«Quand vient le soir, je vous écoute causer et lire. L'hiver dernier,

Berthe vous répétait, tout en filant, de beaux contes de fée: _l'Oiseau

bleu_, _Riquet à la houpe_, _Maguelonne_ et _Pierre de Provence_. J'y

prenais un singulier plaisir, et je les sais presque tous par cœur.

J'espère que, cette année, elle en aura appris d'autres, et que nous

passerons encore de joyeuses soirées.

«Eh bien, cela ne vaut-il pas mieux que d'être demoiselle et de

vagabonder par les champs?

«Passe pour l'été; mais, quand arrive l'automne, que les feuilles,

couleur de safran, tourbillonnent dans les bois, qu'il commence à geler

blanc; quand la brume, froide et piquante, raye le ciel gris de ses

innombrables filaments, que le givre enveloppe les branches dépouillées

d'une peluche scintillante; quand on n'a plus de fleurs pour se gîter le

soir, que devenir, où réchauffer ses membres engourdis, où sécher son

aile trempée de pluie? Le soleil n'est plus assez fort pour percer les

brouillards; on ne peut plus voler, et, d'ailleurs, quand on le

pourrait, où irait-on?

«Adieu, les haies d'aubépine, les boutons d'or et les pâquerettes! La

neige a tout couvert; les eaux qu'on égratignait en passant ne forment

plus qu'un cristal solide; les roses sont mortes, les parfums évaporés;

les oiseaux gourmands vous prennent dans leur bec, et vous portent dans

leur nid pour se repaître de vos chairs. Affaiblis par le jeûne et le

froid, comment fuir? les petits polissons du village vous attrapent sous

leur mouchoir, et vous piquent à leur chapeau avec une longue épingle.

Là, vivante cocarde, vous souffrez mille morts avant de mourir. Vous

avez beau agiter vos pattes suppliantes, on n'y fait pas attention, car

les enfants sont, comme les vieillards, cruels: les uns, parce qu'ils ne

sentent pas encore; les autres, parce qu'ils ne sentent plus.»

III

Comme vous n'avez probablement pas vu la caricature de Jacobus

Pragmater, dessinée au charbon sur la porte de la cuisine de mon oncle

le chanoine, et qu'il est peu probable que vous alliez à *** pour la

voir, vous vous contenterez d'un portrait à la plume.

Jacobus Pragmater, qui joue en cette histoire le rôle de la fatalité

antique, avait toujours eu soixante ans: il était né avec des rides, la

nature l'avait jeté en moule tout exprès pour faire un bedeau ou un

maître d'école de village; en nourrice, il était déjà pédant.

Étant jeune, il avait écrit en petite bâtarde l'_Ave_ et le _Credo_ dans

un rond de parchemin de la grandeur d'un petit écu. Il l'avait présenté

à M. le marquis de ***, dont il était le filleul; celui-ci, après

l'avoir considéré attentivement, s'était écrié à plusieurs reprises:

--Voilà un garçon qui n'est pas manchot!

Il se plaisait à nous raconter cette anecdote, ou, comme il l'appelait,

cet apophthegme; le dimanche, quand il avait bu deux doigts de vin, et

qu'il était en belle humeur, il ajoutait, par manière de réflexion, que

M. le marquis de *** était bien le gentilhomme de France le plus

spirituel et le mieux appris qu'il eût jamais connu.

Quoique aux importantes fonctions de maître d'école il ajoutât celles

non moins importantes de bedeau, de chantre, de sonneur, il n'en était

pas plus fier. A ses heures de relâche, il soignait le jardin de mon

oncle, et, l'hiver, il lisait une page ou deux de Voltaire ou de

Rousseau en cachette; car, étant plus d'à moitié prêtre, comme il le

disait, une pareille lecture n'eût pas été convenable en public.

C'était un esprit sec, exact cependant, mais sans rien d'onctueux. Il ne

comprenait rien à la poésie, il n'avait jamais été amoureux, et n'avait

pas pleuré une seule fois dans sa vie. Il n'avait aucune des charmantes

superstitions de campagne, et il grondait toujours Berthe quand elle

nous racontait une histoire de fée ou de revenant. Je crois qu'au fond

il pensait que la religion n'était bonne que pour le peuple. En un mot,

c'était la prose incarnée, la prose dans toute son étroitesse, la prose

de Barême et de Lhomond.

Son extérieur répondait parfaitement à son intérieur. Il avait quelque

chose de pauvre, d'étriqué, d'incomplet, qui faisait peine à voir et

donnait envie de rire en même temps. Sa tête, bizarrement bossuée,

luisait à travers quelques cheveux gris; ses sourcils blancs se

hérissaient en buisson sur deux petits yeux vert de mer, clignotants et

enfouis dans une patte d'oie de rides horizontales. Son nez, long comme

une flûte d'alambic, tout diapré de verrues, tout barbouillé de tabac,

se penchait amoureusement sur son menton.

Aussi, lorsqu'on jouait aux petits jeux, et qu'il fallait embrasser

quelqu'un par pénitence, c'était toujours lui que les jeunes filles

choisissaient en présence de leur mère ou de leur amant.

Ces avantages naturels étaient merveilleusement rehaussés par le costume

de leur propriétaire: il portait d'habitude un habit noir râpé, avec des

boutons larges comme des tabatières, les bas et la culotte de couleur

incertaine; des souliers à boucles et un chapeau à trois cornes que mon

oncle avait porté deux ans avant de lui en faire cadeau.

O digne Jacobus Pragmater, qui aurait pu s'empêcher de rire en te voyant

arriver par la porte du jardin, le nez au vent, les manches pendantes de

ton grand habit flottant au long de ton corps, comme si elles eussent

été un rouleau de papier sortant à demi de ta poche! Tu aurais déridé le

front du spleen en personne.

Il nous embrassa selon sa coutume, piqua les joues potelées de Maria à

la brosse de sa barbe, me donna un petit coup sur l'épaule, et tira de

sa poche un cœur de pain d'épice enveloppé d'un papier chamarré d'or et

de paillon qu'il partagea entre Maria et moi.

Il nous demanda si nous avions été bien sages. La réponse, sans hésiter,

fut affirmative, comme on peut le croire.

Pour nous récompenser, il nous promit à chacun une image coloriée.

Les galoches de Berthe sonnèrent dans le haut de l'escalier, le service

de mon oncle ne la retenait plus, elle vint s'asseoir au coin du feu

avec nous.

Maria quitta aussitôt le genou où Pragmater la retenait presque malgré

elle; car, en dépit de toutes ses caresses, elle ne le pouvait souffrir,

et courut se mettre sur les genoux de Berthe.

Elle lui raconta ce que nous avions entendu, et lui répéta même quelques

couplets de la ballade qu'elle avait retenus.

Berthe l'écouta gravement et avec bonté, et dit, quand elle eut fini,

qu'il n'y avait rien d'impossible à Dieu; que les grillons étaient le

bonheur de la maison, et qu'elle se croirait perdue si elle en tuait un,

même par mégarde.

Pragmater la tança vivement d'une croyance aussi absurde, et lui dit que

c'était pitié d'inculquer des superstitions de bonne femme à des

enfants, et que, s'il pouvait attraper celui de la cheminée, il le

tuerait, pour nous montrer que la vie ou la mort d'une méchante bête

était parfaitement insignifiante.

J'aimais assez Pragmater, parce qu'il me donnait toujours quelque chose;

mais, en ce moment, il me parut d'une férocité de cannibale, et je

l'aurais volontiers dévisagé. Même à présent que l'habitude de la vie et

le train des choses m'ont usé l'âme et durci le cœur, je me reprocherais

comme un crime le meurtre d'une mouche, trouvant, comme le bon Tobie,

que le monde est assez large pour deux.

Pendant cette conversation, le grillon jetait imperturbablement ses

notes aiguës et vibrantes à travers la voix sourde et cassée de

Pragmater, la couvrant quelquefois et l'empêchant d'être entendue.

Pragmater, impatienté, donna un coup de pied si violent du côté d'où le

chant paraissait venir, que plusieurs flocons de suie se détachèrent et

avec eux la cellule du grillon, qui se mit à courir sur la cendre aussi

vite que possible pour regagner un autre trou.

Par malheur pour lui, le rancunier maître d'école l'aperçut, et, malgré

nos cris, le saisit par une patte au moment où il entrait dans

l'interstice de deux briques. Le grillon, se voyant perdu, abandonna

bravement sa patte, qui resta entre les doigts de Pragmater comme un

trophée, et s'enfonça profondément dans le trou.

Pragmater jeta froidement au feu la patte toute frémissante encore.

Berthe leva les yeux au ciel avec inquiétude, en joignant les mains.

Maria se mit à pleurer; moi, je lançai à Pragmater le meilleur coup de

poing que j'eusse donné de ma vie; il n'y prit seulement pas garde.

Cependant la figure triste et sérieuse de Berthe lui donna un moment

d'inquiétude sur ce qu'il avait fait: il eut une lueur de doute; mais le

voltairianisme reprit bientôt le dessus, et un _bah!_ fortement accentué

résuma son plaidoyer intérieur.

Il resta encore quelques minutes; mais, ne sachant trop quelle

contenance faire, il prit le parti de se retirer.

Nous nous en allâmes coucher, le cœur gros de pressentiments funestes.

IV

Plusieurs jours s'écoulèrent tristement; mais rien d'extraordinaire

n'était venu réaliser les appréhensions de Berthe.

Elle s'attendait à quelque catastrophe: le mal fait à un grillon porte

toujours malheur.

--Vous verrez, disait-elle, Pragmater, qu'il nous arrivera quelque chose

à quoi nous ne nous attendons pas.

Dans le courant du mois, mon oncle reçut une lettre venant de loin,

toute constellée de timbres, toute noire à force d'avoir roulé. Cette

lettre lui annonçait que la maison du banquier T***, sur laquelle son

argent était placé, venait de faire banqueroute, et était dans

l'impossibilité de solder ses créanciers.

Mon oncle était ruiné, il ne lui restait plus rien que sa modique

prébende.

Pragmater, à demi ébranlé dans sa conviction, se faisait, à part lui, de

cruels reproches. Berthe pleurait, tout en filant avec une activité

triple pour aider en quelque chose.

Le grillon, malade ou irrité, n'avait pas fait entendre sa voix depuis

la soirée fatale. Le tourne-broche avait inutilement essayé de lier

conversation avec lui, il restait muet au fond de son trou.

La cuisine se ressentit bientôt de ce revers de fortune. Elle fut

réduite à une simplicité évangélique. Adieu les poulardes blondes, si

appétissantes dans leur lit de cresson, la fine perdrix au corset de

lard, la truite à la robe de nacre semée d'étoiles rouges! Adieu, les

mille gourmandises dont les religieuses et les gouvernantes des prêtres

connaissent seules le secret! Le bouilli filandreux avec sa couronne de

persil, les choux et les légumes du jardin, quelques quartiers aigus de

fromage, composaient le modeste dîner de mon oncle.

Le cœur saignait à Berthe quand il lui fallait servir ces plats simples

et grossiers; elle les posait dédaigneusement sur le bord de la table,

et en détournait les yeux. Elle se cachait presque pour les apprêter,

comme un artiste de haut talent qui fait une enseigne pour dîner. La

cuisine, jadis si gaie et si vivante, avait un air de tristesse et de

mélancolie.

Le brave Tom lui-même semblait comprendre le malheur qui était arrivé:

il restait des journées entières assis sur son derrière, sans se

permettre la moindre gambade; le coucou retenait sa voix d'argent et

sonnait bien bas; les casseroles, inoccupées, avaient l'air de s'ennuyer

à périr; le gril étendait ses bras noirs comme un grand désœuvré; les

cafetières ne venaient plus faire la causette auprès du feu: la flamme

était toute pâle, et un maigre filet de fumée rampait tristement au long

de la plaque.

Mon oncle, malgré toute sa philosophie, ne put venir à bout de vaincre

son chagrin. Ce beau vieillard, si gras, si vermeil, si épanoui, avec

ses trois mentons et son mollet encore ferme; ce gai convive qui

chantait après boire la petite chanson, vous ne l'auriez certainement

pas reconnu.

Il avait plus vieilli dans un mois que dans trente ans. Il n'avait plus

de goût à rien. Les livres qui lui faisaient le plus de plaisir

dormaient oubliés sur les rayons de la bibliothèque. Le magnifique

exemplaire (Elzévir) des _Confessions de saint Augustin_, exemplaire

auquel il tenait tant et qu'il montrait avec orgueil aux curés des

environs, n'était pas remué plus souvent que les autres; une araignée

avait eu le temps de tisser sa toile sur son dos.

Il restait des journées entières dans son fauteuil de tapisserie à

regarder passer les nuages par les losanges de sa fenêtre, plongé dans

une mer de douloureuses réflexions; il songeait avec amertume qu'il ne

pourrait plus, les jours de Pâques et de Noël, réunir ses vieux

camarades d'école qui avaient mangé avec lui la maigre soupe du

séminaire, et se réjouir d'être encore si vert et si gaillard après tant

d'anniversaires célébrés ensemble.

Il fallait devenir ménager de ces bonnes bouteilles de vin vieux, toutes

blanches de poussière, qu'il tenait sous le sable, au profond de sa

cave, et qu'il réservait pour les grandes occasions; celles-là bues, il

n'y avait plus d'argent pour en acheter d'autres. Ce qui le chagrinait

surtout, c'était de ne pouvoir continuer ses aumônes, et de mettre ses

pauvres dehors avec un _Dieu vous garde!_

Ce n'était qu'à de rares intervalles qu'il descendait au jardin; il ne

prenait plus aucun intérêt aux plantations de Pragmater, et l'on aurait

marché sur les tournesols sans lui faire dire: _Ah!_

Le printemps vint. Ses fleurs avaient beau pencher la tête pour lui dire

bonjour, il ne leur rendait pas leur salut, et la gaieté de la saison

semblait même augmenter sa mélancolie.

Ses affaires ne s'arrangeant pas, il crut que sa présence serait

nécessaire pour les vider entièrement.

Un voyage à *** était pour lui une entreprise aussi terrible que la

découverte de l'Amérique: il le différa autant qu'il put; car il n'avait

jamais quitté, depuis sa sortie du séminaire, son village, enfoui au

milieu des bois comme un nid d'oiseau, et il lui en coûtait beaucoup

pour se séparer de son presbytère aux murailles blanches, aux

contrevents verts, où il avait si longtemps caché sa vie aux yeux

méchants des hommes.

En partant, il remit entre les mains de Berthe une petite bourse assez

plate pour subvenir aux besoins de la maison pendant son absence, et

promit de revenir bientôt.

Il n'y avait là rien que de fort naturel sans doute; pourtant nous

étions profondément émus, et je ne sais pourquoi il me semblait que nous

ne le reverrions plus, et que c'était pour la dernière fois qu'il nous

parlait. Aussi, Maria et moi, nous l'accompagnâmes jusqu'au pied de la

colline, trottant, de toutes nos forces, de chaque côté de son cheval,

pour être plus longtemps avec lui.

--Assez, mes petits, nous dit-il; je ne veux pas que vous alliez plus

loin, Berthe serait inquiète de vous.

Puis il nous hissa sur son étrier, nous appuya un baiser bien tendre sur

les joues, et piqua des deux: nous le suivîmes de l'œil pendant quelques

minutes.

Étant parvenu au haut de l'éminence, il retourna la tête pour voir

encore une fois, avant qu'il s'enfonçât tout à fait sous l'horizon, le

clocher de l'église paroissiale et le toit d'ardoise de sa petite

maison.

Nous ayant aperçus à la même place, il nous fit un geste amical de la

main, comme pour nous dire qu'il était content; puis il continua sa

route.

Un angle du chemin l'eut bientôt dérobé à nos yeux.

Alors, un frisson me prit, et les pleurs tombèrent de mes yeux. Il me

parut qu'on venait de fermer sur lui le couvercle de la bière, et d'y

planter le dernier clou.

--Oh! mon Dieu! dit Maria avec un grand soupir, mon pauvre oncle! il

était si bon!

Et elle tourna vers moi ses yeux purs nageant dans un fluide abondant et

clair.

Une pie, perchée sur un arbre, au bord de la route, déploya, à notre

aspect, ses ailes bigarrées, s'envola en poussant des cris discordants,

et s'alla reposer sur un autre arbre.

--Je n'aime pas à entendre les pies, dit Maria, en se serrant contre

moi, d'un air de doute et de crainte.

--Bah! répliquai-je, je vais lui jeter une pierre, il faudra bien

qu'elle se taise, la vilaine bête.

Je quittai le bras de Maria, je ramassai un caillou, et je le jetai à la

pie; la pierre atteignit une branche au-dessus, dont elle écorcha

l'écorce: l'oiseau sautilla, et continua ses criailleries moqueuses et

enrouées.

--Ah! c'est trop fort! m'écriai-je; tu me veux donc narguer?

Et une seconde pierre se dirigea, en sifflant, vers l'oiseau; mais

j'avais mal visé, elle passa entre les premières feuilles et alla

tomber, de l'autre côté, dans un champ de luzerne.

--Laisse-la tranquille, dit la petite en posant sa main délicate sur mon

épaule, nous ne pouvons l'empêcher.

--Soit, répondis-je.

Et nous continuâmes notre chemin.

Le temps était gris terne, et, quoiqu'on fût au printemps, il soufflait

une bise assez piquante; il y avait de la tristesse dans l'air comme aux

derniers jours d'automne. Maria était pâle, une légère auréole bleuâtre

cernait ses yeux languissants: elle avait l'air fatigué, et s'appuyait

plus fortement que d'habitude; j'étais fier de la soutenir, et, quoique

je fusse presque aussi las qu'elle, j'aurais marché encore deux heures.

Nous rentrâmes.

Le prieuré n'avait plus le même aspect: lui, naguère si gai, si vivant,

il était silencieux et mort; l'âme de la maison était partie, ce n'était

plus que le cadavre.

Pragmater, malgré son incrédulité, hochait soucieusement la tête. Berthe

filait toujours, et Tom, assis en face d'elle, et agitant gravement sa

queue, suivait les mouvements du rouet.

Je me serais mortellement ennuyé sans les promenades que nous allions

faire, avec Maria, dans les grands bois, le long des champs, pour

prendre des hannetons et des demoiselles.

V

Le grillon ne chantait que rarement, et nous n'entendions plus rien à

son chant; nous en vînmes à croire que nous étions le jouet d'une

illusion.

Cependant, un soir, nous nous retrouvâmes seuls dans la cuisine, assis

tous deux sur la même chaise, comme au jour où il nous avait parlé. Le

feu flambait à peine. Le grillon éleva la voix, et nous pûmes

parfaitement comprendre ce qu'il disait: il se plaignait du froid.

Pendant qu'il chantait, le feu s'était éteint presque tout à fait.

Maria, touchée de la plainte du grillon, s'agenouilla, et se mit à

souffler avec sa bouche; le soufflet était accroché à un clou, hors de

notre portée.

C'était un plaisir de la voir, les joues gonflées, illuminées des

reflets de la flamme, tout le reste du corps était plongé dans l'ombre:

elle ressemblait à ces têtes de chérubin, cravatées d'une paire d'ailes

que l'on voit dans les tableaux d'église, dansant en rond autour des

gloires mystiques de la Vierge et des saints.

Au bout de quelques minutes, moyennant une poignée de branches sèches

que j'y jetai, l'âtre se trouva vivement éclairé, et nous pûmes voir,

sur le bord de son trou, notre ami le grillon tendant ses pattes de

devant au feu, comme deux petites mains, et ayant l'air de prendre un

singulier plaisir à se chauffer; ses yeux, gros comme une tête

d'épingle, rayonnaient de satisfaction; il chantait avec une vivacité

surprenante, et sur un air très-gai, des paroles sans suite que je

n'entendais pas bien, et que je n'ai pas retenues.

Quelques mois se passèrent, pas plus de nouvelles de mon oncle que s'il

était mort!

Un soir, Pragmater, ne sachant à quoi tuer le temps, monta dans la

bibliothèque pour prendre un livre; quand il ouvrit la porte, un violent

courant d'air éteignit sa chandelle; mais, comme il faisait clair de

lune, et qu'il connaissait les êtres de la maison, il ne jugea pas à

propos de redescendre chercher de la lumière.

Il alla du côté où il savait qu'était placée la bibliothèque. La porte

se ferma violemment, comme si quelqu'un l'eût poussée. Un rayon de lune,

plus vif et plus chatoyant, traversa les vitres jaunes de la fenêtre.

A sa grande stupéfaction, Pragmater vit descendre sur ce filet de

lumière, comme un acrobate sur une corde tendue, un fantôme d'une espèce

singulière: c'était le fantôme de mon oncle, c'est-à-dire le fantôme de

ses habits; car lui-même était absent: son habit tombait à longs plis,

et, au bout des manches vides, une paire de gants moulait ses mains; une

perruque tenait la place de sa tête, et à l'endroit des yeux

scintillait, comme des vers phosphoriques, une énorme paire de besicles.

Cet étrange personnage entra droit dans la chambre, et se dirigea droit

à la bibliothèque; on eût dit que les semelles de ses souliers étaient

doublées de velours, car il glissait sur les dalles sans que le moindre

craquement, le son le plus fugitif pût faire croire qu'il les eût

effleurées.

Après avoir touché et déplacé quelques volumes, il enleva de sa planche

le Saint Augustin (Elzévir) et le porta sur la table; puis il s'assit

dans le grand fauteuil à ramages, éleva un de ses gants à la hauteur où

son menton aurait dû être, ouvrit le livre à un passage marqué par un

signet de faveur bleue, comme quelqu'un que l'on aurait interrompu, et

se prit à lire en tournant les feuillets avec vivacité.

La lune se cacha; Pragmater crut qu'il ne pourrait point continuer. Mais

les verres de ses lunettes, semblables aux yeux des chats et des hiboux,

étaient lumineux par eux-mêmes, et reluisaient dans l'ombre comme des

escarboucles. Il en partait des lueurs jaunes qui éclairaient les pages

du livre, aussi bien qu'une bougie l'eût pu faire. L'activité qu'il

mettait à sa lecture était telle, qu'il tira de sa poche un mouchoir

blanc, qu'il passa à plusieurs reprises sur la place vide qui

représentait son front, comme s'il eût sué à grosses gouttes...

L'horloge sonna successivement, avec sa voix fêlée, dix heures, onze

heures, minuit... Au dernier coup de minuit, le fantôme se leva, remit

le précieux bouquin à sa place.

Le ciel était gris, les nues, échevelées, couraient rapidement de l'est

à l'ouest; la lune remontra sa face blanche par une déchirure, un rayon

parti de ses yeux bleus plongea dans la chambre. Le mystérieux lecteur

monta dessus en s'appuyant sur sa canne, et sortit de la même manière

qu'il était entré.

Abasourdi de tant de prodiges, mourant de peur, claquant des dents, ses

genoux cagneux se heurtant en rendant un son sec comme une crécelle, le

digne maître d'école ne put se tenir plus longtemps sur ses pieds: un

frisson de fièvre le prit aux cheveux, et il tomba tout de son long à la

renverse. Berthe, ayant entendu la chute, accourut tout effrayée; elle

le trouva gisant sur le carreau, sans connaissance, sa main étreignant

la chandelle éteinte.

Pragmater, malgré ses idées voltairiennes, eut beaucoup de peine à

s'expliquer la vision étrange qu'il venait d'avoir; sa physionomie en

était toute troublée. Cependant le doute ne lui était pas permis, il

était lui-même son propre garant, il n'y avait pas de supercherie

possible; aussi tomba-t-il dans une profonde rêverie, et restait-il des

heures entières sur sa chaise, dans l'attitude d'un homme singulièrement

perplexe.

Vainement Tom, le brave matou, venait-il frotter sa moustache contre sa

main pendante, et Berthe lui demandait-elle, du ton le plus engageant:

--Pragmater, croyez-vous que la vendange sera bonne?

VI

On n'avait aucune nouvelle de mon oncle.

Un matin Pragmater le vit raser, comme un oiseau, le sable de l'allée du

jardin, sur le bord de laquelle ses soleils favoris penchaient

mélancoliquement leurs disques d'or pleins de graines noires; avec sa

main d'ombre, ou son ombre de main, il essayait de relever une des

fleurs que le vent avait courbée, et tâchait de réparer de son mieux la

négligence des vivants.

Le ciel était clair, un gai rayon d'automne illuminait le jardin; deux

ou trois pigeons, posés sur le toit, se toilettaient au soleil; une bise

nonchalante jouait avec quelques feuilles jaunes, et deux ou trois

plumes blanches, tombées de l'aile des colombes, tournoyaient mollement

dans la tiède atmosphère. Ce n'était guère la mise en scène d'une

apparition, et un fantôme un peu adroit ne se serait pas montré dans un

lieu si positif et à une heure aussi peu fantastique.

Une plate-bande de soleils, un carré de choux, des oignons montés, du

persil et de l'oseille, à onze heures du matin, rien n'est moins

allemand.

Jacobus Pragmater fut convaincu, cette fois, qu'il n'y avait pas moyen

de mettre l'apparition sur le dos d'un effet de lune et d'un jeu de

lumière.

Il entra dans la cuisine, tout pâle et tout tremblant, et raconta à

Berthe ce qui venait de lui arriver.

--Notre bon maître est mort, dit Berthe en sanglotant: mettons-nous à

genoux, et prions pour le repos de son âme!

Les Jeunes-France: romans goguenards; suivis de Contes humoristiques · 第 17 / 21 段