Étant l'espèce de catholique que j'ai dit, le rôle de Veuillot dans la
société moderne, telle qu'elle est, ne pouvait être que ce qu'il a été:
un rôle de combat. On sait avec quelle vigueur, quel courage et quelle
persévérance, quel emportement et quel éclat il l'a soutenu. La belle
campagne! Pendant plus de quarante ans, presque chaque jour, il tient
tête à ses ennemis, c'est-à-dire aux ennemis du catholicisme et,
pareillement, à ceux qui n'étaient pas catholiques de la même façon que
lui; bref, il tient tête à tout le monde, ou à peu près, successivement.
Son premier adversaire, c'est, bien entendu, la classe qui s'est
épanouie après la Révolution et l'Empire, la bourgeoisie rationaliste et
libre penseuse; la bourgeoisie riche, égoïste, jouisseuse, dure aux
pauvres, qui a flatté le peuple pour conquérir le pouvoir, mais qui
n'aime pas le peuple; qui l'a abaissé et dépravé en lui volant Dieu,
mais contre qui le peuple, inévitablement, se retournera un jour.
Nul n'a été plus dur pour l'esprit de la Révolution que ce fils de
tonnelier, d'âme si évidemment démocratique. C'est qu'en effet l'idéal
de la Révolution est la constitution de la société en dehors de la
croyance à tout surnaturel, et même de la croyance en Dieu. Veuillot y
découvre et y déteste l'oeuvre finale de l'incrédulité furieuse du
XVIIIe siècle, oeuvre de l'orgueil et de l'envie, et aussi de ce
pédantisme philosophique, ignorant des vraies conditions de la réalité
humaine, que Taine appellera l'esprit classique. Et l'on a l'étonnement
de voir Louis Veuillot, en plus d'une page, se rencontrer sur ce
point,--et sauf la différence des conclusions--avec Taine et avec
Renan. De même, il constate que la Révolution a surtout profité aux
riches; il cherche en vain ce qu'elle a fait pour les pauvres: et l'on a
la surprise de le voir se rencontrer là-dessus avec les plus décidés
révolutionnaires d'aujourd'hui.
Toutes les variétés de l'espèce libre penseuse l'exaspèrent: non
seulement le libre penseur militant, celui dont il a férocement tracé le
type sous le nom de Coquelet et qui ressemble déjà très exactement à M.
Homais bien avant le roman de Flaubert, mais encore et surtout le libre
penseur douceâtre, qui a de la condescendance pour la religion. Plus que
le _Siècle_ ou le _Constitutionnel_, il exècre le _Journal des Débats_
et la _Revue des Deux-Mondes_. J'imagine qu'il se fût étrangement défié
de nos néo-catholiques, de ces gens qui font des gestes pieux et qui,
mis au pied du mur, confesseraient qu'ils ne croient même pas à la
divinité du Christ. Il vous les eût mis dans le même sac que le
protestantisme, qu'il considère comme une pure hypocrisie, comme une
forme hybride et honteuse du rationalisme. Chose curieuse, c'est aux
pasteurs protestants qu'il trouve l'air béat et cafard de Basile; et il
les accable tout justement des mêmes railleries que les libres penseurs
vulgaires ont coutume d'adresser aux «curés».--Bref, il ne comprend pas
ou refuse énergiquement de comprendre le sentiment religieux sans la
foi, et sans la foi catholique. Et c'est encore une des marques de
cette dureté de logique, qui eût pu faire tout aussi bien de lui,
certaines circonstances étant données, un sectaire du socialisme ou de
l'anarchie, et qui, en tout cas, ne lui permettait pas de s'en tenir à
aucune de ces opinions qu'on appelle «modérées» et qui sont comme de
faux ménages (souvent commodes) d'idées et de sentiments
contradictoires.
Il n'a, comme vous pensez bien, que mépris pour le parlementarisme,
chose bourgeoise en effet, et il en démontre avec une force extrême la
vanité, les injustices et la stérilité. Sur la sottise et le ridicule
des bourgeois «dirigeants», des censitaires, il éclate intarissablement
en moqueries étincelantes, et, sur leurs vices et leur malfaisance, en
flamboyantes imprécations. Sur la presse impie et libertine, grave ou
plaisante,--chose bourgeoise encore,--sur notre littérature romanesque,
sur nos arts, sur nos divertissements, et sur ceux qui en vivent, il a
tout dit. Il a des galeries de portraits qui sont du La Bruyère au
vitriol. Sauf erreur, les _Libres Penseurs_ et les _Odeurs de Paris_
restent nos plus beaux livres de satire sociale. Cela est plein de
génie. On pourrait aisément extraire de l'oeuvre de Veuillot plusieurs
volumes de prose insurgée, que ne renieraient point les adversaires les
plus enragés de la «société capitaliste». J'en avertis ici le directeur
du «supplément littéraire» des _Temps nouveaux_.
Il est vrai que, de ces morceaux choisis, il faudrait souvent retrancher
les réflexions préliminaires ou les conclusions. Veuillot n'a guère
moins lutté contre le socialisme, sous toutes ses formes, que contre ce
qui s'est appelé le libéralisme bourgeois et qu'on nomme aujourd'hui le
radicalisme. Au fond, c'est à une conception toute matérialiste de la
société que tend la bourgeoisie incrédule. Or, cette conception est
grosse de conséquences. Pour servir ses ambitions, la bourgeoisie a ôté
Dieu du coeur des souffrants; puis elle s'étonne qu'un jour les
souffrants se révoltent contre elle. Et pourtant les révolutionnaires
inassouvis et furieux sont bien les fils des révolutionnaires repus,
devenus conservateurs de leur situation acquise et défenseurs de l'ordre
en tant qu'ils en bénéficient. Le dernier mot de la politique sans Dieu,
c'est le déchaînement de la brute qui a faim, et qui veut jouir, et qui
ne sait pas autre chose. Le bourgeois libre penseur engendre le
nihiliste qui le mangera. En vain le bourgeois opposera «les lois
universelles imposées à l'humanité... la morale que la nature nous a
mise dans le coeur... le bon sens, la nécessité de la résignation
provisoire, la patrie, etc.». Que pèsent ces mots pour qui ne croit plus
qu'aux besoins de son ventre et aux joies de sa haine?
Cela est développé, avec la plus sombre éloquence, dans cet admirable
dialogue: _l'Esclave Vindex._ Et certes je ne dis point que Veuillot
soit avec Vindex, le gueux révolté qui va jusqu'au bout de sa pensée,
contre Spartacus, le «radical» bien mis, qui a du linge et garde des
principes: mais Vindex a vraiment, dans ce pamphlet, des airs du Satan
de Milton; et il est certain qu'il y avait en Veuillot un je ne sais
quoi de caché, de secret, de dompté et d'étouffé par la foi, mais qui,
sous couleur de fiction littéraire, s'épanche, gronde et rugit avec une
sinistre allégresse dans les propos sauvages de l'esclave romain. À coup
sûr, Veuillot préfère encore Vindex à Spartacus, et Barrabas à Barras.
«Je ne me pique d'aucune vertu, fait-il dire à Vindex, et _c'en est une
au moins que j'ai de plus que toi_.» Ce que Veuillot a fait là, c'est la
psychologie vivante du nihiliste. Et ce qu'il a exprimé, on ne peut
s'empêcher de croire qu'il le découvrait en lui-même, en y descendant
jusqu'au fond. J'ajoute tout de suite qu'en y descendant plus loin
encore et jusqu'au tréfonds, il y trouvait la foi au Christ et l'amour
de la Croix. C'est égal, j'en reviens à mon dire: quel bel insurgé eût
été cet homme, s'il n'eût été chrétien!