voyais scintiller dans l'ombre des spectres solaires, et s'ouvrir des
queues de paon ocellées de pierres précieuses et jetant le plus vif
éclat, des draperies fastueuses, des brocarts épais et grenus, des
brocatelles tramées d'or et magnifiquement ramagées, se déployant à
larges plis; des cabinets d'ébène incrustés de nacre et de burgau
ouvraient leurs portes et leurs tiroirs, et répandaient des colliers de
perles, des bracelets de filigrane et des sachets brodés. De belles
courtisanes vénitiennes peignaient leurs cheveux roux avec des peignes
d'or, pendant que des négresses, à la bouche d'œillet épanoui, leur
tenaient le miroir sous des péristyles à colonnes de marbre blanc,
laissant entrevoir dans le fond un ciel d'un bleu de turquoise. Ce
cauchemar hétérodoxe continua lorsque je fus éveillé, et, quand j'ouvris
ma fenêtre, je m'aperçus d'une chose que je n'avais pas encore
remarquée: je vis que les arbres étaient verts et non couleur de
chocolat, et qu'il existait d'autres teintes que le gris et le saumon.
VIII
COUP D'ÉCLAT
Je me levai, et, ma cravate montée jusqu'au nez, mon chapeau enfoncé
jusqu'aux yeux, je sortis de la maison sur la pointe du pied avec un air
mystérieux et criminel; en ce moment, je regrettais fort la mode des
manteaux couleur de muraille; que n'aurais-je pas donné pour avoir au
doigt l'anneau de Gygès, qui rendait invisible! Je n'allais cependant
pas à un rendez-vous d'amour, j'allais chez le papetier acheter
quelques-unes de ces couleurs prohibées que le maître bannissait des
palettes de ses élèves. J'étais devant le marchand comme un écolier de
troisième qui achète _Faublas_ à un bouquiniste du quai; en demandant
certaines vessies, le rouge me montait à la figure, la sueur me rendait
le dos moite; il me semblait dire des obscénités. Enfin, je rentrai chez
moi riche de toutes les couleurs du prisme. Ma palette, qui jusque-là
n'avait admis que ces quatre teintes étouffées et chastes, du blanc de
plomb, de l'ocre jaune, du brun rouge et du noir de pêche, auxquelles on
me permettait quelquefois d'ajouter un peu de bleu de cobalt pour les
ciels, se trouva diaprée d'une foule de nuances plus brillantes les unes
que les autres; le vert Véronèse, le vert de Scheele, la laque garance,
la laque de Smyrne, la laque jaune, le massicot, le bitume, la momie,
tous les tons chauds et transparents dont les coloristes tirent leurs
plus beaux effets, s'étalaient avec une fastueuse profusion sur la
modeste planchette de citronnier pâle. J'avoue que je fus d'abord assez
embarrassé de toutes ces richesses, et que, contrairement au proverbe,
l'abondance des biens me nuisait. Pourtant, au bout de quelques jours,
j'avais assez avancé un petit tableau qui ne ressemblait pas mal à une
racine de buis ou à un kaléidoscope; j'y travaillais avec acharnement,
et je ne paraissais plus à l'atelier.
Un jour que j'étais penché sur mon appui-main, frottant un bout de
draperie d'un scandaleux glacis de laque, mon maître, inquiet de ma
disparition, entra dans ma chambre, dont j'avais imprudemment laissé la
clef sur la porte; il se tint quelque temps debout derrière moi, les
doigts écarquillés, les bras ouverts au-dessus de sa tête comme ceux du
_Saint Symphorien_, et, après quelques minutes de contemplation
désespérée, il laissa tomber ce mot, qui traversa mon âme comme une
goutte de plomb fondu:
--Rubens!
Je compris alors l'énormité de ma faute; je tombai à genoux et je baisai
la poussière des bottes magistrales; je répandis un sac de cendre sur ma
tête, et par la sincérité de mon repentir, ayant obtenu le pardon du
grand homme, j'envoyai au Salon une peinture à l'eau d'œuf représentant
une Madone lilas tendre et un Enfant Jésus faisant une galiote en
papier.
Mon succès fut immense; mon maître, plein de confiance dans mes talents,
me fit dès lors peindre dans tous ses tableaux, c'est-à-dire donner la
première couche aux _ciels_ et aux _fonds_. Il m'a procuré une commande
magnifique dans une cathédrale qu'on restaure. C'est moi qui colorie
avec les teintes symboliques les nervures des chapelles qu'on a
débarrassées de leur odieux badigeon; nul travail ne saurait convenir
davantage à ma manière simple, dénuée de chic et de ficelles; les
maîtres du Campo-Santo eux-mêmes n'auraient peut-être pas été assez
primitifs pour une pareille besogne. Grâce à l'excellente éducation
pittoresque que j'ai reçue, je suis venu à bout de m'acquitter de cette
tâche délicate à la satisfaction générale, et mon père, rassuré sur mon
avenir, ne me criera plus désormais: «Tu seras avocat!»
1845.
DE
L'OBÉSITÉ EN LITTÉRATURE
L'homme de génie doit-il être gras ou maigre? chair ou poisson? et
peut-il ou non se manger les vendredis et les jours réservés?
--C'est une question assez difficile à résoudre.
Quand j'étais jeune (ne pas confondre avec le roman du défunt
Bibliophile), et il n'y a pas fort longtemps de cela, j'avais les plus
étranges idées à l'endroit de l'homme de génie, et voici comment je me
le représentais.
Un teint d'orange ou de citron, les cheveux en flamme de pot à feu, des
sourcils paraboliques, des yeux excessifs, et la bouche dédaigneusement
bouffie par une fatuité byronienne, le vêtement vague et noir, et la
main nonchalamment passée dans l'hiatus de l'habit.
En vérité, je ne me figurais pas autrement un homme de génie et je
n'aurais pas admis un poëte lyrique pesant plus de quatre-vingt-dix-neuf
livres; le quintal m'eût profondément répugné: il est facile de
comprendre par tous ces détails que j'étais un romantique pur sang et à
tous crins.
Mes études zoologiques étaient encore bien incomplètes; je n'avais vu ni
rhinocéros, ni veau marin, ni tapir, ni orang-outang, ni homme de génie,
et je ne prévoyais pas que par la suite je ne fréquenterais que des
_génies_ exclusivement, faute d'autre société.
J'avais alors la conviction intime que le génie devait être maigre comme
un hareng sauret, d'après le proverbe: _La lame use le fourreau_, et le
vers des Orientales: _Son âme avait brisé son corps_. Je m'étais arrangé
là-dessus avec d'autant plus de sécurité que je n'étais pas fort gras à
cette époque.
Depuis, en confrontant ma théorie avec la réalité, je reconnus que je
m'étais grossièrement trompé, comme cela arrive toujours, et j'en vins à
formuler cet axiome parfaitement antithétique à mon premier, c'est à
savoir: _L'homme de génie doit être GRAS._
Oui, l'homme de génie du dix-neuvième siècle est obèse et devient aussi
gros qu'il est grand: la race du littérateur maigre a disparu, elle est
devenue aussi rare que la race des petits chiens du roi Charles: le
littérateur n'est plus crotté, les poëtes ne pétrissent plus les boues
de la ville avec des bottes sans semelle, ils déjeunent et dînent au
moins de deux jours l'un, ils ne vont plus, comme Scudéry, manger leur
pain avec un morceau de lard rance, dérobé à une souricière, dans
quelque allée déserte du Luxembourg; les hommes de génie ne soupent plus
comme autrefois avec la fumée des rôtisseries, ils prennent leur
nourriture sur des tables et dans des assiettes qui sont à eux, ainsi
que ceux qui les apportent. O progrès fabuleux! ô sort inespéré!
La poésie, au sortir de ce long jeûne, étonnée, ravie d'avoir à manger,
se mit à travailler des mâchoires de si bon courage, qu'en très-peu de
temps elle prit du ventre.
«Ce n'est plus Calliope longue et pure raclant du violon dans un
carrefour,» c'est une femme de Rubens chantant après boire dans un
banquet, une joyeuse Flamande au sourire épanoui et vermeil, que toutes
les ailes d'ange dessinées par Johannot en tête des recueils de vers
auraient grand'peine à enlever au ciel.
Passons aux exemples.
M. Victor Hugo, qui, en sa qualité de prince souverain de la poésie
romantique, devrait être plus vert que tout autre et avoir les cheveux
noirs, a le teint coloré et les cheveux blonds. Sans être de l'avis de
M. Nisard le difficile, qui trouve au bas de la figure du poëte un
caractère d'animalité très-développée, nous devons à la vérité de dire
qu'il n'a pas les joues convenablement creuses, et qu'il a l'air de se
porter beaucoup trop bien,--comme Napoléon devenu empereur.
Le monde et la redingote de M. Hugo ne peuvent contenir sa gloire et son
ventre: tous les jours un bouton saute, une boutonnière se déchire; il
ne pourrait plus entrer dans son habit des _Feuilles d'automne_.
Quant au plus fécond de nos romanciers, M. de Balzac, c'est un muid
plutôt qu'un homme. Trois personnes, en se donnant la main, ne peuvent
parvenir à l'embrasser, et il faut une heure pour en faire le tour; il
est obligé de se faire cercler comme une tonne, de peur d'éclater dans
sa peau.
Rossini est de la plus monstrueuse grosseur, il y a six ans qu'il n'a vu
ses pieds; il porte trois toises de circonférence: on le prendrait pour
un hippopotame en culottes, si l'on ne savait d'ailleurs que c'est
Antonio Joachimo Rossini, le dieu de la musique.
Janin, l'aigle et le papillon du _Journal des Débats_, effondre tous les
sophas du dix-huitième siècle sur lesquels il lui prend fantaisie de
s'asseoir; son menton et ses joues débordent de tous côtés et passent
par-dessus ses favoris; l'habit et la redingote trop larges sont des
chimères pour lui, et tout spirituel qu'il est, l'on n'oserait pas se
hasarder à dire qu'il a plus d'esprit qu'il n'est gros.
_L'art est aujourd'hui à un bon point_, et M. Alexandre Dumas aussi;
l'africanisme de ses passions n'empêche pas l'auteur d'Antony de devenir
très-dodu; sa taille de tambour-major est cause qu'il ne paraît pas
aussi gros que ses rivaux en génie, cependant il pèse autant qu'eux.
C'est M. de Balzac passé au laminoir.
On fait toujours payer trois places à Lablache dans toutes les voitures
publiques; si l'on veut essayer la solidité d'un pont nouveau, on y fait
passer le célèbre virtuose. Il défonce tous les planchers de théâtre, et
ne peut jouer que sur des parquets de madriers ou des massifs de
maçonnerie; son poids est celui d'un éléphant adulte.
M. Frédérick-Lemaître remplit très-exactement le pantalon rouge de
Robert Macaire, et il ne paraît pas que les désagréments qu'il a
éprouvés de la part des gendarmes l'aient beaucoup fait maigrir. Au
contraire.
Byron, s'il n'était pas mort fort à propos, serait aujourd'hui fort
gras; on sait les peines qu'il se donnait pour éviter l'obésité, qui lui
venait comme à un amoureux du Gymnase, car Byron ne concevait que les
poëtes maigres et les muses impalpables suçant un massepain tous les
quinze jours: il buvait du vinaigre et mangeait des citrons, le naïf
grand poëte et grand seigneur qu'il était.
M. Sainte-Beuve commence à voir pousser, sous le poil de chèvre
mystérieux de son gilet, l'abdomen le plus rondelet et le plus
satisfaisant. O Joseph Delorme du creux de la vallée, qu'êtes-vous
devenu?--M. Sainte-Beuve est un grassouillet quiétiste et clérical qui
promet beaucoup.
Eugène Sue, qui partage les idées de Byron, se désole de voir son génie
lui tomber dans l'estomac.
Au reste, cet embonpoint n'est pas volé, car les muses de ces messieurs
sont d'une voracité incroyable: il faut voir tous ces poëtes lyriques à
l'heure de la nourriture. M. Hugo fait dans son assiette de fabuleux
mélanges de côtelettes, de haricots à l'huile, de bœuf à la sauce
tomate, d'omelette, de jambon, de café au lait relevé d'un filet de
vinaigre, d'un peu de moutarde et de fromage de Brie, qu'il avale
indistinctement très-vite et très-longtemps. Il lappe aussi de deux
heures en deux heures de grandes terrines de consommé froid.--M.
Alexandre Dumas demande régulièrement trois beefsteaks pour un, et suit
cette proportion pour tout le reste. Quant à M. Théophile Gautier, il
renouvellera incessamment l'exploit de Milon de Crotone de manger un
bœuf en un jour (les cornes et les sabots exceptés, bien entendu): ce
que ce jeune poëte élégiaque consomme de macaroni par jour donnerait des
indigestions à dix lazzarones; ce qu'il boit de bière enivrerait dix
Flamands de Flandre. M. Sandeau dîne passionnément, et Rossini a
toujours l'âme à la cuisine ou aux environs. Le cuivre de son orchestre
montre une certaine préoccupation de casserole qui ne quitte pas le
grand maestro dans ses inspirations les plus sublimes.
Nos grands hommes sont de force à lutter avec inspiration, leur pensée
peut être aussi affilée et tranchante qu'un damas turc; ils ont un
fourreau si bien matelassé et rembourré qu'il ne sera pas usé de
longtemps.
Cependant, quoique la graisse soit à l'ordre du jour, il faut avouer
qu'il y a quelques génies maigres: M. de Lamartine, M. Alfred de Musset,
M. Alfred de Vigny, et quelques autres; mais il est à remarquer que
toutes ces gloires, dont les os percent la peau, sont des _rêveurs_ de
l'école de _la Nouvelle Héloïse_ ou du jeune _Werther_, ce qui est peu
substantiel et peu propre au développement des régions abdominales.
TABLE DES MATIÈRES
Préface. I
LES JEUNES-FRANCE
SOUS LA TABLE, dialogue bachique sur plusieurs questions de
haute morale. 1
ONUPHRIUS, ou les Vexations d'un admirateur d'Hoffmann. 25
DANIEL JOVARD, ou la Conversion d'un classique. 71
CELLE-CI ET CELLE-LA, ou la Jeune-France passionnée. 96
ELIAS WILDMANSTADIUS, ou l'Homme moyen âge. 201
LE BOL DE PUNCH. 211
CONTES HUMORISTIQUES
LA CAFETIÈRE, conte fantastique. 249
LAQUELLE DES DEUX, histoire perplexe. 262
L'AME DE LA MAISON, conte. 273
LE GARDE NATIONAL RÉFRACTAIRE. 309
DEUX ACTEURS POUR UN RÔLE, conte. 324
UNE VISITE NOCTURNE. 339
FEUILLETS DE L'ALBUM D'UN JEUNE RAPIN. 346
DE L'OBÉSITÉ EN LITTÉRATURE. 363
PARIS--IMP. SIMON RANÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, à 3 fr. 50 le volume
ŒUVRES
DE
THÉOPHILE GAUTIER
Premières Poésies, 1830-1845. (Albertus.--La comédie de la
mort.--Poésies diverses, etc.). 1 vol.
Mademoiselle de Maupin. 1 vol.
Le Capitaine Fracasse. 10e édition. 2 vol.
Le Roman de la Momie. Nouvelle édition. 1 vol.
Spirite, nouvelle fantastique. 3e édition. 1 vol.
Voyage en Russie. 2 vol.
Voyage en Espagne (Tras los montes). 1 vol.
Romans et Contes (Avatar.--Jettatura.--Arria Marcella.--La
mille et deuxième nuit.--Le pavillon sur l'eau.--L'enfant
aux souliers de pain.--Le chevalier double.--Le pied de
momie.--La pipe d'opium.--Le club des hachichins). 1 vol.
Nouvelles (La morte amoureuse.--Fortunio.--La toison
d'or.--Omphale.--Le petit chien de la marquise.--La chaîne
d'or.--Le nid de rossignols.--Le roi Candaule.--Une nuit
de Cléopâtre). 10e édit. 1 vol.
Tableaux de siége.--Paris, 1870-1871 (La maison
abandonnée.--Les animaux pendant le siége.--Saint-Cloud.--Le
Versailles de Louis XIV, etc., etc.). 2e édition. 1 vol.
Émaux et Camées. Édition définitive, ornée d'un portrait à
l'eau-forte par J. JACQUEMART. 1 vol.
Théâtre.--Mystère, Comédies et Ballets (THÉATRE DE POCHE:
Une Larme du Diable.--La fausse Conversion.--Pierrot
posthume.--Le Tricorne enchanté.--Prologues.--L'Amour
souffle où il veut.--Le Selam.--BALLETS: Giselle.--La
Péri.--Paquerette.--Gemma.--Yanko le bandit.--Sacountala). 1 vol.
Les Jeunes-France, suivis de CONTES HUMORISTIQUES. 1 vol.
Histoire du Romantisme. 1 vol.
LE CAPITAINE FRACASSE
ÉDITION ILLUSTRÉE
DE
60 DESSINS PAR GUSTAVE DORÉ
Un volume grand in-8. Prix, broché... 24 fr.
Paris.--Imprimerie Viéville et Capiomont, rue des Poitevins, 6.