--Bonjour, monsieur Rodolphe, fit madame de M***; vous arrivez à propos:

nous nous ennuyons à périr. Que savez-vous de neuf? Et il n'y avait rien

de contraint ou d'embarrassé dans la manière dont elle disait cela.

--Diable! diable! voici qui est prodigieux, murmura intérieurement

Rodolphe. Est-ce que par hasard il n'aurait pas reçu ma lettre? Ce vieux

drôle a un air de sécurité tout à fait insultant.

La conversation roula pendant quelque temps sur des choses si

insignifiantes, que ce serait une cruauté hors de propos que d'en

assassiner le lecteur. Nous la reprenons à l'endroit intéressant.

LE MARI.--A propos, Rodolphe, vous ne savez pas une chose?

RODOLPHE.--Je sais plusieurs choses, mais je ne sais pas celle dont vous

voulez me parler, ou du moins je ne m'en doute pas.

LE MARI.--Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille!

RODOLPHE.--Frédérick a chanté juste?

LE MARI.--Non.

RODOLPHE.--Onuphre est devenu raisonnable?

LE MARI.--Non.

RODOLPHE.--Théodore a payé ses dettes?

LE MARI.--Plus drôle que cela.

RODOLPHE.--Un cheval de fiacre a pris le mors aux dents? un académicien

a composé une ode lyrique?

LE MARI.--Toujours romantique! vous êtes vraiment incorrigible. Mais ce

n'est pas cela: allons, devinez.

RODOLPHE.--Je m'y perds.

LE MARI, _avec triomphe_.--Mon ami, vous êtes un scélérat.

RODOLPHE, _au comble de la joie_.--(_A part._) Enfin, voilà la scène qui

arrive. (_Haut._) Je suis un scélérat!

LE MARI, _toujours de plus en plus radieux_.--Vous êtes un scélérat! la

chose est connue; vous avez une réputation infâme, et vous êtes pire que

votre réputation.

RODOLPHE, _charmé, mais affectant un air de dignité blessée_.--Monsieur,

vous venez de me dire des choses bien étranges: je ne sais...

LE MARI, _riant aux éclats, et faisant avec son nez plus de bruit que

les sept trompettes devant Jéricho_. Hi! hi! ho! ho! ah! ah! Mais c'est

qu'il a un air d'innocence, ce jeune scélérat! les plus matois s'y

tromperaient. Hi! hi! c'est comme Hippolyte devant Thésée. Allons, la

main sur votre estomac, le bras en l'air,

Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.

Hé! romantique, vous voyez que je sais mon Racine.

RODOLPHE, _à demi-voix_:

Vieillard stupide, il l'aime!

Hé! classique, tu vois que je sais mon Hugo. (_Haut, et du ton le plus

sépulcral._) Monsieur, votre gaieté est pour le moins intempestive.

MADAME DE M***.--Tu es insupportable avec tes rires.

RODOLPHE.--Faites-nous la grâce de nous communiquer le motif de votre

hilarité, afin que nous la partagions.

LE MARI.--Permettez-moi de déboutonner mon gilet, j'ai mal aux côtes.

(_D'un ton tragique._) Vous voulez savoir pourquoi je ris, jeune homme?

RODOLPHE.--Je ne désire pas autre chose.

LE MARI, _du même ton_.--Tremblez! (_Avec sa voix naturelle._)

Approchez, monstre, que je vous dise cela dans le tuyau de l'oreille.

RODOLPHE, _digne_.--Eh bien! monsieur?

LE MARI, _avec l'accent de J. Prudhomme_.--Vous êtes l'amant de ma

femme.

MADAME DE M***.--Si vous continuez sur ce ton-là, je m'en vais; vous me

direz quand vous aurez fini.

RODOLPHE, _jouant l'homme atterré_.--L'amant de votre femme?

LE MARI, _se frottant les mains_.--Oui; vous ne saviez pas cela?

RODOLPHE, _naïvement_. (_A part._)--J'en ai eu la première nouvelle.

(_Haut._) Mon Dieu non! et vous?

LE MARI.--Ni moi non plus. Et, de cette façon, je serais le dernier[1]

de M. Paul de Kock; minotaure, comme dit M. de Balzac; il a bien de

l'esprit, ce garçon-là. Vraiment, ce serait d'un bouffon achevé.

[1] Dans deux ou trois mille ans, les commentateurs pourraient être

embarrassés dans ce passage, et ils se tortureraient inutilement

pour l'interpréter. Nous leur éviterons cette peine. En ce temps, il

venait de paraître un roman de M. Paul de Kock, intitulé _le Cocu_.

Ce fut un scandale merveilleux; une affiche colossale se prélassait

effrontément à tous les coins de rue et derrière les carreaux de

tous les cabinets de lecture. Ce fut un grand émoi parmi toute la

gent liseuse. Les lèvres pudibondes des cuisinières se refusaient à

prononcer l'épouvantable mot. Toutes les virginités de magasin

étaient révoltées; la rougeur monta au front des clercs d'huissiers.

Il fallait bien pourtant se tenir au courant, et demander le maudit

roman. Alors (admirez l'escobarderie!) fut trouvée cette honnête

périphrase:--Avez-vous le dernier de M. de Kock?--Dernier de M. de

Kock, par cette raison, a signifié cocu pendant quinze jours, et

c'est à quoi M. de M*** fait allusion, avec sa finesse ordinaire.

RODOLPHE, _vexé de voir sa scène tourner en eau de boudin_.--C'est d'un

bouffon achevé, comme vous le dites fort agréablement.

LE MARI.--J'ai dit ce serait, et non pas c'est; il y a une furieuse

différence de l'indicatif au conditionnel. Hi! hi!

RODOLPHE.--Comme il vous plaira, monsieur. Mais comment avez-vous fait

cette découverte importante?

LE MARI.--C'est une lettre qu'on m'a écrite, une lettre anonyme encore.

Il n'y a rien que je méprise sur la terre comme une lettre anonyme.

Gresset, le charmant auteur de _Vert-Vert_, a dit quelque part:

Un écrit clandestin n'est pas d'un honnête homme.

Je suis parfaitement de son avis.

RODOLPHE, _gravement_.--Il faut être bien infâme pour...

LE MARI, _tirant la lettre de sa poche_.--Tenez, lisez-moi cela. Qu'en

pensez-vous? Cela n'est pas médiocrement curieux, c'est un vrai style de

papier à beurre; c'est probablement quelque cuisinière renvoyée qui aura

fabriqué cette belle missive pour me faire pièce et me mettre martel en

tête.

RODOLPHE, _un peu piqué dans son amour-propre d'auteur_.--Il me semble

que le style n'est pas aussi mauvais que vous le dites: il est simple,

correct, et ne manque pas d'une certaine élégance.

LE MARI.--Fi donc! il est d'une platitude...

MADAME DE M***, _impatientée_.--Messieurs, laissez là cette sotte

conversation; c'est à périr d'ennui.

LE MARI, _sans l'écouter_. Voyez donc à quoi tient la paix des ménages!

A un fil; c'est effrayant. Hein! si j'avais été jaloux; mais

heureusement je ne le suis pas. Je suis sûr de ma femme comme de

moi-même, et d'ailleurs M. Rodolphe est parfaitement incapable...

RODOLPHE, _de l'air d'un grand homme méconnu_.--Ah! monsieur,

parfaitement incapable, sans fatuité...

MADAME DE M***, _à part_.--Est-il fat! il grille de raconter toute

l'affaire à mon mari, pour lui prouver qu'il est capable.

LE MARI, _avec un clignement d'yeux excessivement malin_.--Quand je dis

incapable, ce n'est pas physiquement, c'est moralement que j'entends la

chose, mon jeune ami.

MADAME DE M***, _d'un ton d'humeur très-marqué_.--En voilà assez

là-dessus, jetez cette lettre au feu, et qu'il n'en soit plus question.

LE MARI, _jetant la lettre au feu et prenant une attitude des plus

solennelles_.--Voilà le cas que l'on doit faire des lettres anonymes.

RODOLPHE, _sentencieusement_.--C'est le parti le plus sage.

Décidément, mon pauvre Rodolphe, tu ne pourras parvenir à te procurer la

plus petite péripétie; le drame ne veut évidemment pas de toi, et il se

sauve aussitôt que tu fais ton entrée; je crains bien qu'il ne te faille

rester bourgeois toute ta vie, et après ta mort, jusqu'au jugement

dernier; car ta passion d'artiste n'est, il faut bien l'avouer, qu'un

menu fait de cocuage bien bête et bien commun; un épicier, un caporal de

la garde nationale ne font pas autrement les cocus.

Vrai Dieu! la vergogne te devrait prendre d'en user de la sorte. Si

j'étais toi, je me serais déjà pendu une vingtaine de fois. Il n'y a

donc pas de corde, pas de fusil, pas de mortier, pas de tromblon, pas de

dague, pas de rasoir, pas de septième étage, pas de rivière! Les

couturières amoureuses ont donc fait monter le charbon à un prix

excessif et au-dessus de tes moyens, que tu restes là après à fumer le

cigare de ta vie, comme un étudiant après avoir joué sa poule!

O lâche! ô couard! jette-toi dans les latrines, comme feu l'empereur

Héliogabale, si tu trouves les autres genres de mort que je viens de te

proposer trop poncifs et trop académiques.

Mon cher Rodolphe, je t'en supplie à deux genoux, fais-moi l'amitié de

te tuer. Un suicide, quoique la chose soit assez commune et menace de

devenir mauvais genre, a toujours une certaine tournure, et produit un

effet assez poétique; cela te relèverait peut-être un peu aux yeux de

mes lecteurs, qui te doivent trouver un bien misérable héros.

Puis, ta mort me procurerait l'ineffable avantage de me dispenser

d'écrire le reste de ta vie. Je pourrais poser au bas de cette histoire

interminable le bienheureux mot FIN, qui n'est pas, à coup sûr, attendu

avec plus d'impatience par le lecteur que par moi, ton illustre

biographe.

D'ailleurs, il fait un temps le plus beau du monde, et je t'assure, ô

Rodolphe, que j'aimerais mille fois mieux m'aller promener au bois que

de faire trotter ma plume éreintée et poussive tout le long de ces

grandes coquines de pages. Ici, je pourrais faire une vingtaine de

lignes en prose poétique, comme les feuilletonistes ont l'habitude d'en

faire chaque printemps sur le malheur qu'ils ont d'être obligés de voir

des vaudevilles et des opéras comiques, et de ne pouvoir s'en aller à la

campagne à Meudon ou à Montmorency. Mais je résisterai vertueusement à

la tentation, et je ne parlerai ni du ciel bleu, ni des rossignols, ni

des lilas, ni des pêchers, ni des pommiers, ni en général d'aucun légume

quelconque; c'est pourquoi je demande que l'univers me vote des

remercîments et me décerne une couronne civique.

Et pourtant cela m'aurait été fort utile pour remplir cette feuille, où

je ne sais en vérité que mettre, et l'imprimeur est là, dans

l'antichambre, qui demande de la copie, et allonge ses griffes noires

comme un vautour à jeun.

Considérez, lecteurs et lectrices, que je n'ai pas comme les autres

auteurs mes confrères, la ressource des clairs de lune et des couchers

de soleil, pas la plus petite description de château, de forêt ou de

ruines. Je n'emploie pas de fantômes, encore moins de brigands; j'ai

laissé chez le costumier les pantalons mi-partis et les surcots

armoriés; ni bataille, ni incendie, ni rapt, ni viol. Les femmes de mon

livre ne se font pas plus violer que la vôtre ou celle de votre voisin:

ni meurtre, ni pendaison, ni écartèlement, pas un pauvre petit cadavre

pour égayer la narration et étouper les endroits vides.

Vous voyez combien je suis malheureux, obligé tous les deux jours de

fournir, jusqu'à ce que mort s'ensuive, une feuille in-octavo de

vingt-six lignes à la page et de trente-cinq lettres à la ligne.

Et, tel soin que je prenne de faire de petites phrases et de les couper

par de fréquents alinéas, je ne puis guère voler qu'une vingtaine de

lignes et une centaine de lettres à mon respectable éditeur, n'ayant pas

eu l'idée de diviser mon histoire en chapitres, ou du moins ne l'ayant

eue que trop tard.

D'ailleurs, ce qui rend ma tâche encore plus difficile, je suis décidé à

ne mettre dans ce volume que des choses mathématiquement admirables.

Avec des connaisseurs comme vous, je ne puis farcir ma dinde de marrons

au lieu de truffes; vous êtes trop fins gourmets pour ne pas vous en

apercevoir tout de suite, et vous crieriez haro sur moi; ce que je veux

éviter par-dessus toute chose.

Rodolphe sortit tout désespéré de la platitude et du peu de tournure de

la scène sur laquelle il avait tant compté. Il marchait devant lui, son

mouchoir mettant le nez hors de sa poche, son chapeau en arrière, sa

cravate dénouée, ses deux pouces dans les goussets de sa culotte, dans

l'attitude physique et morale d'un homme anéanti.

Il se heurta contre quelque chose de trop flasque pour être une muraille

et de trop dur pour être une nourrice, et il vit, à son grand

ébahissement, que ce n'était autre chose que son ami Albert.

RODOLPHE.--Sacrédieu! tu devrais bien prendre garde quand tu marches à

ce que tu as devant toi.

ALBERT.--Voici une morale assez déplacée, d'autant que tu allais le nez

en terre, comme un porc qui cherche des truffes.

RODOLPHE.--Merci de la comparaison; elle est flatteuse.

ALBERT.--Un porc qui trouve des truffes vaut bien, ou je meure! un poëte

qui ne trouve que des rimes.

RODOLPHE.--De bonnes truffes sont bonnes, ceci est incontestable; mais

de bonnes rimes ne sont pas à dédaigner, surtout par le temps qui court:

une bonne rime est la moitié d'un vers.

ALBERT.--Et qu'est-ce qu'un vers tout entier? Tu as beau faire, la rime

est une viande bien creuse, et, si tu farcissais une poularde de rimes

au lieu de truffes, je crois que personne ne goûterait l'innovation.

RODOLPHE.--Et si je mettais une truffe au lieu d'une rime au bout de

chaque vers?

ALBERT.--Malgré tout le respect que je te dois, je crois que le débit en

serait beaucoup plus sûr que de l'autre manière.

RODOLPHE.--Parlons d'autre chose: voilà assez de concetti dépensés en

pure perte. Puisque nous sommes seuls, nous n'avons pas besoin d'avoir

de l'esprit; cela est bon devant des bourgeois qu'on veut illusionner,

et non autre part.

ALBERT.--Soyons bêtes, puisque tu le veux; cela est pourtant plus

difficile. Pour y parvenir plus aisément, je ne vais que te servir

d'écho.

RODOLPHE.--Où allais-tu?

ALBERT.--Où allais-tu?

RODOLPHE.--Chez toi.

ALBERT.--Chez toi.

RODOLPHE.--Te demander de me rendre un service...

ALBERT, _vivement, et ne faisant plus l'écho_.--Mon cher ami, tu ne peux

plus mal tomber: je n'ai pas le sou en ce moment-ci; en toute autre

occasion, tu peux compter sur moi, mais il y a marée basse dans mes

poches: nous sommes au quinze, et j'ai mangé tout l'argent du mois.

RODOLPHE.--Qui te parle d'argent? C'est un service d'homme que je te

demande.

ALBERT.--Ah! c'est différent. Faut-il te servir de second dans un duel?

Je te montrerai une botte...

RODOLPHE.--Hélas! ce n'est pas pour cela.

ALBERT.--Faut-il te faire un article laudatif sur tes dernières poésies?

je suis prêt. Tu vois que je suis un homme dévoué.

RODOLPHE.--Un plus grand service que tout cela. Tu connais madame de

M***?

ALBERT.--Belle question! c'est moi qui te l'ai fait connaître.

RODOLPHE.--Tu connais aussi M. de M***?

ALBERT.--La moitié au moyen de quoi elle fait un tout; vulgairement

parlant, l'époux d'icelle; je le connais comme le mari de ma mère.

RODOLPHE.--Tu sais aussi que j'ai une passion pour madame de M***?

ALBERT.--Par les tripes du pape! je le sais. Je l'ai vue toute petite,

ta passion; elle est venue au monde devant moi, au balcon de l'Opéra,

ayant pour mère une bouteille de vin d'Espagne et pour père un bol de

punch. Je l'ai enveloppée des langes de mon amitié, je l'ai bercée, je

l'ai choyée jusqu'à ce qu'elle ait été grande fille et capable de

marcher toute seule; j'ai entendu ses premiers bégayements et j'ai lu

les premiers vers qu'elle ait bavés--ils étaient assez méchants, par

parenthèse.--Tu vois que je suis parfaitement au courant.

RODOLPHE.--Écoute, et tâche d'être sérieux, si tu peux, au moins une

fois dans ta vie.

ALBERT.--Je le serai cette fois, et une autre avec; seulement, ce sera

quand je mourrai ou que je serai marié.

RODOLPHE.--Je voulais me donner une tournure artiste, je voulais mêler

un peu de poésie à ma prose, et je croyais qu'il n'y avait rien de

meilleur pour cela qu'une belle et bonne passion bien conditionnée. Je

me suis épris de madame de M***, sur la foi de sa peau brune et de ses

yeux italiens; je ne pensais pas qu'avec des symptômes si évidents de

fougue et de passion, l'on pût être aussi froide qu'une Flamande couleur

de fromage, les cheveux roux et les prunelles bleues larges comme des

molettes d'éperon; je m'attendais aux élans les plus forcenés, aux

explosions les plus volcaniques, à des allures de lionne ou de tigresse.

Mon Dieu! la femme à l'œil noir, aux narines roses et ouvertes, malgré

son teint olivâtre et vivace, sa lèvre humide et lascive, a été douce

comme un des moutons de madame Deshoulières, et tout s'est passé le plus

tranquillement du monde: pas une larme, pas un soupir; un air calme et

enjoué à vous faire sauter au plafond. Je pensais qu'elle me pourrait

fournir au moins vingt à trente sujets d'élégies; à grand'peine, en

m'aidant de réminiscences de Pétrarque, ai-je pu en faire cinq ou six

sonnets, qui, j'espère, me serviront pour une autre fois; car elle

comprend autant la poésie que je comprends le grec, et je regarde les

vers que je lui ai adressés comme des vers perdus. Oh! ma pauvre échelle

de soie, avec quoi je pensais grimper à son balcon, je vois bien qu'il

faut renoncer à se servir de toi, et continuer à passer bêtement par

l'escalier, comme monsieur le mari. Enfin, ne sachant plus où donner de

la tête pour mouvementer un peu ce drame sans action, je me suis décidé

à écrire au mari, sous le voile de l'anonyme, que j'étais du dernier

mieux avec sa femme; j'espérais qu'il prendrait de la jalousie et ferait

quelque scène; tout cela n'a abouti qu'à une citation de Gresset et à

une invitation à revenir le lendemain.

ALBERT.--Tout cela est fort douloureux, et je te conseille d'en faire un

roman intime en deux volumes in-octavo: j'ai un libraire dans ma manche;

il ne demanderait pas mieux que de le prendre; mais je ne vois pas

autrement en quoi je te puis rendre service.

RODOLPHE.--M'y voici. Tu es mon ami intime.

ALBERT.--C'est un honneur que je partage avec deux ou trois cents

autres.

RODOLPHE.--Eh bien! pour l'amour de moi, fais la cour à madame de M***.

ALBERT.--A ta maîtresse?

RODOLPHE.--Oui.

ALBERT.--Pardieu! ceci est nouveau. Je présume que tu veux te moquer de

moi.

RODOLPHE.--En aucune manière. Ce que je dis est-il donc bouffon?

ALBERT.--Passablement.

RODOLPHE.--Je n'ai pas envie de rire, je te jure.

ALBERT.--Cela peut être, mais tu n'en es pas moins risible.

RODOLPHE.--Qu'est-ce que cela te fait?

ALBERT.--Oh! rien, absolument. Eh bien! mets que je fais la cour à ta

maîtresse: après?

RODOLPHE.--Ainsi, tu consens?

ALBERT.--Je ne consens pas du tout; c'est une façon de parler seulement

pour voir où tu en veux venir.

RODOLPHE.--Alors je suis jaloux: tu comprends.

ALBERT.--Pas le moins du monde; mais fais absolument comme si je

comprenais.

RODOLPHE.--Je suis jaloux, mais jaloux romantiquement et dramatiquement,

de l'Othello double et triple. Je vous surprends ensemble: comme tu es

mon ami, le trait serait des plus noirs, et la scène se composerait

admirablement bien; il serait impossible de trouver rien de plus don

Juan, de plus méphistophélique, de plus machiavélique et, de plus,

adorablement scélérat. Alors, je tire ma bonne dague, et je vous

poignarde tous les deux, ce qui est très-espagnol et très-passionné.

Qu'en dis-tu?

Ici Albert regarde à trois reprises Rodolphe de la tête aux pieds et des

pieds à la tête, après quoi il s'enfuit, en faisant des cabrioles et en

riant comme un voleur qui voit pendre un juge.

Rodolphe, très-scandalisé, ravale sa salive, et tâche de prendre une

attitude majestueuse.

Voyant qu'Albert court toujours, il entre dans sa maison, aussi en

colère que Géronte après avoir été bâtonné par Scapin.

Cinq ou six jours se passèrent sans qu'il eût occasion de retourner chez

madame de M***; il resta chez lui en tête-à-tête avec ses chats et

Mariette.

Mariette, qui, depuis quelque temps, paraissait en proie à quelque

souffrance morale, avait perdu ses fraîches couleurs et sa belle gaieté;

elle ne chantait plus, elle ne riait plus, elle ne sautait plus par la

chambre, et demeurait toute la journée à coudre dans l'embrasure de la

fenêtre, ne faisant de bruit non plus qu'une souris. Rodolphe était on

ne peut plus surpris de ce changement, et ne savait à quoi l'attribuer.

N'ayant rien à faire, et la trouvant d'ailleurs plus intéressante avec

sa pâleur nacrée et ses beaux yeux battus, il voulut reprendre avec elle

ses anciennes privautés; car il est inutile de dire que ses

conversations fréquentes avec madame de M*** avaient dû singulièrement

nuire à ses dialogues avec Mariette. Mais celle-ci, loin de se prêter de

bonne grâce aux caresses de son maître, ainsi qu'elle le faisait

autrefois, se débattit courageusement, et, lui glissant entre les doigts

comme une vraie couleuvre qu'elle était, elle courut se réfugier dans sa

chambre, dont elle ferma la porte en dedans.

Rodolphe tenta d'entamer des négociations à travers le trou de la

serrure; mais ce fut une peine perdue, Mariette resta muette comme un

poisson. Rodolphe, voyant que ses belles paroles n'aboutissaient à rien,

abandonna la partie, et reprit la lecture qu'il avait interrompue.

Au bout d'une heure, Mariette rentra; elle était habillée, et portait

sous son bras un paquet assez gros. Rodolphe leva la tête, et la vit qui

se tenait debout adossée au mur, sans proférer une seule parole.

RODOLPHE.--Que signifie tout ceci, Mariette, et pourquoi avez-vous un

paquet sous le bras?

MARIETTE.--Cela signifie que je m'en vais et que je vous demande mon

congé.

RODOLPHE.--Votre congé? et pourquoi donc? N'êtes-vous pas bien ici, et

mon service est-il si pénible que vous ne puissiez en venir à bout?

Alors prenez quelqu'un pour vous aider, et restez.

MARIETTE.--Monsieur, je n'ai pas à me plaindre, et ce n'est pas là le

motif pourquoi je vous quitte.

RODOLPHE.--Est-ce que j'aurais oublié, par hasard, de te payer ton

dernier quartier de gages?

MARIETTE.--Je ne m'en irais pas pour cela, monsieur.

RODOLPHE.--Alors, c'est que tu as trouvé une meilleure maison que la

mienne?

MARIETTE.--Non; car je m'en retourne chez nous, chez ma mère.

RODOLPHE.--Tu ne t'en retourneras pas, car je veux te garder, moi. Quel

est donc ce caprice?

MARIETTE.--Ce n'est pas un caprice, ô mon maître! c'est une résolution

immuable.

RODOLPHE.--Une résolution immuable! c'est un singulier mot dans la

bouche d'une femme, l'être le plus variable qui soit au monde. Tu

resteras, Mariette.

MARIETTE.--Je n'ai pas l'esprit qu'il faut pour disserter avec vous;

mais tout ce que je sais, c'est que je ne coucherai pas ici.

RODOLPHE.--C'est ce qui te trompe, ma toute belle; tu y coucheras, et

avec moi encore!

MARIETTE.--Pour cela, non, ou je ne m'appellerai pas Mariette.

RODOLPHE.--Eh bien! appelle-toi Jeanne, et qu'il n'en soit plus parlé.

Sais-tu, Mariette, que tu deviens monstrueusement vertueuse! Si cela

continue, on te pourra mettre au calendrier, comme vierge et martyre.

C'est pourtant quelque chose de bien ignoble et de bien rococo que la

vertu, et je ne comprends pas à propos de quoi tu t'avises d'en avoir,

étant passablement jolie et n'ayant guère que vingt ans. Laisse la vertu

aux vieilles et aux difformes, celles-là seules font bien d'en avoir, et

l'on doit les en remercier; mais avec de beaux yeux comme ceux-ci et une

gorge comme celle-là, tu n'as pas le droit d'être vertueuse, et tu

aurais mauvaise grâce à vouloir l'être. Allons, mauvaise, jette là ton

paquet, et ne fais plus la bégueule; embrassons-nous, et soyons bons

amis comme par le passé.

MARIETTE.--Je ne vous embrasserai pas; laissez-moi, monsieur; allez

embrasser madame de M***.

RODOLPHE.--J'en viens, et n'ai guère envie d'y retourner.

MARIETTE.--Oh! les hommes! voilà comme ils sont, celle-ci et celle-là,

tout leur est bon, et celle qui se trouve au-devant de leurs lèvres est

toujours la préférée!

RODOLPHE.--Tu philosophes avec une profondeur tout à fait surprenante,

et ces hautes réflexions ne seraient pas déplacées dans un

opéra-comique. Or, tu te trouves au-devant de ma bouche, donc je te

préfère.

MARIETTE, _laissant aller son paquet et se défendant

faiblement_.--Monsieur Rodolphe, je vous en prie, n'allez plus chez

madame de M***; c'est une méchante femme.

RODOLPHE.--Tu ne la connais pas, comment peux-tu le savoir?

MARIETTE.--C'est égal, j'en suis sûre; je ne peux pas souffrir cette

femme. Oh! n'y allez plus, et je vous aimerai bien.

RODOLPHE.--S'il ne faut que cela, petite, pour te rendre contente, c'est

bien facile; mais explique-moi un peu comment cette idée t'est venue

d'être jalouse de moi. Voilà assez longtemps que tu es à mon service, et

tu ne t'en étais pas encore avisée.

Les Jeunes-France: romans goguenards; suivis de Contes humoristiques · 第 11 / 21 段