VII

Il l'était, et si parfaitement, que ses adversaires les plus assidus

furent d'autres chrétiens, et qu'il reste plus illustre peut-être pour

avoir lutté contre le catholicisme libéral que pour avoir «tombé»,

durant quarante ans, la Révolution et le rationalisme. Car les querelles

de famille sont les plus âpres, et, quand ce sont des frères égarés que

l'on combat, le prix tout particulier qu'on attache à la victoire ne

permet plus, en conscience, de prendre aucun repos ni d'observer aucun

ménagement.

Mais j'ai tort de railler. Dans cette longue et douloureuse

bataille,--_plus quam civilia bella_,--il me semble bien que c'est

Veuillot, en principe, qui a raison. Pour lui, être catholique, c'est

l'être à toutes les minutes de sa vie et dans toutes ses démarches sans

exception. La foi n'est pas faite pour nous servir de règle uniquement

dans la conduite privée: nul ordre d'action ne demeure en dehors d'elle.

Comme elle est à l'homme une explication totale des choses et de

lui-même, elle doit le prendre et le gouverner tout entier. Certes il

est permis à un bon catholique et il lui est même recommandé d'être,

s'il peut, un bon politique, de se servir avec habileté des

circonstances, voire de s'y plier dans l'intérêt de sa foi, mais à une

condition: c'est qu'il ne paraisse jamais réduire ou limiter le domaine

où cette foi doit s'exercer et qui est, par définition, universel, ni

faire à ses adversaires l'abandon de ses propres principes et se diriger

d'après les leurs. L'Église étant, aux yeux de Veuillot, la vérité et,

par suite, l'empire du monde lui appartenant, l'esprit laïque,

c'est-à-dire l'esprit libéral, qui se défie d'elle et qui prétend la

cantonner dans le secret des temples ou du foyer domestique, apparaît

nécessairement à Veuillot comme l'esprit d'erreur.

La vérité est une, et c'est pur sophisme de distinguer l'esprit qui

convient aux prêtres et celui qui convient aux simples fidèles. On parle

des droits de l'État, et de les défendre contre l'Église, comme si

l'Église n'était pas seule compétente pour définir et fixer tous les

droits, y compris ceux de l'État. Un doctrinaire, un catholique libéral,

un gallican, est un homme qui, renversant l'ordre des choses, remet à

l'État le soin de définir les droits de l'Église. Écoutez Veuillot

qualifier l'attitude du duc de Broglie en 1840, dans un des épisodes de

la lutte entre l'Église et l'Université: «Il n'y a rien de plus

remarquable, dans le rapport de M. de Broglie, que son dédain fastueux

pour les réclamations de nos évêques. Malgré l'impartialité qu'il étale,

le noble pair n'a pu prendre sur lui de déguiser cette passion qu'il

éprouve au même degré que nos ministres en exercice, cette passion

gouvernementale et doctrinaire qui ne veut pas que les évêques

s'occupent des affaires de l'Église et s'en occupent publiquement d'une

autre façon que le pouvoir ne le désire.» Et, trente ans plus tard (car,

là-dessus, Veuillot n'a jamais varié): «Nous n'ignorons pas que, selon

la doctrine catholique libérale, la politique est une chose et la

religion en est une autre, et que tout homme a le droit de faire ou

l'une ou l'autre de ces deux choses, ou de faire l'une et l'autre à

part, et même contradictoirement, mais n'a jamais le droit de les

confondre. Nous disons, nous, qu'aucun des hommes qui croient ainsi

n'est du nombre de ceux qui sauvent les peuples...»

Je me figure qu'ici encore son tempérament «peuple» se retrouve. Un

gallican, un doctrinaire, un catholique libéral, c'est d'abord, à ses

yeux, un homme qui se trompe. Mais c'est aussi, le plus souvent, un

bourgeois riche et «bien pensant»--ce qui ne veut nullement dire un vrai

chrétien.--C'est un avocat, un politique de métier, un jurisconsulte

disputeur, plein d'orgueil et de défiance, peu fraternel aux hommes,

imprégné du vilain esprit laïque des légistes de l'ancienne

monarchie;--ou bien encore un jeune homme élégant et un peu pédant,

membre de la conférence Molé, d'existence luxueuse, et pour qui la foi

est si peu le tout de la vie que ses moeurs ne sont pas chrétiennes,

bref, quelque chose comme le Henri Mauperin des Goncourt;--ou enfin

quelque prêtre «éclairé» et tolérant, trop soigné dans sa mise, trop

attentif à plaire, qui a fini par voir dans l'Église une branche de

l'administration et par se considérer lui-même comme un fonctionnaire en

soutane. J'imagine qu'involontairement (car les idées, chez lui, se

faisaient concrètes avec une singulière rapidité), il se représentait le

prêtre «libéral» sous les espèces de celui qu'il apostrophe dans les

_Libres Penseurs_, au chapitre des _Tartufes_: «Pour Dieu! monsieur

l'abbé, ou ne dites plus la messe et ne portez plus ce titre d'abbé, ou

habillez-vous en prêtre, et vivez en prêtre... Malheur à vous, race

fausse, prêtres mondains, non seulement stériles, mais qui, par votre

seul aspect, frappez souvent de stérilité le travail des autres! Malheur

à vous, qui êtes un argument dans la bouche de l'impie!»

Les différences essentielles d'esprit ou de tempérament par où se

séparent de nous les autres hommes, nous les percevons avec plus de

colère chez ceux qui professent extérieurement les mêmes doctrines que

nous. On enrage d'avoir raison contre ceux qui se réclament de nos

propres principes. Et c'est ainsi que, dans l'amer chapitre où il nous

raconte les métamorphoses de Tartufe depuis la fin du XVIIe siècle

jusqu'à nos jours, Veuillot n'hésite pas à faire finir l'«imposteur»

dans la peau d'un «catholique sincère, mais indépendant», c'est-à-dire

d'un catholique libéral.

Un épisode caractéristique de cette lutte fut la prise d'armes de

Veuillot contre les classiques païens. Il jugeait qu'un peuple baptisé

devrait restreindre leur part dans l'éducation de ses enfants, et

agrandir celle des auteurs chrétiens. Il osait croire que la pratique de

Lucrèce, d'Horace et d'Ovide, de Cicéron, de Sénèque et de Tacite, n'est

peut-être pas ce qu'il y a de plus propre à former des âmes vraiment

chrétiennes. Et, en effet, si je consulte là-dessus ma propre

expérience, je sens très bien que ce que les classiques de l'antiquité

ont insinué et laissé en moi, c'est, en somme, le goût d'une sorte de

naturalisme voluptueux, les principes d'un épicurisme ou d'un stoïcisme

également pleins de superbe, et des germes de vertus peut-être, mais de

vertus où manque entièrement l'humilité. Il est assurément singulier

que, depuis la Renaissance, la direction des jeunes esprits ait été

presque exclusivement remise aux poètes et aux philosophes qui ont

ignoré le Christ. Il est étrange qu'aujourd'hui encore, et jusque dans

les petits séminaires, des enfants de quinze ans aient entre les mains

la septième églogue de Virgile,--et la deuxième. Les conséquences de

cette anomalie, que personne n'aperçoit, sont, je crois, incalculables.

Il n'y a pas lieu de s'étonner que les collèges des jésuites sous

l'ancien régime aient produit tant de païens et de libres penseurs, y

compris Voltaire.

Or Veuillot, dans cette occasion, eut contre lui tout le monde, et

notamment la plupart des prêtres. Tant il avait raison, et plus encore

qu'il ne croyait! Tant il est vrai que notre société n'est plus

chrétienne que d'étiquette, et tant l'éducation par les païens y pétrit

le cerveau même de ceux qui sont préposés par état à la garde de la

vérité religieuse!

Comment eût-il pu s'entendre avec ces parlementaires, ces avocats, ces

bourgeois, et ces évêques demi-chrétiens qui craignaient, au fond, de

passer pour des cléricaux! Un moment, il se rencontre avec eux pour

revendiquer la liberté de l'enseignement; mais il est vite dégoûté par

leurs concessions et leurs habiletés de politiques. Il demandait, lui,

tout ou rien. Après le coup d'État, il est contre eux, et pour l'Empire,

en homme aux yeux de qui l'intervention directe de la Providence dans

les événements de ce monde est une réalité vivante. Il est contre eux

dans la question de l'infaillibilité du pape. Et là encore je ne saurais

dire à quel point, comme catholique, il me paraît être dans le vrai. Les

autres étaient si entêtés du régime parlementaire, qu'ils le voulaient

même dans l'Église; préoccupés d'ailleurs de «garder une mesure», de

demeurer des «hommes d'aujourd'hui» jusque dans leur croyance. S'ils

avaient osé, ils eussent confessé que l'infaillibilité du pape

offusquait leur raison. Que l'instinct de Veuillot était plus sûr! Il

sentait que le dogme de l'infaillibilité aurait pour effet de grandir la

situation morale du pontife, de le mettre décidément au-dessus des

souverains, de lui rendre quelque chose de son rôle d'autrefois, de son

rôle d'arbitre suprême entre les rois et les peuples; que ce dogme, qui

semblait aux «libéraux» rétrograde et gothique, ouvrirait à la papauté

une ère de rajeunissement et de puissance renouvelée.

Cela contentait en même temps, chez Veuillot, ce besoin de certitude qui

était sa maladie, en concentrant dans un seul homme le phénomène de la

Révélation continue; et cela satisfaisait aussi ses instincts de

démocratie spirituelle: il pensait que rapprocher le pape de Dieu,

c'était le rendre au peuple. Nous voyons qu'il ne s'est pas trompé.

S'il eût vécu, les façons de Léon XIII l'eussent d'abord un peu surpris;

il eût regretté Pie IX, si bon, si généreux, et qui l'aimait tant. Mais

l'_Encyclique_ du nouveau pape sur la question ouvrière eût répondu à

ses plus chères pensées. Personne, au reste, mieux que M. Eugène

Veuillot n'avait qualité pour exprimer les sentiments posthumes, si je

puis dire, du fondateur de l'_Univers_, et l'on sait quelle a été, dans

ces derniers temps, la conduite de M. Eugène Veuillot.

Jamais Louis Veuillot n'a lié le sort de la vérité éternelle à celui

d'aucune puissance passagère. Il a penché pour la monarchie,

traditionnelle ou non, dans le temps et dans la mesure où cette forme de

gouvernement lui a paru plus favorable aux intérêts de la religion. Mais

il a été contre le régime de Juillet, et contre l'Empire, du jour où

l'Empire a trahi l'Église. Ce qu'il a combattu et haï dans la

République, ce ne fut jamais la République, mais l'impiété: et, quand il

appelait de ses voeux Henri de Bourbon, il n'exigeait point pour ce

prince le titre de roi. Toutes ses variations apparentes s'expliquent

par l'immutabilité même de sa pensée. Sur Montalembert, Falloux,

Lacordaire, Dupanloup,--et sur l'empereur Napoléon III,--et sur beaucoup

d'autres, vous le trouverez, tour à tour, débordant de sympathie et

d'amertume. Ce n'était pas Veuillot, c'étaient eux qui avaient changé,

ou c'étaient les circonstances qui lui montraient ces hommes sous de

nouveaux aspects. C'est donc être fort superficiel que de l'accuser de

versatilité, comme on a fait. Sa vie me semble, au contraire, admirable

et presque surnaturelle d'unité.

Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 15 / 62 题