II

Il était du peuple, du tout petit peuple; né à Boynes, dans le Gâtinais,

d'une mère bourguignonne. Son père était ouvrier tonnelier et ne savait

pas lire. Louis Veuillot connut, dans son enfance, la vie humble,

étroite, indigente. Comme beaucoup d'artisans de la campagne, ses

parents furent contraints par la misère de venir chercher un refuge à

Paris. Louis s'éleva tout seul. Écolier de la mutuelle, puis

saute-ruisseau, sans nulle éducation religieuse (il fit sa première

communion comme la font les gamins de Paris, et ses parents étaient de

braves gens qui n'allaient pas à la messe), il se forma principalement

dans la rue et dans les cabinets de lecture, au hasard. Il fut un

_autodidacte_, comme quelques-uns des plus originaux esprits de ce

temps. Il était sensible et fier, frémissant aux injustices, prêt à la

révolte. «Dans mon enfance, dit-il (1re préface des _Libres Penseurs_),

quand certain patron de mon père venait lui intimer durement ses ordres,

mon coeur bondissait, j'éprouvais un frénétique désir d'écraser cet

insolent. Je me disais: «Qui l'a fait maître et mon père esclave? mon

père qui est bon, brave et fort, et qui n'a fait de tort à personne;

tandis que celui-ci est chétif, méchant, larron et de mauvaises moeurs.

Mon père et cet homme, c'était tout ce que je voyais de la société.»

Rappelez-vous cette note.

Cependant, le don d'écrire était dans ce gavroche. Après la révolution

de 1830, n'ayant pas encore vingt ans, il est journaliste à Rouen, puis,

à Périgueux, rédacteur en chef d'un journal ministériel. Il y défendait

le gouvernement du «juste-milieu» et y servait la bourgeoisie qu'il

haïssait instinctivement. Mais il fallait vivre. «Sans aucune

préparation, je devins journaliste. Je me trouvai de la Résistance:

j'aurais été tout aussi volontiers du Mouvement, et même plus

volontiers.»

C'est lui le petit journaliste vivace, le gamin hardi et généreux dont

il nous fait le portrait dans son roman de l'_Honnête Femme_. À

vingt-quatre ans, pour avoir vu de près la basse cuisine politique, la

sottise et la vanité des gens en place, l'égoïsme et l'hypocrisie de

ceux qui formaient alors le «pays légal», il commençait à connaître les

hommes, et il les méprisait parfaitement. Mais sa jeune misanthropie

était allègre et goûtait déjà ces joies de la bataille, dont jamais il

ne sut se défendre. «Quel plaisir de dauber sur ce troupeau de farceurs

illustres et vénérés! Croirait-on, à les voir couverts de cheveux

blancs, de croix d'honneur, de lunettes d'or, de toges et d'habits

brodés, fiers, bien nourris, maîtres de cette société qu'ils grugent...

croirait-on que leurs calculs sont dérangés, que leur sommeil est

troublé par le bruit du fouet dont ils ont eux-mêmes armé un pauvre

petit diable sans nom, sans fortune et sans talent!... Grosses outres

gonflées de fourberie et d'usure, je saurai tirer de vous quelque chose

qui pourra suppléer au remords!»

Il rougissait d'être un bourgeois payé par des bourgeois: il se

souvenait avec amertume de «cet infortuné peuple de ses frères qu'il

avait quitté lâchement». (Je cite beaucoup, car il est très important de

bien connaître le point d'où Veuillot est parti.) «Là, continuait-il,

j'ai mon père qu'on a usé comme une bête de somme, et ma mère courbée

sous le chagrin... Le hasard a voulu qu'un rayon de soleil réchauffât

leurs derniers jours. Je pouvais aussi bien n'être qu'un infirme de plus

dans le grabat où la faim nous aurait dévorés... Ah! j'ai fait une

action honteuse quand j'ai vendu ma voix aux artisans des misères

publiques, à ceux qui vivent des sueurs populaires et ne se soucient pas

de remédier aux tortures que leur égoïsme enfante et perpétue! Allez

chez ces manufacturiers dont je suis ici l'organe: vous verrez dans

leurs ateliers ce qu'on y fait de la chair humaine. Si mon père pouvait

comprendre sa situation, il refuserait le pain dont je le nourris; mieux

vaudrait pour moi n'avoir ajouté qu'un cri de haine, un gémissement à

cette plainte éternelle que n'écoutent ni la terre ni les cieux.» Et le

petit journaliste ajoutait: «Ces pensées me jettent dans une espèce de

délire». Et ailleurs, pour se débarbouiller des bourgeois, il se

retourne vers le peuple, que nul n'a aimé plus constamment que lui; il

croit découvrir chez les paysans «un fonds d'idées saines et généreuses,

le robuste instinct de la justice, de violentes antipathies contre les

mensonges du libéralisme, une vague attente de vengeance humaine ou

divine contre tous ces petits oppresseurs qui les trompent, les

tyrannisent et les humilient». Et il les appelle contre «les messieurs»,

comme autrefois l'Église, «effrayée des crimes de la civilisation, se

tournait avec une sorte d'espérance vers les barbares.»

Or, parmi toutes ces imprécations, le petit journaliste n'était pas

content de lui. Il menait exactement la vie qu'il reprochera plus tard

avec tant d'âpreté à beaucoup d' «honnêtes gens» de ses contemporains.

Sans être fort débauché, il n'était point chaste. Sans être formellement

impie (dès cette époque il paraît avoir été assez retenu dans ses

discours touchant les choses de la religion), il était incroyant, et

n'avait pas mis les pieds dans une église depuis sa première communion.

Mais du moins il n'était nullement fier de son état moral, et il

souffrait de ne savoir où il allait. Il était inquiet, avec d'étranges

accès de sensibilité. Son ironie ne lui était souvent qu'un masque ou

une attitude. «... Au sortir d'une conversation où j'aurai, par l'excès

de mes dédains, étonné des âmes éteintes, j'irai dévorer en pleurant

quelque puéril récit d'amour... Un son de voix, un regard, me jettent

dans des chimères de tendresse et de mélancolie d'où je ne puis plus

sortir. Je ne sais rien à quoi ne morde cette rage d'aimer. L'autre

jour, en lisant Plutarque, j'étais épris de Cléopâtre. Jugez par là du

reste.»

Si je ne me trompe, Veuillot à vingt-quatre ans était, ou peu s'en faut

(car tout recommence), dans la disposition d'âme de ces jeunes gens

d'aujourd'hui qui sont inquiets de Dieu et de l'humanité et qui

cherchent à la fois la vérité religieuse et la solution des questions

sociales,--à cette différence près que ces jeunes hommes dont je parle

sont beaucoup plus instruits que ne l'était alors Veuillot, qu'ils

connaissent les philosophes, qu'ils sont surveillés et arrêtés, après

tout, par leur propre esprit critique, et qu'il est à craindre que leur

raison trop exercée ne leur permette jamais de faire ce «saut dans le

gouffre», qui est peut-être le saut dans la lumière.

À ce moment où le petit journaliste défendait à Périgueux le

gouvernement des satisfaits, tout en songeant à part lui qu'il faisait

peut-être une besogne honteuse,--s'il avait rencontré sur son chemin

quelque théoricien du socialisme, imposant par sa foi, ardent de

langage, austère de moeurs et sacerdotal d'allures, comme il s'en est

trouvé, il n'est pas déraisonnable de supposer qu'il eût suivi cet

apôtre en lui disant: «C'est vous la vérité et la vie». Il y avait

certes, dans Veuillot, de quoi fournir une carrière admirable de

révolté. Comme il était courageux et batailleur, il n'eût pas manqué une

barricade et eût fait de la prison autant qu'aucun autre. Il eût

composé de merveilleux évangiles de l'avenir tout bouillonnants de la

plus redoutable éloquence et pénétrés de la plus tendre poésie. On le

citerait aujourd'hui avec les Leroux, les Proudhon, les Lamennais, et il

serait le plus grand écrivain de la révolution sociale.

Ou bien, simplement, les tourments sacrés de sa jeunesse se seraient peu

à peu apaisés. Et alors il eût été un honnête homme suivant le monde, un

vague libéral résigné à un ordre social où sa place n'eût point été

mauvaise. Il n'eût été, enfin, qu'un littérateur de premier ordre. Il

eût pu donner encore plus largement carrière à son esprit d'ironie et de

dérision, car il eût eu moins de choses à respecter; il eût écrit

d'excellents romans satiriques et réalistes; il eût, fort aisément, mis

Edmond About et quelques autres dans sa poche; il aurait été

académicien; il aurait mené une vie commode; il n'aurait eu, en fait

d'ennemis, que sa portion congrue; tout le monde saurait aujourd'hui

qu'il fut un des maîtres de la langue; il commencerait à entrer dans les

anthologies qu'on fait pour les lycées, et une rue de Paris porterait

son nom.

Mais l'inquiétude du petit journaliste ne s'apaisa pas, et il ne

rencontra point l'apôtre qui l'eût pu conquérir à l'armée de la révolte.

Il alla à Rome, et il s'y convertit.

Les Contemporains, 6ème Série Études et Portraits Littéraires · 第 11 / 62 题