VI

Étant l'espèce de catholique que j'ai dit, le rôle de Veuillot dans la

société moderne, telle qu'elle est, ne pouvait être que ce qu'il a été:

un rôle de combat. On sait avec quelle vigueur, quel courage et quelle

persévérance, quel emportement et quel éclat il l'a soutenu. La belle

campagne! Pendant plus de quarante ans, presque chaque jour, il tient

tête à ses ennemis, c'est-à-dire aux ennemis du catholicisme et,

pareillement, à ceux qui n'étaient pas catholiques de la même façon que

lui; bref, il tient tête à tout le monde, ou à peu près, successivement.

Son premier adversaire, c'est, bien entendu, la classe qui s'est

épanouie après la Révolution et l'Empire, la bourgeoisie rationaliste et

libre penseuse; la bourgeoisie riche, égoïste, jouisseuse, dure aux

pauvres, qui a flatté le peuple pour conquérir le pouvoir, mais qui

n'aime pas le peuple; qui l'a abaissé et dépravé en lui volant Dieu,

mais contre qui le peuple, inévitablement, se retournera un jour.

Nul n'a été plus dur pour l'esprit de la Révolution que ce fils de

tonnelier, d'âme si évidemment démocratique. C'est qu'en effet l'idéal

de la Révolution est la constitution de la société en dehors de la

croyance à tout surnaturel, et même de la croyance en Dieu. Veuillot y

découvre et y déteste l'oeuvre finale de l'incrédulité furieuse du

XVIIIe siècle, oeuvre de l'orgueil et de l'envie, et aussi de ce

pédantisme philosophique, ignorant des vraies conditions de la réalité

humaine, que Taine appellera l'esprit classique. Et l'on a l'étonnement

de voir Louis Veuillot, en plus d'une page, se rencontrer sur ce

point,--et sauf la différence des conclusions--avec Taine et avec

Renan. De même, il constate que la Révolution a surtout profité aux

riches; il cherche en vain ce qu'elle a fait pour les pauvres: et l'on a

la surprise de le voir se rencontrer là-dessus avec les plus décidés

révolutionnaires d'aujourd'hui.

Toutes les variétés de l'espèce libre penseuse l'exaspèrent: non

seulement le libre penseur militant, celui dont il a férocement tracé le

type sous le nom de Coquelet et qui ressemble déjà très exactement à M.

Homais bien avant le roman de Flaubert, mais encore et surtout le libre

penseur douceâtre, qui a de la condescendance pour la religion. Plus que

le _Siècle_ ou le _Constitutionnel_, il exècre le _Journal des Débats_

et la _Revue des Deux-Mondes_. J'imagine qu'il se fût étrangement défié

de nos néo-catholiques, de ces gens qui font des gestes pieux et qui,

mis au pied du mur, confesseraient qu'ils ne croient même pas à la

divinité du Christ. Il vous les eût mis dans le même sac que le

protestantisme, qu'il considère comme une pure hypocrisie, comme une

forme hybride et honteuse du rationalisme. Chose curieuse, c'est aux

pasteurs protestants qu'il trouve l'air béat et cafard de Basile; et il

les accable tout justement des mêmes railleries que les libres penseurs

vulgaires ont coutume d'adresser aux «curés».--Bref, il ne comprend pas

ou refuse énergiquement de comprendre le sentiment religieux sans la

foi, et sans la foi catholique. Et c'est encore une des marques de

cette dureté de logique, qui eût pu faire tout aussi bien de lui,

certaines circonstances étant données, un sectaire du socialisme ou de

l'anarchie, et qui, en tout cas, ne lui permettait pas de s'en tenir à

aucune de ces opinions qu'on appelle «modérées» et qui sont comme de

faux ménages (souvent commodes) d'idées et de sentiments

contradictoires.

Il n'a, comme vous pensez bien, que mépris pour le parlementarisme,

chose bourgeoise en effet, et il en démontre avec une force extrême la

vanité, les injustices et la stérilité. Sur la sottise et le ridicule

des bourgeois «dirigeants», des censitaires, il éclate intarissablement

en moqueries étincelantes, et, sur leurs vices et leur malfaisance, en

flamboyantes imprécations. Sur la presse impie et libertine, grave ou

plaisante,--chose bourgeoise encore,--sur notre littérature romanesque,

sur nos arts, sur nos divertissements, et sur ceux qui en vivent, il a

tout dit. Il a des galeries de portraits qui sont du La Bruyère au

vitriol. Sauf erreur, les _Libres Penseurs_ et les _Odeurs de Paris_

restent nos plus beaux livres de satire sociale. Cela est plein de

génie. On pourrait aisément extraire de l'oeuvre de Veuillot plusieurs

volumes de prose insurgée, que ne renieraient point les adversaires les

plus enragés de la «société capitaliste». J'en avertis ici le directeur

du «supplément littéraire» des _Temps nouveaux_.

Il est vrai que, de ces morceaux choisis, il faudrait souvent retrancher

les réflexions préliminaires ou les conclusions. Veuillot n'a guère

moins lutté contre le socialisme, sous toutes ses formes, que contre ce

qui s'est appelé le libéralisme bourgeois et qu'on nomme aujourd'hui le

radicalisme. Au fond, c'est à une conception toute matérialiste de la

société que tend la bourgeoisie incrédule. Or, cette conception est

grosse de conséquences. Pour servir ses ambitions, la bourgeoisie a ôté

Dieu du coeur des souffrants; puis elle s'étonne qu'un jour les

souffrants se révoltent contre elle. Et pourtant les révolutionnaires

inassouvis et furieux sont bien les fils des révolutionnaires repus,

devenus conservateurs de leur situation acquise et défenseurs de l'ordre

en tant qu'ils en bénéficient. Le dernier mot de la politique sans Dieu,

c'est le déchaînement de la brute qui a faim, et qui veut jouir, et qui

ne sait pas autre chose. Le bourgeois libre penseur engendre le

nihiliste qui le mangera. En vain le bourgeois opposera «les lois

universelles imposées à l'humanité... la morale que la nature nous a

mise dans le coeur... le bon sens, la nécessité de la résignation

provisoire, la patrie, etc.». Que pèsent ces mots pour qui ne croit plus

qu'aux besoins de son ventre et aux joies de sa haine?

Cela est développé, avec la plus sombre éloquence, dans cet admirable

dialogue: _l'Esclave Vindex._ Et certes je ne dis point que Veuillot

soit avec Vindex, le gueux révolté qui va jusqu'au bout de sa pensée,

contre Spartacus, le «radical» bien mis, qui a du linge et garde des

principes: mais Vindex a vraiment, dans ce pamphlet, des airs du Satan

de Milton; et il est certain qu'il y avait en Veuillot un je ne sais

quoi de caché, de secret, de dompté et d'étouffé par la foi, mais qui,

sous couleur de fiction littéraire, s'épanche, gronde et rugit avec une

sinistre allégresse dans les propos sauvages de l'esclave romain. À coup

sûr, Veuillot préfère encore Vindex à Spartacus, et Barrabas à Barras.

«Je ne me pique d'aucune vertu, fait-il dire à Vindex, et _c'en est une

au moins que j'ai de plus que toi_.» Ce que Veuillot a fait là, c'est la

psychologie vivante du nihiliste. Et ce qu'il a exprimé, on ne peut

s'empêcher de croire qu'il le découvrait en lui-même, en y descendant

jusqu'au fond. J'ajoute tout de suite qu'en y descendant plus loin

encore et jusqu'au tréfonds, il y trouvait la foi au Christ et l'amour

de la Croix. C'est égal, j'en reviens à mon dire: quel bel insurgé eût

été cet homme, s'il n'eût été chrétien!

Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 14 / 62 题