--Je parie que je l'attrape à la sorbonne avec un trognon de chou.

Le parieur gagne: le réfractaire, furieux, veut s'élancer sur le moutard

pour lui appliquer une solide correction; mais les gendarmes le

retiennent.

Au bout d'une lieue, on arrive enfin chez le brigadier, qui trouve le

cas grave et renvoie le prévenu devant le commissaire. Le commissaire

demeure justement une lieue plus loin, et c'est encore un

demi-myriamètre à faire au derrière d'un cheval: c'est agréable.

Heureusement, le commissaire est un homme de bon sens, ou à peu près; le

prisonnier se réclame de personnes connues, et le commissaire le fait

mettre en liberté, non sans lui avoir débité un petit discours paternel

sur les hautes vertus de l'ordre de choses et l'excellence du

gouvernement actuel, à qui rien n'échappe, et qui fait arrêter même les

innocents, de peur de manquer les coupables.

Le réfractaire, parfaitement édifié, se retire, et, décidé à braver

tout, rentre effrontément chez lui, où il vit dans le plus profond repos

pendant une semaine; car les argousins ne peuvent se figurer qu'un homme

qui a dix-huit jours de prison puisse ne pas être en fuite, et le

cherchent dans les quartiers les plus éloignés.

Cependant, chaque coup de sonnette lui cause un soubresaut nerveux et le

fait plonger dans une armoire, où il entre en trois morceaux.

A la fin, les argousins se ravisent et reviennent se mettre de planton à

sa porte.

Un beau matin, en sortant de chez lui, il sent la patte d'un garde

municipal lui tomber sur le collet comme une massue; il entend tonner à

son oreille cette phrase formidable:

--Au nom du roi et de la loi, je vous arrête!

Quatre argousins, munis de gourdins monstrueux, se tiennent à distance;

la résistance est impossible; le commissaire est là, tout auprès dans un

fiacre, avec son écharpe et sa commission, rien n'y manque.

Le réfractaire est pris. Il a fallu pour cela un an de poursuites, et

cinq mouchards qui auraient beaucoup mieux fait d'appliquer leur

intelligence à prendre des voleurs et des assassins.

Cette résistance a coûté au réfractaire:

Deux cents heures de cabriolet, ci 400 francs, sans compter les

pourboires; deux logements à la campagne de 300 francs chacun, ci 600

francs; trois appartements en ville, ensemble 2,000 francs; pourboires

donnés à la contre-police du réfractaire, 100 francs; la perte d'un ami

qui devait 500 francs, ci 500 francs; la perte de mademoiselle Alida,

qui ne peut s'évaluer que moralement; la perte de cent journées de

travail, valant 2,000 francs au moins; achats de faux nez, moustaches et

favoris postiches et autres déguisements, 150 francs; affaires manquées,

billets protestés pendant des absences, 1,000 francs. Total: 6,750

francs.

Sans compter les rhumes de cerveau, les fluxions et autres incommodités

attrapées dans les fuites nocturnes et matinales, et les brusques

passages d'un lieu chaud dans un lieu froid.

Pendant un an, le réfractaire a connu les angoisses des voleurs et mené

la vie errante des proscrits, la plus atroce vie que l'on puisse

imaginer, le tout pour aboutir à ce Spielberg du quai d'Austerlitz, que

l'on nomme Maison d'arrêt de la Garde Nationale, et plus familièrement,

Bazancourt, ou l'Hôtel des Haricots.

Peintres, artistes, sachez-lui gré de ce magnifique entêtement à ne pas

porter un costume ridicule de forme, et dont les couleurs sont d'une

fausseté révoltante; car c'est pour cela même qu'il ne veut pas être

garde national.

1839.

DEUX ACTEURS POUR UN ROLE

CONTE

I

UN RENDEZ-VOUS AU JARDIN IMPÉRIAL

On touchait aux derniers jours de novembre: le Jardin impérial de Vienne

était désert, une bise aiguë faisait tourbillonner les feuilles couleur

de safran et grillées par les premiers froids; les rosiers des

parterres, tourmentés et rompus par le vent, laissaient traîner leurs

branchages dans la boue. Cependant la grande allée, grâce au sable qui

la recouvre, était sèche et praticable. Quoique dévasté par les

approches de l'hiver, le Jardin impérial ne manquait pas d'un certain

charme mélancolique. La longue allée prolongeait fort loin ses arcades

rousses, laissant deviner confusément à son extrémité un horizon de

collines déjà noyées dans les vapeurs bleuâtres et le brouillard du

soir; au delà, la vue s'étendait sur le Prater et le Danube: c'était une

promenade faite à souhait pour un poëte.

Un jeune homme arpentait cette allée avec des signes visibles

d'impatience; son costume, d'une élégance un peu théâtrale, consistait

en une redingote de velours noir à brandebourgs d'or bordée de fourrure,

un pantalon de tricot gris, des bottes molles à glands montant jusqu'à

mi-jambes. Il pouvait avoir de vingt-sept à vingt-huit ans; ses traits

pâles et réguliers étaient pleins de finesse, et l'ironie se blottissait

dans les plis de ses yeux et les coins de sa bouche; à l'Université,

dont il paraissait récemment sorti, car il portait encore la casquette à

feuilles de chêne des étudiants, il devait avoir donné beaucoup de fil à

retordre aux _philistins_ et brillé au premier rang des _burschen_ et

des _renards_.

Le très-court espace dans lequel il circonscrivait sa promenade montrait

qu'il attendait quelqu'un ou plutôt quelqu'une, car le Jardin impérial

de Vienne, au mois de novembre, n'est guère propice aux rendez-vous

d'affaires.

En effet, une jeune fille ne tarda pas à paraître au bout de l'allée:

une coiffe de soie noire couvrait ses riches cheveux blonds, dont

l'humidité du soir avait légèrement défrisé les longues boucles; son

teint, ordinairement d'une blancheur de cire vierge, avait pris sous les

morsures du froid des nuances de roses de Bengale. Groupée et pelotonnée

comme elle était dans sa mante garnie de martre, elle ressemblait à

ravir à la statuette de _la Frileuse_; un barbet noir l'accompagnait,

chaperon commode, sur l'indulgence et la discrétion duquel on pouvait

compter.

--Figurez-vous, Henrich, dit la jolie Viennoise en prenant le bras du

jeune homme, qu'il y a plus d'une heure que je suis habillée et prête à

sortir, et ma tante n'en finissait pas avec ses sermons sur les dangers

de la valse, et les recettes pour les gâteaux de Noël et les carpes au

bleu. Je suis sortie sous le prétexte d'acheter des brodequins gris dont

je n'ai nul besoin. C'est pourtant pour vous, Henrich, que je fais tous

ces petits mensonges dont je me repens et que je recommence toujours;

aussi quelle idée avez-vous eue de vous livrer au théâtre; c'était bien

la peine d'étudier si longtemps la théologie à Heidelberg! Mes parents

vous aimaient et nous serions mariés aujourd'hui. Au lieu de nous voir à

la dérobée sous les arbres chauves du Jardin impérial, nous serions

assis côte à côte près d'un beau poêle de Saxe, dans un parloir bien

clos, causant de l'avenir de nos enfants: ne serait-ce pas, Henrich, un

sort bien heureux?

--Oui, Katy, bien heureux, répondit le jeune homme en pressant sous le

satin et les fourrures le bras potelé de la jolie Viennoise; mais, que

veux-tu! c'est un ascendant invincible; le théâtre m'attire; j'en rêve

le jour, j'y pense la nuit; je sens le désir de vivre dans la création

des poëtes, il me semble que j'ai vingt existences. Chaque rôle que je

joue me fait une vie nouvelle; toutes ces passions que j'exprime, je les

éprouve; je suis Hamlet, Othello, Charles Moor: quand on est tout cela,

on ne peut que difficilement se résigner à l'humble condition de pasteur

de village.

--C'est fort beau; mais vous savez bien que mes parents ne voudront

jamais d'un comédien pour gendre.

--Non, certes, d'un comédien obscur, pauvre artiste ambulant, jouet des

directeurs et du public; mais d'un grand comédien couvert de gloire et

d'applaudissements, plus payé qu'un ministre, si difficiles qu'ils

soient, ils en voudront bien. Quand je viendrai vous demander dans une

belle calèche jaune dont le vernis pourra servir de miroir aux voisins

étonnés et qu'un grand laquais galonné m'abattra le marchepied,

croyez-vous, Katy, qu'ils me refuseront?

--Je ne le crois pas... Mais qui dit, Henrich, que vous en arriverez

jamais là?... Vous avez du talent; mais le talent ne suffit pas, il faut

encore beaucoup de bonheur. Quand vous serez ce grand comédien dont vous

parlez, le plus beau temps de notre jeunesse sera passé, et alors

voudrez-vous toujours épouser la vieille Katy, ayant à votre disposition

les amours de toutes ces princesses de théâtre si joyeuses et si parées?

--Cet avenir, répondit Henrich, est plus prochain que vous ne croyez;

j'ai un engagement avantageux au théâtre de la Porte de Carinthie, et le

directeur a été si content de la manière dont je me suis acquitté de mon

dernier rôle, qu'il m'a accordé une gratification de deux mille thalers.

--Oui, reprit la jeune fille d'un air sérieux, ce rôle de démon dans la

pièce nouvelle; je vous avoue, Henrich, que je n'aime pas voir un

chrétien prendre le masque de l'ennemi du genre humain et prononcer des

paroles blasphématoires. L'autre jour, j'allai vous voir au théâtre de

Carinthie, et à chaque instant je craignais qu'un véritable feu d'enfer

ne sortît des trappes où vous vous engloutissiez dans un tourbillon

d'esprit-de-vin. Je suis revenue chez moi toute troublée et j'ai fait

des rêves affreux.

--Chimères que tout cela, ma bonne Katy; et d'ailleurs, c'est demain la

dernière représentation, et je ne mettrai plus le costume noir et rouge

qui te déplaît tant.

--Tant mieux! car je ne sais quelles vagues inquiétudes me travaillent

l'esprit, et j'ai bien peur que ce rôle, profitable à votre gloire, ne

le soit pas à votre salut; j'ai peur aussi que vous ne preniez de

mauvaises mœurs avec ces damnés comédiens. Je suis sûre que vous ne

dites plus vos prières, et la petite croix que je vous avais donnée, je

parierais que vous l'avez perdue.

Henrich se justifia en écartant les revers de son habit; la petite croix

brillait toujours sur sa poitrine.

Tout en devisant ainsi, les deux amants étaient parvenus à la rue du

Thabor dans la Léopoldstadt, devant la boutique du cordonnier renommé

pour la perfection de ses brodequins gris; après avoir causé quelques

instants sur le seuil, Katy entra suivie de son barbet noir, non sans

avoir livré ses jolis doigts effilés au serrement de main d'Henrich.

Henrich tâcha de saisir encore quelques aspects de sa maîtresse, à

travers les souliers mignons et les gentils brodequins symétriquement

rangés sur les tringles de cuivre de la devanture; mais le brouillard

avait étamé les carreaux de sa moite haleine, et il ne put démêler

qu'une silhouette confuse; alors, prenant une héroïque résolution, il

pirouetta sur ses talons et s'en alla d'un pas délibéré au gasthof de

l'_Aigle à deux têtes_.

II

LE GASTHOF DE L'AIGLE A DEUX TÊTES

Il y avait ce soir-là compagnie nombreuse au gasthof de l'_Aigle à deux

têtes_; la société était la plus mélangée du monde, et le caprice de

Callot et celui de Goya, réunis, n'auraient pu produire un plus bizarre

amalgame de types caractéristiques. L'_Aigle à deux têtes_ était une de

ces bienheureuses caves célébrées par Hoffmann, dont les marches sont si

usées, si onctueuses et si glissantes, qu'on ne peut poser le pied sur

la première sans se trouver tout de suite au fond, les coudes sur la

table, la pipe à la bouche, entre un pot de bière et une mesure de vin

nouveau.

A travers l'épais nuage de fumée qui vous prenait d'abord à la gorge et

aux yeux, se dessinaient, au bout de quelques minutes, toute sorte de

figures étranges.

C'étaient des Valaques avec leur cafetan et leur bonnet de peau

d'Astrakan, des Serbes, des Hongrois aux longues moustaches noires,

caparaçonnés de dolmans et de passementeries; des Bohêmes au teint

cuivré, au front étroit, au profil busqué; d'honnêtes Allemands en

redingote à brandebourgs, des Tatars aux yeux retroussés à la chinoise;

toutes les populations imaginables. L'Orient y était représenté par un

gros Turc accroupi dans un coin, qui fumait paisiblement du latakié dans

une pipe à tuyau de cerisier de Moldavie, avec un fourneau de terre

rouge et un bout d'ambre jaune.

Tout ce monde, accoudé à des tables, mangeait et buvait: la boisson se

composait de bière forte et d'un mélange de vin rouge nouveau avec du

vin blanc plus ancien; la nourriture, de tranches de veau froid, de

jambon ou de pâtisseries.

Autour des tables tourbillonnait sans repos une de ces longues valses

allemandes qui produisent sur les imaginations septentrionales le même

effet que le hatchich et l'opium sur les Orientaux; les couples

passaient et repassaient avec rapidité; les femmes, presque évanouies de

plaisir sur le bras de leur danseur, au bruit d'une valse de Lanner,

balayaient de leurs jupes les nuages de fumée de pipe et

rafraîchissaient le visage des buveurs. Au comptoir, des improvisateurs

morlaques, accompagnés d'un joueur de guzla, récitaient une espèce de

complainte dramatique qui paraissait divertir beaucoup une douzaine de

figures étranges, coiffées de tarbouchs et vêtues de peau de mouton.

Henrich se dirigea vers le fond de la cave et alla prendre place à une

table où étaient déjà assis trois ou quatre personnages de joyeuse mine

et de belle humeur.

--Tiens, c'est Henrich! s'écria le plus âgé de la bande; prenez garde à

vous, mes amis: _fœnum habet in cornu_. Sais-tu que tu avais vraiment

l'air diabolique l'autre soir: tu me faisais presque peur. Et comment

s'imaginer qu'Henrich, qui boit de la bière comme nous et ne recule pas

devant une tranche de jambon froid, vous prenne des airs si venimeux, si

méchants et si sardoniques, et qu'il lui suffise d'un geste pour faire

courir le frisson dans toute la salle?

--Eh! pardieu! c'est pour cela qu'Henrich est un grand artiste, un

sublime comédien. Il n'y a pas de gloire à représenter un rôle qui

serait dans votre caractère; le triomphe, pour une coquette, est de

jouer supérieurement les ingénues.

Henrich s'assit modestement, se fit servir un grand verre de vin

mélangé, et la conversation continua sur le même sujet. Ce n'était de

toutes parts qu'admiration et compliments.

--Ah! si le grand Wolfgang de Gœthe t'avait vu! disait l'un.

--Montre-nous tes pieds, disait l'autre: je suis sûr que tu as l'ergot

fourchu.

Les autres buveurs, attirés par ces exclamations, regardaient

sérieusement Henrich, tout heureux d'avoir l'occasion d'examiner de près

un homme si remarquable. Les jeunes gens qui avaient autrefois connu

Henrich à l'Université, et dont ils savaient à peine le nom,

s'approchaient de lui en lui serrant la main cordialement, comme s'ils

eussent été ses intimes amis. Les plus jolies valseuses lui décochaient

en passant le plus tendre regard de leurs yeux bleus et veloutés.

Seul, un homme assis à la table voisine ne paraissait pas prendre part à

l'enthousiasme général; la tête renversée en arrière, il tambourinait

distraitement, avec ses doigts, sur le fond de son chapeau, une marche

militaire, et, de temps en temps, il poussait une espèce de _humph!_

singulièrement dubitatif.

L'aspect de cet homme était des plus bizarres, quoiqu'il fût mis comme

un honnête bourgeois de Vienne, jouissant d'une fortune raisonnable; ses

yeux gris se nuançaient de teintes vertes et lançaient des lueurs

phosphoriques comme celles des chats. Quand ses lèvres pâles et plates

se desserraient, elles laissaient voir deux rangées de dents

très-blanches, très-aiguës et très-séparées, de l'aspect le plus

cannibale et le plus féroce; ses ongles longs, luisants et recourbés,

prenaient de vagues apparences de griffes; mais cette physionomie

n'apparaissait que par éclairs rapides; sous l'œil qui le regardait

fixement, sa figure reprenait bien vite l'apparence bourgeoise et

débonnaire d'un marchand viennois retiré du commerce, et l'on s'étonnait

d'avoir pu soupçonner de scélératesse et de diablerie une face si

vulgaire et si triviale.

Intérieurement Henrich était choqué de la nonchalance de cet homme; ce

silence si dédaigneux ôtait de leur valeur aux éloges dont ses bruyants

compagnons l'accablaient. Ce silence était celui d'un vieux connaisseur

exercé, qui ne se laisse pas prendre aux apparences et qui a vu mieux

que cela dans son temps.

Atmayer, le plus jeune de la troupe, le plus chaud enthousiaste

d'Henrich, ne put supporter cette mine froide, et, s'adressant à l'homme

singulier, comme le prenant à témoin d'une assertion qu'il avançait:

--N'est-ce pas, monsieur, qu'aucun acteur n'a mieux joué le rôle de

Méphistophélès que mon camarade que voilà?

--Humph! dit l'inconnu en faisant miroiter ses prunelles glauques et

craquer ses dents aiguës, M. Henrich est un garçon de talent et que

j'estime fort; mais, pour jouer le rôle du diable, il lui manque encore

bien des choses.

Et, se dressant tout à coup:

--Avez-vous jamais vu le diable, monsieur Henrich?

Il fit cette question d'un ton si bizarre et si moqueur, que tous les

assistants se sentirent passer un frisson dans le dos.

--Cela serait pourtant bien nécessaire pour la vérité de votre jeu.

L'autre soir, j'étais au théâtre de la Porte de Carinthie, et je n'ai

pas été satisfait de votre rire; c'était un rire d'espiègle, tout au

plus. Voici comme il faudrait rire, mon cher petit monsieur Henrich.

Et là-dessus, comme pour lui donner l'exemple, il lâcha un éclat de rire

si aigu, si strident, si sardonique, que l'orchestre et les valses

s'arrêtèrent à l'instant même; les vitres du gasthof tremblèrent.

L'inconnu continua pendant quelques minutes ce rire impitoyable et

convulsif qu'Henrich et ses compagnons, malgré leur frayeur, ne

pouvaient s'empêcher d'imiter.

Quand Henrich reprit haleine, les voûtes du gasthof répétaient, comme un

écho affaibli, les dernières notes de ce ricanement grêle et terrible,

et l'inconnu n'était plus là.

III

LE THÉATRE DE LA PORTE DE CARINTHIE

Quelques jours après cet incident bizarre, qu'il avait presque oublié et

dont il ne se souvenait plus que comme de la plaisanterie d'un bourgeois

ironique, Henrich jouait son rôle de démon dans la pièce nouvelle.

Sur la première banquette de l'orchestre était assis l'inconnu du

gasthof, et, à chaque mot prononcé par Henrich, il hochait la tête,

clignait les yeux, faisait claquer sa langue contre son palais et

donnait les signes de la plus vive impatience: «Mauvais! mauvais!»

murmurait-il à demi-voix.

Ses voisins, étonnés et choqués de ses manières, applaudissaient et

disaient:

--Voilà un monsieur bien difficile!

A la fin du premier acte, l'inconnu se leva, comme ayant pris une

résolution subite, enjamba les timbales, la grosse caisse et le tamtam,

et disparut par la petite porte qui conduit de l'orchestre au théâtre.

Henrich, en attendant le lever du rideau, se promenait dans la coulisse,

et, arrivé au bout de sa courte promenade, quelle fut sa terreur de

voir, en se retournant, debout au milieu de l'étroit corridor, un

personnage mystérieux, vêtu exactement comme lui, et qui le regardait

avec des yeux dont la transparence verdâtre avait dans l'obscurité une

profondeur inouïe! des dents aiguës, blanches, séparées, donnaient

quelque chose de féroce à son sourire sardonique.

Henrich ne put méconnaître l'inconnu du gasthof de l'_Aigle à deux

têtes_, ou plutôt le diable en personne; car c'était lui.

--Ah! ah! mon petit monsieur, vous voulez jouer le rôle du diable! Vous

avez été bien médiocre dans le premier acte, et vous donneriez vraiment

une trop mauvaise opinion de moi aux braves habitants de Vienne. Vous me

permettrez de vous remplacer ce soir, et, comme vous me gêneriez, je

vais vous envoyer au second dessous.

Henrich venait de reconnaître l'ange des ténèbres et il se sentit perdu;

portant machinalement la main à la petite croix de Katy, qui ne le

quittait jamais, il essaya d'appeler au secours et de murmurer sa

formule d'exorcisme; mais la terreur lui serrait trop violemment la

gorge: il ne put pousser qu'un faible râle. Le diable appuya ses mains

griffues sur les épaules d'Henrich et le fit plonger de force dans le

plancher; puis il entra en scène, sa réplique étant venue, comme un

comédien consommé.

Ce jeu incisif, mordant, venimeux et vraiment diabolique, surprit

d'abord les auditeurs.

--Comme Henrich est en verve aujourd'hui! s'écriait-on de toutes parts.

Ce qui produisait surtout un grand effet, c'était ce ricanement aigre

comme le grincement d'une scie, ce rire de damné blasphémant les joies

du paradis. Jamais acteur n'était arrivé à une telle puissance de

sarcasme, à une telle profondeur de scélératesse: on riait et on

tremblait. Toute la salle haletait d'émotion, des étincelles

phosphoriques jaillissaient sous les doigts du redoutable acteur; des

traînées de flamme étincelaient à ses pieds; les lumières du lustre

pâlissaient, la rampe jetait des éclairs rougeâtres et verdâtres; je ne

sais quelle odeur sulfureuse régnait dans la salle; les spectateurs

étaient comme en délire, et des tonnerres d'applaudissements frénétiques

ponctuaient chaque phrase du merveilleux Méphistophélès, qui souvent

substituait des vers de son invention à ceux du poëte, substitution

toujours heureuse et acceptée avec transport.

Katy, à qui Henrich avait envoyé un coupon de loge, était dans une

inquiétude extraordinaire; elle ne reconnaissait pas son cher Henrich;

elle pressentait vaguement quelque malheur avec cet esprit de divination

que donne l'amour, cette seconde vue de l'âme.

La représentation s'acheva dans des transports inimaginables. Le rideau

baissé, le public demanda à grands cris que Méphistophélès reparût. On

le chercha vainement; mais un garçon de théâtre vint dire au directeur

qu'on avait trouvé dans le second dessous M. Henrich, qui sans doute

était tombé par une trappe. Henrich était sans connaissance: on

l'emporta chez lui, et, en le déshabillant, l'on vit avec surprise qu'il

avait aux épaules de profondes égratignures, comme si un tigre eût

essayé de l'étouffer entre ses pattes. La petite croix d'argent de Katy

l'avait préservé de la mort, et le diable, vaincu par cette influence,

s'était contenté de le précipiter dans les caves du théâtre.

La convalescence d'Henrich fut longue: dès qu'il se porta mieux, le

directeur vint lui proposer un engagement des plus avantageux, mais

Henrich le refusa; car il ne se souciait nullement de risquer son salut

une seconde fois, et savait, d'ailleurs, qu'il ne pourrait jamais égaler

sa redoutable doublure.

Au bout de deux ou trois ans, ayant fait un petit héritage, il épousa la

belle Katy, et tous deux, assis côte à côte près d'un poêle de Saxe,

dans un parloir bien clos, ils causent de l'avenir de leurs enfants.

Les amateurs de théâtre parlent encore avec admiration de cette

merveilleuse soirée, et s'étonnent du caprice d'Henrich, qui a renoncé à

la scène après un si grand triomphe.

1841.

UNE VISITE NOCTURNE

J'ai un ami, je pourrais en avoir deux; son nom, je l'ignore, sa

demeure, je ne la soupçonne pas. Perche-t-il sur un arbre? se terre-t-il

dans une carrière abandonnée? Nous autres de la Bohème, nous ne sommes

pas curieux, et je n'ai jamais pris le moindre renseignement sur lui. Je

le rencontre de loin en loin, dans des endroits invraisemblables, par

des temps impossibles. Suivant l'usage des romanciers à la mode, je

devrais vous donner le signalement de cet ami inconnu; je présume que

son passe-port doit être rédigé ainsi: «Visage ovale, nez ordinaire,

bouche moyenne, menton rond, yeux bruns, cheveux châtains; signes

distinctifs: aucun.» C'est cependant un homme très-singulier. Il

m'aborde toujours en criant comme Archimède: «J'ai trouvé!» car mon ami

est un inventeur. Tous les jours, il fait le plan d'une machine

nouvelle. Avec une demi-douzaine de gaillards pareils, l'homme

deviendrait inutile dans la création. Tout se fait tout seul: les

mécaniques sont produites par d'autres mécaniques, les bras et les

jambes passent à l'état de pures superfluités. Mon ami, vrai puits de

Grenelle de science, ne néglige rien, pas même l'alchimie. Le Dragon

vert, le Serviteur rouge et la Femme blanche sont à ses ordres; il a

dépassé Raymond Lulle, Paracelse, Agrippa, Cardan, Flamel et tous les

hermétiques.

--Vous avez donc fait de l'or? lui dis-je un jour d'un air de doute, en

regardant son chapeau presque aussi vieux que le mien.

Les Jeunes-France: romans goguenards; suivis de Contes humoristiques · 第 19 / 21 段