Les honnêtes bourgeois du quartier, ne sachant à quoi attribuer ce

tintamarre, s'imaginaient qu'on allait donner une seconde représentation

des Immortelles au profit de la république. Les bonnes vieilles édentées

descendaient à la cave, persuadées que c'était la fin du monde et que le

bon Dieu nous punissait d'avoir renvoyé Charles X.

Un abonné du _Constitutionnel_, le même qui fait des remarques si

ingénieuses au quatrième acte d'_Antony_, prétendit que c'était un

conciliabule de jésuites, attendu que plusieurs de ces messieurs avaient

des cheveux longs, ce qui est éminemment jésuitique.

Un abonné de la _Gazette_ jura ses grands dieux que c'était le comité

directeur qui s'assemblait secrètement pour se guillotiner lui-même et

manger des petits enfants, ainsi qu'il en a contracté la vicieuse

habitude.

Un lecteur de M. Jay, oui, un lecteur de M. Jay, quoiqu'au premier coup

d'œil il puisse paraître fabuleux que M. Jay ait eu un lecteur, affirma

que c'étaient des romantiques qui se réunissaient pour insulter aux

bustes et brûler les œuvres de ces morts immortels que la pudeur

m'empêche de nommer.

Chacun prit place: les balzaciens et les janinlâtres au bout

aristocrate, les autres plus bas; mais ce qu'il y avait de plaisant,

c'est qu'à côté de chaque assiette était posé un volume, soit de

_Barnave_, soit de _la Peau_, soit de _la Salamandre_, ou de _la Danse

Macabre_, ouvert précisément à l'endroit de l'orgie, afin que chacun pût

suivre ponctuellement le livre et en garder consciencieusement la

tournure.

Les premiers plats se désemplirent, les premières bouteilles se

vidèrent, sans qu'il se passât rien de remarquable, sans qu'il se dît

rien de très-superlatif. Un cliquetis de verres et de fourchettes, un

bruit de déglutition et de mastication, coupé çà et là de quelques rires

stridents, était à peu près tout ce qu'on entendait.

De temps en temps une feuille du livre retombait sur une autre feuille

avec un frissonnement satiné.

--Diable! je ne suis encore qu'à la description du premier service, dit

un balzacien. Ce gredin de Balzac n'en finit pas; ses descriptions ont

cela de commun avec les sermons de mon père.

--J'ai encore au moins dix pages pour arriver au bon endroit, cria un

flambart, de l'autre côté de la salle; j'ai déjà bu deux ou trois

bouteilles de vin, Frédéric en a bu autant, et aucun des effets décrits

dans _la Salamandre_ n'a daigné se produire. Le nez de Rodolphe est

toujours de la même couleur, il n'est que rouge, quoique M. Eugène Sue

ait dit formellement que, dans une orgie caractéristique, le rouge

devenait pourpre et le pourpre violet.

--Bah! bah! c'est que nous ne sommes pas encore assez gris; buvons!

--Buvons! reprit toute la troupe en chœur. Et ces messieurs, quoique

déjà passablement ivres, s'entonnèrent rasades sur rasades.

C'est une chose à remarquer, les descripteurs orgiaques et les faiseurs

de livres obscènes outrepassent les proportions humaines de la manière

la plus invraisemblable; les uns font tenir dans le corps d'un misérable

petit héros, qui a six pieds tout au plus, dix fois plus de punch et de

vin qu'il n'en tiendrait dans la tonne d'Heidelberg; les autres font

accomplir à de minces freluquets de vingt ans des travaux amoureux qui

énerveraient plusieurs douzaines d'hercules. Je voudrais bien savoir

quel but ont ces exagérations. Peut-être est-ce une flatterie indirecte

adressée au lecteur, je penche à le croire. En tout cas, de pareils

livres sont très-pernicieux; ils nous font mépriser des marchands de vin

et des petites filles, qui, en nous comparant à ces types grandioses,

doivent nous trouver de tristes buveurs et de plus tristes amants.

Comme j'ai le malheur d'avoir petite poitrine et assez mauvais estomac,

et que, par conséquent, je ne puis guère boire que de l'eau coupée de

lait, je laisse mon verre plein à côté de moi, pendant que mes dignes

camarades ne font que vider le leur, et semblent, en vérité, plutôt des

pompes ou des éponges que des hommes ayant reçu le sacrement du baptême.

En attendant qu'ils soient tout à fait ivres-morts, je vais, pour passer

le temps, vous faire, ami lecteur, une toute petite description qui,

Dieu et les épithètes aidant, n'aura guère que cinq ou six pages. Je ne

sais pas si vous vous en souvenez (pourquoi vous en souviendriez-vous?

on oublie bien son chien et sa maîtresse); mais j'ai promis, quelques

lignes plus haut, de vous régaler du beau style et des belles manières

de dire en usage aujourd'hui.

Vous devez être las de m'entendre jargonner, dans mon grossier patois,

comme un vrai paysan du Danube que je suis, et que je serai probablement

jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de me retirer de ce monde.

Cette description sera aussi belle que celle par où commence ce conte

panthéistique et palingénésique. Si toutefois (ce dont je doute) elle ne

vous satisfait pas complétement, j'espère, mesdames, que vous daignerez

m'excuser, vu le peu d'habitude que j'ai de ces sortes de choses.

Certes, c'était un spectacle étrange à voir que tous ces jeunes hommes

réunis autour de cette table; on eût dit un sabbat de sorciers et de

démons...

Pouah! pouah! voilà un commencement fétide, c'est le poncif de 1829.

Cela est aussi bête qu'un journal d'hier, aussi vieux qu'une nouvelle de

ce matin. Si vous n'êtes pas difficile, lecteur, moi je le suis, et,

comme Cathos ou Madelon des _Précieuses ridicules_, il n'y a pas jusqu'à

mes chaussettes qui ne soient de la bonne faiseuse, il n'y a pas jusqu'à

mes descriptions qui ne soient dans la dernière mode: donc je

recommence.

Oh! l'orgie laissant aller au vent sa gorge folle, toute rose de

baisers; l'orgie, secouant sa chevelure parfumée sur ses épaules nues,

dansant, chantant, criant, tendant la main à celui-ci et le verre à

celui-là; l'orgie, chaude courtisane, qui fait la bonne à toutes les

fantaisies, qui boit du punch et qui rit, qui tache la nappe et sa robe,

qui trempe sa couronne de fleurs dans un bain de malvoisie; l'orgie

débraillée, montrant son pied et sa jambe, penchant sa tête alourdie à

droite et à gauche; l'orgie querelleuse et blasphématrice, prompte à

chercher son stylet à sa jarretière; l'orgie frémissante, qui n'a qu'à

étendre sa baguette pour faire un poëte d'un idiot, et un idiot d'un

poëte; l'orgie qui double notre être, qui fait couler de la flamme dans

nos veines, qui met des diamants dans nos yeux, et des rubis à nos

lèvres; l'orgie, la seule poésie possible en ces temps de prosaïsme;

l'orgie...

Ouf! voilà une phrase terriblement longue, plus longue que l'amour de ma

dernière maîtresse, je vous jure. Ravalons notre salive et reprenons

notre haleine. La rosse qui me sert de Pégase est tout essoufflée et

renâcle comme un âne poussif.

J'aurais pu la bâtir autrement, comme ceci, par exemple: l'orgie, avec

ses rires, avec ses cris, avec, etc., etc., pendant autant de pages que

j'aurais voulu; mais cette forme de phrase, qui florissait la semaine

passée, n'est plus déjà de mise celle-ci, et d'ailleurs l'autre est plus

échevelée et plus dithyrambique.

Je crois, lecteur, que la partie lyrique de ma description est

suffisamment développée. Je vais, avec votre permission, passer à la

partie technique.

Je ne dirai pas que la nappe avait l'air d'une couche de neige

fraîchement tombée, attendu que je ne suis pas assez poëte pour cela,

surtout en prose, mais je prendrai sur moi d'affirmer qu'elle était d'un

assez beau blanc, et qu'elle avait été probablement à la lessive.

Quant aux verres, ils avaient été sérieusement rincés, et les carafes

mêmement. Chaque convive avait une assiette devant lui, et une serviette

pour lui tout seul; il avait aussi la jouissance d'un couteau, d'une

cuiller et d'une fourchette. Je ne sais si tous ces détails sont

très-utiles, mais je me ferais un scrupule d'en priver les lecteurs de

cette glorieuse histoire: dans un si grand sujet il n'y a pas de petite

chose.

Je voudrais bien vous raconter ici de quoi se composait le fantastique

souper, mais je vous avoue, en toute humilité, que je suis d'une

ignorance profonde en fait de cuisine. Je suis indigne de manger, car je

n'ai jamais su distinguer l'aile gauche d'une perdrix de son aile

droite, et, pourvu que du vin soit rouge et me grise, je l'avale

pieusement, et je dis que c'est de bon vin. Pourtant il faut que vous

sachiez, plat par plat, bouteille par bouteille, bouchée par bouchée, ce

qu'ont mangé et bu les héros de cette mémorable soirée.

Je n'ai jamais de ma vie assisté à un grand dîner; ma pitance habituelle

se compose de mets très-humbles et très-bourgeois, et vous ne vous

figurez pas l'embarras où je suis pour trouver les noms d'une vingtaine

de plats assez drôlatiques pour composer la carte de ce merveilleux

festin.

Quelle soupe leur ferai-je manger? du riz au gras ou de la julienne? Fi

donc! c'est un potage de rentier, de marchand de bonnets de coton

retiré. Il me faut un potage fashionable, un potage transcendant. Bon,

j'y suis: de la soupe à la tortue. Avez-vous mangé de la soupe à la

tortue, vous? Je veux que le diable m'emporte si j'en ai mangé, moi; je

n'en ai même jamais vu, ni flairé, mais ce n'en doit pas moins être une

merveilleuse soupe.

--Après?

--La tortue, avec sa carapace et du persil dessous, en guise de bouilli.

--Après?

--Après, après, vous croyez, vous autres, qu'un dîner se compose aussi

facilement qu'un poëme. Un cuisinier ferait plutôt une bonne tragédie

qu'un auteur tragique ne ferait un bon dîner.

Mais je vois que, si je continue ainsi, je cours grand risque de faire

avaler à mes héros des côtelettes de tigre, des beefsteaks de chameau et

des filets de crocodile, au lieu de les régaler de mets congrus et

approuvés par Carême. Que faire? Je ne sais qu'un expédient pour me

tirer de ce mauvais pas.

--Mariette! Mariette!

--Plaît-il, monsieur?

--Apportez-moi votre livre de cuisine.

--Voilà, monsieur.

--Je m'en vais tout bonnement transcrire un menu de dîner de

vingt-quatre couverts; au moins nous serons sûrs de ce qu'ils mangeront.

--Diable! ce n'est que _la Cuisinière bourgeoise_; je croyais que

c'était _le Cuisinier royal_. Il n'y a pas de dîner de vingt-quatre

couverts, et ces mets-là ne m'ont pas l'air anacréontiques. Ma foi, tant

pis, vous vous en accommoderez pour cette fois-ci.

Je transcris littéralement:

TABLE DE QUATORZE COUVERTS, ET QUI PEUT SERVIR POUR VINGT A DINER.

_Premier service._

Pour le milieu, un surtout qui reste pour tout le service.

(Très-bien.)

Aux deux bouts, deux potages:

Un potage aux choux.

Un potage aux concombres.

Quatre entrées pour les quatre coins du surtout:

Une tourte de pigeons.

Une de deux poulets à la reine et sauce appétissante.

Une d'une poitrine de veau en fricassée de poulets.

(Ceci est peut-être fort simple, et me paraît néanmoins assez bouffon;

je ne comprends guère comment une poitrine de veau est une fricassée de

poulets. N'importe, le livre le dit, αὐτὸς ἔφη, et il n'y a que la foi

qui sauve.)

Une queue de bœuf en hoche-pot.

(Est-ce que vous mangeriez de la queue de bœuf? Il me semble qu'il faut

être anthropophage pour cela.)

Six hors-d'œuvre pour les deux flancs et les quatre coins de la table:

Un de côtelettes de mouton sur le gril.

(Je comprends ceci parfaitement. Ce morceau est très-agréablement écrit,

et pensé avec beaucoup de profondeur.)

Un palais de bœuf en menus droits.

(Du palais de bœuf! allons donc, autant vaudrait une empeigne de botte.

Au reste, il paraît que les cuisiniers font tout servir. Le cuisinier de

Sully, lui voyant jeter une vieille culotte de peau, lui dit: «Pourquoi

donc jetez-vous cette culotte? Donnez-la-moi, je la ferai manger à un

ambassadeur.» _En menus droits_, comprenez-vous ce que cela veut dire?

c'est du haut allemand pour moi; je trouve Hegel et Kant plus clairs.)

Un de boudin de lapin.

(Par exemple, voilà un cuisinier qui est bien jovial avec son boudin de

lapin; je trouve le boudin de lapin très-drôle, et je ne doute pas qu'il

n'ait un très-grand succès.)

Un de choux-fleurs en pain.

(Le chou-fleur est un estimable légume, que je connais particulièrement,

et que j'apprécie comme il le mérite; habituellement je le mange à

l'huile, parce que je ne peux pas souffrir la sauce blanche. Je ne

relèverai pas l'expression _en pain_; ce n'est pas que je la comprenne,

au contraire, mais j'ai vraiment honte d'ignorer des choses si simples,

et j'espérais, en n'en parlant pas, vous faire croire que je savais

parfaitement ce que c'était.)

Deux hors-d'œuvre de petits pâtés friands pour les deux flancs.

(Les petits pâtés sont bien trouvés, et l'épithète _friands_ est du plus

beau choix.)

_Second service._

Deux relevés pour les potages:

Un de la pièce de bœuf,

Un d'une longe de veau à la broche.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Au diable! je n'aurais jamais fini si je voulais dire tout. Figurez-vous

qu'il y a encore toute une grande page écrite d'un style aussi soutenu

que celui de la page précédente; il est impossible de voir une

phraséologie plus substantielle, chaque mot est représentatif d'une

indigestion. Et tout cet immense entassement de gibier et de viandes

pour quatorze personnes! il y aurait de quoi nourrir, pendant quatorze

jours, quatorze Gargantuas, toute une armée de dîneurs pantagruélistes!

Mais ceci n'est que la partie technique. Je ne vois pas en quoi vous

avez mérité que je vous fasse grâce de la partie pittoresque; cependant

ces messieurs continuent à boire et cherchent le caractère.

... Des bougies blanches et transparentes comme des stalactites brûlent,

en répandant une odeur parfumée, sur de grands flambeaux précieusement

ciselés. Leur lumière rose et bleue danse autour de la mèche, tantôt

calme, tantôt échevelée; selon les mouvements des convives et des

courants d'air qui traversent la salle, elle monte droite comme un

poignard, ou s'éparpille comme une crinière. Les cristaux la répercutent

dans leurs mille facettes, et la renvoient à toutes les saillies de

l'argenterie et de la porcelaine. Chaque ustensile a son reflet et sa

paillette étincelante; tout reluit, tout miroite: le satin des chairs,

le satin des robes, les diamants des colliers, les diamants des yeux,

les perles des bouches et celles des boucles d'oreilles; les rayons se

croisent, se confondent et se brisent; des iris prismatiques se jouent

sous toutes les paupières, un brouillard chatoyant, une espèce de

poussière lumineuse enveloppe les convives: c'est le beau moment. Les

langues se délient, les mains se cherchent, les confidences et les

propos d'amour vont leur train; on mange, on rit, on chante, les verres

circulent et se choquent, les bouteilles se brisent, les bouchons du

champagne vont frapper le plafond, on pille les assiettes, on se trompe

de genoux; c'est un désordre ravissant, un tapage à rendre l'ouïe à un

sourd.

Je crois qu'en voilà assez pour montrer qu'au besoin je pourrais faire

une description; remerciez-moi de ne mettre que cela, car je pourrais

continuer sur ce ton pendant huit jours de suite--les heures de repas

exceptées--sans que cela m'incommodât aucunement et m'empêchât de

recevoir mes visites, de fumer mon cigare et de causer avec mes amis.

D'ailleurs, je crois que nos drôles sont à point, et que leur

conversation doit commencer à être intéressante. Je reprends le

dialogue.

THÉODORE.--C'est ici que je dois verser du vin dans mon gilet, et donner

à boire à ma chemise. La chose est dite expressément page 171 de _la

Peau de chagrin_. Voici l'endroit. Diable! c'est précisément mon plus

beau gilet, un gilet de velours, avec des boutons d'or guillochés.

N'importe, il faut que le caractère soit conservé; le gilet sera perdu.

Bah! j'en aurai un autre. (_Il se verse un grand verre de vin dans

l'estomac._) Ouf! c'est froid comme le diable; j'aurais dû avoir la

précaution de le faire tiédir. Je serai bien heureux si je n'attrape pas

une pleurésie. C'est joliment commode d'avoir la poitrine toute mouillée

comme je l'ai!

RODERICK, _à l'autre bout de la table_.--Allons, voyons, ne fais pas la

bête, mets-y un peu de bonne volonté. Tu vois bien, puisque c'est toi

qui fais Bénard, qu'il faut que je te fourre une serviette dans la

bouche; il n'y a pas à alléguer que tu n'en manges pas et que c'est une

viande trop filandreuse pour ton estomac. Je ne puis pas entrer dans

tous ces détails: le texte est formel, voilà ton affaire, page 152.

Allons, flambart, ouvre le bec et avale; tu ne voudrais pas faire

manquer la scène pour si peu, et chagriner le plus tendre de tes amis.

Après tout, ce n'est pas si mauvais une serviette; quand une fois tu t'y

seras mis, tu en redemanderas toi-même, et tu ne voudras plus manger

autre chose.

(_Voyant qu'il sème en vain les fleurs de sa rhétorique_, _il passe de

la parole à l'action. Rodolphe crie et se débat._)

RODOLPHE.--Que quatre-vingts diables te sautent au corps! mille

tonnerres! sacré nom de Dieu! (_Ici Roderick, profitant de l'hiatus

occasionné par l'émission de cet horrible jurement, lui fourre

subtilement une demie-aune de serviette dans le gosier._)

L'UN.--Il étouffe; laisse-le tranquille.

L'AUTRE.--Qu'il tienne seulement le bout de la serviette dans sa bouche,

cela suffira pour conserver le caractère.

PHILADELPHE.--Il a manqué d'avaler sa langue avec la serviette; il n'y

aurait pas eu grand mal.

THÉODORE.--Pardieu! c'est ici et non autre part que je dois jeter en

l'air une pièce de cent sous, pour savoir s'il y a un Dieu. (_Il fouille

dans sa poche._) Je ne trouverai pas une scélérate de pièce. Je m'en

vais rater ma scène. O mon Dieu! (_Il fouille dans son gilet._) Rien, je

n'ai pas seulement sur moi un gredin de sou marqué pour empêcher que le

Diable m'emporte.

ALBERT.--Qu'est-ce que tu cherches donc comme cela? et pourquoi

retournes-tu toutes tes poches comme un avare qui veut trouver ses

pièces fausses pour faire l'aumône avec?

THÉODORE.--Mon ami, si tu pouvais me prêter cinq francs, je t'en serais

reconnaissant jusqu'à la mort, et même après.

ALBERT.--Les voilà, tâche de me les rendre, et je te tiens quitte de la

reconnaissance.

THÉODORE.--Pile ou face.

ALBERT.--Face pour Dieu.

THÉODORE, _jetant la pièce, qui casse un verre en retombant_.--C'est

face.

ALBERT.--Diable! voilà une pièce de cent sous qui est plus catholique

que nous; elle ira en paradis après sa mort: avantage que j'espère ne

pas avoir. Pièce de cent sous, mon amie, tu n'es qu'une menteuse: il n'y

a pas de Dieu; s'il y avait un Dieu, comme tu le dis, il ne laisserait

pas vivre M. Delrieu, qui a fait _Artaxerce_.

ROSETTE.--Non, non, je ne le veux pas, c'est une horreur! Monsieur,

messieurs, finissez; a-t-on jamais vu pareille chose! Allez donc, vous

êtes ivres comme la soupe.

PHILADELPHE.--Voyons, Rosette, soyons raisonnable.

ROSETTE.--Je le suis; c'est vous qui ne l'êtes pas.

PHILADELPHE.--Au contraire.

PLUSIEURS VOIX.--Qu'est-ce? qu'est-ce? Rosette qui fait la bégueule pour

la première fois de sa vie. C'est scandaleux!

ROSETTE.--Embrassez-moi et caressez-moi tant que vous voudrez, cela

m'est égal; je suis ici pour cela; mais, pour ce que vous dites, je n'y

consentirai pas.

PHILADELPHE, _se dressant tant mal que bien sur ses pieds de

derrière_.--Messieurs, ne croyez pas que j'exige de cette auguste

princesse quelque chose de monstrueux; ne prenez pas, je vous en prie,

une si mauvaise idée de mes mœurs. Je lui demande une petite faveur

toute pastorale, et qui ne tire nullement à conséquence. Rien, moins que

rien; il ne s'agit que d'une bagatelle, c'est de me laisser mettre mes

bottes sur sa gorge; j'ai une autorité pour cela, et je suis dans mon

droit: c'est moi qui fais Raphaël, et Rosette, Aquilina. Voici le

passage dont je m'appuie; vous jugerez vous-mêmes si j'ai tort:--_Si tu

n'avais pas les deux pieds sur cette ravissante Aquilina_... C'est Émile

qui parle à Raphaël; il n'y a pas à sourciller, c'est on ne peut plus

formel.

DIFFÉRENTES VOIX.--Il a raison, il a raison. Allons, Rosette,

exécute-toi de bonne grâce.

ROSETTE.--Me faire meurtrir la gorge et tacher ma robe pour satisfaire

un pareil caprice, jamais!

UN OFFICIEUX.--Il ôtera ses bottes.

(_Philadelphe ôte ses bottes: deux ou trois de ses camarades prennent

Rosette et la couchent par terre. Philadelphe pose légèrement son pied

dessus. Rosette crie, se débat, et finit par rire: c'est par où elle

aurait dû commencer._)

VOIX DE FEMMES, _à l'autre bout de la table_.--Au secours! au secours!

UN FLAMBART.--Eh bien! quoi? qu'avez-vous à crier? On veut vous jeter

par les fenêtres, c'est bachique, c'est échevelé, et cela a une belle

tournure; rien au monde n'est moins bourgeois.

LAURE.--Mais c'est un vrai coupe-gorge ici.

CELUI-CI.--On sait vivre, on a des égards pour les dames, on les ouvrira

auparavant, non pas les dames, mais les fenêtres; il faut éviter

l'amphibologie. Le Français est essentiellement troubadour.

CELUI-LA, _qui est un peu moins ivre que celui-ci_.--N'ayez pas peur,

mes mignonnes, nous sommes au rez-de-chaussée, et l'on a eu soin,

crainte d'accident, de mettre des matelas au dehors.

VOIX DE FEMMES ET AUTRES.--Aie! aie! morbleu! oh! ah! mille sabords!

etc.

(_Ici l'on jette les femmes par les fenêtres. L'économie de quelques

jupons est un peu dérangée, et si les assistants avaient été en état de

voir, ils auraient vu plusieurs choses et beaucoup d'autres._)

THÉODORE.--Heuh! heuh!

UNE AME CHARITABLE.--Tenez-lui la tête.

THÉODORE.--Ouf!

SECONDE AME CHARITABLE.--Rangez-le dans un coin, qu'on ne lui marche pas

dessus.

UN FARCEUR.--Portons-le au tas avec les autres. Quand il y en aura

assez, nous les fumerons pour les conserver à leurs respectables

parents, selon la recette de _la Salamandre_.

ALBERT.--Combien suis-je? Il me semble que je suis plusieurs, et que je

pourrais faire un régiment à moi tout seul.

RODERICK.--Tu n'es pas même un: la partie la plus noble de toi n'existe

plus; elle s'est noyée dans la mer de vin dont tu t'es rempli l'estomac.

Ainsi, l'on peut parler de toi au prétérit défini: Albert fut.

ALBERT.--Mon verre doit être à gauche ou à droite, à moins qu'il ne soit

dans le milieu, et cependant je ne le vois nulle part. Qu'est-ce qui a

mangé mon verre?... Ah çà! il y a donc des filous ici? Fermez les portes

et fouillez tout le monde, on le retrouvera. Un honnête homme ne peut

pourtant pas se laisser périr faute de boire quand il a soif. Voilà un

saladier qui remplacera merveilleusement le verre. (_Il verse une

bouteille tout entière et l'avale d'un seul trait._) Certainement, Dieu

est un très-bon enfant d'avoir donné le vin à l'homme. Si j'avais été

Dieu, j'en aurais gardé la recette pour moi seul. O divine bouteille!

Quant à moi, j'ai toujours regretté de ne pas être entonnoir au lieu

d'être homme.

RODERICK.--En vérité, je crois que tu es plus près de l'un que de

l'autre.

ALBERT.--

Entonnoir! entonnoir! être entonnoir!... O rage!

Ne pas l'être!

GUILLEMETTE.--Malaquet, mon doux ami, mon gentil ladre, tu n'es mie dans

l'esprit de ton rôle: tu as omis un très-beau et très-mirifique passage:

«Ils léchaient le plancher couvert d'un enduit gastronomique.»

MALAQUET.--Cuides-tu, ribaude, que j'aie envie de faire un balai de ma

langue?

HOURRA GÉNÉRAL.--Le bol de punch! le bol de punch!

Un bol de punch, grand comme le cratère du Vésuve, fut déposé sur la

table par deux des moins avinés de la troupe.

Sa flamme montait au moins à trois ou quatre pieds de haut, bleue,

rouge, orangée, violette, verte, blanche, éblouissante à voir. Un

courant d'air, venant d'une fenêtre ouverte, la faisait vaciller et

trembler; on eût dit une chevelure de salamandre ou une queue de comète.

--Éteignons les lumières! cria la bande.

Les lumières, furent éteintes; on n'y voyait pas moins clair.

La lueur du bol se répandait dans toute la chambre, et pénétrait jusque

dans les moindres recoins. L'on se serait cru au cinquième acte d'un

drame moderne, quand le héros monte au ciel, ou à la potence au milieu

des feux de Bengale.

Des reflets verdâtres et faux couraient sur ces figures déjà pâlies,

hébétées par l'ivresse, et leur donnaient un air morbide et cadavéreux.

Vous les eussiez pris pour des noyés à la Morgue, en partie de plaisir.

Ce fut l'instant le plus triomphal de la soirée.

Le punch fut versé tout brûlant dans les verres, qui se fendaient et

claquaient avec un ton sec. En moins d'un quart d'heure il n'en restait

pas une goutte, et l'obscurité la plus complète régna dans la salle.

Les Jeunes-France: romans goguenards; suivis de Contes humoristiques · 第 14 / 21 段