Nous récitâmes ensemble les prières funèbres. Tom, inquiet, rôdait

autour de notre groupe, en nous jetant avec ses prunelles vertes des

regards intelligents et presque surhumains; il semblait nous demander le

secret de notre douleur subite, et poussait, pour attirer l'attention

sur lui, de petits miaulements plaintifs et suppliants.

--Hélas! pauvre Tom, dit Berthe en lui flattant le dos de la main, tu ne

te chaufferas plus, l'hiver, sur le genou de monsieur, dans la belle

chambre rouge, et tu ne mangeras plus les têtes de poisson sur le coin

de son assiette!

Le grillon ne chantait que bien rarement. La maison semblait morte, le

jour avait des teintes blafardes, et ne pénétrait qu'avec peine les

vitres jaunes, la poussière s'entassait dans les chambres inoccupées,

les araignées jetaient sans façon leur toile d'un angle à l'autre, et

provoquaient inutilement le plumeau; l'ardoise du toit, autrefois d'un

bleu si vif et si gai, prenait des teintes plombées, les murailles

verdissaient comme des cadavres, les volets se déjetaient, les portes ne

joignaient plus; la cendre grise de l'abandon descendait fine et tamisée

sur tout cet intérieur naguère si riant et d'une si curieuse propreté.

La saison avançait; les collines frileuses avaient déjà sur leurs

épaules les rousses fourrures de l'automne, de larges bancs de

brouillard montaient du fond de la vallée, et la bruine rayait de ses

grêles hachures un ciel couleur de plomb.

Il fallait rester des journées entières à la maison, car les prairies

mouillées, les chemins défoncés ne nous permettaient plus que rarement

le plaisir de la promenade.

Maria dépérissait à vue d'œil, et devenait d'une beauté étrange; ses

yeux s'agrandissaient et s'illuminaient de l'aurore de la vie céleste;

le ciel prochain y rayonnait déjà. Ils roulaient moelleusement sur leurs

longues paupières comme deux globes d'argent bruni, avec des langueurs

de clair de lune et des rayons d'un bleu velouté que nul peintre ne

saurait rendre: les couleurs de ses joues, concentrées sur le haut des

pommettes en petit nuage rose, ajoutaient encore à l'éclat divin de ces

yeux surnaturels où se concentrait une vie près de s'envoler; les anges

du ciel semblaient regarder la terre par ces yeux-là.

A l'exception de ces deux taches vermeilles, elle était pâle comme de la

cire vierge; ses tempes et ses mains transparentes laissaient voir un

délicat lacis de veines azurées; ses lèvres décolorées s'exfoliaient en

petites pellicules lamelleuses: elle était poitrinaire.

Comme j'avais l'âge d'entrer au collége, mes parents me firent revenir à

la ville, d'autant plus qu'ils avaient appris la mort de mon oncle, qui

avait fait une chute de cheval dans un chemin difficile, et s'était

fendu la tête.

Un testament trouvé dans sa poche instituait Berthe et Pragmater ses

uniques héritiers, à l'exception de sa bibliothèque, qui devait me

revenir, et d'une bague en diamants de sa mère, destinée à Maria.

Mes adieux à Maria furent des plus tristes; nous sentions que nous ne

nous reverrions plus. Elle m'embrassa sur le seuil de la porte, et me

dit à l'oreille:

--C'est ce vilain Pragmater qui est cause de tout; il a voulu tuer le

grillon. Nous nous reverrons chez le bon Dieu. Voilà une petite croix en

perles de couleur que j'ai faite pour toi; garde-la toujours.

Un mois après, Maria s'éteignit. Le grillon ne chanta plus à dater de ce

jour-là: l'âme de la maison s'en était allée. Berthe et Pragmater ne lui

survécurent pas longtemps; Tom mourut, bientôt après, de langueur et

d'ennui.

J'ai toujours la croix de perles de Maria. Par une délicatesse charmante

dont je ne me suis aperçu que plus tard, elle avait mis quelques-uns de

ses beaux cheveux blonds pour enfiler les grains de verre qui la

composent; chaste amour enfantin si pur, qu'il pouvait confier son

secret à une croix!

VII

Ces scènes de ma première enfance m'ont fait une impression qui ne s'est

pas effacée; j'ai encore au plus haut degré le sentiment du foyer et des

voluptés domestiques.

Comme celle du grillon, ma vie s'est écoulée, près de l'âtre, à regarder

les tisons flamber. Mon ciel a été le manteau de la cheminée; mon

horizon, la plaque noire de suie et blanche de fumée; un espace de

quatre pieds où il faisait moins froid qu'ailleurs, mon univers.

J'ai passé de longues années avec la pelle et la pincette; leurs têtes

de cuivre ont acquis sous mes mains un éclat pareil à celui de l'or, si

bien que j'en suis venu à les considérer comme une partie intégrante de

mon être. La pomme de mes chenets a été usée par mes pieds, et la

semelle de mes pantoufles s'est couverte d'un vernis métallique dans ses

fréquents rapports avec elle. Tous les effets de lumière, tous les jeux

de la flamme, je les sais par cœur; tous les édifices fantastiques que

produit l'écroulement d'une bûche ou le déplacement d'un tison, je

pourrais les dessiner sans les voir.

Je ne suis jamais sorti de ce microcosme.

Aussi, je suis de première force pour tout ce qui regarde l'intérieur de

la cheminée; aucun poëte, aucun peintre n'est capable d'en tracer un

tableau plus exact et plus complet. J'ai pénétré tout ce que le foyer a

d'intime et de mystérieux, je puis le dire sans orgueil, car c'est

l'étude de toute mon existence.

Pour cela, je suis resté étranger aux passions de l'homme, je n'ai vu du

monde que ce qu'on en pouvait voir par la fenêtre. Je me suis replié en

moi; cependant j'ai vécu heureux, sans regret d'hier, sans désir de

demain. Mes heures tombent une à une dans l'éternité, comme des plumes

d'oiseau au fond d'un puits, doucement, doucement; et si l'horloge de

bois, placée à l'angle de la muraille, ne m'avertissait de leur chute

avec sa voix criarde et éraillée comme celle d'une vieille femme, certes

je ne m'en apercevrais pas.

Quelquefois seulement, au mois de juin, par un de ces jours chauds et

clairs où le ciel est bleu comme la prunelle d'une Anglaise, où le

soleil caresse d'un baiser d'or les façades sales et noires des maisons

de la ville; lorsque chacun se retire au plus profond de son

appartement, abat ses jalousies, ferme ses rideaux, et reste étendu sur

sa molle ottomane, le front perlé de gouttes de sueur, je me hasarde à

sortir.

Je m'en vais me promener, habillé comme à mon ordinaire, c'est-à-dire en

drap, ganté, cravaté et boutonné jusqu'au cou.

Je prends alors dans la rue le côté où il n'y a pas d'ombre, et je

marche les mains dans mes poches, le chapeau sur l'oreille et penché

comme la tour de Pise, les yeux à demi fermés, mes lèvres comprimant

avec force une cigarette dont la blonde fumée se roule, autour de ma

tête, en manière de turban; tout droit devant moi, sans savoir où;

insoucieux de l'heure ou de toute autre pensée que celle du présent;

dans un état parfait de quiétude morale et physique.

Ainsi je vais... vivant pour vivre, ni plus ni moins qu'un dogue qui se

vautre dans la poussière, ou que ce bambin qui fait des ronds sur le

sable.

Lorsque mes pieds m'ont porté longtemps, et que je suis las, alors je

m'assois au bord du chemin, le dos appuyé contre un tronc d'arbre, et je

laisse flotter mes regards à droite, à gauche, tantôt au ciel, tantôt

sur la terre.

Je demeure là des demi-journées, ne faisant aucun mouvement, les jambes

croisées, les bras pendants, le menton dans la poitrine, ayant l'air

d'une idole chinoise ou indienne, oubliée dans le chemin par un bonze ou

un bramine.

Pourtant, n'allez pas croire que le temps ainsi passé soit du temps

perdu. Cette mort apparente est ma vie.

Cette solitude et cette inaction, insupportables pour tout autre, sont

pour moi une source de voluptés indéfinissables.

Mon âme ne s'éparpille pas au dehors, mes idées ne s'en vont pas à

l'aventure parmi les choses du monde, sautant d'un objet à un autre;

toute ma puissance d'animation, toute ma force intellectuelle se

concentrent en moi; je fais des vers, excellente occupation d'oisif, ou

je pense à la petite Maria, qui avait des taches roses sur les joues.

1839.

LE GARDE NATIONAL RÉFRACTAIRE

Le garde national réfractaire est un homme de bon sens, cosmopolite par

goût, qui se soucie peu d'être national, et encore moins garde; il aime

mieux être réfractaire.

Les baïonnettes intelligentes le séduisent médiocrement; car il trouve

qu'il ne faut pas une grande intelligence pour planter un morceau de fer

dans le ventre de n'importe qui.

Le soldat citoyen lui paraît une invention assez pauvre; c'est bien

assez d'être l'un sans être l'autre.

L'épicier enté sur le Tamerlan, ou, si vous aimez mieux, le Tamerlan

enté sur l'épicier n'a pas le don de le ravir.

Le réfractaire allègue que c'est une mauvaise manière de garder sa

maison que de s'en aller dans un quartier fort éloigné, pour donner

toute facilité aux amants et aux voleurs, en faveur de qui la milice

urbaine a été certainement inventée; il dit aussi que ce n'est pas la

peine de payer quatre cent mille fainéants, qui n'ont d'autre occupation

que de regarder sur les boulevards les confrères de Bilboquet, et de

courtiser les bonnes d'enfants dans les jardins publics, si l'on doit

faire leur besogne soi-même.

Il prétend que jamais on ne lui a envoyé de tourlourous pour écrire son

feuilleton, et qu'alors il ne doit pas faire la faction des susdits

tourlourous.

Nous ne voyons pas trop ce que l'on pourrait répondre à ce raisonnement.

Un autre motif qu'il donne, et qui est assez plausible, c'est que, s'il

avait les trois cents francs qu'il faut pour s'équiper, il

s'empresserait d'acheter un habit noir pour remplacer le sien, dont les

coutures blanchissent, dont les boutons s'éraillent. Il se procurerait

des bottes sérieuses, car les siennes rient aux éclats, et _rien n'est

plus sot qu'un sot rire_, s'il faut en croire le proverbe grec; il

commanderait aussi un pantalon à son tailleur, afin de restaurer un peu

son élégance, qui périclite visiblement.

Ensuite, il lui répugne de paraître déguisé dans les rues en dehors des

jours de carnaval, surtout quand le déguisement consiste en un bonnet de

sauvage, un habit indigo, relevé d'agréments sang de bœuf, écartelé de

buffleteries badigeonnées au blanc d'Espagne, avec une giberne qui vous

bat l'opposé du devant, un briquet et une baïonnette, gigantesques

breloques placées à l'envers, qui vous tambourinent odieusement sur les

mollets, ou sur les tibias, si vous n'avez pas de mollets.

Mais, hélas! tout n'est pas rose dans le métier de réfractaire; au

contraire!

Autant vaudrait être caniche d'aveugle, femme galante, cheval de fiacre,

servante de vieille fille, acteur à la banlieue, souffleur au

Cirque-Olympique pendant les représentations de Carter, culotteur de

pipes, retourneur d'invalides, promeneur de chiens convalescents,

journaliste même, si la pudeur permet de s'exprimer ainsi!

Le voleur à la tire, le rinceur de cambriole, ceux qui font la grande

soulasse sur les trimards, mènent une vie charmante en comparaison.

Le réfractaire, qui avait pris son logement sous le nom d'une femme ou

d'une personne partie pour Tombouctou, au risque de voir son prête-nom,

femelle ou mâle, lui dérober son acajou, a été dénoncé par un ami de

cœur qui mériterait de s'appeler Goulatromba, comme celui du bohème

Zafari, dans la pièce de _Ruy Blas_, ou par son propriétaire, avec

lequel il s'est querellé sous prétexte de terme à ne pas payer, ou de

réparations à faire.

En vain il s'est intitulé madame Durand, mademoiselle Zinzoline, ou même

madame Mitoufflet; en vain il a essayé d'entrer dans la peau des

septuagénaires les plus notoires; en vain il a tâché de s'escamoter, de

s'annihiler, de se supprimer, de se rayer du nombre des vivants, de

devenir une ombre impalpable; le conseil de recensement a les yeux

ouverts sur lui, il le connaît, sait son nom véritable, ses prénoms et

son état. Rien n'a servi.

Pourtant ce malheureux ne recevait ses lettres que par une main tierce,

quatre jours après les rendez-vous ou les invitations qu'elles

indiquaient; il lisait les journaux de la semaine passée; il sortait

avant le jour et ne rentrait qu'à la nuit tombante pour ne pas être

connu dans son quartier, et ne pas faire naître à quelque droguiste,

assis sur le pas de sa porte entre une caisse de pruneaux et un tonneau

de jus de réglisse, cette idée sournoise et dangereuse:

--Mais ce monsieur n'est pas de notre compagnie?

Avant cette terrible dénonciation, le réfractaire n'existait qu'à l'état

d'utopie, de rêve, de fiction, ou plutôt il n'existait pas, ce qui vaut

bien mieux; il était parvenu à se faire un petit néant très-confortable,

dans lequel il vivait comme un rat dans un fromage. Tout ce bonheur

n'est plus; il est constaté maintenant et prouvé aussi clairement qu'une

règle d'arithmétique, il est forcé d'être lui-même.

A dater de ce jour, il tombe chez son portier, qui a beau prétendre ne

pas le connaître, une neige de papiers plus ou moins incongrus (la

comparaison serait plus juste si les papiers étaient propres), tels que

billets de garde, citations au conseil de discipline, condamnations _en_

vingt-quatre heures de prison, et autres balivernes en français civique.

Ces papiers alimentent pendant longtemps le cabinet intime du

réfractaire, ou lui servent à allumer sa pipe quand il fume; il fume

toujours. Les vingt-quatre heures se changent en quarante-huit heures.

Les soixante-douze heures ne vont pas tarder à paraître.

Pour ne pas être pris, le réfractaire laisse pousser ses cheveux s'il

les avait courts, les coupe s'il les avait longs; met un faux nez de

cire vierge comme Edmond du Cirque-Olympique, quand il jouait

l'empereur; se colle des favoris postiches et se grime en sexagénaire

pour dérober son signalement aux mouchards, aux argousins et aux gardes

municipaux.

Comme il sait que le renard est bientôt pris s'il n'a qu'un terrier, il

en a cinq: trois à la ville et deux à la campagne; un cabriolet de régie

stationne perpétuellement à la porte de derrière du logement qu'il

habite ce jour-là; car, à l'exemple de Cromwell, il ne couche jamais

deux fois dans la même chambre, et, comme les chats, ne dort jamais que

d'un œil.

La nuit, il a des cauchemars affreux; la patte de crabe d'un mouchard

lui serre la gorge et l'étouffe, il voit les spectres de Dubois, de

Ripon, de Duminil, de Werther, déguisés en hommes et vêtus d'effroyables

redingotes vertes; ils agitent de fulgurantes condamnations à

soixante-douze heures, et ricanent affreusement en montrant leurs crocs

et leurs défenses de sanglier. Des portes doublées de fer se referment

sur lui; il entend grincer des verrous, glapir des gonds mal graissés;

des geôliers avec des bonnets de peau d'ours, comme ceux des mélodrames,

traînent des paquets de chaînes et de ferrailles; il descend des

escaliers, parcourt des corridors sans fin, dont les rougeâtres reflets

éclairent la profondeur; ces corridors deviennent de plus en plus

étroits, les murailles se rapprochent, les voûtes se baissent, les

planchers s'élèvent; il se trouve pris dans un entonnoir de pierre,

incapable de faire un mouvement, enchâssé comme une pomme dans un

ruisseau gelé; après des efforts inouïs, il parvient à jeter de côté sa

couverture et s'éveille.

O ciel! il est déjà quatre heures et demie, un pâle rayon du jour

pénètre à travers les côtes des persiennes, toujours fermées pour faire

croire à une absence; le soleil va se lever, et avec lui le garde

municipal.

Le réfractaire se précipite à bas du lit, chausse à la hâte des bottes

non cirées, un habit peu brossé, un pantalon crotté de la veille, et,

sans s'être ni lavé, ni peigné, ni rasé, se glisse dans la rue en

longeant les maisons, comme une hirondelle qui veut prendre des mouches.

La lueur bleue du matin lutte péniblement avec les jaunes clartés des

réverbères qui grésillent dans le brouillard; la ville dort encore d'un

profond sommeil; à peine si les laitières, entourées d'amphores de

fer-blanc, commencent à déboucher au coin des rues avec leurs petites

charrettes; il n'y a que les rogomistes dont les boutiques soient

ouvertes; les vidangeurs y boivent le _blanc_ du matin. Le réfractaire,

malgré son goût pour les parfums, est bien forcé, transi de froid et las

de battre l'antiffe (c'est le terme), d'entrer aussi chez le rogomiste,

et, sous peine d'être assommé, il se voit obligé de trinquer avec ces

messieurs.

Enfin, un cabriolet paraît! le réfractaire le hèle, et il part pour la

cachette campagnarde; il n'a pas encore été pris! Werther arrive et

trouve l'oiseau déniché.

Ordinairement, le réfractaire est un homme de construction athlétique,

qui broierait d'un coup de poing l'Hercule de marbre des Tuileries; il a

cinq pieds et demi de haut, six de tour, et porte cinquante livres à

bras tendu; ce qui fait qu'il n'a pas besoin, pour se rassurer sur son

aptitude physique, de jouer au militaire comme les petits bourgeois

rachitiques et bossus, qui n'ont pas d'autre moyen de prouver à leur

femme qu'ils sont très-forts et très-redoutables. Sa prétention est

d'être malade; au besoin, il vous soutiendrait qu'il est mort et déjà

_très-avancé_, sentez-le.

Il faut le voir devant le conseil de révision; il se fait apporter en

brancard; quatre estafiers le soutiennent sous les bras; avant de

partir, il a fait son testament; il va passer tout à l'heure, et

retourner aux cieux, d'où il n'aurait pas dû descendre; il s'est fardé

avec du bleu de billard et du karis à l'indienne; il a la fièvre jaune

ou le choléra bleu de ciel, un choléra des plus asiatiques. Sauvez-vous,

ces maladies sont contagieuses!

Le chirurgien de la légion, qui est le vrai médecin Tant-Mieux de la

fable, et ne croit à aucune maladie, l'envoie se débarbouiller, et le

déclare apte au service.

Le réfractaire, battu sur ce point, s'avoue timidement phthisique au

troisième degré; sa vaste poitrine, où les soufflets d'une forge

joueraient à l'aise, lui inspire cette prétention qui heureusement ne

fut jamais plus mal fondée; la phthisie ne réussit pas mieux que le

choléra-morbus, et la fièvre jaune. Alors, le réfractaire désespéré,

acculé dans ses derniers retranchements, comme le sanglier de Calydon,

prétend être atteint d'une endocardite très-perfectionnée.

L'endocardite est la dernière maladie inventée par les médecins à la

mode; elle consiste dans un certain épaississement de la membrane

interne du cœur, qui n'est pas des plus aisés à constater; les symptômes

en sont très-agréables: vous n'aviez pas l'endocardite, vous étiez

maigre, jaune, mal portant; dès que vous en êtes atteint, votre figure

se remplit, se colore; vous avez l'œil d'un éclat admirable,

l'embonpoint satine votre peau, vos bras se développent, vous devenez ce

que les portières appellent un bel homme.

Le chirurgien, étonné d'une si belle maladie, déclare que l'endocardite

existe en effet, mais que l'endocardite est plus propre que toute autre

au service de la garde nationale.

Le réfractaire se retire après avoir grommelé quelque injure contre les

membres du conseil de révision, qui sont de vénérables marchands de

suif, d'augustes menuisiers, de magnanimes fabricants de bas de

filoselle et de petits avocats chafouins, à l'œil vairon, au teint

bilieux, qui débitent de grands réquisitoires et s'exercent à demander

des têtes en mouchant la chandelle avec leurs doigts.

C'est alors que commence une effroyable persécution; l'orgueil des

charcutiers, blessé au vif, se soulage par des poursuites furibondes.

Jamais assassin, jamais voleur, jamais accusé politique ne fut traqué

aussi rudement.

Lorsque ses terriers sont éventés, l'infortuné n'a d'autre ressource que

d'avoir quelques bonnes fortunes. C'est là le plus triste: il déploie

ses grâces les plus exquises; il est adorable, il est charmant, et fait

si bien qu'on oublie de le renvoyer; voilà un gîte de plus.

Mais les municipaux connaissent les affaires de cœur: Werther paraît;

mieux vaudrait l'amant ou le mari même, un pistolet dans chaque main.

--Monsieur, je viens pour vous arrêter.

--Ah! très-bien; déployez votre commissaire et son écharpe: je ne suis

pas assez lié avec vous pour ne pas faire de cérémonie.

Werther n'a pas de commissaire sur lui, et va chercher le plus voisin.

Pendant qu'il essaye d'éveiller l'auguste fonctionnaire, le réfractaire,

vêtu d'un simple pantalon, se jette dans une voiture et se sauve chez

des parents qu'il a dans une banlieue quelconque; ses habits ne lui

parviennent que deux jours après; pendant tout ce temps, il est resté

roulé dans une couverture, l'habit de son parent étant beaucoup trop

étroit pour lui.

Cette vive alerte le fait redoubler de surveillance; la consigne des

portiers est plus sévère que jamais: il faut, pour parvenir jusqu'à lui,

un mot d'ordre, une manière cabalistique de sonner; les gens les plus

connus deviennent suspects au cerbère, qui ne laisse passer personne;

votre père est renvoyé comme mouchard; votre meilleur ami, comme garde

municipal.

Quelques jours après, le réfractaire reçoit des lettres dans ce genre:

«Mon chéri,

«Je suis venue l'autre jour pour te voir et passer une partie de la

journée avec toi; nous aurions été dîner ensemble, et ensuite au

spectacle; j'étais libre jusqu'à demain...; jusqu'à demain! pleure de

rage en y songeant.

«Mais ton portier n'a pas voulu me laisser monter: il a prétendu que

tu n'y étais pas, et que, d'ailleurs, je devais être un gendarme

déguisé.

«Que veut dire cette folie? Ah! si tu me trompais, je saurais me

venger.

«ALIDA.»

«Mon vieux,

«Ah çà! quel diable de portier as-tu donc?

«Hier, je suis venu pour te rapporter les cinq cents livres que je te

devais, il m'a reçu comme plusieurs chiens dans un jeu de quilles: il

m'a dit qu'on ne te connaissait pas dans la maison.

«J'ai vu qu'il me prenait pour un créancier, alors j'ai exhibé le

bienheureux sac, et je lui ai montré que j'étais précisément le

contraire d'un tailleur; mais il m'a répondu qu'il connaissait ces

frimes-là, et qu'il était un vieux dur-à-cuire, ayant servi sous

Napoléon.

«J'ai insisté, et j'ai vu le moment où il allait me casser son balai

sur la tête.

«MAXIME DE BOISGONTIER.»

Ce n'est pas tout.

La tête du malheureux réfractaire est mise à prix. Le mouchard qui

l'arrêtera aura une prime de vingt francs (cinq francs de moins que pour

un loup, cinq de plus que pour un noyé), car il faut que le crime de

lèse-épicerie soit puni.

M. Crapouillet a déclaré que, si le délinquant ne montait pas sa garde,

il vendrait son uniforme et enverrait la garde nationale à tous les

diables. M. Pitois, M. Jabulot et M. Gavet sont du même avis.

Des argousins font pied de grue à toutes ses portes, de façon qu'il est

prisonnier dans la rue, et ne peut plus rentrer dans aucun de ses

domiciles.

Le réfractaire passe alors à l'état de vagabond: il se promène toute la

journée sur les boulevards extérieurs, couche dans les fossés ou sur les

arbres; il ne demeure plus, il perche. S'il avait toujours cinq sous, il

représenterait le Juif errant au naturel; sa barbe longue ajoute à

l'illusion, sa mine hâve, son manteau frangé de crotte ne la détruisent

pas; aussi, les gendarmes qui passent lui trouvent l'air suspect et le

soupçonnent fort d'être quelque galérien échappé du bagne.

L'inquiétude visible avec laquelle le réfractaire suit leurs mouvements

ne leur laisse aucun doute, car le réfractaire est comme Bertrand, _il

n'est pas maître de ça_. Ils fondent sur lui la pointe haute, en lui

criant d'une voix plus éclatante que le clairon du jugement dernier:

--Brigand, rends-toi, ou tu es mort!

Il se rend.

--Tes papiers, tes passe-ports, ton livret, forçat libéré!

--Je n'ai ni passe-ports ni livret; je me promène.

--Ah! ah! est-ce qu'on se promène avec une figure comme ça? Tu fais

semblant de te promener, mauvais républicain! Je suis sûr que tu es

marqué. Qu'avons-nous fait? avons-nous tué notre mère ou forcé la caisse

à papa? avons-nous fait suer le chêne et couler le raisiné?...

Et autres gentillesses de gendarme à forçat.

Le pauvre diable se défend de son mieux; il décline ses nom, prénoms,

qualité.

--Suis-nous chez le brigadier, et marche droit, Papavoine, ou nous te

mettrons les poucettes.

Il suit les deux gendarmes à cheval, allongeant le pas tant qu'il peut;

il sait que le fort de la gendarmerie n'est pas le raisonnement.

Les gamins s'attroupent; les femmes se montrent sur le pas des portes

avec leurs marmots au bras.

--A-t-il l'air féroce!

--Il doit avoir tué bien du monde. O le gueux! ô le scélérat!

--C'te balle! oh! c'te taule!

--J'espère bien qu'on lui coupera la tronche, à celui-là.

Les Jeunes-France: romans goguenards; suivis de Contes humoristiques · 第 18 / 21 段