Il l'était, et si parfaitement, que ses adversaires les plus assidus
furent d'autres chrétiens, et qu'il reste plus illustre peut-être pour
avoir lutté contre le catholicisme libéral que pour avoir «tombé»,
durant quarante ans, la Révolution et le rationalisme. Car les querelles
de famille sont les plus âpres, et, quand ce sont des frères égarés que
l'on combat, le prix tout particulier qu'on attache à la victoire ne
permet plus, en conscience, de prendre aucun repos ni d'observer aucun
ménagement.
Mais j'ai tort de railler. Dans cette longue et douloureuse
bataille,--_plus quam civilia bella_,--il me semble bien que c'est
Veuillot, en principe, qui a raison. Pour lui, être catholique, c'est
l'être à toutes les minutes de sa vie et dans toutes ses démarches sans
exception. La foi n'est pas faite pour nous servir de règle uniquement
dans la conduite privée: nul ordre d'action ne demeure en dehors d'elle.
Comme elle est à l'homme une explication totale des choses et de
lui-même, elle doit le prendre et le gouverner tout entier. Certes il
est permis à un bon catholique et il lui est même recommandé d'être,
s'il peut, un bon politique, de se servir avec habileté des
circonstances, voire de s'y plier dans l'intérêt de sa foi, mais à une
condition: c'est qu'il ne paraisse jamais réduire ou limiter le domaine
où cette foi doit s'exercer et qui est, par définition, universel, ni
faire à ses adversaires l'abandon de ses propres principes et se diriger
d'après les leurs. L'Église étant, aux yeux de Veuillot, la vérité et,
par suite, l'empire du monde lui appartenant, l'esprit laïque,
c'est-à-dire l'esprit libéral, qui se défie d'elle et qui prétend la
cantonner dans le secret des temples ou du foyer domestique, apparaît
nécessairement à Veuillot comme l'esprit d'erreur.
La vérité est une, et c'est pur sophisme de distinguer l'esprit qui
convient aux prêtres et celui qui convient aux simples fidèles. On parle
des droits de l'État, et de les défendre contre l'Église, comme si
l'Église n'était pas seule compétente pour définir et fixer tous les
droits, y compris ceux de l'État. Un doctrinaire, un catholique libéral,
un gallican, est un homme qui, renversant l'ordre des choses, remet à
l'État le soin de définir les droits de l'Église. Écoutez Veuillot
qualifier l'attitude du duc de Broglie en 1840, dans un des épisodes de
la lutte entre l'Église et l'Université: «Il n'y a rien de plus
remarquable, dans le rapport de M. de Broglie, que son dédain fastueux
pour les réclamations de nos évêques. Malgré l'impartialité qu'il étale,
le noble pair n'a pu prendre sur lui de déguiser cette passion qu'il
éprouve au même degré que nos ministres en exercice, cette passion
gouvernementale et doctrinaire qui ne veut pas que les évêques
s'occupent des affaires de l'Église et s'en occupent publiquement d'une
autre façon que le pouvoir ne le désire.» Et, trente ans plus tard (car,
là-dessus, Veuillot n'a jamais varié): «Nous n'ignorons pas que, selon
la doctrine catholique libérale, la politique est une chose et la
religion en est une autre, et que tout homme a le droit de faire ou
l'une ou l'autre de ces deux choses, ou de faire l'une et l'autre à
part, et même contradictoirement, mais n'a jamais le droit de les
confondre. Nous disons, nous, qu'aucun des hommes qui croient ainsi
n'est du nombre de ceux qui sauvent les peuples...»
Je me figure qu'ici encore son tempérament «peuple» se retrouve. Un
gallican, un doctrinaire, un catholique libéral, c'est d'abord, à ses
yeux, un homme qui se trompe. Mais c'est aussi, le plus souvent, un
bourgeois riche et «bien pensant»--ce qui ne veut nullement dire un vrai
chrétien.--C'est un avocat, un politique de métier, un jurisconsulte
disputeur, plein d'orgueil et de défiance, peu fraternel aux hommes,
imprégné du vilain esprit laïque des légistes de l'ancienne
monarchie;--ou bien encore un jeune homme élégant et un peu pédant,
membre de la conférence Molé, d'existence luxueuse, et pour qui la foi
est si peu le tout de la vie que ses moeurs ne sont pas chrétiennes,
bref, quelque chose comme le Henri Mauperin des Goncourt;--ou enfin
quelque prêtre «éclairé» et tolérant, trop soigné dans sa mise, trop
attentif à plaire, qui a fini par voir dans l'Église une branche de
l'administration et par se considérer lui-même comme un fonctionnaire en
soutane. J'imagine qu'involontairement (car les idées, chez lui, se
faisaient concrètes avec une singulière rapidité), il se représentait le
prêtre «libéral» sous les espèces de celui qu'il apostrophe dans les
_Libres Penseurs_, au chapitre des _Tartufes_: «Pour Dieu! monsieur
l'abbé, ou ne dites plus la messe et ne portez plus ce titre d'abbé, ou
habillez-vous en prêtre, et vivez en prêtre... Malheur à vous, race
fausse, prêtres mondains, non seulement stériles, mais qui, par votre
seul aspect, frappez souvent de stérilité le travail des autres! Malheur
à vous, qui êtes un argument dans la bouche de l'impie!»
Les différences essentielles d'esprit ou de tempérament par où se
séparent de nous les autres hommes, nous les percevons avec plus de
colère chez ceux qui professent extérieurement les mêmes doctrines que
nous. On enrage d'avoir raison contre ceux qui se réclament de nos
propres principes. Et c'est ainsi que, dans l'amer chapitre où il nous
raconte les métamorphoses de Tartufe depuis la fin du XVIIe siècle
jusqu'à nos jours, Veuillot n'hésite pas à faire finir l'«imposteur»
dans la peau d'un «catholique sincère, mais indépendant», c'est-à-dire
d'un catholique libéral.
Un épisode caractéristique de cette lutte fut la prise d'armes de
Veuillot contre les classiques païens. Il jugeait qu'un peuple baptisé
devrait restreindre leur part dans l'éducation de ses enfants, et
agrandir celle des auteurs chrétiens. Il osait croire que la pratique de
Lucrèce, d'Horace et d'Ovide, de Cicéron, de Sénèque et de Tacite, n'est
peut-être pas ce qu'il y a de plus propre à former des âmes vraiment
chrétiennes. Et, en effet, si je consulte là-dessus ma propre
expérience, je sens très bien que ce que les classiques de l'antiquité
ont insinué et laissé en moi, c'est, en somme, le goût d'une sorte de
naturalisme voluptueux, les principes d'un épicurisme ou d'un stoïcisme
également pleins de superbe, et des germes de vertus peut-être, mais de
vertus où manque entièrement l'humilité. Il est assurément singulier
que, depuis la Renaissance, la direction des jeunes esprits ait été
presque exclusivement remise aux poètes et aux philosophes qui ont
ignoré le Christ. Il est étrange qu'aujourd'hui encore, et jusque dans
les petits séminaires, des enfants de quinze ans aient entre les mains
la septième églogue de Virgile,--et la deuxième. Les conséquences de
cette anomalie, que personne n'aperçoit, sont, je crois, incalculables.
Il n'y a pas lieu de s'étonner que les collèges des jésuites sous
l'ancien régime aient produit tant de païens et de libres penseurs, y
compris Voltaire.
Or Veuillot, dans cette occasion, eut contre lui tout le monde, et
notamment la plupart des prêtres. Tant il avait raison, et plus encore
qu'il ne croyait! Tant il est vrai que notre société n'est plus
chrétienne que d'étiquette, et tant l'éducation par les païens y pétrit
le cerveau même de ceux qui sont préposés par état à la garde de la
vérité religieuse!
Comment eût-il pu s'entendre avec ces parlementaires, ces avocats, ces
bourgeois, et ces évêques demi-chrétiens qui craignaient, au fond, de
passer pour des cléricaux! Un moment, il se rencontre avec eux pour
revendiquer la liberté de l'enseignement; mais il est vite dégoûté par
leurs concessions et leurs habiletés de politiques. Il demandait, lui,
tout ou rien. Après le coup d'État, il est contre eux, et pour l'Empire,
en homme aux yeux de qui l'intervention directe de la Providence dans
les événements de ce monde est une réalité vivante. Il est contre eux
dans la question de l'infaillibilité du pape. Et là encore je ne saurais
dire à quel point, comme catholique, il me paraît être dans le vrai. Les
autres étaient si entêtés du régime parlementaire, qu'ils le voulaient
même dans l'Église; préoccupés d'ailleurs de «garder une mesure», de
demeurer des «hommes d'aujourd'hui» jusque dans leur croyance. S'ils
avaient osé, ils eussent confessé que l'infaillibilité du pape
offusquait leur raison. Que l'instinct de Veuillot était plus sûr! Il
sentait que le dogme de l'infaillibilité aurait pour effet de grandir la
situation morale du pontife, de le mettre décidément au-dessus des
souverains, de lui rendre quelque chose de son rôle d'autrefois, de son
rôle d'arbitre suprême entre les rois et les peuples; que ce dogme, qui
semblait aux «libéraux» rétrograde et gothique, ouvrirait à la papauté
une ère de rajeunissement et de puissance renouvelée.
Cela contentait en même temps, chez Veuillot, ce besoin de certitude qui
était sa maladie, en concentrant dans un seul homme le phénomène de la
Révélation continue; et cela satisfaisait aussi ses instincts de
démocratie spirituelle: il pensait que rapprocher le pape de Dieu,
c'était le rendre au peuple. Nous voyons qu'il ne s'est pas trompé.
S'il eût vécu, les façons de Léon XIII l'eussent d'abord un peu surpris;
il eût regretté Pie IX, si bon, si généreux, et qui l'aimait tant. Mais
l'_Encyclique_ du nouveau pape sur la question ouvrière eût répondu à
ses plus chères pensées. Personne, au reste, mieux que M. Eugène
Veuillot n'avait qualité pour exprimer les sentiments posthumes, si je
puis dire, du fondateur de l'_Univers_, et l'on sait quelle a été, dans
ces derniers temps, la conduite de M. Eugène Veuillot.
Jamais Louis Veuillot n'a lié le sort de la vérité éternelle à celui
d'aucune puissance passagère. Il a penché pour la monarchie,
traditionnelle ou non, dans le temps et dans la mesure où cette forme de
gouvernement lui a paru plus favorable aux intérêts de la religion. Mais
il a été contre le régime de Juillet, et contre l'Empire, du jour où
l'Empire a trahi l'Église. Ce qu'il a combattu et haï dans la
République, ce ne fut jamais la République, mais l'impiété: et, quand il
appelait de ses voeux Henri de Bourbon, il n'exigeait point pour ce
prince le titre de roi. Toutes ses variations apparentes s'expliquent
par l'immutabilité même de sa pensée. Sur Montalembert, Falloux,
Lacordaire, Dupanloup,--et sur l'empereur Napoléon III,--et sur beaucoup
d'autres, vous le trouverez, tour à tour, débordant de sympathie et
d'amertume. Ce n'était pas Veuillot, c'étaient eux qui avaient changé,
ou c'étaient les circonstances qui lui montraient ces hommes sous de
nouveaux aspects. C'est donc être fort superficiel que de l'accuser de
versatilité, comme on a fait. Sa vie me semble, au contraire, admirable
et presque surnaturelle d'unité.