composé de cent bruits, et dont on ne rendrait compte que
très-imparfaitement, même avec le secours des onomatopées. Des
jurements, des soupirs, des cris, des grognements, des bruits de robes
froissées, d'assiettes cassées, et mille autres.
Pan, pan! Frou, frou.
Glin, glin! Clac!
Brr... Aie, aie!
Hamph! Ah!
Fi! Oh!
Euh, heu... Paf!
Pouah! Ouf!
Tous ces bruits finirent par s'absorber et se confondre dans un seul, un
ronflement magistral qui aurait couvert les pédales d'un orgue.
Phœbus, ayant fait sa nuit, ôta son bonnet de coton à rosette jonquille,
donna un coup de peigne à sa perruque blonde, monta dans un fiacre, et
vint éclairer l'univers. La première chose qu'il vit, ce fut nos drôles
dormant comme des morts. Tout indigné, il leur décoche un magnifique
rayon très-bien doré, afin de les réveiller et de leur faire honte de
leur paresse; il y perdit son latin.
Il fit ainsi le tour du quartier; il trouva tout le monde dormant. Il
eut beau tirer l'oreille à celui-là, donner une chiquenaude à celui-ci,
personne ne se leva que lorsqu'il s'en fut coucher.
Le train de l'orgie avait tenu tous les bourgeois d'alentour éveillés
jusqu'au matin. Les maris s'en plaignirent plus que les femmes, et
quelque neuf mois après la population de l'arrondissement fut augmentée
de plusieurs petits épiciers futurs extrêmement intéressants.
Pour nos drôles, ils furent bien surpris de se trouver la figure bleue
ou verte; ils eurent beau se laver, ils ne purent se débarrasser de
cette étrange teinte. Le reflet du punch s'était collé à leur peau, et
en était devenu inséparable; ils étaient comme _l'Homme-Vert_ de la
Porte-Saint-Martin. Dieu avait permis cela pour les punir d'avoir voulu
se rendre autrement qu'il ne les avait faits.
Cela démontre aux jeunes hommes le danger qu'il y a de mettre en action
les romans modernes.
J'oubliais de dire que l'estimable société, au sortir de la salle du
banquet, fut interceptée par les sergents de ville, et conduite en
prison comme prévenue de tapage nocturne.
Bénissons les décrets de la Providence!
FIN DES JEUNES-FRANCE.
CONTES HUMORISTIQUES
LA CAFETIÈRE
CONTE FANTASTIQUE
J'ai vu sous de sombres voiles
Onze étoiles,
La lune, aussi le soleil,
Me faisant la révérence,
En silence,
Tout le long de mon sommeil.
_La Vision de Joseph._
I
L'année dernière, je fus invité, ainsi que deux de mes camarades
d'atelier, Arrigo Cohic et Pedrino Borgnioli, à passer quelques jours
dans une terre au fond de la Normandie.
Le temps, qui, à notre départ, promettait d'être superbe, s'avisa de
changer tout à coup, et il tomba tant de pluie, que les chemins creux où
nous marchions étaient comme le lit d'un torrent.
Nous enfoncions dans la bourbe jusqu'aux genoux, une couche épaisse de
terre grasse s'était attachée aux semelles de nos bottes, et par sa
pesanteur ralentissait tellement nos pas, que nous n'arrivâmes au lieu
de notre destination qu'une heure après le coucher du soleil.
Nous étions harassés; aussi, notre hôte, voyant les efforts que nous
faisions pour comprimer nos bâillements et tenir les yeux ouverts,
aussitôt que nous eûmes soupé, nous fit conduire chacun dans notre
chambre.
La mienne était vaste; je sentis, en y entrant, comme un frisson de
fièvre, car il me sembla que j'entrais dans un monde nouveau.
En effet, l'on aurait pu se croire au temps de la Régence, à voir les
dessus de porte de Boucher représentant les quatre Saisons, les meubles
surchargés d'ornements de rocaille du plus mauvais goût, et les trumeaux
des glaces sculptés lourdement.
Rien n'était dérangé. La toilette couverte de boîtes à peignes, de
houppes à poudrer, paraissait avoir servi la veille. Deux ou trois robes
de couleurs changeantes, un éventail semé de paillettes d'argent,
jonchaient le parquet bien ciré, et, à mon grand étonnement, une
tabatière d'écaille ouverte sur la cheminée était pleine de tabac encore
frais.
Je ne remarquai ces choses qu'après que le domestique, déposant son
bougeoir sur la table de nuit, m'eut souhaité un bon somme, et, je
l'avoue, je commençai à trembler comme la feuille. Je me déshabillai
promptement, je me couchai, et, pour en finir avec ces sottes frayeurs,
je fermai bientôt les yeux en me tournant du côté de la muraille.
Mais il me fut impossible de rester dans cette position: le lit
s'agitait sous moi comme une vague, mes paupières se retiraient
violemment en arrière. Force me fut de me retourner et de voir.
Le feu qui flambait jetait des reflets rougeâtres dans l'appartement, de
sorte qu'on pouvait sans peine distinguer les personnages de la
tapisserie et les figures des portraits enfumés pendus à la muraille.
C'étaient les aïeux de notre hôte, des chevaliers bardés de fer, des
conseillers en perruque, et de belles dames au visage fardé et aux
cheveux poudrés à blanc, tenant une rose à la main.
Tout à coup le feu prit un étrange degré d'activité; une lueur blafarde
illumina la chambre, et je vis clairement que ce que j'avais pris pour
de vaines peintures était la réalité; car les prunelles de ces êtres
encadrés remuaient, scintillaient d'une façon singulière; leurs lèvres
s'ouvraient et se fermaient comme des lèvres de gens qui parlent, mais
je n'entendais rien que le tic-tac de la pendule et le sifflement de la
bise d'automne.
Une terreur insurmontable s'empara de moi, mes cheveux se hérissèrent
sur mon front, mes dents s'entre-choquèrent à se briser, une sueur
froide inonda tout mon corps.
La pendule sonna onze heures. Le vibrement du dernier coup retentit
longtemps, et, lorsqu'il fut éteint tout à fait...
Oh! non, je n'ose pas dire ce qui arriva, personne ne me croirait, et
l'on me prendrait pour un fou.
Les bougies s'allumèrent toutes seules; le soufflet, sans qu'aucun être
visible lui imprimât le mouvement, se prit à souffler le feu, en râlant
comme un vieillard asthmatique, pendant que les pincettes fourgonnaient
dans les tisons et que la pelle relevait les cendres.
Ensuite une cafetière se jeta en bas d'une table où elle était posée, et
se dirigea, clopin-clopant, vers le foyer, où elle se plaça entre les
tisons.
Quelques instants après, les fauteuils commencèrent à s'ébranler, et,
agitant leurs pieds tortillés d'une manière surprenante, vinrent se
ranger autour de la cheminée.
II
Je ne savais que penser de ce que je voyais; mais ce qui me restait à
voir était encore bien plus extraordinaire.
Un des portraits, le plus ancien de tous, celui d'un gros joufflu à
barbe grise, ressemblant, à s'y méprendre, à l'idée que je me suis faite
du vieux sir John Falstaff, sortit, en grimaçant, la tête de son cadre,
et, après de grands efforts, ayant fait passer ses épaules et son ventre
rebondi entre les ais étroits de la bordure, sauta lourdement par terre.
Il n'eut pas plutôt pris haleine, qu'il tira de la poche de son
pourpoint une clef d'une petitesse remarquable; il souffla dedans pour
s'assurer si la forure était bien nette, et il l'appliqua à tous les
cadres les uns après les autres.
Et tous les cadres s'élargirent de façon à laisser passer aisément les
figures qu'ils renfermaient.
Petits abbés poupins, douairières sèches et jaunes, magistrats à l'air
grave ensevelis dans de grandes robes noires, petits-maîtres en bas de
soie, en culotte de prunelle, la pointe de l'épée en haut, tous ces
personnages présentaient un spectacle si bizarre, que, malgré ma
frayeur, je ne pus m'empêcher de rire.
Ces dignes personnages s'assirent; la cafetière sauta légèrement sur la
table. Ils prirent le café dans des tasses du Japon blanches et bleues,
qui accoururent spontanément de dessus un secrétaire, chacune d'elles
munie d'un morceau de sucre et d'une petite cuiller d'argent.
Quand le café fut pris, tasses, cafetière et cuillers disparurent à la
fois, et la conversation commença, certes la plus curieuse que j'aie
jamais ouïe, car aucun de ces étranges causeurs ne regardait l'autre en
parlant: ils avaient tous les yeux fixés sur la pendule.
Je ne pouvais moi-même en détourner mes regards et m'empêcher de suivre
l'aiguille, qui marchait vers minuit à pas imperceptibles.
Enfin, minuit sonna; une voix, dont le timbre était exactement celui de
la pendule, se fit entendre et dit:
--Voici l'heure, il faut danser.
Toute l'assemblée se leva. Les fauteuils se reculèrent de leur propre
mouvement; alors, chaque cavalier prit la main d'une dame, et la même
voix dit:
--Allons, messieurs de l'orchestre, commencez!
J'ai oublié de dire que le sujet de la tapisserie était un concerto
italien d'un côté, et de l'autre une chasse au cerf où plusieurs valets
donnaient du cor. Les piqueurs et les musiciens, qui, jusque-là,
n'avaient fait aucun geste, inclinèrent la tête en signe d'adhésion.
Le maestro leva sa baguette, et une harmonie vive et dansante s'élança
des deux bouts de la salle. On dansa d'abord le menuet.
Mais les notes rapides de la partition exécutée par les musiciens
s'accordaient mal avec ces graves révérences: aussi chaque couple de
danseurs, au bout de quelques minutes, se mit à pirouetter comme une
toupie d'Allemagne. Les robes de soie des femmes, froissées dans ce
tourbillon dansant, rendaient des sons d'une nature particulière; on
aurait dit le bruit d'ailes d'un vol de pigeons. Le vent qui
s'engouffrait par-dessous les gonflait prodigieusement, de sorte
qu'elles avaient l'air de cloches en branle.
L'archet des virtuoses passait si rapidement sur les cordes, qu'il en
jaillissait des étincelles électriques. Les doigts des flûteurs se
haussaient et se baissaient comme s'ils eussent été de vif-argent; les
joues des piqueurs étaient enflées comme des ballons, et tout cela
formait un déluge de notes et de trilles si pressés et de gammes
ascendantes et descendantes si entortillées, si inconcevables, que les
démons eux-mêmes n'auraient pu deux minutes suivre une pareille mesure.
Aussi, c'était pitié de voir tous les efforts de ces danseurs pour
rattraper la cadence. Ils sautaient, cabriolaient, faisaient des ronds
de jambe, des jetés battus et des entrechats de trois pieds de haut,
tant que la sueur, leur coulant du front sur les yeux, leur emportait
les mouches et le fard. Mais ils avaient beau faire, l'orchestre les
devançait toujours de trois ou quatre notes.
La pendule sonna une heure; ils s'arrêtèrent. Je vis quelque chose qui
m'était échappé: une femme qui ne dansait pas.
Elle était assise dans une bergère au coin de la cheminée, et ne
paraissait pas le moins du monde prendre part à ce qui se passait autour
d'elle.
Jamais, même en rêve, rien d'aussi parfait ne s'était présenté à mes
yeux; une peau d'une blancheur éblouissante, des cheveux d'un blond
cendré, de longs cils et des prunelles bleues, si claires et si
transparentes, que je voyais son âme à travers aussi distinctement qu'un
caillou au fond d'un ruisseau.
Et je sentis que, si jamais il m'arrivait d'aimer quelqu'un, ce serait
elle. Je me précipitai hors du lit, d'où jusque-là je n'avais pu bouger,
et je me dirigeai vers elle, conduit par quelque chose qui agissait en
moi sans que je pusse m'en rendre compte; et je me trouvai à ses genoux,
une de ses mains dans les miennes, causant avec elle comme si je l'eusse
connue depuis vingt ans.
Mais, par un prodige bien étrange, tout en lui parlant, je marquais
d'une oscillation de tête la musique qui n'avait pas cessé de jouer; et,
quoique je fusse au comble du bonheur d'entretenir une aussi belle
personne, les pieds me brûlaient de danser avec elle.
Cependant je n'osais lui en faire la proposition. Il paraît qu'elle
comprit ce que je voulais, car, levant vers le cadran de l'horloge la
main que je ne tenais pas:
--Quand l'aiguille sera là, nous verrons, mon cher Théodore.
Je ne sais comment cela se fit, je ne fus nullement surpris de
m'entendre ainsi appeler par mon nom, et nous continuâmes à causer.
Enfin, l'heure indiquée sonna, la voix au timbre d'argent vibra encore
dans la chambre et dit:
--Angéla, vous pouvez danser avec monsieur, si cela vous fait plaisir,
mais vous savez ce qui en résultera.
--N'importe, répondit Angéla d'un ton boudeur.
Et elle passa son bras d'ivoire autour de mon cou.
--_Prestissimo!_ cria la voix.
Et nous commençâmes à valser. Le sein de la jeune fille touchait ma
poitrine, sa joue veloutée effleurait la mienne, et son haleine suave
flottait sur ma bouche.
Jamais de la vie je n'avais éprouvé une pareille émotion; mes nerfs
tressaillaient comme des ressorts d'acier, mon sang coulait dans mes
artères en torrent de lave, et j'entendais battre mon cœur comme une
montre accrochée à mes oreilles.
Pourtant cet état n'avait rien de pénible. J'étais inondé d'une joie
ineffable et j'aurais toujours voulu demeurer ainsi, et, chose
remarquable, quoique l'orchestre eût triplé de vitesse, nous n'avions
besoin de faire aucun effort pour le suivre.
Les assistants, émerveillés de notre agilité, criaient bravo, et
frappaient de toutes leurs forces dans leurs mains, qui ne rendaient
aucun son.
Angéla, qui jusqu'alors avait valsé avec une énergie et une justesse
surprenantes, parut tout à coup se fatiguer; elle pesait sur mon épaule
comme si les jambes lui eussent manqué; ses petits pieds, qui, une
minute auparavant, effleuraient le plancher, ne s'en détachaient que
lentement, comme s'ils eussent été chargés d'une masse de plomb.
--Angéla, vous êtes lasse, lui dis-je, reposons-nous.
--Je le veux bien, répondit-elle en s'essuyant le front avec son
mouchoir. Mais, pendant que nous valsions, ils se sont tous assis; il
n'y a plus qu'un fauteuil, et nous sommes deux.
--Qu'est-ce que cela fait, mon bel ange? Je vous prendrai sur mes
genoux.
III
Sans faire la moindre objection, Angéla s'assit, m'entourant de ses bras
comme d'une écharpe blanche, cachant sa tête dans mon sein pour se
réchauffer un peu, car elle était devenue froide comme un marbre.
Je ne sais pas combien de temps nous restâmes dans cette position, car
tous mes sens étaient absorbés dans la contemplation de cette
mystérieuse et fantastique créature.
Je n'avais plus aucune idée de l'heure ni du lieu; le monde réel
n'existait plus pour moi, et tous les liens qui m'y attachent étaient
rompus; mon âme, dégagée de sa prison de boue, nageait dans le vague et
l'infini; je comprenais ce que nul homme ne peut comprendre, les pensées
d'Angéla se révélant à moi sans qu'elle eût besoin de parler; car son
âme brillait dans son corps comme une lampe d'albâtre, et les rayons
partis de sa poitrine perçaient la mienne de part en part.
L'alouette chanta, une lueur pâle se joua sur les rideaux.
Aussitôt qu'Angéla l'aperçut, elle se leva précipitamment, me fit un
geste d'adieu, et, après quelques pas, poussa un cri et tomba de sa
hauteur.
Saisi d'effroi, je m'élançai pour la relever... Mon sang se fige rien
que d'y penser: je ne trouvai rien que la cafetière brisée en mille
morceaux.
A cette vue, persuadé que j'avais été le jouet de quelque illusion
diabolique, une telle frayeur s'empara de moi, que je m'évanouis.
IV
Lorsque je repris connaissance, j'étais dans mon lit; Arrigo Cohic et
Pedrino Borgnioli se tenaient debout à mon chevet.
Aussitôt que j'eus ouvert les yeux, Arrigo s'écria:
--Ah! ce n'est pas dommage! voilà bientôt une heure que je te frotte les
tempes d'eau de Cologne. Que diable as-tu fait cette nuit? Ce matin,
voyant que tu ne descendais pas, je suis entré dans ta chambre, et je
t'ai trouvé tout du long étendu par terre, en habit à la française,
serrant dans tes bras un morceau de porcelaine brisée, comme si c'eût
été une jeune et jolie fille.
--Pardieu! c'est l'habit de noce de mon grand-père, dit l'autre en
soulevant une des basques de soie fond rose à ramages verts. Voilà les
boutons de strass et de filigrane qu'il nous vantait tant. Théodore
l'aura trouvé dans quelque coin et l'aura mis pour s'amuser. Mais à
propos de quoi t'es-tu trouvé mal? ajouta Borgnioli. Cela est bon pour
une petite-maîtresse qui a des épaules blanches; on la délace, on lui
ôte ses colliers, son écharpe, et c'est une belle occasion de faire des
minauderies.
--Ce n'est qu'une faiblesse qui m'a pris; je suis sujet à cela,
répondis-je sèchement.
Je me levai, je me dépouillai de mon ridicule accoutrement.
Et puis l'on déjeuna.
Mes trois camarades mangèrent beaucoup et burent encore plus; moi, je ne
mangeais presque pas, le souvenir de ce qui s'était passé me causait
d'étranges distractions.
Le déjeuner fini, comme il pleuvait à verse, il n'y eut pas moyen de
sortir; chacun s'occupa comme il put. Borgnioli tambourina des marches
guerrières sur les vitres; Arrigo et l'hôte firent une partie de dames;
moi, je tirai de mon album un carré de vélin, et je me mis à dessiner.
Les linéaments presque imperceptibles tracés par mon crayon, sans que
j'y eusse songé le moins du monde, se trouvèrent représenter avec la
plus merveilleuse exactitude la cafetière qui avait joué un rôle si
important dans les scènes de la nuit.
--C'est étonnant comme cette tête ressemble à ma sœur Angéla, dit
l'hôte, qui, ayant terminé sa partie, me regardait travailler par-dessus
mon épaule.
En effet, ce qui m'avait semblé tout à l'heure une cafetière était bien
réellement le profil doux et mélancolique d'Angéla.
--De par tous les saints du paradis! est-elle morte ou vivante?
m'écriai-je d'un ton de voix tremblant, comme si ma vie eût dépendu de
sa réponse.
--Elle est morte, il y a deux ans, d'une fluxion de poitrine à la suite
d'un bal.
--Hélas! répondis-je douloureusement.
Et, retenant une larme qui était près de tomber, je replaçai le papier
dans l'album.
Je venais de comprendre qu'il n'y avait plus pour moi de bonheur sur la
terre!
1831.
LAQUELLE DES DEUX
HISTOIRE PERPLEXE
L'hiver dernier, je rencontrais assez souvent dans le monde deux sœurs,
deux Anglaises; quand on voyait l'une, on pouvait être sûr que l'autre
n'était pas loin; aussi les avait-on nommées les belles inséparables.
Il y en avait une brune et une blonde, et, quoique sœurs jumelles, elles
n'avaient de commun qu'une seule chose: c'est qu'on ne pouvait les
connaître sans les aimer, car c'étaient bien les deux plus charmantes
et, en même temps, les deux plus dissemblables créatures qui se soient
jamais rencontrées ensemble. Cependant elles paraissaient s'accorder le
mieux du monde.
Je ne sais pas si, par un pur instinct de jeunes filles, elles avaient
compris les avantages du contraste, ou bien s'il existait entre elles
une véritable amitié; toujours est-il qu'elles se faisaient valoir l'une
l'autre merveilleusement bien, et je pense qu'au fond, c'était le motif
de leur union apparente; car il me semble bien difficile que deux sœurs
du même âge, d'une beauté égale quoique différente, ne se haïssent pas
cordialement. Il n'en était pas ainsi, et les deux adorables filles
étaient toujours côte à côte dans le même coin du salon, s'épaulant
l'une à l'autre avec une gracieuse familiarité, ou à demi couchées sur
les coussins de la même causeuse; elles se servaient d'ombre, et ne se
quittaient pas une seule minute.
Cela me paraissait bien étrange et faisait le désespoir de tous les
fashionables du cercle; car il était impossible de dire un mot à
Musidora que Clary ne l'entendît; il était impossible de glisser un
billet dans la petite main de Clary sans que Musidora s'en aperçût:
c'était vraiment insoutenable. Les deux petites s'amusaient comme deux
folles qu'elles étaient de toutes ces tentatives infructueuses, et
prenaient un malin plaisir à les provoquer et à les détruire ensuite par
quelque saillie enfantine ou quelque boutade inattendue. Il faisait beau
voir, je vous jure, la mine piteuse et décontenancée des pauvres dandys,
forcés de rengaîner leur madrigal ou leur épître. Mon ami Ferdinand fut
tellement étourdi de la déconvenue, qu'il en mit huit jours sa cravate
aussi mal qu'un homme marié.
Moi, je faisais comme les autres, j'allais papillonner autour des deux
sœurs, m'en prenant tantôt à Clary, tantôt à Musidora, et toujours sans
succès. Je m'étais tellement dépité, qu'un certain soir j'eus une
sérieuse envie de me faire sauter ce qui me restait de cervelle. Ce qui
m'empêcha de le faire, ce fut l'idée que je laisserais la place libre au
gilet de Ferdinand, et cette réflexion judicieuse que je ne pourrais pas
essayer l'habit que mon tailleur devait m'apporter le lendemain. Je
remis mes projets de suicide à une autre fois; mais, en vérité, je ne
sais pas encore aujourd'hui si j'ai bien fait ou mal fait.
En examinant bien mon cœur, je fis cette horrible découverte que
j'aimais à la fois les deux sœurs. Oui, madame, cela est vrai, quoique
ce soit abominable, et peut-être même parce que c'est abominable; toutes
les deux! Je vous entends d'ici dire, en faisant votre jolie petite
moue: «Le monstre!» Je vous assure que je suis pourtant le plus
inoffensif garçon du monde; mais le cœur de l'homme, quoiqu'il ne soit
pas à beaucoup près aussi singulier que celui de la femme, est encore
une bien singulière chose, et nul ne peut répondre de ce qui lui
arrivera, pas même vous, madame. Il est probable que, si je vous avais
connue plus tôt, je n'aurais aimé que vous: mais je ne vous connaissais
pas.
Clary était grande et svelte comme une Diane antique: elle avait les
plus beaux yeux du monde, des sourcils qu'on aurait pu croire tracés au
pinceau, un nez fin et hardiment profilé, un teint d'une pâleur chaude
et transparente, les mains fines et correctes, le bras charmant
quoiqu'un peu maigre, et les épaules aussi parfaites que peut les avoir
une toute jeune fille (car les belles épaules ne naissent qu'à trente
ans): bref, c'était une vraie péri!
Avais-je tort?
Musidora avait des chairs diaphanes, une tête blonde et blanche, et des
yeux d'une limpidité angélique, des cheveux si fins et si soyeux, qu'un
souffle les éparpillait et semblait en doubler le volume, avec cela un
tout petit pied et un corsage de guêpe: on l'aurait prise pour une fée.
N'avais-je pas raison?
Après un second examen, je fis une découverte bien plus horrible encore
que la première, c'est que je n'aimais ni Clary ni Musidora: Clary seule
ne me plaisait qu'à moitié; Musidora, séparée de sa sœur, perdait
presque tout son charme; quand elles étaient ensemble, mon amour
revenait, et je les trouvais toutes deux également adorables. Ce n'était
pas de la brune ou la blonde que j'étais épris, c'était de la réunion de
ces deux types de beauté que les deux sœurs résumaient si parfaitement;
j'aimais une espèce d'être abstrait qui n'était pas Musidora, qui
n'était pas Clary, mais qui tenait également de toutes deux; un fantôme
gracieux né du rapprochement de ces deux belles filles, et qui allait
voltigeant de la première à la seconde, empruntant à celle-ci son doux
sourire, à celle-là son regard de feu; corrigeant la mélancolie de la
blonde par la vivacité de la brune, en prenant à chacune ce qu'elle
avait de plus choisi, et complétant l'une par l'autre; quelque chose de
charmant et d'indescriptible qui venait de toutes les deux, et qui
s'envolait dès qu'elles étaient séparées. Je les avais fondues dans mon
amour, et je n'en faisais véritablement qu'une seule et même personne.
Dès que les deux sœurs eurent compris que c'était ainsi et pas autrement
que je les aimais,--elles eurent compris cela bien vite,--elles me
reçurent mieux et me témoignèrent à plusieurs reprises une préférence
marquée sur tous mes rivaux.