Berthe vous répétait, tout en filant, de beaux contes de fée: _l'Oiseau
bleu_, _Riquet à la houpe_, _Maguelonne_ et _Pierre de Provence_. J'y
prenais un singulier plaisir, et je les sais presque tous par cœur.
J'espère que, cette année, elle en aura appris d'autres, et que nous
passerons encore de joyeuses soirées.
«Eh bien, cela ne vaut-il pas mieux que d'être demoiselle et de
vagabonder par les champs?
«Passe pour l'été; mais, quand arrive l'automne, que les feuilles,
couleur de safran, tourbillonnent dans les bois, qu'il commence à geler
blanc; quand la brume, froide et piquante, raye le ciel gris de ses
innombrables filaments, que le givre enveloppe les branches dépouillées
d'une peluche scintillante; quand on n'a plus de fleurs pour se gîter le
soir, que devenir, où réchauffer ses membres engourdis, où sécher son
aile trempée de pluie? Le soleil n'est plus assez fort pour percer les
brouillards; on ne peut plus voler, et, d'ailleurs, quand on le
pourrait, où irait-on?
«Adieu, les haies d'aubépine, les boutons d'or et les pâquerettes! La
neige a tout couvert; les eaux qu'on égratignait en passant ne forment
plus qu'un cristal solide; les roses sont mortes, les parfums évaporés;
les oiseaux gourmands vous prennent dans leur bec, et vous portent dans
leur nid pour se repaître de vos chairs. Affaiblis par le jeûne et le
froid, comment fuir? les petits polissons du village vous attrapent sous
leur mouchoir, et vous piquent à leur chapeau avec une longue épingle.
Là, vivante cocarde, vous souffrez mille morts avant de mourir. Vous
avez beau agiter vos pattes suppliantes, on n'y fait pas attention, car
les enfants sont, comme les vieillards, cruels: les uns, parce qu'ils ne
sentent pas encore; les autres, parce qu'ils ne sentent plus.»
III
Comme vous n'avez probablement pas vu la caricature de Jacobus
Pragmater, dessinée au charbon sur la porte de la cuisine de mon oncle
le chanoine, et qu'il est peu probable que vous alliez à *** pour la
voir, vous vous contenterez d'un portrait à la plume.
Jacobus Pragmater, qui joue en cette histoire le rôle de la fatalité
antique, avait toujours eu soixante ans: il était né avec des rides, la
nature l'avait jeté en moule tout exprès pour faire un bedeau ou un
maître d'école de village; en nourrice, il était déjà pédant.
Étant jeune, il avait écrit en petite bâtarde l'_Ave_ et le _Credo_ dans
un rond de parchemin de la grandeur d'un petit écu. Il l'avait présenté
à M. le marquis de ***, dont il était le filleul; celui-ci, après
l'avoir considéré attentivement, s'était écrié à plusieurs reprises:
--Voilà un garçon qui n'est pas manchot!
Il se plaisait à nous raconter cette anecdote, ou, comme il l'appelait,
cet apophthegme; le dimanche, quand il avait bu deux doigts de vin, et
qu'il était en belle humeur, il ajoutait, par manière de réflexion, que
M. le marquis de *** était bien le gentilhomme de France le plus
spirituel et le mieux appris qu'il eût jamais connu.
Quoique aux importantes fonctions de maître d'école il ajoutât celles
non moins importantes de bedeau, de chantre, de sonneur, il n'en était
pas plus fier. A ses heures de relâche, il soignait le jardin de mon
oncle, et, l'hiver, il lisait une page ou deux de Voltaire ou de
Rousseau en cachette; car, étant plus d'à moitié prêtre, comme il le
disait, une pareille lecture n'eût pas été convenable en public.
C'était un esprit sec, exact cependant, mais sans rien d'onctueux. Il ne
comprenait rien à la poésie, il n'avait jamais été amoureux, et n'avait
pas pleuré une seule fois dans sa vie. Il n'avait aucune des charmantes
superstitions de campagne, et il grondait toujours Berthe quand elle
nous racontait une histoire de fée ou de revenant. Je crois qu'au fond
il pensait que la religion n'était bonne que pour le peuple. En un mot,
c'était la prose incarnée, la prose dans toute son étroitesse, la prose
de Barême et de Lhomond.
Son extérieur répondait parfaitement à son intérieur. Il avait quelque
chose de pauvre, d'étriqué, d'incomplet, qui faisait peine à voir et
donnait envie de rire en même temps. Sa tête, bizarrement bossuée,
luisait à travers quelques cheveux gris; ses sourcils blancs se
hérissaient en buisson sur deux petits yeux vert de mer, clignotants et
enfouis dans une patte d'oie de rides horizontales. Son nez, long comme
une flûte d'alambic, tout diapré de verrues, tout barbouillé de tabac,
se penchait amoureusement sur son menton.
Aussi, lorsqu'on jouait aux petits jeux, et qu'il fallait embrasser
quelqu'un par pénitence, c'était toujours lui que les jeunes filles
choisissaient en présence de leur mère ou de leur amant.
Ces avantages naturels étaient merveilleusement rehaussés par le costume
de leur propriétaire: il portait d'habitude un habit noir râpé, avec des
boutons larges comme des tabatières, les bas et la culotte de couleur
incertaine; des souliers à boucles et un chapeau à trois cornes que mon
oncle avait porté deux ans avant de lui en faire cadeau.
O digne Jacobus Pragmater, qui aurait pu s'empêcher de rire en te voyant
arriver par la porte du jardin, le nez au vent, les manches pendantes de
ton grand habit flottant au long de ton corps, comme si elles eussent
été un rouleau de papier sortant à demi de ta poche! Tu aurais déridé le
front du spleen en personne.
Il nous embrassa selon sa coutume, piqua les joues potelées de Maria à
la brosse de sa barbe, me donna un petit coup sur l'épaule, et tira de
sa poche un cœur de pain d'épice enveloppé d'un papier chamarré d'or et
de paillon qu'il partagea entre Maria et moi.
Il nous demanda si nous avions été bien sages. La réponse, sans hésiter,
fut affirmative, comme on peut le croire.
Pour nous récompenser, il nous promit à chacun une image coloriée.
Les galoches de Berthe sonnèrent dans le haut de l'escalier, le service
de mon oncle ne la retenait plus, elle vint s'asseoir au coin du feu
avec nous.
Maria quitta aussitôt le genou où Pragmater la retenait presque malgré
elle; car, en dépit de toutes ses caresses, elle ne le pouvait souffrir,
et courut se mettre sur les genoux de Berthe.
Elle lui raconta ce que nous avions entendu, et lui répéta même quelques
couplets de la ballade qu'elle avait retenus.
Berthe l'écouta gravement et avec bonté, et dit, quand elle eut fini,
qu'il n'y avait rien d'impossible à Dieu; que les grillons étaient le
bonheur de la maison, et qu'elle se croirait perdue si elle en tuait un,
même par mégarde.
Pragmater la tança vivement d'une croyance aussi absurde, et lui dit que
c'était pitié d'inculquer des superstitions de bonne femme à des
enfants, et que, s'il pouvait attraper celui de la cheminée, il le
tuerait, pour nous montrer que la vie ou la mort d'une méchante bête
était parfaitement insignifiante.
J'aimais assez Pragmater, parce qu'il me donnait toujours quelque chose;
mais, en ce moment, il me parut d'une férocité de cannibale, et je
l'aurais volontiers dévisagé. Même à présent que l'habitude de la vie et
le train des choses m'ont usé l'âme et durci le cœur, je me reprocherais
comme un crime le meurtre d'une mouche, trouvant, comme le bon Tobie,
que le monde est assez large pour deux.
Pendant cette conversation, le grillon jetait imperturbablement ses
notes aiguës et vibrantes à travers la voix sourde et cassée de
Pragmater, la couvrant quelquefois et l'empêchant d'être entendue.
Pragmater, impatienté, donna un coup de pied si violent du côté d'où le
chant paraissait venir, que plusieurs flocons de suie se détachèrent et
avec eux la cellule du grillon, qui se mit à courir sur la cendre aussi
vite que possible pour regagner un autre trou.
Par malheur pour lui, le rancunier maître d'école l'aperçut, et, malgré
nos cris, le saisit par une patte au moment où il entrait dans
l'interstice de deux briques. Le grillon, se voyant perdu, abandonna
bravement sa patte, qui resta entre les doigts de Pragmater comme un
trophée, et s'enfonça profondément dans le trou.
Pragmater jeta froidement au feu la patte toute frémissante encore.
Berthe leva les yeux au ciel avec inquiétude, en joignant les mains.
Maria se mit à pleurer; moi, je lançai à Pragmater le meilleur coup de
poing que j'eusse donné de ma vie; il n'y prit seulement pas garde.
Cependant la figure triste et sérieuse de Berthe lui donna un moment
d'inquiétude sur ce qu'il avait fait: il eut une lueur de doute; mais le
voltairianisme reprit bientôt le dessus, et un _bah!_ fortement accentué
résuma son plaidoyer intérieur.
Il resta encore quelques minutes; mais, ne sachant trop quelle
contenance faire, il prit le parti de se retirer.
Nous nous en allâmes coucher, le cœur gros de pressentiments funestes.
IV
Plusieurs jours s'écoulèrent tristement; mais rien d'extraordinaire
n'était venu réaliser les appréhensions de Berthe.
Elle s'attendait à quelque catastrophe: le mal fait à un grillon porte
toujours malheur.
--Vous verrez, disait-elle, Pragmater, qu'il nous arrivera quelque chose
à quoi nous ne nous attendons pas.
Dans le courant du mois, mon oncle reçut une lettre venant de loin,
toute constellée de timbres, toute noire à force d'avoir roulé. Cette
lettre lui annonçait que la maison du banquier T***, sur laquelle son
argent était placé, venait de faire banqueroute, et était dans
l'impossibilité de solder ses créanciers.
Mon oncle était ruiné, il ne lui restait plus rien que sa modique
prébende.
Pragmater, à demi ébranlé dans sa conviction, se faisait, à part lui, de
cruels reproches. Berthe pleurait, tout en filant avec une activité
triple pour aider en quelque chose.
Le grillon, malade ou irrité, n'avait pas fait entendre sa voix depuis
la soirée fatale. Le tourne-broche avait inutilement essayé de lier
conversation avec lui, il restait muet au fond de son trou.
La cuisine se ressentit bientôt de ce revers de fortune. Elle fut
réduite à une simplicité évangélique. Adieu les poulardes blondes, si
appétissantes dans leur lit de cresson, la fine perdrix au corset de
lard, la truite à la robe de nacre semée d'étoiles rouges! Adieu, les
mille gourmandises dont les religieuses et les gouvernantes des prêtres
connaissent seules le secret! Le bouilli filandreux avec sa couronne de
persil, les choux et les légumes du jardin, quelques quartiers aigus de
fromage, composaient le modeste dîner de mon oncle.
Le cœur saignait à Berthe quand il lui fallait servir ces plats simples
et grossiers; elle les posait dédaigneusement sur le bord de la table,
et en détournait les yeux. Elle se cachait presque pour les apprêter,
comme un artiste de haut talent qui fait une enseigne pour dîner. La
cuisine, jadis si gaie et si vivante, avait un air de tristesse et de
mélancolie.
Le brave Tom lui-même semblait comprendre le malheur qui était arrivé:
il restait des journées entières assis sur son derrière, sans se
permettre la moindre gambade; le coucou retenait sa voix d'argent et
sonnait bien bas; les casseroles, inoccupées, avaient l'air de s'ennuyer
à périr; le gril étendait ses bras noirs comme un grand désœuvré; les
cafetières ne venaient plus faire la causette auprès du feu: la flamme
était toute pâle, et un maigre filet de fumée rampait tristement au long
de la plaque.
Mon oncle, malgré toute sa philosophie, ne put venir à bout de vaincre
son chagrin. Ce beau vieillard, si gras, si vermeil, si épanoui, avec
ses trois mentons et son mollet encore ferme; ce gai convive qui
chantait après boire la petite chanson, vous ne l'auriez certainement
pas reconnu.
Il avait plus vieilli dans un mois que dans trente ans. Il n'avait plus
de goût à rien. Les livres qui lui faisaient le plus de plaisir
dormaient oubliés sur les rayons de la bibliothèque. Le magnifique
exemplaire (Elzévir) des _Confessions de saint Augustin_, exemplaire
auquel il tenait tant et qu'il montrait avec orgueil aux curés des
environs, n'était pas remué plus souvent que les autres; une araignée
avait eu le temps de tisser sa toile sur son dos.
Il restait des journées entières dans son fauteuil de tapisserie à
regarder passer les nuages par les losanges de sa fenêtre, plongé dans
une mer de douloureuses réflexions; il songeait avec amertume qu'il ne
pourrait plus, les jours de Pâques et de Noël, réunir ses vieux
camarades d'école qui avaient mangé avec lui la maigre soupe du
séminaire, et se réjouir d'être encore si vert et si gaillard après tant
d'anniversaires célébrés ensemble.
Il fallait devenir ménager de ces bonnes bouteilles de vin vieux, toutes
blanches de poussière, qu'il tenait sous le sable, au profond de sa
cave, et qu'il réservait pour les grandes occasions; celles-là bues, il
n'y avait plus d'argent pour en acheter d'autres. Ce qui le chagrinait
surtout, c'était de ne pouvoir continuer ses aumônes, et de mettre ses
pauvres dehors avec un _Dieu vous garde!_
Ce n'était qu'à de rares intervalles qu'il descendait au jardin; il ne
prenait plus aucun intérêt aux plantations de Pragmater, et l'on aurait
marché sur les tournesols sans lui faire dire: _Ah!_
Le printemps vint. Ses fleurs avaient beau pencher la tête pour lui dire
bonjour, il ne leur rendait pas leur salut, et la gaieté de la saison
semblait même augmenter sa mélancolie.
Ses affaires ne s'arrangeant pas, il crut que sa présence serait
nécessaire pour les vider entièrement.
Un voyage à *** était pour lui une entreprise aussi terrible que la
découverte de l'Amérique: il le différa autant qu'il put; car il n'avait
jamais quitté, depuis sa sortie du séminaire, son village, enfoui au
milieu des bois comme un nid d'oiseau, et il lui en coûtait beaucoup
pour se séparer de son presbytère aux murailles blanches, aux
contrevents verts, où il avait si longtemps caché sa vie aux yeux
méchants des hommes.
En partant, il remit entre les mains de Berthe une petite bourse assez
plate pour subvenir aux besoins de la maison pendant son absence, et
promit de revenir bientôt.
Il n'y avait là rien que de fort naturel sans doute; pourtant nous
étions profondément émus, et je ne sais pourquoi il me semblait que nous
ne le reverrions plus, et que c'était pour la dernière fois qu'il nous
parlait. Aussi, Maria et moi, nous l'accompagnâmes jusqu'au pied de la
colline, trottant, de toutes nos forces, de chaque côté de son cheval,
pour être plus longtemps avec lui.
--Assez, mes petits, nous dit-il; je ne veux pas que vous alliez plus
loin, Berthe serait inquiète de vous.
Puis il nous hissa sur son étrier, nous appuya un baiser bien tendre sur
les joues, et piqua des deux: nous le suivîmes de l'œil pendant quelques
minutes.
Étant parvenu au haut de l'éminence, il retourna la tête pour voir
encore une fois, avant qu'il s'enfonçât tout à fait sous l'horizon, le
clocher de l'église paroissiale et le toit d'ardoise de sa petite
maison.
Nous ayant aperçus à la même place, il nous fit un geste amical de la
main, comme pour nous dire qu'il était content; puis il continua sa
route.
Un angle du chemin l'eut bientôt dérobé à nos yeux.
Alors, un frisson me prit, et les pleurs tombèrent de mes yeux. Il me
parut qu'on venait de fermer sur lui le couvercle de la bière, et d'y
planter le dernier clou.
--Oh! mon Dieu! dit Maria avec un grand soupir, mon pauvre oncle! il
était si bon!
Et elle tourna vers moi ses yeux purs nageant dans un fluide abondant et
clair.
Une pie, perchée sur un arbre, au bord de la route, déploya, à notre
aspect, ses ailes bigarrées, s'envola en poussant des cris discordants,
et s'alla reposer sur un autre arbre.
--Je n'aime pas à entendre les pies, dit Maria, en se serrant contre
moi, d'un air de doute et de crainte.
--Bah! répliquai-je, je vais lui jeter une pierre, il faudra bien
qu'elle se taise, la vilaine bête.
Je quittai le bras de Maria, je ramassai un caillou, et je le jetai à la
pie; la pierre atteignit une branche au-dessus, dont elle écorcha
l'écorce: l'oiseau sautilla, et continua ses criailleries moqueuses et
enrouées.
--Ah! c'est trop fort! m'écriai-je; tu me veux donc narguer?
Et une seconde pierre se dirigea, en sifflant, vers l'oiseau; mais
j'avais mal visé, elle passa entre les premières feuilles et alla
tomber, de l'autre côté, dans un champ de luzerne.
--Laisse-la tranquille, dit la petite en posant sa main délicate sur mon
épaule, nous ne pouvons l'empêcher.
--Soit, répondis-je.
Et nous continuâmes notre chemin.
Le temps était gris terne, et, quoiqu'on fût au printemps, il soufflait
une bise assez piquante; il y avait de la tristesse dans l'air comme aux
derniers jours d'automne. Maria était pâle, une légère auréole bleuâtre
cernait ses yeux languissants: elle avait l'air fatigué, et s'appuyait
plus fortement que d'habitude; j'étais fier de la soutenir, et, quoique
je fusse presque aussi las qu'elle, j'aurais marché encore deux heures.
Nous rentrâmes.
Le prieuré n'avait plus le même aspect: lui, naguère si gai, si vivant,
il était silencieux et mort; l'âme de la maison était partie, ce n'était
plus que le cadavre.
Pragmater, malgré son incrédulité, hochait soucieusement la tête. Berthe
filait toujours, et Tom, assis en face d'elle, et agitant gravement sa
queue, suivait les mouvements du rouet.
Je me serais mortellement ennuyé sans les promenades que nous allions
faire, avec Maria, dans les grands bois, le long des champs, pour
prendre des hannetons et des demoiselles.
V
Le grillon ne chantait que rarement, et nous n'entendions plus rien à
son chant; nous en vînmes à croire que nous étions le jouet d'une
illusion.
Cependant, un soir, nous nous retrouvâmes seuls dans la cuisine, assis
tous deux sur la même chaise, comme au jour où il nous avait parlé. Le
feu flambait à peine. Le grillon éleva la voix, et nous pûmes
parfaitement comprendre ce qu'il disait: il se plaignait du froid.
Pendant qu'il chantait, le feu s'était éteint presque tout à fait.
Maria, touchée de la plainte du grillon, s'agenouilla, et se mit à
souffler avec sa bouche; le soufflet était accroché à un clou, hors de
notre portée.
C'était un plaisir de la voir, les joues gonflées, illuminées des
reflets de la flamme, tout le reste du corps était plongé dans l'ombre:
elle ressemblait à ces têtes de chérubin, cravatées d'une paire d'ailes
que l'on voit dans les tableaux d'église, dansant en rond autour des
gloires mystiques de la Vierge et des saints.
Au bout de quelques minutes, moyennant une poignée de branches sèches
que j'y jetai, l'âtre se trouva vivement éclairé, et nous pûmes voir,
sur le bord de son trou, notre ami le grillon tendant ses pattes de
devant au feu, comme deux petites mains, et ayant l'air de prendre un
singulier plaisir à se chauffer; ses yeux, gros comme une tête
d'épingle, rayonnaient de satisfaction; il chantait avec une vivacité
surprenante, et sur un air très-gai, des paroles sans suite que je
n'entendais pas bien, et que je n'ai pas retenues.
Quelques mois se passèrent, pas plus de nouvelles de mon oncle que s'il
était mort!
Un soir, Pragmater, ne sachant à quoi tuer le temps, monta dans la
bibliothèque pour prendre un livre; quand il ouvrit la porte, un violent
courant d'air éteignit sa chandelle; mais, comme il faisait clair de
lune, et qu'il connaissait les êtres de la maison, il ne jugea pas à
propos de redescendre chercher de la lumière.
Il alla du côté où il savait qu'était placée la bibliothèque. La porte
se ferma violemment, comme si quelqu'un l'eût poussée. Un rayon de lune,
plus vif et plus chatoyant, traversa les vitres jaunes de la fenêtre.
A sa grande stupéfaction, Pragmater vit descendre sur ce filet de
lumière, comme un acrobate sur une corde tendue, un fantôme d'une espèce
singulière: c'était le fantôme de mon oncle, c'est-à-dire le fantôme de
ses habits; car lui-même était absent: son habit tombait à longs plis,
et, au bout des manches vides, une paire de gants moulait ses mains; une
perruque tenait la place de sa tête, et à l'endroit des yeux
scintillait, comme des vers phosphoriques, une énorme paire de besicles.
Cet étrange personnage entra droit dans la chambre, et se dirigea droit
à la bibliothèque; on eût dit que les semelles de ses souliers étaient
doublées de velours, car il glissait sur les dalles sans que le moindre
craquement, le son le plus fugitif pût faire croire qu'il les eût
effleurées.
Après avoir touché et déplacé quelques volumes, il enleva de sa planche
le Saint Augustin (Elzévir) et le porta sur la table; puis il s'assit
dans le grand fauteuil à ramages, éleva un de ses gants à la hauteur où
son menton aurait dû être, ouvrit le livre à un passage marqué par un
signet de faveur bleue, comme quelqu'un que l'on aurait interrompu, et
se prit à lire en tournant les feuillets avec vivacité.
La lune se cacha; Pragmater crut qu'il ne pourrait point continuer. Mais
les verres de ses lunettes, semblables aux yeux des chats et des hiboux,
étaient lumineux par eux-mêmes, et reluisaient dans l'ombre comme des
escarboucles. Il en partait des lueurs jaunes qui éclairaient les pages
du livre, aussi bien qu'une bougie l'eût pu faire. L'activité qu'il
mettait à sa lecture était telle, qu'il tira de sa poche un mouchoir
blanc, qu'il passa à plusieurs reprises sur la place vide qui
représentait son front, comme s'il eût sué à grosses gouttes...
L'horloge sonna successivement, avec sa voix fêlée, dix heures, onze
heures, minuit... Au dernier coup de minuit, le fantôme se leva, remit
le précieux bouquin à sa place.
Le ciel était gris, les nues, échevelées, couraient rapidement de l'est
à l'ouest; la lune remontra sa face blanche par une déchirure, un rayon
parti de ses yeux bleus plongea dans la chambre. Le mystérieux lecteur
monta dessus en s'appuyant sur sa canne, et sortit de la même manière
qu'il était entré.
Abasourdi de tant de prodiges, mourant de peur, claquant des dents, ses
genoux cagneux se heurtant en rendant un son sec comme une crécelle, le
digne maître d'école ne put se tenir plus longtemps sur ses pieds: un
frisson de fièvre le prit aux cheveux, et il tomba tout de son long à la
renverse. Berthe, ayant entendu la chute, accourut tout effrayée; elle
le trouva gisant sur le carreau, sans connaissance, sa main étreignant
la chandelle éteinte.
Pragmater, malgré ses idées voltairiennes, eut beaucoup de peine à
s'expliquer la vision étrange qu'il venait d'avoir; sa physionomie en
était toute troublée. Cependant le doute ne lui était pas permis, il
était lui-même son propre garant, il n'y avait pas de supercherie
possible; aussi tomba-t-il dans une profonde rêverie, et restait-il des
heures entières sur sa chaise, dans l'attitude d'un homme singulièrement
perplexe.
Vainement Tom, le brave matou, venait-il frotter sa moustache contre sa
main pendante, et Berthe lui demandait-elle, du ton le plus engageant:
--Pragmater, croyez-vous que la vendange sera bonne?
VI
On n'avait aucune nouvelle de mon oncle.
Un matin Pragmater le vit raser, comme un oiseau, le sable de l'allée du
jardin, sur le bord de laquelle ses soleils favoris penchaient
mélancoliquement leurs disques d'or pleins de graines noires; avec sa
main d'ombre, ou son ombre de main, il essayait de relever une des
fleurs que le vent avait courbée, et tâchait de réparer de son mieux la
négligence des vivants.
Le ciel était clair, un gai rayon d'automne illuminait le jardin; deux
ou trois pigeons, posés sur le toit, se toilettaient au soleil; une bise
nonchalante jouait avec quelques feuilles jaunes, et deux ou trois
plumes blanches, tombées de l'aile des colombes, tournoyaient mollement
dans la tiède atmosphère. Ce n'était guère la mise en scène d'une
apparition, et un fantôme un peu adroit ne se serait pas montré dans un
lieu si positif et à une heure aussi peu fantastique.
Une plate-bande de soleils, un carré de choux, des oignons montés, du
persil et de l'oseille, à onze heures du matin, rien n'est moins
allemand.
Jacobus Pragmater fut convaincu, cette fois, qu'il n'y avait pas moyen
de mettre l'apparition sur le dos d'un effet de lune et d'un jeu de
lumière.
Il entra dans la cuisine, tout pâle et tout tremblant, et raconta à
Berthe ce qui venait de lui arriver.
--Notre bon maître est mort, dit Berthe en sanglotant: mettons-nous à
genoux, et prions pour le repos de son âme!