III

Comment cela se fit-il?

Dans toute conversion, il y a quelque chose qui nous échappe et qu'il

faut bien appeler, comme le font les convertis eux-mêmes, «l'action de

la grâce». Tenons-nous en aux causes apparentes et aux caractères

particuliers de la conversion de Louis Veuillot.

Je remarque d'abord qu'elle sortit d'une angoisse morale plutôt

qu'intellectuelle, qu'elle n'eut rien de «métaphysique», qu'elle n'est

nullement de la même espèce que la conversion (à rebours) d'un Jouffroy

ou que la conversion (relative) d'un Pascal. Veuillot n'avait point le

cerveau philosophique. C'était un pur sentimental. Il dit dans sa

correspondance: «... Quant à moi, j'ai le bonheur d'être complètement

inepte en philosophie, et je ne lis rien de tout ce qui se présente sous

cette forme.»

Cette conversion ne fut non plus ni soudaine ni tragique. Veuillot n'eut

pas, à proprement parler, sa «nuit». L'illumination qu'il eut à Rome ne

fut que l'achèvement d'un travail secret de plusieurs années.

Il avait un grand besoin de certitude. La profession de spectateur amusé

n'était point son fait. Il éprouva de bonne heure, de façon aiguë et

persistante, ce que nous ne sentons qu'à certaines minutes et

mollement: le vide et l'inutilité de la vie d'un journaliste, ou d'un

littérateur, ou d'un bourgeois, qui n'est que cela. Faire des besognes

auxquelles on croit à moitié ou pas du tout; écrire des livres où l'on

ne met point son âme, mais seulement quelques conjectures ou

spéculations sur la vie; obtenir par là de petits succès; cueillir en

passant de petits plaisirs égoïstes; vivre au jour le jour; comprendre

ça et là quelques petites choses, mais ignorer en somme ce que l'on est

venu faire au monde; vivre en se passant de la vérité; vivre sans vouer

sa vie à une cause aussi humaine et générale que possible; c'est-à-dire

vivre comme nous vivons presque tous... cela parut très vite misérable

au jeune rédacteur en chef du _Mémorial de Périgueux_. Au temps même où

il daubait les bourgeois libres-penseurs de Chignac, il lui arrivait de

faire sur lui-même un loyal retour. C'est que le petit journaliste avait

déjà une vie intérieure. «Ah! s'écriait-il, je ris des reproches qu'ils

peuvent me faire: mais j'évite de descendre en moi-même, car c'est là

que je suis leur égal, et peut-être leur inférieur. Ils savent ce qu'ils

veulent, et je ne le sais pas; et, si j'ai des troubles qu'ils ne

connaissent pas, qui m'assure que je ne suis pas traître à mon âme et à

ma destinée, autant et plus qu'ils ne le sont eux-mêmes au but final de

la vie? Mais quel est-il, ce but mystérieux, invisible?»

Il se convertit donc, premièrement, en haine de cette incertitude, parce

que la spéculation philosophique, dont il est d'ailleurs peu capable, ne

lui suffit pas; parce qu'il lui faut une règle absolue de ses actes, et

dont la sanction soit en dehors de lui: bref, il se convertit pour avoir

la paix de la conscience.

Ce besoin de paix intime se confondait avec un autre: le besoin d'être

meilleur, de mériter. Même avant d'être chrétien, il se sentait humilié

de l'égoïsme, de l'inutilité et de l'impureté de sa vie. Mystérieux

phénomène moral: il avait des remords sans croire pourtant qu'il fît des

choses défendues ni qu'il transgressât une règle; il avait le sentiment

du péché avant la connaissance et l'acceptation de la loi. «Témoignage

d'une âme naturellement chrétienne», selon l'immortel mot de Tertullien.

Même au temps de son «erreur», alors qu'il lui arrivait de s'échapper,

comme les autres, en facéties et impiétés d'estaminet, ses

collaborateurs l'accusaient d'avoir, comme journaliste, «du penchant

pour les choses religieuses». C'est son frère qui nous le dit, et je

n'ai aucune peine à le croire. Dès cette époque, il remarquait que les

exemplaires les plus complets et les plus assurés de vertu, ceux qui

nous inspirent le plus de confiance, nous sont offerts par des croyants

au surnaturel, et qu'il n'y a rien de meilleur ni de plus respectable

qu'un bon prêtre ou qu'une religieuse sainte. Et secrètement, peut-être

à son insu, son sens pratique en tirait déjà des conséquences.

Enfin, la troisième et, il faut le dire à son honneur, la plus

déterminante raison de sa conversion, ce fut la «charité du genre

humain», ce fut l'amour du peuple, l'amour des humbles, des souffrants,

des ignorants, des opprimés. Les textes abondent et surabondent chez

lui, par où l'on pourrait le démontrer. Je veux du moins citer une page

capitale de la première préface des _Libres Penseurs_:

Mon père était mort à cinquante ans. C'était un simple ouvrier,

sans lettres, sans orgueil. Mille infortunes avaient traversé ses

jours remplis de durs labeurs... Personne, durant cinquante ans,

ne s'était occupé de son âme... Il avait toujours eu des maîtres

pour lui vendre l'eau, le sel et l'air, pour lever la dîme de ses

sueurs, pour lui demander le sang de ses fils; jamais un

protecteur, jamais un guide... Au fond, que lui avait dit la

société?... «Sois soumis et sois probe; car, si tu te révoltes,

on te tuera; si tu dérobes, on t'emprisonnera. Mais si tu

souffres, nous n'y pouvons rien; et, si tu n'as pas de pain, va à

l'hôpital et meurs, cela ne nous regarde plus.» Voilà ce que la

société lui avait dit, et pas autre chose... Elle n'a de pain

pour les pauvres qu'au Dépôt de mendicité; des consolations et

des respects, elle n'en a nulle part...

Mon père avait donc travaillé, il avait souffert, et il était

mort. Sur le bord de sa fosse, je songeai aux tourments de sa

vie, je les évoquai, je les vis tous, et je comptai aussi les

joies qu'aurait pu goûter, malgré sa condition servile, ce coeur

vraiment fait pour Dieu. Joies pures, joies profondes! Le crime

d'une société que rien ne peut absoudre l'en avait privé. Une

lueur de vérité funèbre me fit maudire, non le travail, non la

pauvreté, non la peine, mais la grande iniquité sociale,

l'impiété, par laquelle est ravie aux petits de ce monde la

compensation que Dieu voulut attacher à l'infériorité de leur

sort. Et je sentis l'anathème éclater dans la véhémence de ma

douleur.

Oui, ce fut là! Je commençais de connaître, de juger cette

société, cette civilisation, ces prétendus sages. _Reniant Dieu,

ils ont renié le pauvre_, ils ont fatalement abandonné son âme.

Je me dis:--Cet édifice social est inique, il sera détruit.

J'étais chrétien déjà; _si je ne l'avais été, dès ce jour

j'aurais appartenu aux sociétés secrètes_.

Jamais conversion religieuse ne fut, dans ses mobiles profonds, plus

pitoyable aux hommes, plus soucieuse des souffrants, plus «populaire».

Longtemps avant le coup de la grâce, le catholicisme commençait

d'apparaître à Veuillot comme le grand et seul remède aux maux humains:

aux troubles de l'âme par la certitude; aux souffrances et aux

injustices sociales, soit par la charité chrétienne, soit par la

sanction après la mort.

Ce fut dans ces dispositions qu'il alla à Rome. C'est le lieu par

excellence des «retraites», celui où se nourrissent le mieux les rêves:

rêves d'art, rêves de volupté, rêves de perfection morale. L'atmosphère

y est pleine de souvenirs et comme saturée d'âme. J'ai dit que Veuillot

était peut-être par-dessus tout un homme de sentiment, un poète: la Rome

catholique s'empara de lui tout entier, et avec une force inouïe. Par la

vertu des témoignages sensibles, des symboles qui y sont accumulés, et

dont il subissait la magie enveloppante, le catholicisme s'imposa à son

esprit comme la seule explication permanente et complète du monde et de

la vie; il y reconnut la vraie panacée de l'universelle misère, le salut

de l'ignorante humanité. L'enchantement spirituel de ses sens acheva la

transformation de son coeur: il eut d'ineffables attendrissements, il

pleura dans les églises. Dans nulle conversion il n'y eut plus d'amour.

Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 12 / 62 题