j'ai fabriqué des pièces de vingt francs qui m'en coûtaient quarante; du
reste, tout le monde fait de l'or, rien n'est plus commun: Esq.,
d'Abad., de Ru., en ont fait; c'est ruineux. J'ai aussi composé du tissu
cellulaire en faisant traverser des blancs d'œuf par un courant
électrique; c'est un bifteck médiocre et qui ressemble toujours un peu à
de l'omelette. J'ai obtenu le poulet à tête humaine, et la mandragore
qui chante, deux petits monstres assez désagréables; comme maître
Wagner, j'ai un homunculus dans un flacon de verre; mais, décidément,
les femmes sont de meilleures mères que les bouteilles. Ce qui m'occupe
maintenant, c'est de sortir de l'atmosphère terrestre. Peut-être Newton
s'est-il trompé, la loi de la gravitation n'est vraie que pour les
corps: les corps se précipitent, mais les gaz remontent. Je voudrais me
jeter du haut d'une tour et tomber dans la lune. Adieu!
Et mon ami disparut si subitement, que je dus croire qu'il était entré
dans le mur comme Cardillac.
Un soir, je revenais d'un théâtre lointain situé vers le pôle arctique
du boulevard; il commençait à tomber une de ces pluies fines,
pénétrantes, qui finissent par percer le feutre, le caoutchouc, et
toutes les étoffes qui abusent du prétexte d'être imperméables pour
sentir la poix et le goudron. Les voitures de place étaient partout,
excepté, bien entendu, sur les places. A la douteuse clarté d'un
réverbère qui faisait des tours d'acrobate sur la corde lâche, je
reconnus mon ami, qui marchait à petits pas comme s'il eût fait le plus
beau temps du monde.
--Que faites-vous maintenant? lui dis-je en passant mon bras sous le
sien.
--Je m'exerce à voler.
--Diable! répondis-je avec un mouvement involontaire et en portant la
main sur ma poche.
--Oh! je ne travaille pas à la tire, soyez tranquille, je méprise les
foulards; je m'exerce à voler, mais non sur un mannequin chargé de
grelots comme Gringoire dans la cour des Miracles. Je vole en l'air,
j'ai loué un jardin du côté de la barrière d'Enfer, derrière le
Luxembourg; et, la nuit, je me promène à cinquante ou soixante pieds
d'élévation; quand je suis fatigué, je me mets à cheval sur un tuyau de
cheminée. C'est commode.
--Et par quel procédé?...
--Mon Dieu, rien n'est plus simple.
Et, là-dessus, mon ami m'expliqua son invention; en effet, c'était fort
simple, simple comme les deux verres qui, posés aux deux bouts d'un
tube, font apercevoir des mondes inconnus, simple comme la boussole,
l'imprimerie, la poudre à canon et la vapeur.
Je fus très-étonné de ne pas avoir fait moi-même cette découverte; c'est
le sentiment qu'on éprouve en face des révélations du génie.
--Gardez-moi le secret, me dit mon ami en me quittant. J'ai trouvé pour
ma découverte un prospectus fort efficace. Les annonces des journaux
sont trop chères, et, d'ailleurs, personne ne les lit; j'irai de nuit
m'asseoir sur le toit de la Madeleine, et, vers onze heures du matin, je
commencerai une petite promenade d'agrément au-dessus de la zone des
réverbères; promenade que je prolongerai en suivant la ligne des
boulevards jusqu'à la place de la Bastille, où j'irai embrasser le génie
de la liberté sur sa colonne de bronze.
Cela dit, l'homme singulier me quitta. Je ne le revis plus pendant trois
ou quatre mois.
Une nuit, je venais de me coucher, je ne dormais pas encore. J'entendis
frapper distinctement trois coups contre mes carreaux. J'avouerai
courageusement que j'éprouvai une frayeur horrible. Au moins si ce
n'était qu'un voleur, m'écriai-je dans une angoisse d'épouvante, mais ce
doit être le diable, l'inconnu, celui qui rôde la nuit, _quærens quem
devoret_. On frappa encore, et je vis se dessiner à travers la vitre des
traits qui ne m'étaient pas étrangers. Une voix prononça mon nom et me
dit:
--Ouvrez donc, il fait un froid atroce.
Je me levai. J'ouvris la fenêtre, et mon ami sauta dans la chambre. Il
était entouré d'une ceinture gonflée de gaz; des ligatures et des
ressorts couraient le long de ses bras et de ses jambes; il se défit de
son appareil et s'assit devant le feu, dont je ranimai les tisons. Je
tirai de l'armoire deux verres et une bouteille de vieux bordeaux. Puis
je remplis les verres, que mon ami avala tous deux par distraction,
c'est-à-dire dont il avala le contenu. Sa figure était radieuse. Une
espèce de lumière argentée brillait sur son front, ses cheveux jouaient
l'auréole à s'y méprendre.
--Mon cher, me dit-il après une pause, j'ai réussi tout à fait; l'aigle
n'est qu'un dindon à côté de moi. Je monte, je descends, je tourne, je
fais ce que je veux, c'est moi qui suis Raimond le roi des airs. Et
cela, par un moyen si facile, si peu embarrassant! mes ailes ne coûtent
guère plus qu'un parapluie ou une paire de socques. Quelle étrange
chose! Un petit calcul grand comme la main, griffonné par moi sur le dos
d'une carte, quelques ressorts arrangés par moi d'une certaine manière,
et le monde va être changé. Le vieil univers a vécu; religion, morale,
gouvernement tout sera renouvelé. D'abord, revêtu d'un costume
étincelant, je descendrai de ce que jusqu'à présent l'on a appelé le
ciel et je promulguerai un petit décalogue de ma façon. Je _révélerai_
aux hommes le secret de voler. Je les délivrerai de l'antique pesanteur;
je les rendrai semblables à des anges, on serait dieu à moins. Beaucoup
le sont qui n'en ont pas tant fait. Avec mon invention, plus de
frontières, plus de douanes, plus d'octroi, plus de péages; l'emploi
d'invalide au pont des Arts deviendra une sinécure. Allez donc saisir un
contrebandier passant des cigares à trente mille pieds du niveau de la
mer; car, au moyen d'un casque rempli d'air respirable que j'ai ajouté à
mon appareil comme appendice, on peut s'élever à des hauteurs
incommensurables. Les fleuves, les mers ne séparent plus les royaumes.
L'architecture est renversée de fond en comble; les fenêtres deviennent
des portes, les cheminées des corridors, les toits des places publiques.
Il faudra griller les cours et les jardins comme des volières. Plus de
guerre; la stratégie est inutile, l'artillerie ne peut plus servir;
pointez donc les bombes contre les hommes qui passent au-dessus des
nuages et essuient leurs bottes sur la tête des condors. Dans quelque
temps d'ici, comme on rira des chemins de fer, de ces marmites qui
courent sur des tringles en fer et font à peine dix lieues à l'heure!
Et mon ami ponctuait chaque phrase d'un verre de vin. Son enthousiasme
tournait au dithyrambe, et, pendant deux heures, il ne cessa de parler
sur ce ton, décrivant le nouveau monde, que son invention allait
nécessiter, avec une richesse de couleurs et d'images à désespérer un
disciple de Fourier. Puis, voyant que le jour allait paraître, il reprit
son appareil et me promit de venir bientôt me rendre une autre visite.
Je lui ouvris la fenêtre, il s'élança dans les profondeurs grises du
ciel, et je restai seul, doutant de moi-même et me pinçant pour savoir
si je veillais ou si je dormais.
J'attends encore la seconde visite de mon ami-volatile et ne l'ai plus
rencontré sur aucun boulevard, même extérieur. Sa machine l'a-t-elle
laissé en route? S'est-il cassé le cou ou s'est-il noyé dans un océan
quelconque? A-t-il eu les yeux arrachés par l'oiseau Rock sur les cimes
de l'Himalaya? C'est ce que j'ignore profondément. Je vous ferai savoir
les premières nouvelles que j'aurai de lui.
1843.
FEUILLETS
DE
L'ALBUM D'UN JEUNE RAPIN
I
VOCATION
Je ne répéterai pas cette charge trop connue qui fait commencer ainsi la
biographie d'un grand homme: «Il naquit à l'âge de trois ans, de parents
pauvres mais malhonnêtes.» Je dois le jour (le leur rendrai-je?) à des
parents cossus mais bourgeois, qui m'ont infligé un nom de famille
ridicule, auquel un parrain et une marraine, non moins stupides, ont
ajouté un nom de baptême tout aussi désagréable. N'est-ce pas une chose
absurde que d'être obligé de répondre à un certain assemblage de
syllabes qui vous déplaisent? Soyez donc un grand maître en vous
appelant Lamerluche, Tartempion ou Gobillard? A vingt ans, on devrait se
choisir un nom selon son goût et sa vocation. On signerait à la manière
des femmes mariées, Anafesto (né Falempin), Florizel (né Barbochu),
ainsi qu'on l'entendrait; de cette façon, des gens noirs comme des
Abyssins ne s'appelleraient pas Leblanc, et ainsi de suite.
Mes père et mère, six semaines après que j'eus été sevré, prirent cette
résolution commune à tous les parents de faire de moi un avocat, ou un
médecin, ou un notaire. Ce dessein ne fit que se fortifier avec le
temps. Il est évident que j'avais les plus belles dispositions pour l'un
de ces trois états: j'étais bavard, je médicamentais les hannetons, et
je ne cassais qu'au jour voulu les tirelires où je mettais mes sous; ce
qui faisait pressentir la faconde de l'avocat, la hardiesse anatomique
du médecin, et la fidélité du notaire à garder les dépôts. En
conséquence, on me mit au collége, où j'appris peu de latin et encore
moins de grec; il est vrai que j'y devins un parfait éleveur de vers à
soie, et que mes cochons d'Inde dépassaient pour l'instruction et la
grâce du maintien ceux du Savoyard le plus habile. Dès la troisième,
ayant reconnu la vanité des études classiques, je m'adonnai au bel art
de la natation, et j'acquis, après deux saisons de chair de poule et de
coups de soleil, le grade éminent de caleçon rouge. Je piquais une tête
sans faire jaillir une goutte d'eau; je tirais la coupe marinière et la
coupe sèche d'une façon très-brillante; les maîtres de nage me faisaient
l'honneur de m'admettre à leur payer des petits verres et des cigares;
je commençai même un poëme didactique en quatre chants, en vers latins,
intitulé: _Ars natandi_. Malheureusement, la nage est un art d'été; et,
l'hiver, pour me distraire des thèmes et des versions, j'illustrais de
dessins à la plume les marges de mes cahiers et de mes livres; je ne
puis évaluer à moins de six cent mille le nombre de vers à copier que
cette passion m'attira; j'avais du premier coup atteint les hauteurs de
l'art primitif; j'étais byzantin, gothique, et même, j'en ai peur, un
peu chinois: je mettais des yeux de face dans des têtes de profil; je
méprisais la perspective et je faisais des poules aussi grosses que des
chevaux; si mes compositions eussent été sculptées dans la pierre au
lieu d'être griffonnées sur des chiffons de papier, nul doute que
quelque savant ne leur eût trouvé les sens symboliques les plus curieux
et les plus profonds. Je ne me rappelle pas sans plaisir une certaine
chaumière avec une cheminée dont la fumée sortait en tire-bouchon, et
trois peupliers pareils à des arêtes de sole frite, qui aujourd'hui
obtiendraient le plus grand succès auprès des admirateurs de l'air naïf.
A coup sûr, rien n'était moins maniéré.
De là, je passai à de plus nobles exercices; je copiai les _Quatre
Saisons_ au crayon noir, et les _Quatre Parties du monde_ au crayon
rouge. Je faisais des hachures carrées, en losange, avec un point au
milieu. Ce qui me donna beaucoup de peine dans les commencements, c'est
de réserver le point lumineux au milieu de la prunelle; enfin j'en vins
à bout, et je pus offrir à mes parents, le jour de leur fête, un soldat
romain qui, à quelque distance, pouvait produire l'effet d'une gravure
au pointillé; la beauté du cadre les toucha, et je les vis près de
s'attendrir; mais mon père, après quelques minutes de rêverie profonde,
au lieu de la phrase que j'attendais: _Tu Marcellus eris!_ me dit, avec
un accent qui me sembla horriblement ironique: «Tu seras avocat!»
Il me fit prendre des inscriptions de droit qui servirent à motiver mes
sorties, et me permirent d'aller assez régulièrement dans un atelier de
peinture. Mon père, ayant découvert mon affreuse conduite, me lança un
gros regard de menace, et me dit ces foudroyantes paroles, qui
retentissent encore à mon oreille comme les trompettes du jugement
dernier: «Tu périras sur l'échafaud!» C'est ainsi que se décida ma
vocation.
II
D'APRÈS LA BOSSE
Hélas! voici bien longtemps que je reproduis à l'estompe le torse de
Germanicus, le nez du Jupiter Olympien, et autres plâtras plus ou moins
antiques: à la longue, la bosse et l'estompe engendrent la mélancolie;
les yeux blancs des dieux grecs n'ont pas grande expression; la _sauce_
est peu variée en elle-même. Si ce n'était l'idée de contrarier mes
parents, qui me soutient, je quitterais à l'instant cet affreux métier!
Cela n'est guère amusant, d'aller chercher des cerises à l'eau-de-vie,
du tabac à fumer et des cervelas pour ces messieurs, et de s'entendre
appeler toute la journée rapin et rat huppé!
III
D'APRÈS NATURE
La semaine prochaine, je peindrai d'après nature. Enfin j'ai une boîte,
un chevalet et des couleurs! Comment prendrai-je ma palette, ronde ou
carrée? Carrée, c'est plus sévère, plus primitif, plus _ingresque_; la
palette d'Apelles devait être carrée! Oh! les belles vessies, pleines,
fermes, luisantes! avec quel plaisir vais-je donner dedans le coup
d'épingle qui doit faire jaillir la couleur!... Aïe! ouf! quel mauvais
augure! le globule, trop fortement pressé entre les doigts, a éclaté
comme une bombe, et m'a lancé à la figure une longue fusée jaune: il
faudra que je me lave le nez avec du savon noir et de la cendre. Si
j'étais superstitieux, je me ferais avocat. Je vais donc peindre, non
plus d'après des gravats insipides, mais d'après la belle nature
vivante! Dieux! si c'était une femme! ô mon cœur, contiens-toi, réprime
tes battements impétueux, ou je serai forcé de te faire cercler de fer
comme le cœur du prince Henri. Ce n'est pas une femme; au contraire,
c'est un vieux charpentier fort laid, qui est, au dire des experts, le
plus beau torse de l'époque, et qui s'intitule «premier modèle de
l'Académie royale de dessin et de peinture;» pour moi, il me fait
l'effet d'un tronc de chêne noueux ou d'un sac de noix appuyé debout
contre un mur.
On distribue les places; nous sommes cinquante-trois, la plus mauvaise
m'échoit. Entre les toiles et les barres des chevalets, qui font comme
une forêt de mâts, j'entrevois vaguement le coude du modèle. De tous
côtés j'entends mes compagnons s'écrier: «Quels dentelés! quels
pectoraux! comme la mastoïde s'agrafe vigoureusement! comme le biceps
est soutenu! comme le grand trochanter se dessine avec énergie!» Moi, au
lieu de toutes ces merveilles anatomiques, je n'avais pour perspective
qu'un cubitus assez pointu, assez rugueux, assez violet; je le
transportai le plus fidèlement possible sur ma toile, et, quand le
professeur vint jeter les yeux sur ce que j'avais fait, il me dit d'un
ton rogue: «Cela est plein de chic et de ficelles; vous avez une patte
d'enfer, et je vous prédis... que vous ne ferez jamais rien.»
IV
COMMENT JE DEVINS UN PEINTRE DE L'ÉCOLE ANGÉLIQUE
Ces paroles du professeur me jetèrent dans un douloureux étonnement. «Eh
quoi! m'écriai-je, j'ai déjà du chic, et c'est la première fois que je
touche une brosse... Qu'est-ce donc que le chic?» J'étais près de me
laisser aller à mon désespoir et de m'enfoncer dans le cœur mon couteau
à palette tout chargé de cinabre; mais je repris courage, et j'entendis
au fond de mon âme une voix qui murmurait: «Si ton maître n'était qu'un
cuistre!...» Je rougis jusqu'au blanc des yeux, et je crus que tout le
monde lisait sur mon visage cette coupable pensée. Mais personne ne
parut s'apercevoir de cette illumination intérieure.
Petit à petit, à force de travail, j'en revins à ma manière primitive,
je n'employai plus aucune ficelle, et je fis des dessins qui pouvaient
rivaliser avec ceux que je griffonnais autrefois sur le dos des
dictionnaires; aussi, un jour, mon professeur, qui s'était arrêté
derrière moi, laissa tomber ces paroles flatteuses: «Comme c'est
bonhomme!» A ces mots, je me troublai, et, suffoqué d'émotion, je
courbai ma tête sur ses mains, que je baignai de pleurs. Le tableau qui
me valut cet éloge représentait un anachorète potiron tendre dans un
ciel indigo foncé, et ressemblait assez à ces images de complaintes
gravées sur bois et grossièrement coloriées, que l'on fabrique à Épinal.
A dater de ce jour, je me fis une raie dans le milieu des cheveux, et me
vouai au culte de l'art symbolique, archaïque et gothique; les Byzantins
devinrent mes modèles; je ne peignis plus que sur fond d'or, au grand
effroi de mes parents, qui trouvaient que c'étaient là des fonds mal
placés. André Ricci de Candie, Barnaba, Bizzamano, qui étaient, à vrai
dire, plutôt des relieurs que des peintres, et se servaient autant de
fers à gaufrer que de pinceaux, avaient accaparé mon admiration:
Orcagna, l'ange de Fiesole, Ghirlandaïo, Pérugin, me paraissaient déjà
un peu Vanloo; et, ne trouvant plus l'école italienne assez
spiritualiste, je me jetai dans l'école allemande. Les frères van Eyk,
Hemling, Lucas de Leyde, Cranach, Holbein, Quintin Metsys, Albert Dürer,
furent pour moi l'objet d'études profondes, après lesquelles j'étais en
état de dessiner et de colorier un jeu de cartes aussi bien que feu
Jacquemin Gringoneur, imagier du roi Charles VI. A cette époque
climatérique de ma vie, mon père, après avoir payé une note assez longue
chez Brullon, rue de l'Arbre-Sec, me fit cette observation que je devais
savoir mon métier et gagner de l'argent; je répondis que le
gouvernement, par un oubli que j'avais peine à concevoir, ne m'avait pas
encore donné de chapelle à peindre, mais que cela ne pouvait manquer. A
quoi mon père répliqua: «Fais le portrait de M. Crapouillet et de madame
son épouse, et tu auras cinq cents francs, sur lesquels je te retiendrai
cent francs pour tes mois de nourrice, que tu me dois encore.»
V
HURES DE BOURGEOIS!!!...
Madame Crapouillet n'était pas jolie, mais M. Crapouillet était affreux;
elle avait l'air d'un merlan roulé dans la farine, et il ressemblait à
un homard passant du bleu au rouge. Je fis le mari couleur pomme d'amour
peu mûre, et la femme d'un gris perle tout à fait mélancolique, dans le
genre des peintures d'Overbeck et de Cornélius. Ce teint parut peu les
flatter, mais ils furent contents de ma manière de peindre, et ils
dirent à l'auteur de mes jours: «Au moins monsieur votre fils étale-t-il
bien sa couleur et ne laisse-t-il pas un tas de grumeaux dans son
ouvrage.» Il fallut me contenter de ce compliment assez maigre; pourtant
j'avais représenté fort exactement la verrue de M. Crapouillet, et les
trous de petite vérole qui criblaient son aimable visage; on pouvait
distinguer dans l'œil de madame la fenêtre d'en face avec ses portants,
ses croisillons et ses rideaux à franges. La fenêtre ressemblait
beaucoup.
Ces portraits eurent un véritable succès dans le monde bourgeois; on les
trouvait très-unis et faciles à nettoyer avec de l'eau seconde. Le
courage me manque pour énumérer toutes les caricatures sérieuses
auxquelles je me livrai. Je vis des têtes inimaginables, groins, mufles,
rostres, empruntant des formes à tous les règnes, principalement à la
famille des cucurbitacées; des nez dodécaèdres, des yeux en losange, des
mentons carrés ou taillés en talon de sabot; une collection de
grotesques à faire envie aux plus ridicules poussahs inventés par la
fantaisie chinoise.
Je fus à même d'étudier tout ce que laisse de trivial, de laid, d'épaté
et de sordide, sur un visage humain, l'habitude des pensées basses et
mesquines. La nuit, je me dédommageais de ces horribles travaux, dont
ceux qui les ont faits peuvent seuls soupçonner les nausées, en
dessinant à la lampe des sujets ascétiques traités à la manière
allemande, et entremêlés de pantalons mi-partis, de lapins blancs et de
bardane.
VI
RENCONTRE
Un soir, j'entrai, près de l'Opéra, dans un divan où se réunissaient des
artistes et des littérateurs; on y fumait beaucoup, on y parlait
davantage. C'étaient des figures toutes particulières: il y avait là des
peintres à tous crins, d'autres rasés en brosse comme des cavaliers et
des têtes rondes. Ceux-ci portaient les moustaches en croc et la royale,
comme les raffinés du temps de Louis XIII; ceux-là laissaient gravement
descendre leur barbe jusqu'au ventre, à l'instar de feu l'empereur
Barberousse: d'autres l'avaient bifurquée comme celle des christs
byzantins; le même caprice régnait dans les coiffures: les chapeaux
pointus, les feutres à larges bords y abondaient; on eût dit des
portraits de van Dyck, sans cadre. Un surtout me frappa: il était vêtu
d'une espèce de paletot en velours noir qui, pittoresquement débraillé,
permettait de voir une chemise assez blanche; l'arrangement de ses
cheveux et de son poil rappelait singulièrement la physionomie de
Pierre-Paul Rubens; il était blond et sanguin, et parlait avec beaucoup
de feu. La discussion roulait sur la peinture. J'entendis là des choses
effroyables pour moi, qui avais été élevé dans l'amour de la ligne pure
et dans la crainte de la couleur. Les mots dont ils se servaient pour
apprécier le mérite de certains tableaux étaient vraiment bizarres.
«Quelle superbe chose! s'écriait le jeune homme à tournure anversoise;
comme c'est tripoté! comme c'est torché! quel ragoût! quelle pâte! quel
beurre! il est impossible d'être plus chaud et plus grouillant.» Je crus
d'abord qu'il s'agissait de préparations culinaires; mais je reconnus
mon erreur, et je vis qu'il était question du tableau de M. ***, dont le
jeune peintre à barbiche blonde se posait l'admirateur passionné. On
parlait avec un mépris parfait des gens que j'avais jusque-là respectés
à l'égal des dieux, et mon maître en particulier était traité comme le
dernier des rapins. Enfin, l'on m'aperçut dans le coin où je m'étais
tapi comme un cerf acculé, tenant un coussin sous chaque bras pour me
donner une contenance, et l'on me força à prendre une part active à la
conversation. Je suis, je l'avoue, un médiocre orateur, et je fus battu
à plate couture. On pluma sans pitié mes ailes d'ange, on contamina de
punch et de sophismes ma blanche robe séraphique; et, le lendemain, le
peintre à paletot de velours noir vint me prendre et me conduisit à la
galerie du Louvre, dont je n'avais jamais osé dépasser la première
salle: je me hasardai à jeter un regard sur les toiles de Rubens, qui
m'avaient jusqu'alors été interdites avec la plus inflexible sévérité;
ces cascades de chairs blanches saupoudrées de vermillon, ces dos
satinés où les perles s'égrènent dans l'or des chevelures; ces torses
pétris avec une souplesse si facile et si onduleuse, toute cette nature
luxuriante et sensuelle, cette fleur de vie et de beauté répandue
partout, troublèrent profondément ma candeur virginale. Le cruel
peintre, qui voulait ma perte, me tint une heure entière le nez contre
un Paul Véronèse; il me fit passer en revue les plus turbulentes
esquisses du Tintoret et me conduisit aux Titiens les plus chauds et les
plus ambrés; puis il me ramena dans son atelier orné de buffets de la
Renaissance, de potiches chinoises, de plats japonais, d'armures
gothiques et circassiennes, de tapis de Perse, et autres curiosités
caractéristiques; il avait précisément un modèle de femme, et, poussant
devant moi une boîte de pastel et un carton, il me dit: «Faites une
pochade d'après cette gaillarde! voilà des hanches un peu Rubens et un
dos crânement flamand.» Je fis, d'après cette créature, étalée dans une
pose qui n'avait rien de céleste, un croquis où je glissai timidement
quelques teintes roses, en retournant à chaque fois la tête pour
m'assurer que mon maître n'était pas là. La séance finie, je m'enfuis
chez moi l'âme pleine de trouble et de remords, plus agité que si
j'eusse tué mon père ou ma mère.
VII
CONVERSION