monotonie anti-pittoresque des maisons neuves, il en était réduit à ne
pas sortir, ou, s'il le faisait, ce n'était que pour visiter et pour
fureter dans tous ses coins sa bonne vieille cathédrale. C'était le plus
grand plaisir qu'il eût; il y restait des heures entières en
contemplation. Le clocher déchiqueté à jour, les aiguilles évidées, les
pignons tailladés en scie, les croix à fleurons, les guivres et les
tarasques montrant les dents à l'angle de chaque toit, les roses des
vitraux toujours épanouies, les trois porches avec leurs collerettes de
saints, leurs trèfles mignonnement découpés, leurs faisceaux de colonnes
élancées et fluettes, les niches curieusement ciselées et toutes folles
d'arabesques, les bas-reliefs, les emblèmes, les figures héraldiques, la
plus petite dentelure de cette broderie de pierre, la plus imperceptible
maille de ce tulle de granit, il aurait tout dessiné sans rien voir,
tellement il avait présent à la mémoire jusqu'au moindre détail de son
église bien-aimée. La cathédrale, c'était sa maîtresse à lui, la dame de
ses pensées; il ne lui eût pas fait infidélité pour la plus belle des
femmes: il en rêvait, il en perdait le boire et le manger; il ne se
trouvait à l'aise qu'à l'ombre de ses vieilles ogives: il était là chez
lui: le fond était en harmonie avec le personnage. A force de vivre avec
les colonnettes fuselées, au milieu des piliers sveltes et minces, il en
avait en quelque sorte la forme: à le voir si maigre et si long, on
l'eût pris pour un pilier de plus, ses cheveux bouclés ne ressemblant
pas mal aux acanthes des chapiteaux.
Il avait étudié à fond l'histoire de la basilique et de sa construction;
il vous eût dit précisément à quelle année avaient été bâtis le chœur et
l'abside, le maître-autel et le jubé, la nef et les chapelles latérales;
il avait constaté l'âge de chaque pierre; il savait combien avait coûté
la menuiserie des stalles, du banc de l'œuvre et de la chaire, ce qu'il
avait fallu de temps pour poser la clef de voûte, suspendre la lancette
et le pendentif; il lisait couramment les inscriptions de toutes les
tombes; il expliquait les blasons; il connaissait le sujet de tous les
tableaux et de toutes les peintures des vitrages; il vous eût conté
comment l'orgue, don d'un empereur d'Orient, était le premier qu'on eût
vu en Europe; et bien d'autres, si vous l'eussiez laissé faire, car il
ne tarissait pas sur ce sujet, et, quand il en parlait, sa figure
s'animait singulièrement, ses yeux, d'un bleu terne, brillaient d'un
éclat extraordinaire.
Cette pauvre âme, oubliée dans un coin du ciel par son ange gardien,
amoureux sans doute de quelque Éloa, et jetée ensuite dans un monde dont
toutes ses sœurs s'en étaient allées, nageait alors dans une joie
ineffable et pure: elle se croyait en 1500.
Pour tromper son ennui, le bon Elias Wildmanstadius sculptait, avec un
canif, de petites cathédrales de liége, peignait des miniatures à la
manière gothique, transcrivait de vieilles chroniques, et faisait des
portraits de vierges, avec des auréoles et des nimbes d'or.
Il vécut ainsi fort longtemps, peu compris et ne pouvant comprendre. Sa
fin fut digne de sa vie. Il y a deux ans, le tonnerre tomba sur la
cathédrale, et y fit de grands ravages. Par l'effet d'une sympathie
mystérieuse, le bon Elias mourut de mort subite, précisément à la même
heure, dans sa maison (c'est celle qui fait l'angle du vieux marché, et
où l'on voit une madone), assis dans un grand fauteuil, au moment où il
achevait un dessin de la cathédrale. On l'enterra, comme il l'avait
toujours demandé, dans la chapelle où il avait passé tant d'heures de sa
vie, sous la pierre qu'il avait usée de ses genoux. Il est maintenant
là-haut, en compagnie des chérubins, de la Vierge et des saints, qu'il
aimait tant, dans son beau paradis d'or et d'azur, et sans doute il ne
manquerait rien à son bonheur, si l'épitaphe de son tombeau n'était pas
en style et en caractères évidemment modernes.
LE BOL DE PUNCH
L'orgie échevelée.
DE BALZAC.
L'orgie échevelée.
JULES JANIN.
L'orgie échevelée.
P.-L. JACOB.
L'orgie échevelée.
EUGÈNE SUE.
C'était une chambre singulière que celle de notre ami Philadelphe. Elle
avait bien, comme toutes les chambres possibles, comme la vôtre ou la
mienne, quatre murs avec un plafond et un plancher, mais la façon dont
elle était décorée lui donnait une physionomie étrangement incongrue.
Les peintures les plus bizarres étaient appendues aux murs dans des
cadres curieusement sculptés; des pastels de la Régence, fardés et
souriants, se pavanaient à côté de roides figures d'anges sur fond d'or,
dans la manière de Giotto ou d'Orcagna.
Les gravures, les eaux-fortes se pressaient au long des lambris, si
serrées et si mal en ordre, qu'on ne pouvait en voir une seule sans en
déranger deux ou trois.
Rembrandt heurtait Watteau du coude, une fête galante de Pater couvrait
la figure d'une sibylle de Michel-Ange, un Tartaglia de Callot donnait
du pied au cul au portrait du grand roi, par Hyacinthe Rigaud, une
nudité charnue et sensuelle de Rubens faisait baisser les yeux à un
dessin ascétique de Moralès, une gouache libertine de Boucher montrait
impudemment son derrière à une prude madone du rigide Albert Dürer; la
muraille était hérissée d'antithèses, comme une tragédie du temps de
l'empire.
Sur toutes les tables, les consoles, les guéridons, les chaises, les
fauteuils, et en général sur tout ce qui présentait une surface à peu
près plane, étaient entassés une foule d'objets de formes baroques et
disparates.
Dans une duchesse inoccupée, au milieu de plats bosselés et d'émaux de
Bernard de Palissy, une longue fiole flamande allongeait son col de
cigogne.
Des pots bleus du Japon, des nids d'hirondelles salanganes, des carpes
et des chats verts de la Chine, jonchaient des escabeaux vermoulus du
temps de Louis XIII.
Une tête de mort, des besicles sur le nez, une calotte grecque sur le
crâne, une pipe culottée entre les mâchoires, faisait la grimace à un
magot de porcelaine placé à l'autre bout de la cheminée; des mandragores
difformes se tortillaient hideusement, pêle-mêle avec des pétrifications
et des madrépores, sur un rayon vide de la bibliothèque.
Sur la table du milieu, c'était bien autre chose: il était certainement
impossible de réunir dans un plus petit espace un plus grand nombre
d'objets ayant de la tournure et du caractère:
Une babouche turque,
Une pantoufle de marquise,
Un yatagan,
Un fleuret,
Un missel,
Un Arétin,
Un médaillon d'Antonin Moine,
Du papel español para cigaritos,
Des billets d'amour,
Une dague de Tolède,
Un verre à boire du vin de Champagne,
Une épée à coquille,
Des priapées de Clodion,
Une petite idole égyptienne,
Des paquets de différents tabacs (lesdits paquets largement éventrés et
laissant voir leurs blondes entrailles),
Un paon empaillé,
Les _Orientales_ de Victor Hugo,
Une résille de muletier,
Une palette,
Une guitare,
Un n'importe quoi, d'une belle conservation.
Que sais-je! un fouillis, un chaos indébrouillable, à faire tomber la
plume de lassitude au nomenclateur le plus intrépide, à Rabelais ou à
Charles Nodier.
Les chaises et les fauteuils avaient probablement été à Marignan avec
les escabeaux de Saltabadil; les unes étaient boiteuses et les autres
manchots: pas plus de trois pieds et pas plus d'un bras.
Il n'est pas besoin de vous faire remarquer, judicieux lecteur, que
cette description est véritablement superbe et composée d'après les
recettes les plus modernes. Elle ne le cède à aucune autre, hormis
celles de M. de Balzac, qui seul est capable d'en faire une plus longue.
J'ai attifé un peu ma phrase, jusqu'ici assez simple; j'ai cousu des
paillettes à sa robe de toile, je lui ai mis des verroteries et du
strass dans les cheveux, je lui ai passé aux doigts des bagues de
chrysocale, et la voilà qui s'en va toute pimpante, aussi fière et aussi
brave que si tous ses bijoux n'étaient pas du clinquant, et ses diamants
de petits morceaux de cristal.
Je fais cela parce que l'on croirait, à la voir aller humble et nue
comme elle va, que je n'ai pas le moyen de la vêtir autrement. Pardieu!
je veux montrer que j'en suis aussi capable que si je n'avais pas de
talent, et je dois supposer que j'en ai beaucoup, si j'ai eu l'art de
vous amener, à travers trois cents pages, jusqu'à cette assertion
audacieuse et immodeste. En deux traits de plume, je m'en vais lui faire
une jupe d'adjectifs, un corset de périphrases et des panaches de
métaphores.
D'alinéa en alinéa, je veux désormais tirer des feux d'artifice de
style; il y aura des pluies lumineuses en substantifs, des chandelles
romaines en adverbes, et des feux chinois en pronoms personnels. Ce sera
quelque chose de miroitant, de chatoyant, de phosphorescent, de
papillotant, à ne pouvoir être lu que les yeux fermés.
Cette description, outre qu'elle est magnifique et digne d'être insérée
dans les cours de littérature, l'emporte sur les descriptions ordinaires
par le mérite excessivement rare qu'elle a d'être parfaitement à sa
place, et d'être d'une utilité incontestable à l'ouvrage dont elle fait
partie.
En effet, ayant entrepris d'écrire la physiologie du bipède nommé
Jeune-France, j'ai cru qu'après avoir constaté le nombre de ses ongles
et la longueur de son poil, la couleur de son cuir, ses habitudes et ses
appétits, il ne serait pas d'un médiocre intérêt de vous faire savoir où
il vit et où il perche, et j'ai pensé que la description de cette
chambre aurait autant d'importance aux yeux des naturalistes que celle
du nid de la mésange des roseaux ou du petit perroquet vert d'Amérique.
Les sept ou huit personnages réunis dans cette chambre singulière
n'étaient guère moins singuliers: les figures étaient en tout dignes du
fond.
Leur costume n'était pas le costume français, et l'on eût été fort
embarrassé de désigner précisément à quelle époque et à quelle nation il
appartenait. L'un avait une barbe noire taillée à la François Ier,
l'autre une pointe et les cheveux en brosse, à la Saint-Mégrin, un
troisième une royale, comme le cardinal Richelieu; les autres, trop
jeunes pour posséder cet accessoire important, s'en dédommageaient par
la longueur de leur chevelure. L'un avait un pourpoint de velours noir
et un pantalon collant, comme un archer du moyen âge; l'autre un habit
de conventionnel, avec un feutre pointu de raffiné; celui-ci, une
redingote de dandy, d'une coupe exagérée et une fraise à la Henri IV.
Tous les autres détails de leur ajustement étaient entendus dans le même
style, et l'on eût dit qu'ils avaient pris au hasard et les yeux fermés,
dans la friperie des siècles, de quoi se composer, tant bien que mal,
une garde-robe complète. Les occupations de ces dignes individus étaient
tout à fait en rapport avec leur extérieur.
Le François Ier chantait faux, et avec un accent normand, une romance
espagnole.
Le Saint-Mégrin jouait au bilboquet, ou lançait des boulettes avec une
sarbacane.
Le Richelieu fumait gravement un cigare éteint.
Le conventionnel racontait d'une voix de Stentor une de ses bonnes
fortunes à son ami le fashionable, et il lui recommandait le secret.
L'archer lisait le _Courrier des Théâtres_; le dandy guillotinait des
mouches avec des queues de cerises.
Philadelphe, le maître de la maison, faisait de ses bras un Y et de sa
bouche un grand O, en bâillant de la façon la plus paternelle du monde.
Bref, toute l'assemblée avait l'air de jouir médiocrement et de se
souhaiter dans un autre endroit. Je crois, tant ils étaient désespérés
et embarrassés d'eux-mêmes, qu'ils n'eussent pas refusé des billets
d'Opéra-Comique ou de Vaudeville.
ALBERT.--Par les cornes de mon père! on s'ennuie ici comme en pleine
Académie.
RODOLPHE.--On se croirait au Théâtre-Français.
THÉODORE.--Que faire pour couper le cou au temps? Si nous faisions des
armes?
ALBERT.--Le fleuret est cassé.
THÉODORE.--Si nous jouions aux dés?
ALBERT.--Les dés de Philadelphe sont pipés.
THÉODORE.--Si nous lisions un conte de M. de Bouilly, ce serait quelque
chose de colossalement bouffon.
ALBERT.--Autant nous faire avaler de la panade sans sel.
THÉODORE.--Si chacun racontait ses bonnes fortunes?
TOUS.--Allons donc! poncif! pompadour! ce serait bien amusant et varié!
A bas la motion! à bas l'orateur!
RODERICK.--Si nous faisions de la musique?
TOUS, _avec une expression de terreur profonde_.--Non! non! non!
PHILADELPHE.--Le piano n'est pas d'accord, et c'est d'ailleurs un
plaisir très-médiocre que de voir un pauvre diable se démener sur un
clavier, comme le lapin savant qui tambourinait en l'honneur de Charles
X.
THÉODORE.--J'aime mieux que Roderick ait la gueule remplie avec de la
bouillie bien chaude qu'avec des _sol_ et des _ut_, d'autant que
très-souvent le _sol_ est un _ut_ et l'_ut_ un _sol_, et que la bouillie
est toujours de la bouillie, et le bâillonne hermétiquement.
PHILADELPHE.--Cela aurait une belle tournure de chanter des romances de
société comme des tartines qui sortent de pension.
TOUS.--Au diable la musique, et le musicien surtout!
RODERICK.--Qu'allons-nous faire, au bout du compte?
RODOLPHE, _du ton le plus dithyrambique du monde_.--Tête et sang!
messieurs, vous mériteriez bien d'avoir des membranes entre les doigts,
car vous n'êtes, à vrai dire, que de francs oisons.
PHILADELPHE.--L'oie est blanche comme le cygne et le cygne est palmé
comme l'oie, et l'on court risque de s'y tromper, quand on a la vue
courte. O mon ami! l'on voit bien que tu as oublié de chausser tes
lunettes; frottes-en les verres au parement de ton habit, et regarde, tu
verras que nous sommes de hauts génies et non des imbéciles, des cygnes
et non des oies.
ALBERT.--Oie ou cygne, n'importe; de loin l'effet est le même. J'ai, en
ce moment-ci, un avantage sur toi en particulier, et sur vous tous en
général: c'est que j'ai une idée, et que vous n'en avez évidemment pas.
PHILADELPHE.--Est-il fat, celui-là, avec sa prétention d'avoir une idée!
Tu n'as pas plus d'idées que de femmes.
ALBERT.--C'est en quoi tu te trompes, j'ai trois femmes et une idée;
différent en cela de toi, qui as peut-être trois idées, et qui n'as
certainement pas de femme.
TOUS.--L'idée! l'idée! l'idée!
ALBERT.--Messeigneurs, la voici; elle est simple et triomphante. Je
m'étonne que pas un d'entre vous ne l'ait eue avant moi.
TOUS.--Voyons.
ALBERT, _solennellement_.--Faisons une orgie! Une orgie est
indispensable pour nous culotter tout à fait: il ne nous manque que
cela. Nous nous compléterons, et nous passerons la soirée
très-agréablement.
TOUS, _avec un enthousiasme frénétique_.--Bravo! bravo!
ALBERT.--Rien n'est plus à la mode que l'orgie. Chaque roman qui paraît
a son orgie: ayons aussi la nôtre. L'orgie est aussi nécessaire à une
existence d'homme qu'à un in-octavo d'Eugène Renduel...
En vérité, je ne sais trop pourquoi j'ai pris la forme du dialogue pour
vous narrer ce conte véridique; il est clair qu'elle s'y adapte fort
mal, et la page précédente est un chef-d'œuvre de mauvais goût. Je ne
crois pas qu'il soit possible d'écrire d'une manière plus prétentieuse
et plus fatigante: chaque interlocuteur prend le dernier mot de l'autre,
et le renvoie comme un volant avec une raquette.
Je pense que le seul motif qui m'a poussé à cette abomination est le
désir de faire le plus de pages possible avec le moins de phrases
possible. Je souhaite de tout mon cœur que ce bienheureux conte,
intitulé _le Bol de Punch_, aille jusqu'à la page 370, qui est la
colonne d'Hercule où je dois arriver, et que je ne dois pas dépasser,
parce que, dans l'un ou l'autre de ces deux cas, mon volume serait
galette ou billot, écueil également à redouter.
Le dialogue a cela d'agréable qu'il foisonne beaucoup: chaque demande et
chaque réponse étant séparées par le nom des personnages écrits en
lettres majuscules, l'on peut, avec un peu d'adresse, composer une page
sans y mettre plus de cinq ou six lignes, en ayant soin de hacher son
style court et menu. Il y a, dans _les Marrons du Feu_, une feuille qui
ne contient que treize syllabes; c'est le _nec plus ultra_ du genre, et
il n'est pas donné à beaucoup de s'élever à cette hauteur:
... Vestigia pronus adoro.
Quoi qu'il en soit, je renonce au dialogue, temporairement du moins, et
le lecteur y gagnera une superficie de deux ou trois pouces carrés par
feuillet de pensées exclusivement admirables, ainsi que je me suis
engagé à les livrer à mon éditeur très-cher.
Cette grandeur d'âme est d'autant plus antique et digne qu'on la loue,
qu'elle recule l'instant fortuné où je toucherai l'argent qui m'est dû
pour ce merveilleux volume, destiné à opérer une régénération sociale et
à faire progresser l'humanité dans la route de l'avenir.
Et si vous désirez savoir, ami lecteur, pourquoi je veux avoir de
l'argent, je vous répondrai _primo_, comme Gubetta à Lucrèce Borgia,
... Pour en avoir,
ce qui est très-logique; _secundo_, pour acheter des vieux pots du Japon
et des magots de la Chine; _tertio_, pour manger du flan et des pommes
de terre frites le long des quais et des boulevards, ce que personne ne
pourra trouver subversif de l'ordre de choses et provoquant au mépris de
la monarchie citoyenne.
Maintenant, au bol de punch!
Si vous n'avez pas de gastrite, ce que je souhaite de toute mon âme, ô
vénérable lecteur, tendez votre verre, que je vous verse de ce
délectable breuvage. Et vous, ô charmante lectrice (il n'y a aucun doute
que vous ne soyez charmante), avancez le vôtre, que je ne répande rien
sur la nappe. Vous direz probablement qu'il est d'une force horrible;
vous ferez, en disant cela, la plus jolie petite moue et la plus
adorable grimace que l'on puisse imaginer; mais vous n'en boirez pas
moins le calice jusqu'à la dernière goutte, et vous vous en trouverez on
ne peut mieux, vous et vos chastes amies.
--Oui! oui! une orgie pyramidale, phénoménale, crièrent tous les drôles
à la fois, une orgie folle, échevelée, hurlante, comme dans _la Peau_ de
M. de Balzac, comme dans le _Barnave_ de M. Janin, comme dans _la
Salamandre_ de M. Eugène Sue, comme dans _le Divorce_ du bibliophile
Jacob.
--Non, non, à bas celle-là! c'est empire, c'est poncif!
--Comme dans _la Danse Macabre_, du même.
--A la bonne heure, c'est moyen âge, au moins, cela a une tournure.
--Qu'est-ce qui tient pour _la Peau_?
--Moi,--moi,--moi!
--C'est bien: passez par là, dit Philadelphe.
Les Balzaciens se rangèrent à sa droite.
--Qui pour _Barnave_?
--Nous quatre.
--A droite aussi; vous êtes les aristocrates de l'orgie, et nous vous
guillotinerons à la fin, entre la poire et le fromage.
Les Janinphiles, les Janinlâtres ou les Janiniens, car ces trois mots
sont d'une composition également régulière, allèrent se placer à côté
des Balzaciens.
--Où sont les flambarts?
--Ici,--ici!
--A gauche les flambarts.
Et ils passèrent à gauche.
--Où sont les truands?
--Voilà!--voilà!
Et plusieurs mains se levèrent.
--A gauche, avec les flambarts; vous êtes les démocrates, c'est pourquoi
vous chiquerez du caporal, tandis que ces messieurs fumeront du
maryland; c'est pourquoi vous boirez du vin bleu, comme les filles de
Barbier, tandis que les autres boiront du vin de Champagne. Vous vous
râperez le gosier avec du rhum et du rack, avec le trois-six et le
sacré-chien dans toute sa pureté, tandis qu'ils se l'humecteront avec
les onctueuses liqueurs des îles. Ce qui vous prouve que les
aristocrates vous sont aussi supérieurs, canailles que vous êtes, que le
vin de Chypre est supérieur au vin de Brie.
Les truands se mêlèrent aux flambarts.
--C'est bien, maintenant, où ferons-nous la kermesse?
--Pas ici, c'est trop petit.
--Dans la maison de Théodore, dans la maison du faubourg, vous savez: il
y aura plus de place. Que vous en semble?--C'est convenu.--A quand
l'orgie?--Il est six heures.--A minuit; il faut bien cela pour les
préparatifs.
--A propos, comment nous arrangerons-nous pour la décoration de la
salle?
--Je ne sais trop comment, à moins de faire plusieurs compartiments
comme dans _le Roi s'amuse_. Il me paraît difficile de concilier la
salle à manger du millionnaire de M. de Balzac avec la cuisine de P.-L.
Jacob, la petite maison de M. Jules Janin avec l'auberge de Saint-Tropez
de M. Eugène Sue.
--Ceci est épineux, et, d'ailleurs, le temps nous galope; admettons pour
cette fois-ci le lieu vague que propose Corneille dans les préfaces de
ses tragédies, un lieu qui n'est ni un cabinet, ni une antichambre, ni
une maison, ni une rue, mais qui est un peu tout cela. La chambre de
Théodore sera tout à la fois cuisine, salon, auberge et boudoir. Nous y
mettrons un peu de complaisance, et nous nous aiderons nous-mêmes à nous
faire illusion. On établira une table en fer à cheval: à l'une des
extrémités il y aura une belle nappe damassée, des assiettes de
porcelaine, des cristaux et de l'argenterie; à l'autre, un torchon de
toile à voile, des plats de terre, des bouteilles de grès et des
fourchettes en métal d'Alger.
--Et des filles, il nous faut absolument des filles!
--Des filles, je m'en charge, fit Roderick, mais pour la partie
fashionable seulement. Je connais tout ce qu'il y a de mieux de ce
genre, et je vous amènerai ce qu'on peut nommer à juste titre l'élite de
la société. Quant aux autres, les premières que vous rencontrerez, vous
les enverrez ici; plus elles seront laides et ignobles, mieux elles
vaudront!
--Ainsi soit fait comme il est dit. Nous comptons sur toi, Roderick.
--Soyez tranquilles.
Après avoir échangé plusieurs poignées de mains, les dignes
Jeunes-France se séparèrent pour vaquer aux préparatifs de ces mystères
orgiaques. Théodore courut à sa maison, fit débarrasser la chambre de
tout ce qui pouvait gêner; il envoya chercher de l'eau-de-vie, du rhum
et plusieurs paniers de vin; il posa lui-même un chef et trois ou quatre
marmitons auprès des fourneaux, et casseroles, poêles, marmites d'entrer
en danse, et de siffler, et de chanter, et de faire flah-flah, et de
faire floh-floh, le plus joyeusement du monde.
Sancho, Falstaff, Panurge, et tous les moines goinfres de Rabelais
auraient eu la joie au cœur, et se fussent léché les babines, rien que
de manger leur pain à la fumée de cette cuisine.
Le lieu de réunion présentait l'aspect le plus étrange: d'un côté, des
siéges élégants, un service splendide, des bougies dans des flambeaux
dorés; de l'autre, des bancs de chêne, des tables sur des tréteaux, de
grosses chandelles de suif ou de poix-résine dans des chandeliers de
fer-blanc: la plus complète opposition.
La maison, ainsi illuminée, jetait feu et flammes par toutes les
ouvertures, et inondait d'une lueur dédaigneuse les autres maisons, ses
voisines, qui s'étaient couchées à neuf heures, et avaient fermé l'œil
pour jusqu'au lendemain matin, en bonnes rentières et en bourgeoises de
la vieille roche qu'elles étaient effectivement.
Cependant les fiacres commençaient à arriver: on criait, on jurait.
D'étranges silhouettes se découpaient entre les portes des voitures et
les portes de la maison. C'était tantôt des marquis poudrés, en habit à
la française, l'épée au côté, la poignée en bas, la pointe en l'air,
tenant par le doigt des comtesses en paniers, avec du rouge, des
mouches, des paillettes et un éventail; tantôt des marins, le chapeau
ciré sur la tête, le poing sur la hanche, la pipe à la gueule, une catin
au bras; ou bien des merveilleux haut cravatés, corsés, bridés, gantés,
menant des dames chargées de panaches, de fleurs, de rubans et de
bijoux, ou des truands et des mauvais-garçons, avec le camail et le
chaperon, la grande plume rouge, haute de trois pieds, la dague au
poing, un jurement à la bouche, tous pêle-mêle avec des bohémiennes et
des filles folles de leur corps, en jupes bigarrées et étincelantes de
clinquant.
Au bruit que menait tout ce monde, les maisons les plus voisines
commencèrent à se réveiller un peu, à se frotter les yeux, à mettre
leurs lunettes sur le nez, et le nez à la fenêtre, toutes surprises
qu'elles étaient d'un pareil tapage à une heure aussi indue.
On entrevoyait, sous les jalousies, de vénérables bonnets de coton avec
leur mèche patriarcale, de mystérieuses cornettes et de chastes
fontanges. Plus d'un épicier retiré gagna cette nuit-là un rhume de
cerveau, plus d'une grisette oublia de faire une corne à la page du
roman commencé, plus d'un chat amoureux, ébloui de ces clartés et de ces
rumeurs insolites, se laissa tomber du haut d'un toit dans la rue.
A chaque entrée, c'était un hurrah frénétique; tous les carreaux
dansaient dans les châssis, les assiettes remuaient dans les buffets,
comme par un tremblement de terre.