Comment cela se fit-il?
Dans toute conversion, il y a quelque chose qui nous échappe et qu'il
faut bien appeler, comme le font les convertis eux-mêmes, «l'action de
la grâce». Tenons-nous en aux causes apparentes et aux caractères
particuliers de la conversion de Louis Veuillot.
Je remarque d'abord qu'elle sortit d'une angoisse morale plutôt
qu'intellectuelle, qu'elle n'eut rien de «métaphysique», qu'elle n'est
nullement de la même espèce que la conversion (à rebours) d'un Jouffroy
ou que la conversion (relative) d'un Pascal. Veuillot n'avait point le
cerveau philosophique. C'était un pur sentimental. Il dit dans sa
correspondance: «... Quant à moi, j'ai le bonheur d'être complètement
inepte en philosophie, et je ne lis rien de tout ce qui se présente sous
cette forme.»
Cette conversion ne fut non plus ni soudaine ni tragique. Veuillot n'eut
pas, à proprement parler, sa «nuit». L'illumination qu'il eut à Rome ne
fut que l'achèvement d'un travail secret de plusieurs années.
Il avait un grand besoin de certitude. La profession de spectateur amusé
n'était point son fait. Il éprouva de bonne heure, de façon aiguë et
persistante, ce que nous ne sentons qu'à certaines minutes et
mollement: le vide et l'inutilité de la vie d'un journaliste, ou d'un
littérateur, ou d'un bourgeois, qui n'est que cela. Faire des besognes
auxquelles on croit à moitié ou pas du tout; écrire des livres où l'on
ne met point son âme, mais seulement quelques conjectures ou
spéculations sur la vie; obtenir par là de petits succès; cueillir en
passant de petits plaisirs égoïstes; vivre au jour le jour; comprendre
ça et là quelques petites choses, mais ignorer en somme ce que l'on est
venu faire au monde; vivre en se passant de la vérité; vivre sans vouer
sa vie à une cause aussi humaine et générale que possible; c'est-à-dire
vivre comme nous vivons presque tous... cela parut très vite misérable
au jeune rédacteur en chef du _Mémorial de Périgueux_. Au temps même où
il daubait les bourgeois libres-penseurs de Chignac, il lui arrivait de
faire sur lui-même un loyal retour. C'est que le petit journaliste avait
déjà une vie intérieure. «Ah! s'écriait-il, je ris des reproches qu'ils
peuvent me faire: mais j'évite de descendre en moi-même, car c'est là
que je suis leur égal, et peut-être leur inférieur. Ils savent ce qu'ils
veulent, et je ne le sais pas; et, si j'ai des troubles qu'ils ne
connaissent pas, qui m'assure que je ne suis pas traître à mon âme et à
ma destinée, autant et plus qu'ils ne le sont eux-mêmes au but final de
la vie? Mais quel est-il, ce but mystérieux, invisible?»
Il se convertit donc, premièrement, en haine de cette incertitude, parce
que la spéculation philosophique, dont il est d'ailleurs peu capable, ne
lui suffit pas; parce qu'il lui faut une règle absolue de ses actes, et
dont la sanction soit en dehors de lui: bref, il se convertit pour avoir
la paix de la conscience.
Ce besoin de paix intime se confondait avec un autre: le besoin d'être
meilleur, de mériter. Même avant d'être chrétien, il se sentait humilié
de l'égoïsme, de l'inutilité et de l'impureté de sa vie. Mystérieux
phénomène moral: il avait des remords sans croire pourtant qu'il fît des
choses défendues ni qu'il transgressât une règle; il avait le sentiment
du péché avant la connaissance et l'acceptation de la loi. «Témoignage
d'une âme naturellement chrétienne», selon l'immortel mot de Tertullien.
Même au temps de son «erreur», alors qu'il lui arrivait de s'échapper,
comme les autres, en facéties et impiétés d'estaminet, ses
collaborateurs l'accusaient d'avoir, comme journaliste, «du penchant
pour les choses religieuses». C'est son frère qui nous le dit, et je
n'ai aucune peine à le croire. Dès cette époque, il remarquait que les
exemplaires les plus complets et les plus assurés de vertu, ceux qui
nous inspirent le plus de confiance, nous sont offerts par des croyants
au surnaturel, et qu'il n'y a rien de meilleur ni de plus respectable
qu'un bon prêtre ou qu'une religieuse sainte. Et secrètement, peut-être
à son insu, son sens pratique en tirait déjà des conséquences.
Enfin, la troisième et, il faut le dire à son honneur, la plus
déterminante raison de sa conversion, ce fut la «charité du genre
humain», ce fut l'amour du peuple, l'amour des humbles, des souffrants,
des ignorants, des opprimés. Les textes abondent et surabondent chez
lui, par où l'on pourrait le démontrer. Je veux du moins citer une page
capitale de la première préface des _Libres Penseurs_:
Mon père était mort à cinquante ans. C'était un simple ouvrier,
sans lettres, sans orgueil. Mille infortunes avaient traversé ses
jours remplis de durs labeurs... Personne, durant cinquante ans,
ne s'était occupé de son âme... Il avait toujours eu des maîtres
pour lui vendre l'eau, le sel et l'air, pour lever la dîme de ses
sueurs, pour lui demander le sang de ses fils; jamais un
protecteur, jamais un guide... Au fond, que lui avait dit la
société?... «Sois soumis et sois probe; car, si tu te révoltes,
on te tuera; si tu dérobes, on t'emprisonnera. Mais si tu
souffres, nous n'y pouvons rien; et, si tu n'as pas de pain, va à
l'hôpital et meurs, cela ne nous regarde plus.» Voilà ce que la
société lui avait dit, et pas autre chose... Elle n'a de pain
pour les pauvres qu'au Dépôt de mendicité; des consolations et
des respects, elle n'en a nulle part...
Mon père avait donc travaillé, il avait souffert, et il était
mort. Sur le bord de sa fosse, je songeai aux tourments de sa
vie, je les évoquai, je les vis tous, et je comptai aussi les
joies qu'aurait pu goûter, malgré sa condition servile, ce coeur
vraiment fait pour Dieu. Joies pures, joies profondes! Le crime
d'une société que rien ne peut absoudre l'en avait privé. Une
lueur de vérité funèbre me fit maudire, non le travail, non la
pauvreté, non la peine, mais la grande iniquité sociale,
l'impiété, par laquelle est ravie aux petits de ce monde la
compensation que Dieu voulut attacher à l'infériorité de leur
sort. Et je sentis l'anathème éclater dans la véhémence de ma
douleur.
Oui, ce fut là! Je commençais de connaître, de juger cette
société, cette civilisation, ces prétendus sages. _Reniant Dieu,
ils ont renié le pauvre_, ils ont fatalement abandonné son âme.
Je me dis:--Cet édifice social est inique, il sera détruit.
J'étais chrétien déjà; _si je ne l'avais été, dès ce jour
j'aurais appartenu aux sociétés secrètes_.
Jamais conversion religieuse ne fut, dans ses mobiles profonds, plus
pitoyable aux hommes, plus soucieuse des souffrants, plus «populaire».
Longtemps avant le coup de la grâce, le catholicisme commençait
d'apparaître à Veuillot comme le grand et seul remède aux maux humains:
aux troubles de l'âme par la certitude; aux souffrances et aux
injustices sociales, soit par la charité chrétienne, soit par la
sanction après la mort.
Ce fut dans ces dispositions qu'il alla à Rome. C'est le lieu par
excellence des «retraites», celui où se nourrissent le mieux les rêves:
rêves d'art, rêves de volupté, rêves de perfection morale. L'atmosphère
y est pleine de souvenirs et comme saturée d'âme. J'ai dit que Veuillot
était peut-être par-dessus tout un homme de sentiment, un poète: la Rome
catholique s'empara de lui tout entier, et avec une force inouïe. Par la
vertu des témoignages sensibles, des symboles qui y sont accumulés, et
dont il subissait la magie enveloppante, le catholicisme s'imposa à son
esprit comme la seule explication permanente et complète du monde et de
la vie; il y reconnut la vraie panacée de l'universelle misère, le salut
de l'ignorante humanité. L'enchantement spirituel de ses sens acheva la
transformation de son coeur: il eut d'ineffables attendrissements, il
pleura dans les églises. Dans nulle conversion il n'y eut plus d'amour.