Ayant eu l'occasion de rendre quelques services assez importants à la

mère, je fus admis dans la maison et bientôt compté au nombre des amis

intimes. On y était toujours pour moi; j'allais, je venais; on ne

m'appelait plus que par mon nom de baptême; je retouchais les dessins

des petites; j'assistais à leurs leçons de musique, on ne se gênait pas

devant moi. C'était une position horrible et délicieuse, j'étais aux

anges et je souffrais le martyre. Pendant que je dessinais, les deux

sœurs se penchaient sur mon épaule; je sentais leur cœur battre et leur

haleine voltiger dans mes cheveux: ce sont, en vérité, les plus mauvais

dessins que j'aie faits de ma vie; n'importe, on les trouvait

admirables. Quand nous étions au salon, nous nous reposions tous les

trois dans l'embrasure d'une croisée, et le rideau qui retombait sur

nous à longs plis nous faisait comme une espèce de chambre dans la

chambre, et nous étions là aussi libres que dans un cabinet; Musidora

était à ma gauche, Clary à droite, et je tenais une de leurs mains dans

chacune des miennes; nous caquetions comme des pies, c'était un ramage à

ne pas s'entendre: les petites parlaient à la fois, et il m'arrivait

souvent de donner à Clary la réponse de Musidora, et ainsi de suite; et

quelquefois cela donnait lieu à des à-propos si charmants, à des

quiproquos si comiques, que nous nous en tenions les côtes de rire.

Pendant ce temps-là, la mère faisait du filet, lisait quelque vieux

journal, ou sommeillait à demi dans sa bergère.

Certainement, ma position était digne d'envie et je n'aurais pu en rêver

une plus désirable; cependant je n'étais heureux qu'à moitié: si en

jouant j'embrassais Clary, je sentais qu'il me manquait quelque chose et

que ce n'était pas un baiser complet; alors, je courais embrasser

Musidora, et le même effet se répétait en sens inverse: avec l'une je

regrettais l'autre, et ma volupté n'eût été entière que si j'eusse pu

les embrasser toutes deux à la fois: ce n'était pas une chose fort

aisée.

Une chose singulière, c'est que les deux charmantes _misses_ n'étaient

pas jalouses l'une de l'autre: il est vrai que j'avais soin de répartir

mes caresses et mes attentions avec la plus exacte impartialité: malgré

cela, ma situation était des plus difficiles, et j'étais dans des

transes perpétuelles. Je ne sais pas si l'effet qu'elles produisaient

sur moi, elles se le produisaient réciproquement sur elles; mais je ne

puis attribuer à un autre motif la bonne intelligence qui régnait entre

nous. Elles se sentaient dépareillées quand elles n'étaient pas

ensemble, et comprenaient intérieurement que l'une n'était que la moitié

de l'autre, et qu'il fallait qu'elles fussent réunies pour former un

tout. A la bienheureuse nuit où elles furent conçues, il est probable

que l'Ange qui n'avait apporté qu'une âme, ne comptant pas sur deux

jumelles, n'avait pas eu le temps de remonter en chercher une seconde,

et l'avait divisée entre les deux petites créatures. Cette folle idée

s'était tellement enracinée dans mon esprit, que je les avais

débaptisées, et leur avais donné un seul nom pour toutes les deux.

Musidora et Clary étaient en proie au même supplice que moi. Un jour, je

ne sais si cela se fit de concert ou par un mouvement naturel, elles

arrivèrent en courant à ma rencontre, et se jetèrent tout essoufflées

contre ma poitrine. Je penchai la tête pour les embrasser comme c'était

ma coutume, elles me prévinrent et me baisèrent à la fois chacune sur

une joue; leurs beaux yeux brillaient d'un éclat extraordinaire, leurs

petits cœurs battaient, battaient: peut-être était-ce parce qu'elles

avaient couru; mais dans l'instant je ne l'attribuai pas à cela; elles

avaient un air ému et satisfait qu'elles n'avaient pas lorsque je les

embrassais séparément. C'est que la sensation était simultanée et que

ces deux baisers n'étaient effectivement qu'un seul et même baiser, non

pas le baiser de Musidora et de Clary, mais celui de la femme complète

qu'elles formaient à elles deux, qui était l'une et l'autre et n'était

ni l'une ni l'autre, le baiser de la sylphide idéale à qui j'avais donné

le nom d'Adorata. Cela était charmant, et je fus heureux au moins trois

secondes. Mais cette idée me vint, qu'avec cette manière, j'étais passif

et non actif, et qu'il était de ma dignité d'homme de ne pas laisser

intervertir les rôles. Je réunis dans une seule de mes mains les doigts

effilés de Musidora et de Clary, et je les attirai en faisceau jusque

sur mes lèvres; ainsi je leur rendis leur caresse comme elles me

l'avaient donnée, et ma bouche toucha la main de Clary en même temps que

celle de sa sœur. Elles entrèrent tout de suite dans mon idée, toute

subtile qu'elle était, et me jetèrent pour récompense le regard le plus

enchanteur que jamais deux femmes en présence aient laissé tomber sur un

même homme.

Vous rirez, vous direz que j'étais fou, et que c'est un très-petit

malheur que d'être aimé à la fois de deux charmantes personnes; mais la

vérité est que je n'avais jamais été aussi tourmenté de ma vie; j'aurais

possédé Clary, j'aurais possédé Musidora, je n'en aurais certes pas été

plus heureux: ce que je voulais était impossible, c'était de les avoir

toutes deux en même temps, à la même place. Vous voyez bien que j'avais

totalement perdu la tête.

En ce temps-là, il me tomba entre les mains un certain roman chinois de

feu le chinois M. Abel Rémusat; il était intitulé: _Yu-Kiao-Li, ou les

Deux Cousines_. Je ne pris pas d'abord un grand plaisir à la description

des tasses de thé, et aux improvisations sur la fleur de pêcher et les

branches de saule, qui remplissent les premiers volumes; mais, quand je

vins à l'endroit où le bachelier ès lettres See-Yeoupe, déjà amoureux de

la première cousine, devient derechef amoureux de l'autre cousine, la

belle Yo-Mu-Li, je commençai à prendre intérêt au livre, à cause de ce

double amour qui me rappelait ma position, tant il est vrai que nous

sommes profondément égoïstes et que nous n'approuvons que ce qui parle

de nous. J'attendais le dénoûment avec anxiété, et, quand je vis que le

bachelier See-Yeoupe épousait les deux cousines, je vous assure que je

me suis surpris à désirer d'être Chinois, rien que pour pouvoir être

bigame, et cela, sans être pendu. Il est vrai que je n'aurais pas

promené, comme l'honnête Chinois, mon amour alternatif du pavillon de

l'est au pavillon de l'ouest; n'importe, je me pris, dès ce jour, d'une

singulière admiration pour _Yu-Kialo-Li_, et je le prônai partout comme

le plus beau roman du monde.

Excédé d'une situation aussi fausse, je résolus, faute de mieux, de

demander une des deux sœurs en mariage, Musidora ou Clary, Clary ou

Musidora. Je laissai aller quelques phrases sur le besoin de se fixer,

sur le bonheur d'être en ménage, si bien que la mère fit retirer les

deux petites et la conversation s'engagea:

--Madame, vous allez me trouver bien étrange, lui dis-je; mon intention

formelle est certainement d'épouser une de vos demoiselles, si vous me

l'accordez; mais elles me paraissent si aimables toutes deux, que je ne

sais laquelle prendre.

Elle sourit et me dit:

--Je suis comme vous, je ne sais laquelle j'aime le mieux; mais avec le

temps vous vous déciderez; mes filles sont jeunes, elles peuvent

attendre.

Nous en restâmes là.

Trois, quatre mois se passèrent; j'étais aussi incertain que le premier

jour: c'était affreux. Je ne pouvais rester plus longtemps dans la

maison sans prendre un parti, je ne pouvais le prendre; je prétextai un

voyage. Les deux petites pleurèrent beaucoup; la mère me dit adieu avec

un air de pitié bienveillante et douce que je n'oublierai jamais; elle

avait compris combien était grand mon malheur. Les deux sœurs

m'accompagnèrent jusqu'au bas de l'escalier, et, là, sentant bien que

nous ne devions plus nous revoir, me donnèrent chacune une boucle de

leurs cheveux. Je n'ai pleuré dans ma vie que cette fois-là et puis une

autre; mais c'est une histoire que je ne vous conterai pas. Je fis

tresser les deux mèches ensemble et je les portai sentimentalement sur

mon cœur pendant mes six mois d'absence.

A mon retour, j'appris que les deux sœurs étaient mariées, l'une à un

gros major qui était toujours ivre et qui la battait; l'autre à un juge,

ou quelque chose comme cela, qui avait les yeux et le nez rouges; toutes

deux étaient enceintes. On peut bien croire que je n'épargnai pas les

malédictions à ces deux brutaux, qui n'avaient pas craint de dédoubler

cette individualité charmante, faite de deux corps et d'une seule âme,

et que je me répandis en invectives furibondes sur le prosaïsme du

siècle et l'immoralité du mariage.

La tresse passa de mon cœur dans mon tiroir. Un mois après, je pris une

maîtresse.

L'autre jour, Mariette a trouvé ce gage de tendresse en mettant de

l'ordre dans mes papiers, et, voyant ces deux boucles, l'une blonde et

l'autre brune, elle m'a cru coupable d'une double infidélité, et peu

s'en est fallu qu'elle ne m'arrachât les yeux; cela aurait été dommage,

car c'est à peu près tout ce que j'ai de beau dans la figure, et les

dames prétendent que j'ai un joli regard. J'ai eu toutes les peines du

monde à la convaincre de mon innocence, et je crois qu'elle me garde

encore rancune.

Ceci est l'histoire de mes amours de l'hiver dernier, et la raison

pourquoi je suis admirateur des romans chinois.

1833.

L'AME DE LA MAISON

CONTE

I

Lorsque je suis seul, et que je n'ai rien à faire, ce qui m'arrive

souvent, je me jette dans un fauteuil, je croise les bras; puis, les

yeux au plafond, je passe ma vie en revue.

Ma mémoire, pittoresque magicienne, prend la palette, trace, à grands

traits et à larges touches, une suite de tableaux diaprés des couleurs

les plus étincelantes et les plus diverses; car, bien que mon existence

extérieure ait été presque nulle, au dedans j'ai beaucoup vécu.

Ce qui me plaît surtout dans ce panorama, ce sont les derniers plans, la

bande qui bleuit et touche à l'horizon, les lointains ébauchés dans la

vapeur, vague comme le souvenir d'un rêve, doux à l'œil et au cœur.

Mon enfance est là, joueuse et candide, belle de la beauté d'une matinée

d'avril, vierge de corps et d'âme, souriant à la vie comme à une bonne

chose. Hélas! mon regard s'arrête complaisamment à cette représentation

de mon moi d'alors, qui n'est plus mon moi d'aujourd'hui! J'éprouve, en

me voyant, une espèce d'hésitation; comme lorsqu'on rencontre par hasard

un ami ou un parent, après une si longue absence qu'on a eu le temps

d'oublier ses traits, j'ai quelquefois toutes les peines du monde à me

reconnaître. A dire vrai, je ne me ressemble guère.

Depuis, tant de choses ont passé par ma pauvre tête! Ma physionomie

physique et morale est totalement changée.

Au souffle glacial du prosaïsme, j'ai perdu une à une toutes mes

illusions; elles sont tombées de mon âme, comme les fleurs de l'amandier

par une bise froide, et les hommes ont marché dessus avec leurs pieds de

fange; ma pensée adolescente, touchée et polluée par leurs mains

grossières, n'a rien conservé de sa fraîcheur et de sa pureté

primitives; sa fleur, son velouté, son éclat, tout a disparu; comme

l'aile de papillon qui laisse aux doigts une poussière d'or, d'azur et

de carmin, elle a laissé son principe odorant sur l'index et le pouce de

ceux qui voulaient la saisir dans son vol de sylphide.

Avec la jeunesse de ma pensée, celle de mon corps s'en est allée aussi;

mes joues, rebondies et roses comme des pommes, se sont profondément

creusées; ma bouche, qui riait toujours, et que l'on eût prise pour un

coquelicot noyé dans une jatte de lait, est devenue horizontale et pâle;

mon profil se dessine en méplats fortement accusés; une ride précoce

commence à se dessiner sur mon front; mes yeux n'ont plus cette humidité

limpide qui les faisait briller comme deux sources où le soleil donne:

les veilles, les chagrins les ont fatigués et rougis, leur orbite s'est

cavée, de sorte qu'on peut déjà comprendre les os sous la chair,

c'est-à-dire le cadavre sous l'homme, le néant sous la vie.

Oh! s'il m'était donné de revenir sur moi-même! Mais ce qui est fait est

fait, n'y pensons plus.

Parmi tous ces tableaux, un surtout se détache nettement, de même qu'au

bout d'une plaine uniforme, un bouquet de bois, une flèche d'église

dorée par le couchant.

C'est le prieuré de mon oncle le chanoine; je le vois encore d'ici, au

revers de la colline, entre les grands châtaigniers, à deux pas de la

chapelle de Saint-Caribert.

Il me semble être en ce moment dans la cuisine: je reconnais le plafond

rayé de solives de chêne noircies par la fumée; la lourde table aux

pieds massifs; la fenêtre étroite taillée à vitraux qui ne laissent

passer qu'un demi-jour vague et mystérieux, digne d'un intérieur de

Rembrandt; les tablettes disposées par étages qui soutiennent une grande

quantité d'ustensiles de cuivre jaune et rouge, de formes bizarres, les

unes fondues dans l'ombre, les autres se détachant du fond, une

paillette saillante sur la partie lumineuse et des reflets sur le bord;

rien n'est changé! Les assiettes, les plats d'étain, clairs comme de

l'argent; les pots de faïence à fleurs, les bouteilles à large ventre,

les fioles grêles à goulot allongé, ainsi qu'on les trouve dans les

tableaux de vieux maîtres flamands; tout est à la même place, le petit

détail est minutieusement conservé. A l'angle du mur, irisée par un

rayon de soleil, j'aperçois la toile de l'araignée à qui, tout enfant,

je donnais des mouches après leur avoir coupé les ailes, et le profil

grotesque de Jacobus Pragmater, sur une porte condamnée où le plâtre est

plus blanc. Le feu brille dans la cheminée; la fumée monte en

tourbillonnant le long de la plaque armoriée aux armes de France; des

gerbes d'étincelles s'échappent des tisons qui craquent; la fine

poularde, préparée pour le dîner de mon oncle, tourne lentement devant

la flamme. J'entends le tic-tac du tourne-broche, le petillement des

charbons, et le grésillement de la graisse qui tombe goutte à goutte

dans la lèchefrite brûlante. Berthe, son tablier blanc retroussé sur la

hanche, l'arrose, de temps en temps, avec une cuiller de bois et veille

sur elle, comme une mère sur sa fille.

Et la porte du jardin s'ouvre. Jacobus Pragmater, le maître d'école,

entre à pas mesurés, tenant d'une main un bâton de houx, et de l'autre

main la petite Maria, qui rit et chante...

Pauvre enfant! en écrivant ton nom, une larme tremble au bout de mes

cils humides. Mon cœur se serre.

Dieu te mette parmi ses anges, douce et bonne créature! tu le mérites,

car tu m'aimais bien, et, depuis que tu ne m'accompagnes plus dans la

vie, il me semble qu'il n'y a rien autour de moi.

L'herbe doit croître bien haute sur ta fosse, car tu es morte là-bas, et

personne n'y est allé: pas même moi, que tu préférais à tout autre, et

que tu appelais ton petit mari.

Pardonne, ô Maria! je n'ai pu, jusqu'à présent, faire le voyage; mais

j'irai, je chercherai la place; pour la découvrir, j'interrogerai les

inscriptions de toutes les croix, et quand je l'aurai trouvée, je me

mettrai à genou, je prierai longtemps, bien longtemps, afin que ton

ombre soit consolée; je jetterai sur la pierre, verte de mousse, tant de

guirlandes blanches et de fleurs d'oranger, que ta fosse semblera une

corbeille de mariage.

Hélas! la vie est faite ainsi. C'est un chemin âpre et montueux: avant

que d'être au but, beaucoup se lassent; les pieds endoloris et

sanglants, beaucoup s'asseyent sur le bord d'un fossé, et ferment leurs

yeux pour ne plus les rouvrir. A mesure que l'on marche, le cortége

diminue: l'on était parti vingt, on arrive seul à cette dernière

hôtellerie de l'homme, le cercueil; car il n'est pas donné à tous de

mourir jeunes... et tu n'es pas, ô Maria, la seule perte que j'aie à

déplorer.

Jacobus Pragmater est mort, Berthe est morte; ils reposent oubliés au

fond d'un cimetière de campagne. Tom, le chat favori de Berthe, n'a pas

survécu à sa maîtresse: il est mort de douleur sur la chaise vide où

elle s'asseyait pour filer, et personne ne l'a enterré, car qui

s'intéressait au pauvre Tom, excepté Jacobus Pragmater et la vieille

Berthe?

Moi seul, je suis resté pour me souvenir d'eux et écrire leur histoire,

afin que la mémoire ne s'en perde pas.

II

C'était un soir d'hiver; le vent, en s'engouffrant dans la cheminée, en

faisait sortir des lamentations et des gémissements étranges: on eût dit

ces soupirs vagues et inarticulés qu'envoie l'orgue aux échos de la

cathédrale. Les gouttes de pluie cinglaient les vitres avec un son clair

et argenté.

Moi et Maria, nous étions seuls. Assis tous les deux sur la même chaise,

paresseusement appuyés l'un sur l'autre, mon bras autour d'elle, le sien

autour de moi, nos joues se touchant presque, les boucles de nos cheveux

mêlées ensemble: si tranquilles, si reposés, si détachés du monde, si

oublieux de toute chose, que nous entendions notre chair vivre, nos

artères battre et nos nerfs tressaillir. Notre respiration venait se

briser à temps égaux sur nos lèvres, comme la vague sur le sable, avec

un bruit doux et monotone; nos cœurs palpitaient à l'unisson, nos

paupières s'élevaient et s'abaissaient simultanément; tout dans nos âmes

et dans nos corps était en harmonie et vivait de concert, ou plutôt nous

n'avions qu'une âme à deux, tant la sympathie avait fondu nos existences

dans une seule et même individualité.

Un fluide magnétique entrelaçait autour de nous, comme une résille de

soie aux mille couleurs, ses filaments magiques; il en partait un de

chaque atome de mon être, qui allait se nouer à un atome de Maria; nous

étions si puissamment, si intimement liés, que je suis sûr que la balle

qui aurait frappé l'un aurait tué l'autre sans le toucher.

Oh! qui pourrait, au prix de ce qui me reste à vivre, me rendre une de

ces minutes si courtes et si longues, dont chaque seconde renferme tout

un roman intérieur, tout un drame complet, tout une existence entière,

non pas d'homme, mais d'ange! Age fortuné des premières émotions, où la

vie nous apparaît comme à travers un prisme, fleurie, pailletée,

chatoyante, avec les couleurs de l'arc-en-ciel, où le passé et l'avenir

sont rattachés à un présent sans chagrin, par de douces souvenances et

un espoir qui n'a pas été trompé, âge de poésie et d'amour, où l'on

n'est pas encore méchant, parce qu'on n'a pas été malheureux, pourquoi

faut-il que tu passes si vite, et que tous nos regrets ne puissent te

faire revenir une fois passé!

Sans doute, il faut que cela soit ainsi, car qui voudrait mourir et

faire place aux autres, s'il nous était donné de ne pas perdre cette

virginité d'âme et les riantes illusions qui l'accompagnent? L'enfant

est un ange descendu de là-haut, à qui Dieu a coupé les ailes en le

posant sur le monde, mais qui se souvient encore de sa première patrie.

Il s'avance d'un pas timide dans les chemins des hommes, et tout seul;

son innocence se déflore à leur contact, et bientôt il a tout à fait

oublié qu'il vient du ciel et qu'il doit y retourner.

Abîmés dans la contemplation l'un et l'autre, nous ne pensions pas à

notre propre vie; spectateurs d'une existence en dehors de nous, nous

avions oublié la nôtre.

Cependant cette espèce d'extase ne nous empêchait pas de saisir

jusqu'aux moindres bruits intérieurs, jusqu'aux moindres jeux de lumière

dans les recoins obscurs de la cuisine et les interstices des poutres:

les ombres, découpées en atomes baroques, se dessinaient nettement au

fond de notre prunelle; les reflets étincelants des chaudrons, les

diamants phosphoriques allumés aux reflets des cafetières argentées,

jetaient des rayons prismatiques dans chacun de nos cils. Le son

monotone du coucou juché dans son armoire de chêne, le craquement des

vitrages de plomb, les jérémiades du vent, le caquetage des fagots

flambants dans l'âtre, toutes les harmonies domestiques parvenaient

distinctement à notre oreille, chacune avec sa signification

particulière. Jamais nous n'avions aussi bien compris le bonheur de la

maison et les voluptés indéfinissables du foyer!

Nous étions si heureux d'être là, cois et chauds, dans une chambre bien

close, devant un feu clair, seuls et libres de toute gêne, tandis qu'il

pleuvait, ventait et grêlait au dehors; jouissant d'une tiède atmosphère

d'été, tandis que l'hiver, faisant craqueter ses doigts blancs de givre,

mugissait à deux pas, séparé de nous par une vitre et une planche. A

chaque sifflement aigu de la bise, à chaque redoublement de pluie, nous

nous serrions l'un contre l'autre, pour être plus forts, et nos lèvres,

lentement déjointes, laissaient aller un _Ah! mon Dieu!_ profond et

sourd.

--Ah! mon Dieu! qu'ils sont à plaindre, les pauvres gens qui sont en

route!

Et puis nous nous taisions, pour écouter les abois du chien de la ferme,

le galop heurté d'un cheval sur le grand chemin, le criaillement de la

girouette enrouée; et, par-dessus tout, le cri du grillon tapi entre les

briques de l'âtre, vernissées et bistrées par une fumée séculaire.

--J'aimerais bien être grillon, dit la petite Maria en mettant ses mains

roses et potelées dans les miennes, surtout en hiver: je choisirais une

crevasse aussi près du feu que possible, et j'y passerais le temps à me

chauffer les pattes. Je tapisserais bien ma cellule avec de la barbe de

chardon et de pissenlit; je ramasserais les duvets qui flottent en

l'air, je m'en ferais un matelas et un oreiller bien souples, bien

moelleux, et je me coucherais dessus. Du matin jusqu'au soir, je

chanterais ma petite chanson de grillon, et je ferais _cri cri_; et puis

je ne travaillerais pas, je n'irais pas à l'école. Oh! quel bonheur!...

Mais je ne voudrais pas être noir comme ils sont... N'est-ce pas,

Théophile, que c'est vilain d'être noir?...

Et, en prononçant ces mots, elle jeta une œillade coquette sur la main

que je tenais.

--Tu es une folle! lui dis-je en l'embrassant. Toi qui ne peux rester un

seul instant tranquille, tu t'ennuierais bien vite de cette vie égale et

dormante. Ce pauvre reclus de grillon ne doit guère s'amuser dans son

ermitage; il ne voit jamais le soleil, le beau soleil aux cheveux d'or,

ni le ciel de saphir, avec ses beaux nuages de toutes couleurs; il n'a

pour perspective que la plaque noircie de l'âtre, les chenets et les

tisons; il n'entend d'autre musique que la bise et le tic-tac du

tourne-broche...

«Quel ennui!...

«Si je voulais être quelque chose, j'aimerais bien mieux être

demoiselle; parle-moi de cela, à la bonne heure, c'est si joli!... On a

un corset d'émeraude, un diamant pour œil, de grandes ailes de gaze

d'argent, de petites pattes frêles, veloutées. Oh! si j'étais

demoiselle!... comme je volerais par la campagne, à droite, à gauche,

selon ma fantaisie... au long des haies d'aubépine, des mûriers sauvages

et des églantiers épanouis! Effleurant du bout de l'aile un bouton d'or,

une pâquerette ployée au vent, j'irais, je courrais du brin d'herbe au

bouleau, du bouleau au chêne, tantôt dans la nue, tantôt rasant le sol,

égratignant les eaux transparentes de la rivière, dérangeant dans les

feuilles de nénufar les criocères écarlates, effrayant de mon ombre les

petits goujons qui s'agitent frétillards et peureux...

«Au lieu d'un trou dans la cheminée, j'aurais pour logis la coupe

d'albâtre d'un lis, ou la campanule d'azur de quelque volubilis,

tapissée à l'intérieur de perles de rosée. J'y vivrais de parfums et de

soleil, loin des hommes, loin des villes, dans une paix profonde, ne

m'inquiétant de rien, que de jouer autour des roseaux panachés de

l'étang, et de me mêler en bourdonnant aux quadrilles et aux valses des

moucherons...»

J'allais commencer une autre phrase, quand Maria m'interrompit.

--Ne te semble-t-il pas, dit-elle, que le cri du grillon a tout à fait

changé de nature? J'ai cru plusieurs fois, pendant que tu parlais,

saisir, parmi ses notes, des mots clairement articulés; j'ai d'abord

pensé que c'était l'écho de ta voix, mais je suis à présent bien

certaine du contraire. Écoute, le voici qui recommence.

En effet, une voix grêle et métallique partait de la loge du grillon:

--Enfant, si tu crois que je m'ennuie, tu te trompes étrangement: j'ai

mille sujets de distraction que tu ne connais pas; mes heures, qui te

paraissent être si longues, coulent comme des minutes. La bouilloire me

chante à demi-voix sa chanson; la séve qui sort en écumant par

l'extrémité des bûches me siffle des airs de chasse; les braises qui

craquent, les étincelles qui petillent me jouent des duos dont la

mélodie échappe à vos oreilles terrestres. Le vent qui s'engouffre dans

la cheminée me fredonne des ballades fantastiques, et me raconte de

mystérieuses histoires.

«Puis les paillettes de feu, dirigées en l'air par des salamandres de

mes amies, forment, pour me récréer, des gerbes éblouissantes, des

globes lumineux rouges et jaunes, des pluies d'argent qui retombent en

réseaux bleuâtres; des flammes de mille nuances, vêtues de robes de

pourpre, dansent le fandango sur les tisons ardents, et moi, penché au

bord de mon palais, je me chauffe, je me chauffe jusqu'à faire rougir

mon corset noir, et je savoure à mon aise toutes les voluptés du

nonchaloir et le bien-être du chez-soi.

Les Jeunes-France: romans goguenards; suivis de Contes humoristiques · 第 16 / 21 段