I
J'ai dessein de reprendre et de poursuivre cette série des
_Contemporains_, interrompue pendant cinq ou six ans par des besognes à
la fois plus ambitieuses et, au fond, plus frivoles. Car c'est sans
doute encore la forme de la critique qui, à propos des personnes
originales de notre temps ou des autres siècles, permet le mieux
d'exprimer ce qu'on croit avoir, touchant les objets les plus
intéressants et même les plus grands, d'idées générales et de sentiments
significatifs.
Vous me demanderez peut-être pourquoi j'ai choisi, cette fois, Louis
Veuillot. J'ai, en effet, un peu peur que toutes vos lumières sur lui ne
se bornent à savoir qu'il fut un grand journaliste, le plus violent, le
plus éloquent et le plus spirituel des «ultramontains», et qu'il a
laissé une page curieuse sur Thérésa. Je pourrais vous répondre
simplement que je continue à me laisser apporter mes sujets par le
hasard de mes curiosités ou de mes souvenirs... (Hélas! je sens que je
glisse encore dans cette «critique personnelle» qu'on m'a tant
reprochée; mais qu'y faire?) Donc, les premiers volumes que j'ai reçus
comme «livres de prix», c'était _Rome et Lorette_ et les _Pèlerinages de
Suisse_; et ainsi j'eus de bonne heure ce pli de considérer Veuillot
comme un grand homme. Enfant et adolescent, j'ai fréquenté des curés de
campagne qui ne juraient que par lui, et pour qui le rédacteur en chef
de l'_Univers_ était le Judas Macchabée de notre âge. Et, comme ils
l'aimaient et l'admiraient un peu en cachette de leur évêque, ce culte
qu'ils me faisaient partager avait pour moi l'attrait de quelque chose
de vaguement défendu; et le Macchabée catholique m'apparaissait avec le
prestige d'un héros réfractaire, d'un _outlaw_, suspect aux puissances
établies. Innocente perversité! J'avais pour Veuillot d'autant plus de
considération que je savais qu'il était redoutable à Mgr Dupanloup,
lequel m'avait «confirmé». Ces impressions-là ne s'oublient point.
Mais au reste Louis Veuillot nous est tout à coup redevenu «actuel».
Naguère deux des plus anciens rédacteurs de l'_Univers_ se retiraient du
journal, ne pouvant prendre sur eux de conformer désormais leur
conduite politique aux instructions du pape Léon XIII. Ces instructions,
M. Eugène Veuillot les avait pleinement acceptées. Je me demandai alors:
Qu'eût fait Louis Veuillot? Et quelle serait aujourd'hui son attitude?
Et c'est ainsi que je fus amené à mieux connaître son oeuvre, que je
n'avais jusque-là qu'effleurée.
Cette oeuvre est considérable: cinquante volumes presque tous fort
compacts,--sans compter les articles non recueillis et qui, je pense,
formeraient une masse au moins égale d'imprimé. De tout cela, je crois
avoir exploré et retenu l'essentiel. Ce qui est sûr, c'est que j'ai
rarement vu plus immense labeur, ni plus rigoureuse unité d'esprit et de
doctrine dans des occasions plus variées, ni plus riche et plus robuste
tempérament d'écrivain. Et je l'ai aimé davantage, à mesure que j'ai
compris quelle rare et forte et originale espèce de chrétien il avait
été.
Mais, pour me retrouver dans cette surabondance de documents, je suis
bien forcé de recourir à l'artifice des divisions et d'étudier tour à
tour, dans Louis Veuillot, bien qu'en réalité ils s'y confondent (aussi
m'arrivera-t-il sans doute de les mêler un peu), l'homme, le catholique
et l'artiste.