Au reste, le tapage continuait de plus belle; c'était un bruit unique

composé de cent bruits, et dont on ne rendrait compte que

très-imparfaitement, même avec le secours des onomatopées. Des

jurements, des soupirs, des cris, des grognements, des bruits de robes

froissées, d'assiettes cassées, et mille autres.

Pan, pan! Frou, frou.

Glin, glin! Clac!

Brr... Aie, aie!

Hamph! Ah!

Fi! Oh!

Euh, heu... Paf!

Pouah! Ouf!

Tous ces bruits finirent par s'absorber et se confondre dans un seul, un

ronflement magistral qui aurait couvert les pédales d'un orgue.

Phœbus, ayant fait sa nuit, ôta son bonnet de coton à rosette jonquille,

donna un coup de peigne à sa perruque blonde, monta dans un fiacre, et

vint éclairer l'univers. La première chose qu'il vit, ce fut nos drôles

dormant comme des morts. Tout indigné, il leur décoche un magnifique

rayon très-bien doré, afin de les réveiller et de leur faire honte de

leur paresse; il y perdit son latin.

Il fit ainsi le tour du quartier; il trouva tout le monde dormant. Il

eut beau tirer l'oreille à celui-là, donner une chiquenaude à celui-ci,

personne ne se leva que lorsqu'il s'en fut coucher.

Le train de l'orgie avait tenu tous les bourgeois d'alentour éveillés

jusqu'au matin. Les maris s'en plaignirent plus que les femmes, et

quelque neuf mois après la population de l'arrondissement fut augmentée

de plusieurs petits épiciers futurs extrêmement intéressants.

Pour nos drôles, ils furent bien surpris de se trouver la figure bleue

ou verte; ils eurent beau se laver, ils ne purent se débarrasser de

cette étrange teinte. Le reflet du punch s'était collé à leur peau, et

en était devenu inséparable; ils étaient comme _l'Homme-Vert_ de la

Porte-Saint-Martin. Dieu avait permis cela pour les punir d'avoir voulu

se rendre autrement qu'il ne les avait faits.

Cela démontre aux jeunes hommes le danger qu'il y a de mettre en action

les romans modernes.

J'oubliais de dire que l'estimable société, au sortir de la salle du

banquet, fut interceptée par les sergents de ville, et conduite en

prison comme prévenue de tapage nocturne.

Bénissons les décrets de la Providence!

FIN DES JEUNES-FRANCE.

CONTES HUMORISTIQUES

LA CAFETIÈRE

CONTE FANTASTIQUE

J'ai vu sous de sombres voiles

Onze étoiles,

La lune, aussi le soleil,

Me faisant la révérence,

En silence,

Tout le long de mon sommeil.

_La Vision de Joseph._

I

L'année dernière, je fus invité, ainsi que deux de mes camarades

d'atelier, Arrigo Cohic et Pedrino Borgnioli, à passer quelques jours

dans une terre au fond de la Normandie.

Le temps, qui, à notre départ, promettait d'être superbe, s'avisa de

changer tout à coup, et il tomba tant de pluie, que les chemins creux où

nous marchions étaient comme le lit d'un torrent.

Nous enfoncions dans la bourbe jusqu'aux genoux, une couche épaisse de

terre grasse s'était attachée aux semelles de nos bottes, et par sa

pesanteur ralentissait tellement nos pas, que nous n'arrivâmes au lieu

de notre destination qu'une heure après le coucher du soleil.

Nous étions harassés; aussi, notre hôte, voyant les efforts que nous

faisions pour comprimer nos bâillements et tenir les yeux ouverts,

aussitôt que nous eûmes soupé, nous fit conduire chacun dans notre

chambre.

La mienne était vaste; je sentis, en y entrant, comme un frisson de

fièvre, car il me sembla que j'entrais dans un monde nouveau.

En effet, l'on aurait pu se croire au temps de la Régence, à voir les

dessus de porte de Boucher représentant les quatre Saisons, les meubles

surchargés d'ornements de rocaille du plus mauvais goût, et les trumeaux

des glaces sculptés lourdement.

Rien n'était dérangé. La toilette couverte de boîtes à peignes, de

houppes à poudrer, paraissait avoir servi la veille. Deux ou trois robes

de couleurs changeantes, un éventail semé de paillettes d'argent,

jonchaient le parquet bien ciré, et, à mon grand étonnement, une

tabatière d'écaille ouverte sur la cheminée était pleine de tabac encore

frais.

Je ne remarquai ces choses qu'après que le domestique, déposant son

bougeoir sur la table de nuit, m'eut souhaité un bon somme, et, je

l'avoue, je commençai à trembler comme la feuille. Je me déshabillai

promptement, je me couchai, et, pour en finir avec ces sottes frayeurs,

je fermai bientôt les yeux en me tournant du côté de la muraille.

Mais il me fut impossible de rester dans cette position: le lit

s'agitait sous moi comme une vague, mes paupières se retiraient

violemment en arrière. Force me fut de me retourner et de voir.

Le feu qui flambait jetait des reflets rougeâtres dans l'appartement, de

sorte qu'on pouvait sans peine distinguer les personnages de la

tapisserie et les figures des portraits enfumés pendus à la muraille.

C'étaient les aïeux de notre hôte, des chevaliers bardés de fer, des

conseillers en perruque, et de belles dames au visage fardé et aux

cheveux poudrés à blanc, tenant une rose à la main.

Tout à coup le feu prit un étrange degré d'activité; une lueur blafarde

illumina la chambre, et je vis clairement que ce que j'avais pris pour

de vaines peintures était la réalité; car les prunelles de ces êtres

encadrés remuaient, scintillaient d'une façon singulière; leurs lèvres

s'ouvraient et se fermaient comme des lèvres de gens qui parlent, mais

je n'entendais rien que le tic-tac de la pendule et le sifflement de la

bise d'automne.

Une terreur insurmontable s'empara de moi, mes cheveux se hérissèrent

sur mon front, mes dents s'entre-choquèrent à se briser, une sueur

froide inonda tout mon corps.

La pendule sonna onze heures. Le vibrement du dernier coup retentit

longtemps, et, lorsqu'il fut éteint tout à fait...

Oh! non, je n'ose pas dire ce qui arriva, personne ne me croirait, et

l'on me prendrait pour un fou.

Les bougies s'allumèrent toutes seules; le soufflet, sans qu'aucun être

visible lui imprimât le mouvement, se prit à souffler le feu, en râlant

comme un vieillard asthmatique, pendant que les pincettes fourgonnaient

dans les tisons et que la pelle relevait les cendres.

Ensuite une cafetière se jeta en bas d'une table où elle était posée, et

se dirigea, clopin-clopant, vers le foyer, où elle se plaça entre les

tisons.

Quelques instants après, les fauteuils commencèrent à s'ébranler, et,

agitant leurs pieds tortillés d'une manière surprenante, vinrent se

ranger autour de la cheminée.

II

Je ne savais que penser de ce que je voyais; mais ce qui me restait à

voir était encore bien plus extraordinaire.

Un des portraits, le plus ancien de tous, celui d'un gros joufflu à

barbe grise, ressemblant, à s'y méprendre, à l'idée que je me suis faite

du vieux sir John Falstaff, sortit, en grimaçant, la tête de son cadre,

et, après de grands efforts, ayant fait passer ses épaules et son ventre

rebondi entre les ais étroits de la bordure, sauta lourdement par terre.

Il n'eut pas plutôt pris haleine, qu'il tira de la poche de son

pourpoint une clef d'une petitesse remarquable; il souffla dedans pour

s'assurer si la forure était bien nette, et il l'appliqua à tous les

cadres les uns après les autres.

Et tous les cadres s'élargirent de façon à laisser passer aisément les

figures qu'ils renfermaient.

Petits abbés poupins, douairières sèches et jaunes, magistrats à l'air

grave ensevelis dans de grandes robes noires, petits-maîtres en bas de

soie, en culotte de prunelle, la pointe de l'épée en haut, tous ces

personnages présentaient un spectacle si bizarre, que, malgré ma

frayeur, je ne pus m'empêcher de rire.

Ces dignes personnages s'assirent; la cafetière sauta légèrement sur la

table. Ils prirent le café dans des tasses du Japon blanches et bleues,

qui accoururent spontanément de dessus un secrétaire, chacune d'elles

munie d'un morceau de sucre et d'une petite cuiller d'argent.

Quand le café fut pris, tasses, cafetière et cuillers disparurent à la

fois, et la conversation commença, certes la plus curieuse que j'aie

jamais ouïe, car aucun de ces étranges causeurs ne regardait l'autre en

parlant: ils avaient tous les yeux fixés sur la pendule.

Je ne pouvais moi-même en détourner mes regards et m'empêcher de suivre

l'aiguille, qui marchait vers minuit à pas imperceptibles.

Enfin, minuit sonna; une voix, dont le timbre était exactement celui de

la pendule, se fit entendre et dit:

--Voici l'heure, il faut danser.

Toute l'assemblée se leva. Les fauteuils se reculèrent de leur propre

mouvement; alors, chaque cavalier prit la main d'une dame, et la même

voix dit:

--Allons, messieurs de l'orchestre, commencez!

J'ai oublié de dire que le sujet de la tapisserie était un concerto

italien d'un côté, et de l'autre une chasse au cerf où plusieurs valets

donnaient du cor. Les piqueurs et les musiciens, qui, jusque-là,

n'avaient fait aucun geste, inclinèrent la tête en signe d'adhésion.

Le maestro leva sa baguette, et une harmonie vive et dansante s'élança

des deux bouts de la salle. On dansa d'abord le menuet.

Mais les notes rapides de la partition exécutée par les musiciens

s'accordaient mal avec ces graves révérences: aussi chaque couple de

danseurs, au bout de quelques minutes, se mit à pirouetter comme une

toupie d'Allemagne. Les robes de soie des femmes, froissées dans ce

tourbillon dansant, rendaient des sons d'une nature particulière; on

aurait dit le bruit d'ailes d'un vol de pigeons. Le vent qui

s'engouffrait par-dessous les gonflait prodigieusement, de sorte

qu'elles avaient l'air de cloches en branle.

L'archet des virtuoses passait si rapidement sur les cordes, qu'il en

jaillissait des étincelles électriques. Les doigts des flûteurs se

haussaient et se baissaient comme s'ils eussent été de vif-argent; les

joues des piqueurs étaient enflées comme des ballons, et tout cela

formait un déluge de notes et de trilles si pressés et de gammes

ascendantes et descendantes si entortillées, si inconcevables, que les

démons eux-mêmes n'auraient pu deux minutes suivre une pareille mesure.

Aussi, c'était pitié de voir tous les efforts de ces danseurs pour

rattraper la cadence. Ils sautaient, cabriolaient, faisaient des ronds

de jambe, des jetés battus et des entrechats de trois pieds de haut,

tant que la sueur, leur coulant du front sur les yeux, leur emportait

les mouches et le fard. Mais ils avaient beau faire, l'orchestre les

devançait toujours de trois ou quatre notes.

La pendule sonna une heure; ils s'arrêtèrent. Je vis quelque chose qui

m'était échappé: une femme qui ne dansait pas.

Elle était assise dans une bergère au coin de la cheminée, et ne

paraissait pas le moins du monde prendre part à ce qui se passait autour

d'elle.

Jamais, même en rêve, rien d'aussi parfait ne s'était présenté à mes

yeux; une peau d'une blancheur éblouissante, des cheveux d'un blond

cendré, de longs cils et des prunelles bleues, si claires et si

transparentes, que je voyais son âme à travers aussi distinctement qu'un

caillou au fond d'un ruisseau.

Et je sentis que, si jamais il m'arrivait d'aimer quelqu'un, ce serait

elle. Je me précipitai hors du lit, d'où jusque-là je n'avais pu bouger,

et je me dirigeai vers elle, conduit par quelque chose qui agissait en

moi sans que je pusse m'en rendre compte; et je me trouvai à ses genoux,

une de ses mains dans les miennes, causant avec elle comme si je l'eusse

connue depuis vingt ans.

Mais, par un prodige bien étrange, tout en lui parlant, je marquais

d'une oscillation de tête la musique qui n'avait pas cessé de jouer; et,

quoique je fusse au comble du bonheur d'entretenir une aussi belle

personne, les pieds me brûlaient de danser avec elle.

Cependant je n'osais lui en faire la proposition. Il paraît qu'elle

comprit ce que je voulais, car, levant vers le cadran de l'horloge la

main que je ne tenais pas:

--Quand l'aiguille sera là, nous verrons, mon cher Théodore.

Je ne sais comment cela se fit, je ne fus nullement surpris de

m'entendre ainsi appeler par mon nom, et nous continuâmes à causer.

Enfin, l'heure indiquée sonna, la voix au timbre d'argent vibra encore

dans la chambre et dit:

--Angéla, vous pouvez danser avec monsieur, si cela vous fait plaisir,

mais vous savez ce qui en résultera.

--N'importe, répondit Angéla d'un ton boudeur.

Et elle passa son bras d'ivoire autour de mon cou.

--_Prestissimo!_ cria la voix.

Et nous commençâmes à valser. Le sein de la jeune fille touchait ma

poitrine, sa joue veloutée effleurait la mienne, et son haleine suave

flottait sur ma bouche.

Jamais de la vie je n'avais éprouvé une pareille émotion; mes nerfs

tressaillaient comme des ressorts d'acier, mon sang coulait dans mes

artères en torrent de lave, et j'entendais battre mon cœur comme une

montre accrochée à mes oreilles.

Pourtant cet état n'avait rien de pénible. J'étais inondé d'une joie

ineffable et j'aurais toujours voulu demeurer ainsi, et, chose

remarquable, quoique l'orchestre eût triplé de vitesse, nous n'avions

besoin de faire aucun effort pour le suivre.

Les assistants, émerveillés de notre agilité, criaient bravo, et

frappaient de toutes leurs forces dans leurs mains, qui ne rendaient

aucun son.

Angéla, qui jusqu'alors avait valsé avec une énergie et une justesse

surprenantes, parut tout à coup se fatiguer; elle pesait sur mon épaule

comme si les jambes lui eussent manqué; ses petits pieds, qui, une

minute auparavant, effleuraient le plancher, ne s'en détachaient que

lentement, comme s'ils eussent été chargés d'une masse de plomb.

--Angéla, vous êtes lasse, lui dis-je, reposons-nous.

--Je le veux bien, répondit-elle en s'essuyant le front avec son

mouchoir. Mais, pendant que nous valsions, ils se sont tous assis; il

n'y a plus qu'un fauteuil, et nous sommes deux.

--Qu'est-ce que cela fait, mon bel ange? Je vous prendrai sur mes

genoux.

III

Sans faire la moindre objection, Angéla s'assit, m'entourant de ses bras

comme d'une écharpe blanche, cachant sa tête dans mon sein pour se

réchauffer un peu, car elle était devenue froide comme un marbre.

Je ne sais pas combien de temps nous restâmes dans cette position, car

tous mes sens étaient absorbés dans la contemplation de cette

mystérieuse et fantastique créature.

Je n'avais plus aucune idée de l'heure ni du lieu; le monde réel

n'existait plus pour moi, et tous les liens qui m'y attachent étaient

rompus; mon âme, dégagée de sa prison de boue, nageait dans le vague et

l'infini; je comprenais ce que nul homme ne peut comprendre, les pensées

d'Angéla se révélant à moi sans qu'elle eût besoin de parler; car son

âme brillait dans son corps comme une lampe d'albâtre, et les rayons

partis de sa poitrine perçaient la mienne de part en part.

L'alouette chanta, une lueur pâle se joua sur les rideaux.

Aussitôt qu'Angéla l'aperçut, elle se leva précipitamment, me fit un

geste d'adieu, et, après quelques pas, poussa un cri et tomba de sa

hauteur.

Saisi d'effroi, je m'élançai pour la relever... Mon sang se fige rien

que d'y penser: je ne trouvai rien que la cafetière brisée en mille

morceaux.

A cette vue, persuadé que j'avais été le jouet de quelque illusion

diabolique, une telle frayeur s'empara de moi, que je m'évanouis.

IV

Lorsque je repris connaissance, j'étais dans mon lit; Arrigo Cohic et

Pedrino Borgnioli se tenaient debout à mon chevet.

Aussitôt que j'eus ouvert les yeux, Arrigo s'écria:

--Ah! ce n'est pas dommage! voilà bientôt une heure que je te frotte les

tempes d'eau de Cologne. Que diable as-tu fait cette nuit? Ce matin,

voyant que tu ne descendais pas, je suis entré dans ta chambre, et je

t'ai trouvé tout du long étendu par terre, en habit à la française,

serrant dans tes bras un morceau de porcelaine brisée, comme si c'eût

été une jeune et jolie fille.

--Pardieu! c'est l'habit de noce de mon grand-père, dit l'autre en

soulevant une des basques de soie fond rose à ramages verts. Voilà les

boutons de strass et de filigrane qu'il nous vantait tant. Théodore

l'aura trouvé dans quelque coin et l'aura mis pour s'amuser. Mais à

propos de quoi t'es-tu trouvé mal? ajouta Borgnioli. Cela est bon pour

une petite-maîtresse qui a des épaules blanches; on la délace, on lui

ôte ses colliers, son écharpe, et c'est une belle occasion de faire des

minauderies.

--Ce n'est qu'une faiblesse qui m'a pris; je suis sujet à cela,

répondis-je sèchement.

Je me levai, je me dépouillai de mon ridicule accoutrement.

Et puis l'on déjeuna.

Mes trois camarades mangèrent beaucoup et burent encore plus; moi, je ne

mangeais presque pas, le souvenir de ce qui s'était passé me causait

d'étranges distractions.

Le déjeuner fini, comme il pleuvait à verse, il n'y eut pas moyen de

sortir; chacun s'occupa comme il put. Borgnioli tambourina des marches

guerrières sur les vitres; Arrigo et l'hôte firent une partie de dames;

moi, je tirai de mon album un carré de vélin, et je me mis à dessiner.

Les linéaments presque imperceptibles tracés par mon crayon, sans que

j'y eusse songé le moins du monde, se trouvèrent représenter avec la

plus merveilleuse exactitude la cafetière qui avait joué un rôle si

important dans les scènes de la nuit.

--C'est étonnant comme cette tête ressemble à ma sœur Angéla, dit

l'hôte, qui, ayant terminé sa partie, me regardait travailler par-dessus

mon épaule.

En effet, ce qui m'avait semblé tout à l'heure une cafetière était bien

réellement le profil doux et mélancolique d'Angéla.

--De par tous les saints du paradis! est-elle morte ou vivante?

m'écriai-je d'un ton de voix tremblant, comme si ma vie eût dépendu de

sa réponse.

--Elle est morte, il y a deux ans, d'une fluxion de poitrine à la suite

d'un bal.

--Hélas! répondis-je douloureusement.

Et, retenant une larme qui était près de tomber, je replaçai le papier

dans l'album.

Je venais de comprendre qu'il n'y avait plus pour moi de bonheur sur la

terre!

1831.

LAQUELLE DES DEUX

HISTOIRE PERPLEXE

L'hiver dernier, je rencontrais assez souvent dans le monde deux sœurs,

deux Anglaises; quand on voyait l'une, on pouvait être sûr que l'autre

n'était pas loin; aussi les avait-on nommées les belles inséparables.

Il y en avait une brune et une blonde, et, quoique sœurs jumelles, elles

n'avaient de commun qu'une seule chose: c'est qu'on ne pouvait les

connaître sans les aimer, car c'étaient bien les deux plus charmantes

et, en même temps, les deux plus dissemblables créatures qui se soient

jamais rencontrées ensemble. Cependant elles paraissaient s'accorder le

mieux du monde.

Je ne sais pas si, par un pur instinct de jeunes filles, elles avaient

compris les avantages du contraste, ou bien s'il existait entre elles

une véritable amitié; toujours est-il qu'elles se faisaient valoir l'une

l'autre merveilleusement bien, et je pense qu'au fond, c'était le motif

de leur union apparente; car il me semble bien difficile que deux sœurs

du même âge, d'une beauté égale quoique différente, ne se haïssent pas

cordialement. Il n'en était pas ainsi, et les deux adorables filles

étaient toujours côte à côte dans le même coin du salon, s'épaulant

l'une à l'autre avec une gracieuse familiarité, ou à demi couchées sur

les coussins de la même causeuse; elles se servaient d'ombre, et ne se

quittaient pas une seule minute.

Cela me paraissait bien étrange et faisait le désespoir de tous les

fashionables du cercle; car il était impossible de dire un mot à

Musidora que Clary ne l'entendît; il était impossible de glisser un

billet dans la petite main de Clary sans que Musidora s'en aperçût:

c'était vraiment insoutenable. Les deux petites s'amusaient comme deux

folles qu'elles étaient de toutes ces tentatives infructueuses, et

prenaient un malin plaisir à les provoquer et à les détruire ensuite par

quelque saillie enfantine ou quelque boutade inattendue. Il faisait beau

voir, je vous jure, la mine piteuse et décontenancée des pauvres dandys,

forcés de rengaîner leur madrigal ou leur épître. Mon ami Ferdinand fut

tellement étourdi de la déconvenue, qu'il en mit huit jours sa cravate

aussi mal qu'un homme marié.

Moi, je faisais comme les autres, j'allais papillonner autour des deux

sœurs, m'en prenant tantôt à Clary, tantôt à Musidora, et toujours sans

succès. Je m'étais tellement dépité, qu'un certain soir j'eus une

sérieuse envie de me faire sauter ce qui me restait de cervelle. Ce qui

m'empêcha de le faire, ce fut l'idée que je laisserais la place libre au

gilet de Ferdinand, et cette réflexion judicieuse que je ne pourrais pas

essayer l'habit que mon tailleur devait m'apporter le lendemain. Je

remis mes projets de suicide à une autre fois; mais, en vérité, je ne

sais pas encore aujourd'hui si j'ai bien fait ou mal fait.

En examinant bien mon cœur, je fis cette horrible découverte que

j'aimais à la fois les deux sœurs. Oui, madame, cela est vrai, quoique

ce soit abominable, et peut-être même parce que c'est abominable; toutes

les deux! Je vous entends d'ici dire, en faisant votre jolie petite

moue: «Le monstre!» Je vous assure que je suis pourtant le plus

inoffensif garçon du monde; mais le cœur de l'homme, quoiqu'il ne soit

pas à beaucoup près aussi singulier que celui de la femme, est encore

une bien singulière chose, et nul ne peut répondre de ce qui lui

arrivera, pas même vous, madame. Il est probable que, si je vous avais

connue plus tôt, je n'aurais aimé que vous: mais je ne vous connaissais

pas.

Clary était grande et svelte comme une Diane antique: elle avait les

plus beaux yeux du monde, des sourcils qu'on aurait pu croire tracés au

pinceau, un nez fin et hardiment profilé, un teint d'une pâleur chaude

et transparente, les mains fines et correctes, le bras charmant

quoiqu'un peu maigre, et les épaules aussi parfaites que peut les avoir

une toute jeune fille (car les belles épaules ne naissent qu'à trente

ans): bref, c'était une vraie péri!

Avais-je tort?

Musidora avait des chairs diaphanes, une tête blonde et blanche, et des

yeux d'une limpidité angélique, des cheveux si fins et si soyeux, qu'un

souffle les éparpillait et semblait en doubler le volume, avec cela un

tout petit pied et un corsage de guêpe: on l'aurait prise pour une fée.

N'avais-je pas raison?

Après un second examen, je fis une découverte bien plus horrible encore

que la première, c'est que je n'aimais ni Clary ni Musidora: Clary seule

ne me plaisait qu'à moitié; Musidora, séparée de sa sœur, perdait

presque tout son charme; quand elles étaient ensemble, mon amour

revenait, et je les trouvais toutes deux également adorables. Ce n'était

pas de la brune ou la blonde que j'étais épris, c'était de la réunion de

ces deux types de beauté que les deux sœurs résumaient si parfaitement;

j'aimais une espèce d'être abstrait qui n'était pas Musidora, qui

n'était pas Clary, mais qui tenait également de toutes deux; un fantôme

gracieux né du rapprochement de ces deux belles filles, et qui allait

voltigeant de la première à la seconde, empruntant à celle-ci son doux

sourire, à celle-là son regard de feu; corrigeant la mélancolie de la

blonde par la vivacité de la brune, en prenant à chacune ce qu'elle

avait de plus choisi, et complétant l'une par l'autre; quelque chose de

charmant et d'indescriptible qui venait de toutes les deux, et qui

s'envolait dès qu'elles étaient séparées. Je les avais fondues dans mon

amour, et je n'en faisais véritablement qu'une seule et même personne.

Dès que les deux sœurs eurent compris que c'était ainsi et pas autrement

que je les aimais,--elles eurent compris cela bien vite,--elles me

reçurent mieux et me témoignèrent à plusieurs reprises une préférence

marquée sur tous mes rivaux.

Les Jeunes-France: romans goguenards; suivis de Contes humoristiques · 第 15 / 21 段