _Couleuvres_) sont intéressants, souvent

très beaux. Mais, quand ils le sont, c'est généralement à la façon de

très belle prose. C'était le caprice d'un esprit curieusement

«traditionaliste» que de ressusciter ainsi la vieille satire en vers,

après que le lyrisme romantique avait ruiné les «petits genres» et que

le journalisme les avait rendus inutiles. Veuillot procède des

versificateurs du XVIIe et du XVIIIe siècle, avec, seulement, une rime

plus nourrie, un vocabulaire plus riche, un peu plus d'images et, comme

il était naturel, l'accent d'aujourd'hui. Toutefois vous trouverez, du

moins dans la première partie des _Satires_, un rien de pédantisme

classique, trop de métaphores héritées des satires littéraires de

Boileau, trop de «sifflets» et le pli trop fréquent de renvoyer les

mauvais auteurs sur les quais ou chez l'épicier. En revanche,--et cela

surtout dans les _Couleuvres_ et dans les poésies du premier volume de

_Çà et là_,--de beaux coups d'aile, un peu brefs; quelques sonnets

merveilleux de relief et d'énergie incisive; une abondance de

vers-proverbes, ou de «vers dorés». Que dites-vous de ceux-ci (_À un

jeune homme_):

Prends garde, en les aimant, d'aimer l'amour des hommes:

Combats en pardonnant, mais toutefois combats.

En somme, exception faite pour trois ou quatre pièces (_la Pâle jeune

Veuve_..., _J'ai passé quarante ans_..., _le Cyprès_, et l'admirable

_Épitaphe_), c'est plutôt dans sa prose que Veuillot est proprement

poète, souvent grand poète. Il est remarquable qu'une de ses meilleures

pages en vers soit celle où il définit la prose, page succulente et que

Sainte-Beuve prisait si haut:

Ô prose! mâle outil et bons aux fortes mains!...

Ajoutez que Veuillot ne s'en faisait pas accroire. Il parle de sa manie

rimante avec un mélange de modestie à demi sincère et d'inquiétude tout

à fait plaisante et «gentille».

Romancier, il était fort empêché et se chargeait lui-même de

prohibitions et de chaînes. D'abord, il n'avait aucune illusion sur

l'amour. «Tout ce que j'ai pu observer de cette fameuse passion de

l'amour, tant célébrée, me persuade que sa forme la plus fréquente et la

plus saisissable est la jalousie... L'amour est, au fond, un très vif

sentiment d'adoration pour soi-même...» Il croyait d'autre part que, si

on lisait moins de romans, il y aurait, heureusement, moins d'amoureux.

Mais au reste il savait le pouvoir contagieux de presque toutes les

peintures des passions humaines. Ainsi, il se retranchait volontairement

la plus grande part de la matière ordinaire des romans et des drames. Il

se condamnait au roman chrétien, au roman d'édification.

Il est très vrai qu'un roman d'édification peut être sincère, émouvant,

vivant. Seulement, le public ne le croit pas; beaucoup de chrétiens même

s'en défient par avance. Une des nombreuses étrangetés de ce temps,

c'est que le catholicisme soit à peu près absent de la littérature d'un

peuple dont la très grande majorité professe encore, s'il la pratique

peu, la religion catholique. Mais le plus étonnant, c'est que ce fut

ainsi dès le XVIIe siècle, dès le XVIe, et même avant.

Si, pour les neuf dixièmes des «fidèles», la foi n'était chose

d'habitude et de convenance, sans nulle action sur la vie morale, il

devrait pourtant leur sembler naturel que, dans une histoire de passion

combattue, la prière, le chapelet, la messe, la confession même tinssent

une place notable. Car, pourquoi, je vous prie, la lutte serait-elle

moins intéressante et moins tragique entre le scrupule religieux et la

passion qu'entre la passion et, par exemple, les affections de famille

ou le sentiment philosophique du devoir? Ne peut-il tenir autant

d'émotion, de trouble, de douleur, de faiblesse et d'effort, et de

«drame» enfin, dans l'examen de conscience d'un catholique tenté que

dans le monologue d'Auguste ou dans celui d'Hermione?

Veuillot le pensait, et il osa en courir l'aventure, L'_Honnête femme_

paraît un roman excessivement bizarre, tout simplement parce que c'est

un roman catholique. Ce n'est autre chose que l'histoire d'un Joseph

dévot et d'une dame Putiphar circonspecte, dans une petite ville de

province. Joseph est toujours ridicule, quoi qu'il fasse: jugez quand il

se confesse! Or, Valère se confesse afin de trouver, dans l'absolution,

la force de résister aux entreprises d'une femme mariée. Le sacrement de

pénitence est le ressort principal de l'action; le drame tourne sur ce

mot: _Absolvo te in nomine Patris_. Cela se peut-il souffrir?

Sainte-Beuve lui-même ne se tient pas de traiter Valère de dadais... Et

cependant,--si je ne m'abuse,--il y a peut-être, aujourd'hui encore, des

âmes qui croient à la révélation, au péché, à la grâce et à tout ce qui

s'ensuit, et qui luttent, avec larmes et déchirement, contre

elles-mêmes, et qui cherchent le secours où Dieu leur a dit qu'elles le

trouveraient. Leur trouble, et leur angoisse, et leur courage, et leur

espoir et, si vous voulez, leur illusion sont ils donc en dehors de

l'humanité? Et, parce que vous n'avez pas leur foi, vous sont elles plus

incompréhensibles et plus étrangères que les âmes de l'antiquité

orientale ou hellénique?

Il paraît que oui; et je vous abandonne donc ce sacristain de Valère,

qui, chaste comme l'Hippolyte d'Euripide, est évidemment plus

grotesque, étant catholique romain. Mais, si cette figure vous offense,

d'autres ont de quoi vous retenir. Lucile est un type très vrai, et très

finement étudié, de reine de petite ville et de coquette hypocrite et

prudente. Je l'appellerais Mme Tartufe si elle n'était d'esprit laïque.

Dans la scène de la clairière, quand elle se déchaîne et laisse éclater,

sincère enfin et secouant sa fausse vertu, ce qu'il y a dans son coeur

bourgeois de désir brutal, d'égoïsme et de «concupiscence» toute crue

(car c'est là, pour Veuillot, le résidu de l'amour proprement

«passionnel»), je vous assure que c'est très beau. Il est clair ici que

Lucile souffre, et l'auteur, malgré tout, a pitié d'elle. Veuillot a

refait, et très bien, la scène de Didon et d'Énée,--avant la grotte et

avec une autre Rome à l'horizon. N'importe, il y a dans cet entretien

une flamme sombre et des _motus deordinati_, et plus sans doute que

l'écrivain ne l'a voulu. Nous avons beau faire: nous ne détestons pas

assez Lucile. Lui non plus peut-être. Il est rentré un instant, bon gré

mal gré, dans le roman profane. C'est que la Réalité est une grande

païenne...

Un autre endroit a de la grandeur: c'est lorsque le curé de Marsailles,

ayant absous Valère, s'agenouille à son tour, se confesse à son

pénitent, le remercie de l'avertissement courageux qu'il a reçu de lui

sur ses prudences de prêtre-fonctionnaire... Mais vous trouverez que ce

sublime-là sent trop la calotte, et vous préférerez sans doute ce doux

entremetteur d'abbé Constantin. Je ne vous signalerai donc plus que les

vifs croquis des notables de Chignac, tracés, je l'avoue, du temps de

Paul de Kock, mais vingt ans avant _Madame Bovary_. Et enfin, il y a

Veuillot lui-même, «le petit journaliste», que je vous ai présenté au

commencement de cette étude.

Veuillot s'exprime modestement sur l'_Honnête Femme_:

Oeuvre d'un jeune homme, d'un converti... ce livre appartient

pleinement à la classe des fruits verts. Il est gauche, prêcheur,

rigoriste, involontairement entaché d'imitation...

Oui; et, avec cela, qu'il est curieux!

Mais le chef-d'oeuvre, la merveille des merveilles, ce sont les quarante

premières pages de _Çà et là_. C'est l'histoire tout unie d'un mariage

chrétien. Idylle franchement pieuse, effrontément édifiante, et exquise

cependant. Un jeune homme est présenté par un bon prêtre chez de bonnes

gens qui ont une fille à marier. Elle est bonne, timide, pudique; il est

bon, sérieux, un peu inquiet. Il hésite, fait sa demande, est agréé.

Rien d'extraordinaire, sinon la rencontre de la sévérité du fond et de

la grâce infinie de la forme. Il s'en dégage une conception très

belle,--puisque c'est la conception chrétienne,--de l'amour et du

mariage, et cette idée que l'amour n'est pas du tout la passion, et

cette autre idée que le mariage ne diffère pas essentiellement d'une

«prise d'habit» à deux, et que c'est par là qu'il est grand et qu'il

est doux. Vous serez surpris de certaines réflexions des deux fiancés:

«Je vais donc me marier, se dit Marianne. Voilà mon sort fixé, je ne

serai pas religieuse. Que la volonté de Dieu soit faite!» Selon

Silvestre, «le renoncement au monde ne devait guère, en quelque façon,

être moins absolu pour l'épouse chrétienne que pour la religieuse.»

D'autres remarques vont loin:

... On eût étonné Marianne en lui disant que l'instinct qui

souffrait en elle n'était autre que la fierté. Elle ne se

trouvait pas entièrement libre en cette rencontre. Mais rien ne

l'avait amenée à réfléchir sur les préjudices que l'organisation

présente de la société apporte aux privilèges de l'âme, et, par

un autre instinct plus parfait dans son coeur et plus connu, elle

se soumit humblement à ce qu'elle regardait comme la condition

nécessaire de la femme, qui lui ôte le droit de choisir et ne lui

laisse que tout juste celui de refuser.

Cette histoire est, quant au fond, précisément le contraire des romans

de la bonne Sand. Et cela reste suave, d'une onction mêlée de beaucoup

d'esprit qui ne se cherche pas, d'observation exacte, même de

pittoresque. Nulle trace de fadeur dans ces fiançailles si austères et

si blanches.

C'est que Louis Veuillot est poète éminemment. Une bonne moitié du

_Parfum_ et de _Çà et là_ en témoigne. Lisez, dans _Çà et là_, les

chapitres intitulés _Dans la montagne_, _la Plage_, et _la Campagne_,

_la Musique_ et _la Mer_. Il était très sensible à la musique, très

amoureux de Mozart et de Beethowen. Sa pente était au rêve mélancolique

et tendre. Rêve toujours surveillé par sa conscience de chrétien; car

c'est dangereux, la nature et la musique, et la mélancolie, et même la

tendresse. Mais souvent on devine que ses luttes et ses haines lui

pesaient et que, sans cette surveillance virile qu'il exerçait sur son

âme, il eût aisément glissé à la contemplation chantante, comme un

simple poète lyrique, ou à l'indulgence universelle et inactive, et à la

douceur des larmes oisives, de celles dont on jouit comme d'une volupté

et qui ne purifient point. La poésie n'est pas toujours absente de son

oeuvre même de polémiste. Du moins on la sent, par endroits, toute

proche, et je pense que Veuillot est le seul de nos grands journalistes

de qui cela se puisse dire.

On sait et on convient qu'il fut un remarquable écrivain: est-on

persuadé qu'il est de tout premier rang, et par l'importance des idées

qu'il a traduites, et par la perfection de la forme? Ce n'est point sans

doute un méconnu; mais il n'est pas connu tout entier. Dans ce dur

monde, on gagne, du moins un temps, à être du côté des plus forts; et

Veuillot, catholique, fut de l'autre.

Entre les écrivains qui comptent, Veuillot me paraît celui qui est le

mieux dans la tradition de la langue, tout en restant un des plus

libres, des plus personnels. Il n'apprit le latin qu'à vingt-cinq ans

mais il était nourri de la moelle de nos classiques. Il est soucieux de

pureté et même de purisme, jusqu'à faire volontiers la leçon aux autres

là-dessus,--mais d'un purisme large et dont les informations remontent

au moins jusqu'au XVIe siècle. Il est aussi préoccupé, et presque à

l'excès, de l'harmonie du style, très rigoureux sur ce point, sévère aux

cacophonies (cf. _Odeurs de Paris_, page 213). Sa prose est

impeccablement musicale; et, quand il sortait de la polémique et

écrivait pour son plaisir, il aimait à cadencer sa pensée en des sortes

de strophes attentivement rythmées (_Çà et là_, deuxième volume; _le

Parfum de Rome_). Au reste, une souplesse incroyable, une extrême

diversité de ton et d'accent,--depuis la manière concise, à petites

phrases courtes et savoureuses, et depuis la façon liée, serrée,

pressante du style démonstratif, jusqu'au style largement périodique de

l'éloquence épandue, et jusqu'à la grâce inventée et non analysable de

l'expression proprement poétique...

Bref, il me semble avoir toute la gamme, et la grâce et la force

ensemble, et toujours, toujours le mouvement, et toujours aussi la belle

transparence, la clarté lumineuse et sereine. Je note seulement, dans la

prose de ses dernières années, quelque abus de l'antithèse et des

facettes, du parallélisme verbal et même des allitérations, et aussi un

peu de trépidation et de halètement, un je ne sais quoi par où il

rejoint Michelet... Somme toute, je n'hésite pas un moment à le compter

dans la demi-douzaine des très grands prosateurs de ce siècle.

Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 17 / 62 题