mort dans l'âme. Ah! vous croyez que, pour être votre servante, j'ai
cessé d'être femme; si vous avez compté sur cela, vous vous êtes trompé,
et bien étrangement. Je sais que cela est bien hardi et bien audacieux à
moi de vous aimer, vous, mon maître; mais je vous aime, est-ce ma faute
à moi? je ne vous ai pas cherché, au contraire, et j'ai bien pleuré pour
venir avec vous. Vous m'avez prise toute jeune à ma vieille mère, et
vous m'avez amenée ici: me trouvant jolie, vous n'avez pas dédaigné de
me séduire. Cela ne vous a pas été difficile: j'étais isolée, sans
défense aucune; vous abusiez de votre ascendant de maître et de ma
soumission de servante; et puis, à quoi bon le cacher? si je ne vous
aimais pas encore, je n'avais pas d'autre amour; vous avez le premier
éveillé mes sens, et cet enivrement m'a fait supporter des choses que je
ne supporterai plus, je vous le déclare, je ne veux plus être pour vous
un jouet sans conséquence, qu'on prend et qu'on jette là, une chose
agréable à toucher comme une étoffe ou une fourrure; je suis lasse de
tenir le milieu entre vos chats et votre chien. Moi, je ne sais pas,
comme vous, séparer mon amour en deux: l'amour de l'âme pour celle-ci,
l'amour du corps pour celle-là. Je vous aime avec mon âme et mon corps,
et je veux être aimée ainsi. Je veux! c'est un étrange mot, n'est-ce
pas, de moi à vous, de moi servante à vous maître? mais vous m'avez
prise pour être votre servante et non votre maîtresse; si vous l'avez
oublié, pourquoi ne l'oublierais-je pas?
RODOLPHE, _à part_.--Par la virginité de ma grand'mère, voilà qui se
pose assez passionnément. (_Haut et d'un ton caressant._) Pauvre
Mariette! (_A part._) C'est décidé, je quitte l'autre.
MARIETTE, _pleurant_.--Ah! Rodolphe, si vous pouviez savoir combien est
douloureuse la position où je suis, vous pleureriez comme moi, tout
insensible que vous êtes.
RODOLPHE, _buvant ses larmes sur ses yeux_.--Allons donc, enfant, avec
tes pleurs; tu me fais boire de l'eau pour la première fois depuis que
j'ai atteint l'âge de raison.
MARIETTE, _lui passant timidement le bras autour du col_.--Aimer et ne
pouvoir le dire, sentir son cœur gros de soupirs et prêt à déborder, et
ne pouvoir cacher sa tête sur le sein bien-aimé pour y pleurer à son
aise, et n'oser risquer une caresse; être comme le chien, l'oreille au
guet, l'œil attentif, qui attend qu'il plaise au maître de le flatter de
la main: voilà quel est notre sort. Oh! je suis bien malheureuse!
RODOLPHE, _ému_.--Tu es bête comme plusieurs oies. Qui t'empêche de me
dire que tu m'aimes, et de me caresser quand l'envie t'en prend? Ce
n'est pas moi, j'espère.
MARIETTE.--Qu'ont donc les autres femmes de plus que moi? Je suis aussi
belle que plusieurs qui ont la réputation de l'être beaucoup. C'est vous
qui l'avez dit, Rodolphe; je ne sais si j'ai raison de vous croire, mais
je vous crois. On ne prend guère la peine de flatter sa servante; à quoi
bon? on n'a qu'à dire «je veux,» cela est plus commode. Voyez mes
cheveux, ils sont noirs et à pleines mains: je vous ai souvent entendu
louer les cheveux noirs; mes yeux sont noirs comme mes cheveux: vous
avez dit bien des fois que vous ne pouviez souffrir les yeux bleus; mon
teint est brun, et, si je suis pâle, ô Rodolphe! c'est que je vous aime
et que je souffre. Si vous avez fait la cour à cette femme, c'est parce
qu'elle avait un teint brun et des yeux noirs. J'ai tout cela, Rodolphe,
je suis plus jeune qu'elle, et je vous aime plus qu'elle ne peut vous
aimer; car son amour est né dans les rires, et le mien dans les larmes,
et cependant vous ne faites pas attention à moi; pourquoi? parce que je
suis votre servante, parce que je veille sur vous nuit et jour, parce
que je vais au-devant de tous vos désirs, et que je me dérange vingt
fois dans une heure pour satisfaire vos moindres caprices. Il est vrai
que vous me jetez au bout de l'année quelques pièces d'argent; mais,
croyez-vous que de l'argent puisse dédommager d'une existence détournée
au profit d'un autre, et que la pauvre servante n'ait pas besoin d'un
peu d'affection pour se consoler de cette vie toute de dévouement et
d'amertume? Si j'avais de beaux chapeaux et de belles robes, si j'étais
la femme d'un notaire ou d'un agent de change, vous monteriez la garde
sous mon balcon, et vous vous estimeriez heureux d'un coup d'œil lancé à
travers la persienne.
RODOLPHE.--Je ne suis pas assez platonique pour cela. Je t'aime plus,
étant ce que tu es, que la plus grande dame de la terre. C'est convenu,
tu restes?
MARIETTE.--Et madame de M***? vous savez ce que j'ai dit.
RODOLPHE.--Qu'elle aille au diable! je romps avec elle. (_A part._) Il y
a plus de passion véritable dans cette pauvre fille que dans vingt
mijaurées de cette espèce, et d'ailleurs elle est plus jolie.
MARIETTE.--Vous me promettez donc...
RODOLPHE.--Sur tes yeux et ta bouche.
MARIETTE, _avec explosion_.--Je reste!
RODOLPHE.--Çà! notre chambrière, maintenant que vous voilà promue au
grade de notre maîtresse en titre, cherchez quelqu'un qui vous remplace
et fasse votre ouvrage.
MARIETTE.--Non, Rodolphe, je veux être ici seule avec vous, et
d'ailleurs je vous aime trop pour laisser le soin de vous servir à une
autre.
RODOLPHE.--Tu es une bonne fille et je suis un grand sot d'avoir été
chercher si loin le trésor que j'avais chez moi. Je t'aime de cœur et de
corps, je me sens en humeur tout à fait pastorale, et nous allons
refaire à nous deux les amours de Daphnis et Chloé. (_Il la prend sur
ses genoux et la berce comme un petit enfant._)
_Intrat_ ALBERT, _l'homme positif_.--Voilà un groupe qui se compose
assez bien; mais je doute fort qu'il fût du goût de madame de M***, si
elle le voyait.
RODOLPHE.--Je voudrais qu'elle le vît.
ALBERT.--Tu ne l'aimes donc plus?
RODOLPHE.--Est-ce que je l'ai aimée?
ALBERT.--A vrai dire, j'en doute. Et ta passion d'artiste?
RODOLPHE.--Au diable la passion! je courais après elle, elle est venue
chez moi.
ALBERT.--C'est toujours ainsi. Je suis charmé de te voir revenu à des
sentiments raisonnables. Je vote des remercîments à Mariette pour cette
cure importante.
MARIETTE.--Ce n'est pas sans peine, monsieur Albert, que je l'ai opérée.
ALBERT.--Je le crois, le malade était au plus mal: gare les rechutes!
MARIETTE.--Oh! j'en aurai bien soin, soyez tranquille.
RODOLPHE.--N'aie pas peur, ma petite Mariette, tu es trop jolie et trop
bonne pour qu'il y ait le moindre danger.
ALBERT.--O mon ami! il faut être bien fou pour sortir de chez soi dans
l'espoir de rencontrer la poésie. La poésie n'est pas plus ici que là,
elle est en nous. Il y en a qui vont demander des inspirations à tous
les sites de la terre, et qui n'aperçoivent pas qu'ils ont à dix lieues
de Paris ce qu'ils vont chercher au bout du monde. Combien de
magnifiques poëmes se déroulent depuis la mansarde jusqu'à la loge du
portier, qui n'auront ni Homère ni Byron! combien d'humbles cœurs se
consument en silence, et s'éteignent sans que leur flamme ait rayonné au
dehors! que de larmes ont coulé que personne n'a essuyées! que de
passions, que de drames que l'on ne connaîtra jamais! que de génies
avortés, que de plantes étiolées faute d'air! Cette chambre où nous
sommes, toute paisible, toute calme, toute bourgeoise qu'elle est, a
peut-être vu autant de péripéties, de tragédies domestiques et de drames
intérieurs, qu'il s'en est joué pendant un an à la Porte-Saint-Martin.
Des époux, des amants y ont échangé leurs premiers baisers; des jeunes
femmes y ont goûté les joies douloureuses de la maternité; des enfants y
ont perdu leur vieille mère. On a ri et l'on a pleuré, on a aimé et l'on
a été jaloux, on a souffert et l'on a joui, on a râlé et l'on est mort
entre ces quatre murs: toute la vie humaine dans quelques pieds. Et les
acteurs de tous ces drames, pour n'avoir pas le teint cuivré, un
poignard et un nom en _i_ ou en _o_, n'en avaient pas moins de colère et
d'amour, de vengeance et de haine, et leur cœur, pour ne pas battre sous
un pourpoint ou un corselet, n'en battait pas moins fort ni moins vite.
Les dénoûments de ces tragédies réelles, pour ne pas être un coup de
poignard ou un verre de poison, n'en étaient pas moins pleins de terreur
et de larmes. Je te le dis, ô mon ami, la poésie, toute fille du ciel
qu'elle est, n'est pas dédaigneuse des choses les plus humbles; elle
quitte volontiers le ciel bleu de l'Orient, et ploie ses ailes dorées au
long de son dos pour se venir seoir au chevet de quelque grabat sous une
misérable mansarde; elle est comme le Christ, elle aime les pauvres et
les simples, et leur dit de venir à elle. La poésie est partout: cette
chambre est aussi poétique que le golfe de Baïa, Ischia, ou le lac
Majeur, ou tout endroit réputé poétique; c'est à toi de trouver le filon
et de l'exploiter. Si tu ne le peux pas, demande une place de
surnuméraire dans quelque administration, ou fais des articles de
critique pour quelque journal, car tu n'es pas poëte, et la muse
détourne sa bouche de ton baiser. Regarde, c'est dans ces murs que s'est
passée la meilleure partie de ton existence; tu as eu là tes plus beaux
rêves, tes visions les plus dorées. Une longue habitude t'en a rendu
familiers les coins les plus secrets: tes angles sortants s'adaptent on
ne peut mieux avec leurs angles rentrants, et, comme le colimaçon, tu
t'emboîtes parfaitement dans ta coquille. Ces murailles t'aiment et te
connaissent, et répètent ta voix ou tes pas plus fidèlement que tous
autres; ces meubles sont faits à toi, et tu es fait à eux. Quand tu
entres, la bergère te tend amoureusement les bras et meurt d'envie de
t'embrasser; les fleurs de ta cheminée s'épanouissent et penchent leur
tête vers toi pour te dire bonjour; la pendule fait carillon, et
l'aiguille, toute joyeuse, galope ventre à terre pour arriver à l'heure
dont le son vaut pour toi toutes les musiques célestes, à l'heure du
dîner ou du déjeuner; ton lit te sourit discrètement du fond de
l'alcôve, et rougissant de pudeur entre ses rideaux pourprés, semble te
dire que tu as vingt ans et que ta maîtresse est belle; la flamme danse
dans l'âtre, les bouilloires bavardent comme des pies, les oiseaux
chantent, les chats font ronron; tout prend une voix pour exprimer le
contentement; le tilleul du jardin allonge ses branches à travers la
jalousie pour te donner la main et te souhaiter la bienvenue; le soleil
vient au-devant de toi par la croisée et les atomes valsent plus
allègrement dans les rais lumineux. La maison est un corps dont tu es
l'âme et à qui tu donnes la vie: tu es le centre de ce microcosme.
Pourquoi donc vouloir se déplacer et devenir accessoire, lorsqu'on peut
être principal? O Rodolphe! crois-m'en, jette au feu toutes tes
enluminures espagnoles ou italiennes. Une plante perd sa saveur à être
changée de climat, les pastèques du Midi deviennent des citrouilles dans
le Nord, les radis du Nord des raiponces dans le Midi. Ne te transplante
pas toi-même, ce n'est que dans le sol natal que l'on peut plonger de
puissantes et profondes racines: d'un bon et honnête garçon que tu es,
ne cherche pas à devenir un petit misérable bandit, à qui le premier
chevrier des Abruzzes donnerait du pied au cul, et qu'il regarderait à
juste titre comme un niais. Aime bien Mariette, qui t'aime bien, et,
sans te soucier si tu as ou non une tournure d'artiste, fais tes vers
comme ils te viendront; c'est le plus sage, et tu te feras ainsi une
existence d'homme qui, sans être très-dramatique, n'en sera pas moins
douce, et te mènera par une route unie et sablée au but inconnu où nous
allons tous. Si quelqu'un te fait insulte, bats-toi en duel avec lui,
mais ne l'assassine pas à la mode italienne, parce que l'on te
guillotinerait immanquablement, ce qui me fâcherait fort, car tu vaux
trop, quoique tu sois un grand fou.
En faveur de l'amitié que je te porte, pardonne-moi la longue tartine
que je viens de te faire avaler, et sur quoi j'étale depuis une heure
les confitures de mon éloquence; passe-moi, en outre, une allumette pour
allumer ma pipe, et je te voue une reconnaissance égale au service.
Rodolphe fit ce qu'il demandait, et bientôt un nuage de fumée emplit la
chambre. La soirée se passa on ne peut plus joyeusement, et Albert se
retira fort tard.
Mariette, le lendemain, n'eut qu'un lit à faire, et de nouvelles
couleurs commençaient à poindre sur ses joues rondes et potelées.
Et madame de M***, que devint-elle? Elle avait déjà pris un amant quand
Rodolphe la quitta, le tout par crainte d'en manquer.
Et M. de M***? il resta ce qu'il était, c'est-à-dire le plus dernier de
M. Paul de Kock qu'il soit possible d'être, si les façons de plus font
quelque chose à l'affaire.
Rodolphe et madame de M*** se rencontrèrent quelquefois depuis dans le
monde; ils se traitèrent avec toute la politesse imaginable, et comme
des gens qui se connaissent à peine. La belle chose que la civilisation!
Enfin, nous voilà arrivés au bout de cette admirable épopée, je dis
épopée avec une intention marquée; car vous pourriez prendre ceci pour
une histoire libertine, écrite pour l'édification des petites filles.
Il n'en est rien, estimable lecteur. Il y a un mythe très-profond sous
cette enveloppe frivole: au cas que vous ne vous en soyez pas aperçu, je
vais vous l'expliquer tout au long.
Rodolphe, incertain, flottant, plein de vagues désirs, cherchant le beau
et la passion, représente l'âme humaine dans sa jeunesse et son
inexpérience; madame de M*** représente la poésie classique, belle et
froide, brillante et fausse, semblable en tout aux statues antiques,
déesse sans cœur humain, et à qui rien ne palpite sous ses chairs de
marbre; du reste, ouverte à tous, et facile à toucher, malgré ses
grandes prétentions et tous ses airs de hauteur; Mariette, c'est la
vraie poésie, la poésie sans corset et sans fard, la muse bonne fille,
qui convient à l'artiste, qui a des larmes et des rires, qui chante et
qui parle, qui remue et palpite, qui vit de la vie humaine, de notre vie
à nous, qui se laisse faire à toutes les fantaisies et à tous les
caprices, et ne fait la petite bouche pour aucun mot, s'il est sublime.
M. de M***, c'est le gros sens commun, la prose bête, la raison butorde
de l'épicier; il est marié à la fausse poésie, à la poésie classique:
cela devait être. Il est inférieur à sa femme; ceci est un sous-mythe
excessivement ingénieux, qui veut dire que M. Casimir Delavigne est
inférieur à Racine, qui est la poésie classique incarnée. Il est cocu,
M. de M***, cela généralise le type; d'ailleurs, la fausse poésie est
accessible à tous, et ce cocuage est tout allégorique.
Albert, qui ramène Rodolphe dans le droit chemin, est la véritable
raison, amie intime de la vraie poésie, la prose fine et délicate qui
retient par le bout du doigt la poésie qui veut s'envoler, de la terre
solide du réel, dans les espaces nuageux des rêves et des chimères:
c'est don Juan qui donne la main à Childe-Harold.
J'espère que voilà une superbe explication à laquelle vous ne vous
attendiez guère, garde national de lecteur que vous êtes.
Je ne sais pas, avec tout cela, si l'histoire de Rodolphe sera de votre
goût, mais j'ai assez bonne opinion de vous pour croire qu'en pareille
occurrence vous n'eussiez pas hésité entre _celle-ci_ et _celle-là_.
ELIAS WILDMANSTADIUS
OU
L'HOMME MOYEN AGE
... Laudator temporis acti.
HORACE.
La cathédrale rugueuse était sa carapace.
VICTOR HUGO.
Parmi les innombrables variétés de Jeunes-France, une des plus
remarquables, sans contredit, est celle dont nous allons nous occuper.
Il y a le Jeune-France byronien, le Jeune-France artiste, le
Jeune-France passionné, le Jeune-France viveur, chiqueur, fumeur, avec
ou sans barbe, que certains naturalistes placent entre les pachydermes,
d'autres dans les palmipèdes, ce qui nous paraît également fondé. Mais
de toutes ces espèces de Jeunes-France, le Jeune-France moyen âge est la
plus nombreuse, et les individus qui la composent ne sont pas
médiocrement curieux à examiner. J'en chercherai un entre tous, ami
lecteur; il pourra te donner une idée du genre, si tu n'as pas eu le
bonheur d'en voir un vivant ou empaillé. Comme il est mort, je puis te
dire son véritable nom: il se nommait Elias Wildmanstadius; c'était un
très-beau nom pour un homme moyen âge, d'autant que ce n'était pas un
pseudonyme. Je vous prie, lecteur, de ne pas trop rire de lui, car
c'était mon ami, et il fut sincère dans sa folie, bien différent de tant
d'autres, qui ne le sont que par mode et par manière.
J'espère que vous me pardonnerez l'espèce de teinte sentimentale
répandue sur ce récit. Songez qu'Elias Wildmanstadius fut mon plus cher
camarade, et qu'il est mort, et d'ailleurs j'ai besoin de faire reposer
un peu mes lèvres, qui, depuis trois cents pages environ, se tordent en
ricanements sardoniques.
L'ange chargé d'ouvrir aux âmes la porte de ce monde, par la plus
inexplicable des distractions, n'avait livré passage à la sienne
qu'environ trois cents ans après l'époque fixée pour son entrée dans la
vie.
Le pauvre Elias Wildmanstadius, avec cette âme du quinzième siècle au
dix-neuvième, ces croyances et ces sympathies d'un autre âge au milieu
d'une civilisation égoïste et prosaïque, se trouvait aussi dépaysé qu'un
sauvage des bords de l'Orénoque dans un cercle de fashionables
parisiens.
Se sentant gauche et déplacé dans cette société pour laquelle il n'était
pas fait, il avait pris le parti de s'isoler en lui-même et de se créer
une existence à part. Il s'était bâti autour de lui un moyen âge de
quelques toises carrées, à peu près comme un amant qui, ayant perdu sa
maîtresse, fait lever son masque en cire, et habille un mannequin des
vêtements qu'elle avait coutume de porter.
A cet effet, il avait loué une des plus vieilles maisons de S***, une
maison noire, lézardée, aux murailles lépreuses et moisies, avec des
poutres sculptées, un toit qui surplombe, des fenêtres en ogive, aux
carreaux en losange, tremblant au moindre coup de vent dans leur résille
de plomb.
Il la trouvait un peu moderne; elle ne datait que de 1550 tout au plus.
Quelques bossages vermiculés, quelques refends, quelques essais timides
de colonnes corinthiennes, où le goût de la Renaissance se faisait déjà
sentir, gâtaient, à son grand regret, la façade de la rue et altéraient
la pureté toute gothique du reste de l'édifice.
C'était d'ailleurs la maison la plus incommode de toute la ville.
Les portes mal jointes, les châssis vermoulus laissaient passer la bise
comme un crible. La cheminée au manteau blasonné, sous lequel toute une
famille se fût assise, eût avalé un chêne entier à chaque bouchée de sa
gueule énorme; il eût fallu deux hommes pour changer de place ses lourds
chenets de fer, ornés de grosses boules de cuivre.
Les tapisseries de haute lisse, représentant des passes d'armes et des
sujets de chevalerie, s'en allaient en lambeaux; les murs suaient à
grosses gouttes à force d'humidité; quelques tableaux noirs et enfumés
étaient pendus çà et là dans leurs cadres poudreux.
Pour compléter l'illusion, Elias Wildmanstadius avait rassemblé à grands
frais les meubles les plus anciens qu'il eût pu trouver: de grands
fauteuils de chêne à oreillettes, couverts de cuir de Cordoue avec des
clous à grosses têtes, des tables massives aux pieds tortus, des lits à
estrade et à baldaquin, des buffets d'ébène, incrustés de nacre, rayés
de filets d'or, des panoplies de diverses époques, tout ce bagage
rouillé et poussiéreux, qu'un siècle qui s'en va laisse à l'autre comme
témoin de son passage, et que les peintres disputent aux antiquaires
chez les marchands de curiosités.
Afin d'être assorti à ces meubles et de ne pas faire dissonance, il
portait toujours chez lui un costume du moyen âge.
Rien n'était plus divertissant que de le voir, ce bon Elias
Wildmanstadius, avec un surcot de samit armorié, des jambes mi-parties,
des souliers à la poulaine, les cheveux fendus sur le front, le chaperon
en tête, la dague et l'aumônière au côté, se promener gravement, à
travers les salles désertes, comme une apparition des temps passés.
Quelquefois il se revêtait d'une armure complète, et il prenait un grand
plaisir à entendre le son de fer qu'il rendait en marchant.
Cet amour de l'antiquité s'étendait jusque sur la cuisine: il fallait
mettre sur sa table des drageoirs et des hanaps; il ne voulait manger
que faisans avec leurs plumes, paons rôtis, ou toute autre viande
chevaleresque. Dès qu'il voyait paraître quelque mets plus bourgeois et
plus confortable, il entrait en fureur, et il aurait presque battu
Marthe, sa vieille gouvernante, lorsqu'elle lui versait du faro ou du
lambick, au lieu d'hydromel et de cervoise.
Par le même motif, il n'admettait dans sa bibliothèque aucun livre
imprimé, à moins que ce ne fût en gothique; car il détestait l'invention
de Guttemberg autant que celle de l'artillerie.
En revanche, les rayons étaient chargés de force beaux manuscrits sur
vélin, aux coins et aux fermoirs d'argent, à la reliure de parchemin ou
de velours.
Il admirait avec une naïveté d'enfant les images des frontispices, les
fleurons des marges, les majuscules ornées aux commencements des
chapitres; il s'extasiait sur les roides figures des saintes aux cils
d'or et aux prunelles d'azur, les beaux anges aux ailes blanches et
roses; il avait peur des diables et des dragons, et croyait à toute
légende, si absurde qu'elle fût, pourvu que le texte fût en bonne
gothique ligaturée et le titre en grandes lettres rouges.
En peinture, ses opinions étaient fort étranges: au delà des tableaux du
quinzième siècle, il ne voyait plus rien; il n'aimait que Mabuse,
Jacquemain Gringoneur, Giotto, Pérugin et quelques peintres de ce genre.
Raphaël commençait à être trop nouveau pour lui.
De la musique telle que l'ont faite Rossini, Mozart et Weber, il ne
connaissait rien; au lieu du _Di tanti palpiti_, il chantait:
Tout est verlore,
La tintelore,
Tout est frelore, bei Gott!
de la défaite des Suisses à Marignan, par Clément Janequin, ou quelque
autre air d'Ockeghem, de Francesco Rosello, de Constantio Festa ou
d'Hobrecht: il n'allait pas plus loin.
Pour les instruments dont on se sert aujourd'hui, il n'en savait pas le
nom; en récompense, il savait à merveille ce que c'était qu'une
sambucque, des naquerres, des regales, une épinette, un psaltérion et un
rebec: il en eût même joué au besoin.
En littérature, il eût cité juste le plus obscur roman: Parténopeux de
Blois, Huon de Bordeaux, Atys et Profilas, le Saint-Graal, Dolopathos,
Perceforest, et mille autres; il ne se doutait pas de Byron et de Gœthe.
Il vous eût raconté de point en point la chronique de tel roitelet
breton antérieur à Grâlon et à Konan, et vous l'eussiez fort surpris en
lui parlant de Napoléon.
Lorsqu'il était forcé d'écrire à quelqu'un, c'était dans un style si
plein d'archaïsme, avec un caractère si hors d'usage, qu'il était
impossible d'en déchiffrer un mot, et qu'il fallait en déférer au
chartrier de la ville.
Sa conversation était hérissée d'expressions vieillies, de tours tombés
en désuétude, si bien que chaque phrase était une énigme, et qu'il y
fallait un commentaire.
Pourtant, avec tout cela, il avait une âme aimante et pieuse; il
comprenait l'art, mais l'art naïf et qui croit à son œuvre, l'art
gothique, patient et enthousiaste, qui fait des miniatures géantes, des
basiliques travaillées en bijou, des clochers de deux cents pieds, finis
comme des chatons de bague. Il sentait admirablement bien
l'architecture; il eût trouvé Notre-Dame et la cathédrale de Bourges, si
elles avaient été à faire. Trois cents ans plus tôt, le nom d'Élias
Wildmanstadius nous fût parvenu, porté par l'écho des siècles, avec ces
quelques noms rares qui surnagent et ne meurent point; mais, comme
beaucoup d'autres, il avait manqué son entrée en ce monde, il n'était
qu'une espèce de fou; il eût été un des plus hauts génies, sa vie eût
été pleine et complète: il était obligé de se créer une existence
factice et ridicule, et de se jouer lui-même de lui.