La vérité connue et embrassée, il ne la lâcha plus. Catholique, il
voulut vivre pleinement en catholique. Cela n'alla pas d'abord tout
seul. Le «vieil homme» résistait. Le nouveau converti eut quelques mois
de profonde angoisse: il regrettait ce qu'il voulait quitter. Il
écrivait à son frère (_Corresp._, I, p. 25):
Je suis horriblement triste, et du vieux fonds que tu me connais,
et de ce qui s'ajoute chaque jour, et enfin de la peur que me
fait éprouver ce continuel accroissement, quand je viens à y
songer.
Il dit encore ceci, que l'on sent être très vrai:
C'est justement depuis ce moment-là (celui de sa conversion
définitive) que je souffre le plus. Le combat a réellement
commencé à l'acte qui devait le finir: ce qui était clair à mon
esprit devient douteux; ce que j'ai abandonné avec le plus de
facilité me devient cher.
Et ceci, d'une si belle et courageuse sincérité, et qui me paraît aller
loin dans la connaissance de notre misérable coeur:
... Évidemment cette lutte doit se terminer par le triomphe du
bien; mais elle est longue et douloureuse en raison du mal qu'on
a commis: car on n'a pas fait une faute, si odieuse soit-elle,
qu'on ne désire la faire encore, et faire pis. Chaque vice de la
vie passée laisse au coeur une racine immonde, qu'il faut en
arracher avec des tenailles ardentes. Cela semble une chose
épouvantable d'être tenu à une vie honnête et réglée par le grand
devoir divin.
Et cependant, il se sent une force qu'il n'avait pas auparavant:
... Ces actes, ces fautes, ces plaisirs, pour lesquels on avait
du mépris, on s'y laissait entraîner: maintenant qu'ils inspirent
un attrait horrible, qu'ils vous donnent une soif d'enfer, vous
n'y cédez pas. C'est la récompense: elle est lente, elle est
rare, elle est maudite parfois lorsqu'elle vient; mais elle
vient.
Ce trouble, ces «tentations hideuses», je ne jurerais pas que Veuillot
en fût jamais complètement affranchi. Jusqu'au bout, il aura, çà et là,
des aveux sur sa misère intime, pour lesquels nous l'aimerons peut-être
plus encore que pour ses généreuses et éblouissantes colères. Cet homme
fut d'une étrange franchise et, contre l'opinion commune, doux et humble
de coeur.
Il triompha du moins assez vite de ces premiers assauts, plus
redoutables, qui suivirent immédiatement son retour à Dieu, de la
séduction du péché encore tout proche, des mauvais souvenirs encore tout
chauds dans le sang de ses veines. Comment? Comme il le devait: par la
prière, la confession, la communion, par la pratique obstinée de ce
mystique «abêtissez-vous» de Pascal, dont il a donné (_Mélanges_, I) le
plus pénétrant, le plus admirable commentaire.
Une des grandes sottises de ses ennemis fut assurément de l'avoir traité
de tartufe. Cela ne vaut pas la peine d'être réfuté, pour peu qu'on ait
lu Veuillot et que l'on sache lire. Sa conversion eut pour premier effet
de lui faire payer ses dettes:
... Sais-tu jusqu'où vont les agréables restes de mon beau passé?
Sais-tu ce qui me reste de tous mes essais de plaisirs, de mes
rages, de mes colères, de tant de pleurs versés et de temps
perdu? Je viens d'en faire le calcul: 5 000 francs de dettes,
dont 1 000 francs pressent et devraient être déjà payés. Des
dettes oubliées se sont réveillées au fond de ma conscience, et
ma conversion n'eût-elle produit que cela, nous devrions tous la
bénir. (_Lettres à son frère._)
Il se mit à être un très scrupuleux honnête homme. Il s'occupa
tendrement de son frère cadet, fit des livres pour constituer à ses deux
soeurs une petite dot, ne se maria que lorsqu'elles furent pourvues.
Très aimé et employé de M. Guizot, secrétaire, en Algérie, du maréchal
Bugeaud, il ne tenait qu'à lui d'avoir une grande situation dans la
presse ministérielle. Mais il était de ceux qui ne s'arrêtent pas en
chemin, qui ne font pas au devoir sa part, qui vont jusqu'au devoir
d'exception. Il repoussa les avantages offerts, voulut se garder libre,
et, puisqu'il était catholique et que son don particulier était celui de
l'écrivain, fonda un journal catholique: entreprise hasardeuse et qui
eut de difficiles commencements. Toujours il dédaigna la fortune. Sa
vie, quand on l'embrasse, est harmonieuse et belle, toute d'incroyable
labeur et de sacrifices allègrement portés, les uns publics, les autres
secrets et que ses lettres révèlent ou laissent deviner.
V
Il fut un des grands catholiques de ce temps; le plus grand peut-être,
si l'on considère la puissance et l'ardente et amoureuse combativité de
son talent; le plus original, si l'on fait attention à l'absolue pureté
de son catholicisme, rare et neuf par cette pureté même et cette
simplicité.
Il lui fut avantageux, en somme, de n'avoir reçu, dans son enfance,
presque aucune éducation religieuse; d'avoir, en vrai gamin de Paris,
fait sa première communion sans y prendre garde et, ensuite, de n'y
avoir plus songé. Les hommes qui ont eu une enfance pieuse et qui se
sont lentement détachés de la foi par l'insensible travail de leur
esprit avec qui conspirent, quelquefois, les exigences de leurs
passions de vingt ans, ceux-là ne se convertissent guère ou, s'ils se
convertissent, ce n'est pas à vingt-cinq ans, c'est généralement
beaucoup plus tard, et c'est par un simple réveil de sentiments qui, au
surplus, n'ont jamais été, chez eux, tout à fait spontanés, mais qu'un
enseignement exprès avait déposés dans leurs coeurs d'enfants. Leur
retour à la foi peut avoir sa douceur et même son ardeur, mais ce ne
saurait être le coup de foudre et l'éblouissement du chemin de Damas.
Veuillot, lui, ne retrouve pas la vérité: il la découvre réellement, il
la conquiert, et cela, par son propre effort et en plein frémissement de
jeunesse. Il ignorait le sens de la vie: un jour, il le connaît. Ce
n'est pas un ressouvenir, c'est une révélation. C'est pourquoi sa
conversion a tous les caractères du plus fervent enthousiasme.
Il est catholique naïvement,--sans respect humain, cela va sans dire,
mais même sans rien de cette retenue, de cette discrétion de bon ton
qu'observent volontiers les croyants «d'un certain monde» et qui fait
qu'on peut les fréquenter longtemps sans soupçonner qu'ils vont à la
messe et qu'ils communient. Sa foi, pénétrant toute son âme, est une foi
de tous les instants, et il ne craint pas d'en donner des témoignages
familiers. Jusque dans ses articles, mais surtout dans ses lettres et
dans ses romans, dans ses recueils de petits contes et de «variétés», il
ne rougit point d'avoir le style «dévot», à la façon d'un curé de
campagne. Il parle sans embarras de ses pratiques religieuses, d'une
messe qu'il a entendue, d'un chapelet qu'il a récité, d'une communion
qu'il a faite. Le maigre du vendredi joue un rôle important dans ses
petits récits d'édification. Sa foi, si souvent sublime de penser et de
propos, est, dans le détail journalier, humble et populaire. Et ne
croyez pas qu'il outre à plaisir, et par une sorte de défi aux esprits
superbes, l'humilité et la simplicité du coeur: on reconnaît, lorsqu'on
l'a pratiqué un peu, qu'il est naturellement ainsi.
Or il est bien évident, d'abord, que, parmi les illustres catholiques
laïques de ce siècle, les Montalembert, les Falloux, les Ozanam, aucun
n'a cet accent; que ce sont gens bien élevés, dont les discours pieux
sentent leur homme du monde et se distinguent toujours de ceux d'un
desservant de village, d'un sacristain ou d'une Petite Soeur. Mais cette
bonhomie dévote, ces façons candides de frère lai, ce ton de piété
plébéienne, je ne pense même pas que vous les surpreniez jamais chez les
prêtres célèbres qui furent les contemporains de Veuillot, chez les
Lacordaire, les Ravignan, les Dupanloup, ces aristocrates de la foi.
Veuillot, lui, est bien peuple. Les catholiques considérables que je
nommais tout à l'heure, clercs ou laïques, appartenaient par leur
naissance à la noblesse ou à la bourgeoisie. Certes ils croyaient que le
catholicisme est le salut de la société humaine et, par conséquent, des
pauvres; mais ils semblaient préoccupés moins directement de l'âme des
pauvres que de celle des riches, et ils gardaient à ceux-ci, malgré
leurs vices et leur indignité, une sympathie et une considération
involontaires. Ils aimaient le peuple: mais ils le connaissaient à
peine, ils ne l'avaient pas vu souffrir, ils n'avaient pas souffert avec
lui. Il fut infiniment profitable à Veuillot d'être né de petits
artisans, d'avoir été un pauvre petit gosse des rues, d'avoir vu son
bonhomme de père maltraité par les patrons, d'avoir assisté et participé
aux durs chômages, aux privations, aux angoisses pour le pain du
lendemain. Il comprit mieux ainsi pourquoi le peuple est ce qu'il est,
que c'est lui, surtout, qui a besoin du Christ, et qu'il est moins
coupable que ses guides. Même féroce et impie, le peuple lui inspirera
toujours plus de pitié que de colère. Dans ce livre splendide: _Paris
sous les deux sièges_, il écrit, à propos des exécutions sommaires,
contre lesquelles il proteste (pour d'autres raisons que les députés de
Paris): «... Devant ces misérables, la société... subit la conséquence
horrible de rester sans pitié. Dieu, n'étant jamais sans justice, n'est
jamais sans pitié... Parmi les foules qu'il faut engouffrer aux géhennes
sociales, se trouvent beaucoup de ces publicains et de ces mérétrices
qui entreront avant leurs juges dans le royaume de Dieu. Les anges que
Dieu commet à la visite des fanges humaines ne l'ignorent point. Ils y
ramassent des perles que peut-être ne contiennent pas en pareil nombre
les riches demeures, les cours et les palais...» Nul catholicisme plus
anti-bourgeois que celui de Veuillot.
Point d'ascétisme, sinon peut-être dans la partie la plus réservée de sa
vie intérieure. Il ne se fit pas uniquement catholique pour orner et
sauver son âme, mais pour servir le plus d'âmes possible, propager le
bienfait qu'il avait reçu, et leur donner la foi qui seule assure à tous
la vie heureuse ou supportable, même en ce monde-ci, en inspirant la
bonté aux puissants autant que la patience aux déshérités. Ce trait est
fort remarquable chez Veuillot. C'est bien en vue de la vie éternelle,
mais c'est aussi, et très formellement, pour diminuer les douleurs de la
vie présente (les deux buts devant d'ailleurs être atteints par les
mêmes voies) que Veuillot se soucie de l'humanité, étant lui-même trop
vivant, trop débordant d'énergie et trop épris de l'action pour se
désintéresser, à la façon des ascètes, de cette vie mortelle et
transitoire. La cité de Dieu dont il rêve, il ne la rejette pas tout
entière par delà la mort. Pour lui, le temps de l'épreuve est déjà le
commencement de la récompense. C'est un saint très pratique par
tempérament.
Peu de métaphysique, je l'ai dit. S'il en avait une, ce serait la
métaphysique imaginative de Joseph de Maistre, qu'il connaît bien et qui
est un de ses oracles. C'est avec le coeur qu'il croit. Il reçoit comme
mystère ce qui est mystère. La Trinité en est un, le péché originel en
est un, et l'incarnation, et la rédemption, et l'eucharistie, et la
grâce. Cela va bien: il y a dans ces dogmes quelque chose à la fois
d'inconcevable et de fort émouvant. Mais vous savez qu'en ce siècle
raisonneur il s'est trouvé des prêtres ou des philosophes chrétiens, ou
d'anciens élèves de l'École polytechnique, pour expliquer couramment ce
qui est, par nature, inexplicable. Il y a un pseudo-rationalisme
catholique. Que trois soient un; que Dieu ait été homme; que du pain et
du vin soient Dieu; que Dieu soit juste et qu'il nous fasse porter la
peine d'une faute que nous n'avons pas commise; que Dieu soit bon et
que, prévoyant la damnation de la majorité des hommes, il ait créé
l'humanité; que Dieu soit bon et que l'enfer soit éternel, etc., on a vu
des moines éloquents qui donnaient de ces choses des interprétations
philosophiques: et cela est étrange, car un mystère que l'on
comprendrait ne serait plus un mystère, et on ne rend pas raison de ce
qui est au-dessus de la raison. (Tout ce qu'on pourrait faire, ce serait
de rechercher la formation historique des dogmes et quels états d'esprit
ont pu les engendrer: mais cela est besogne d'incroyants.) Veuillot ne
donna pas dans le travers de ces chrétiens qui veulent faire au
surnaturel sa part. Il accepte tout, il n'en trouve jamais assez.
L'Immaculée Conception, et tous les miracles modernes, et la Salette, et
Lourdes, il dévore tout. La liberté que l'Église laisse aux fidèles sur
certains points douteux, il la refuse, il n'en a que faire. Il n'a
jamais été troublé le moins du monde de ce qui indignait si fort un
Proudhon ou un Michelet et, par exemple, de ce que suppose d'arbitraire
divin la théorie de la grâce. Bon et tendre comme il était, il parle à
l'occasion et sans vergogne de l'enfer, sur qui les prêtres «éclairés»
glissent volontiers. Il y plonge Voltaire et quelques autres avec une
sainte allégresse. Sa foi est intrépide, va jusqu'à lui donner
l'apparence de sentiments qui sont peu dans son caractère. Il lui arrive
de renchérir sur le charbonnier.
Un des lieux communs de notre littérature lyrique et romanesque, c'est
le «supplice du doute». À mon sens, c'est assez souvent une
plaisanterie. Je ne crois que difficilement à la douleur métaphysique.
Du moins, j'ai connu des esprits, même éminents, qui ne souffraient pas
du tout de ne pas croire, et à qui il ne semblait point nécessaire, pour
vivre, de tenir l'explication du monde. Veuillot est aux antipodes de
cette famille d'esprits. Oui, le doute pour lui eût été bien réellement
«un supplice». L'intrépidité de sa foi et même la hardiesse des
jugements qu'elle lui inspire sur les affaires de ce monde recouvre et
suppose, à l'origine, l'horreur de l'incertitude et de la solitude,
l'impossibilité de durer dans la non-affirmation, l'impérieux besoin de
support et de magistère, en somme le frisson de je ne sais quelle peur
irréductible, la peur du noir, celle qui jette les mourants aux bras
des prêtres. Il y a de la physiologie dans cette peur-là: il y en avait
dans la foi de Veuillot. Il n'aurait rien compris à ce raisonnement que
j'ai souvent fait en songeant à la mort:--«Oui, c'est le noir, c'est
l'inconnu. Mais s'il y a une destinée humaine par delà la mort, quelle
qu'elle doive être pour moi, je serais fou de redouter un sort qui me
sera forcément commun avec des milliards d'individus de mon espèce.»
Cela ne l'eût point rassuré. On le dirait hanté de la crainte de n'être
pas suffisamment orthodoxe. Il a comme la rage de s'en remettre du plus
de choses possible à l'autorité du représentant de Dieu; et il semble
qu'il se soit surtout appliqué à concentrer dans le pape seul le
privilège d'infaillibilité autrefois épars dans l'Église entière, _afin
d'être plus tranquille_. J'ai entendu des croyants, qui avaient
d'ailleurs l'âme très belle, dire à propos de certaines difficultés du
dogme: «J'aime mieux ne pas penser à ces choses-là.» Tel Veuillot. Quand
il était seul avec lui-même, il fermait les yeux.
Mais, s'il se jette dans la foi par le même mouvement de recours
craintif que les femmes et que les plus simples de ses frères, une fois
assuré de ce refuge, il se retrouve homme de pensée. Il comprend
profondément le rôle social de l'Église et en quoi ses dogmes
correspondent aux besoins les plus intimes et les plus nobles de la
nature humaine. Sur ce qui est l'âme même du christianisme, il abonde
non seulement en sentiments, mais en idées. Lisez, dans le _Parfum de
Rome_, le chapitre sur les Indulgences:
... Par la création de l'Église, les fidèles constituent un corps
immense, prolongé dans le ciel, sur la terre et dans les lieux de
purification que nous appelons le purgatoire. Triomphante,
souffrante, militante, l'Église est une en ces trois états.
Jésus-Christ en est la tête. Ainsi se trouve accomplie l'unité
des hommes avec Dieu et des hommes les uns avec les autres... Le
membre humain de l'Église conserve son individualité. Portion du
corps mystique de Jésus-Christ, il a tous les bénéfices de la vie
d'ensemble; homme, il garde la prérogative, mêlée de péril et de
gloire, de l'être responsable et libre. Ainsi ce corps de
l'Église nous apparaît divinement humain... Le dogme des
Indulgences n'est pas l'abri de la paresse: il est le dogme des
douces condescendances envers la fragilité humaine... Quand nos
mains sont pures, elles sont magnifiquement transformées; elles
deviennent le vase qui peut répandre à larges ondes l'eau du
rafraîchissement... Ainsi nous pouvons, par la prière et les
bonnes oeuvres, descendre dans ce formidable purgatoire, etc.
Mais il faut lire tout le morceau. Cela est d'une théologie grandiose,
et si humaine! Vous y verrez ce qui se cache sous l'une des pratiques
les plus exposées aux moqueries des incrédules, sous les mômeries des
bonnes femmes dévotes et sous le commerce des scapulaires, des cierges
et des affreuses petites images de sainteté... «Vous avez une pointe de
panthéisme, dit le pieux écrivain au symbolique Coquelet. Vos erreurs
sont souvent des vérités que vous n'entendez pas, et vous vous
empoisonnez avec des sucs divins.» Il cite alors à Coquelet un étonnant
passage de saint Jean Damascène, et il ajoute: «Quand vous voudrez du
panthéisme que vous puissiez comprendre, vous savez où il faut vous
adresser.» Et je ne saurais vous dire si l'union de Dieu et de
l'humanité dans l'Église est en effet un panthéisme plus facile à
«comprendre» que l'autre: mais c'en est un; et c'est de ce vin que les
mystiques ont été ivres. Et, de même, la théorie de la réversibilité des
mérites, ce n'est autre chose, après tout, que du communisme, le
communisme des âmes, et c'est encore où Veuillot trouve de quoi
contenter ce sentiment et cet amour de la solidarité humaine qu'il avait
au plus haut point. Car sans doute il se peut que cette théorie des
Indulgences heurte la conception de la justice qui a prévalu dans la
Révolution et dans la philosophie moderne, et que la mise en commun des
mérites et des grâces soit traitée avec dérision par ceux mêmes qui
appellent la mise en commun des biens matériels: mais les philosophes
qui, comme Proudhon, voient dans le catholicisme la religion de
l'injustice, ne prennent pas garde que l'injustice disparaît par le seul
fait du consentement et du sacrifice volontaire de ceux qui ont mérité
davantage en faveur de ceux qui ont moins mérité; qu'ainsi c'est l'amour
et le renoncement du fidèle qui crée la justice de son Dieu, et que, si
la matière, ici, est obscure, la pensée est belle et toute formée de
charité.
La théorie des Indulgences, mystère qui implique tous les autres
mystères chrétiens, serait,--sans l'éternel enfer,--celle d'une sorte
d'universel socialisme moral. Et c'est ce qui enchante l'âme grande,
affectueuse et «populaire» de Louis Veuillot. Pour lui, la religion est
bien essentiellement, selon l'étymologie, un lien,--lien des hommes
entre eux, et des hommes avec Dieu. Souvenons-nous qu'il a été un des
premiers à dénoncer l'individualisme:
... Quand nous disons que la France a besoin de religion, nous
disons absolument la même chose que ceux qui disent qu'elle a
besoin de concorde, d'union, de patriotisme, de confiance, de
moralité, etc. Il n'est pas difficile de comprendre qu'un pays où
règne l'individualisme n'est plus dans les conditions normales de
la société, puisque la société est l'union des esprits et des
intérêts, et que l'individualisme est la division poussée à
l'infini... Tous pour chacun, chacun pour tous, voilà la société.
Chacun pour soi, et par conséquent chacun contre tous, voilà
l'individualisme...
Edmond Schérer et d'autres ont dédaigneusement reproché à Louis Veuillot
de manquer de philosophie, de n'être point un «penseur». Il est vrai
qu'il s'était retranché, une fois pour toutes, les libres spéculations
sur l'origine du monde, sur le libre arbitre, sur la matière et
l'esprit, sur la destinée des hommes ou même simplement sur l'histoire;
et j'ai confessé, tout à l'heure, qu'il n'avait pas le cerveau
proprement philosophique. Mais enfin, être un penseur, cela sans doute
en vaut la peine quand on est Descartes, Kant ou Hegel; autrement, cela
n'est ni si rare, ni si éblouissant. Quand on ne peut pas être un
penseur, il reste d'être «un homme». Schérer était, si vous y tenez,
plus intelligent que Veuillot: il s'en faut que sa personne
intellectuelle, morale, littéraire, soit aussi intéressante. Il y a
quelque chose d'extraordinaire chez l'auteur des _Libres Penseurs_ et de
_Paris sous les deux sièges_: c'est,--étant donné sa foi qui le lie et
l'emprisonne,--la puissance, la souplesse et quelquefois l'audace avec
laquelle il interprète tous les événements, grands et petits, selon
cette foi. Cet homme, qui n'est pas un philosophe, n'a que des
sentiments d'un caractère universel. Au fond il ne se soucie que de
l'humanité et se soucie de toute l'humanité. Il ne lâche point la croix;
mais, du pied de la croix, il a, sur tout ce qui passe, des vues d'une
ampleur souvent surprenante. Il n'a qu'une idée,--et dont il n'est pas
l'inventeur,--mais génératrice d'idées harmonieuses, à l'infini.
Cela est peut-être aussi beau et aussi rare que d'avoir beaucoup d'idées
personnelles qui se contrarient.