caresses les plus tendres et tâche de réparer son manque de convenance
par la plus grande des inconvenances._)
MADAME DE M***, _un peu radoucie_.--Bah! je mettrai mon collier de
topazes; la monture est large et les anneaux sont serrés; on n'y verra
que du feu.
(_Rodolphe lui coupe la parole par un baiser assaisonné de toutes les
mignardises imaginables, et conserve cependant un air dolent et
mortifié, capable d'apitoyer un roc, et, à plus forte raison, une femme
assez compatissante de son naturel._)
MADAME DE M***.--Ne crois pas que je t'en veuille, mon ami; je ne puis
rester fâchée avec toi. (_Elle lui rend son baiser, revu, corrigé et
considérablement augmenté._) Voilà la signature de ta grâce.
Kling, kling, drelin, drelin!
RODOLPHE, _effaré_.--Qu'est-ce?
MADAME DE M***, _du ton le plus tranquille_.--Je crois que c'est mon
mari qui rentre.
RODOLPHE.--Votre mari! Damnation! enfer! où me cacher? N'y a-t-il pas
ici quelque armoire? Y a-t-il moyen de sauter par la fenêtre? Si j'avais
ma bonne dague. (_Fouillant dans sa poche._) Ah! parbleu, la voilà! Je
vais le tuer, votre mari.
MADAME DE M***, _qui se recoiffe devant sa glace_.--Il n'y a pas besoin
de le tuer: aidez-moi à remonter ma robe sur mon épaule, mon corset
m'empêche de lever le bras; bien, passez-moi ce nœud de velours, il
cachera la morsure, et maintenant, enfant que vous êtes, allez tirer le
verrou, cela aurait l'air singulier d'être enfermés ensemble.
RODOLPHE, _lui obéissant de point en point_.--Le verrou est tiré,
madame.
MADAME DE M***.--Asseyez-vous là, devant moi, sur ce fauteuil, et tâchez
d'avoir l'air un peu moins effarouché. Vous me disiez donc que la pièce
nouvelle était mauvaise.
RODOLPHE, _vivement_.--Moi, je ne disais pas cela; je ne disais rien du
tout, je la trouve fort bonne.
MADAME DE M***, _bas_.--En vérité, pour un poëte, vous n'êtes guère
spirituel. N'entendez-vous pas monsieur qui vient? Il faut bien avoir
l'air de parler de quelque chose.
(_Le mari entre avec sa figure de mari, tout à fait bénigne et
réjouissante à voir._)
LE MARI.--Ah! vous voilà, monsieur Rodolphe! il y a une éternité que
l'on ne vous a vu: vous devenez d'un rare, et vous nous négligez
furieusement; ce n'est pas bien de négliger ses amis. Pourquoi donc
n'êtes-vous pas venu dîner l'autre jour avec nous?
RODOLPHE, _à part_.--A-t-il l'air stupide celui-là! (_Haut._) Monsieur,
vous m'en voyez au désespoir; une affaire de la dernière importance...
Croyez que j'y ai plus perdu que vous. (_A part._) Est-ce que je serai
comme cela quand je serai marié? Oh! la bonne et honnête chose qu'un
mari!
LE MARI.--Cela peut se réparer. Venez demain, si toutefois vous n'êtes
pas déjà engagé. J'ai précisément une loge pour une première
représentation. L'auteur est fort de mes amis... Nous irons tous
ensemble.
MADAME DE M***.--Vous seriez vraiment bien aimable, monsieur, de nous
faire le sacrifice de votre soirée.
RODOLPHE.--Comment donc, madame! vous appelez cela un sacrifice! Où donc
la pourrais-je passer plus agréablement?
MADAME DE M***, _minaudant_.--Vous diriez cela à une autre comme à moi;
c'est une simple politesse.
RODOLPHE.--Ce n'est qu'une vérité.
LE MARI.--Ainsi vous acceptez?
RODOLPHE.--Vous pouvez compter sur moi.
LE MARI.--Voilà qui est arrangé. Mais je vous ai interrompu. Vous aviez
l'air d'avoir une conversation fort intéressante.
RODOLPHE, _à lui-même_.--Oui, fort intéressante! Ce mari-là n'est pas un
homme, c'est un buffle. Depuis saint Joseph, personne n'a été cocu de
meilleure grâce. Il y met vraiment une bonne volonté charmante.
MADAME DE M***, _aussi à elle-même_.--Oui, plus intéressante que la
vôtre, mon mari très-cher, qui êtes si monosyllabique et si laconique
que j'en suis honteuse pour vous.
LE MARI.--Vous en étiez, je crois, sur la pièce nouvelle.
MADAME DE M***.--Oui, et monsieur m'en disait tout le mal du monde.
LE MARI.--Je suis charmé, Rodolphe, de vous voir revenu à des sentiments
plus raisonnables; je vous disais bien que vous vous amenderiez. Il n'y
a que le beau qui soit beau, quoi qu'on en dise, et la langue de Racine
est une langue divine. Votre M. Hugo est un garçon qui ne manque pas de
mérite, il a des dispositions, personne ne lui en refuse; la pièce qui a
remporté le prix aux Jeux floraux n'était vraiment pas mal; mais depuis
il n'a fait qu'empirer; aussi pourquoi ne veut-il pas parler français?
Que n'écrit-il comme M. Casimir Delavigne! J'applaudirais ses ouvrages
comme ceux d'un autre. Je suis un homme sans préventions, moi.
RODOLPHE, _bleu de colère, et souriant avec une grâce
inexprimable_.--Certainement, M. Hugo a des défauts. (_A part._) Vieil
as de pique, je ne sais pas à quoi il tient que je ne te jette par la
fenêtre, et sans l'ouvrir encore! Dans quel guêpier me suis-je fourré!
(_Haut._) Mais qui n'a pas les siens? (_A part._) Coquine de Cyprienne!
LE MARI.--Oui, tout le monde a les siens; on ne peut pas être parfait.
MADAME DE M***, _à part_.--Il n'y a rien de plus réjouissant au monde
que la figure que fait en ce moment-ci le pauvre Rodolphe. En vérité,
les hommes sont de piètres comédiens; ils manquent totalement d'aplomb,
et la moindre chose les démonte: les femmes leur sont bien supérieures
en cela.
RODOLPHE.--Cependant, cette pièce, bonne ou mauvaise, a du succès: c'est
une chose qui, je crois, ne peut être contestée.
MADAME DE M***.--C'est une fureur; on s'y porte. Madame de Cercey, qui
voulait la voir, n'a pu se procurer une loge que pour la troisième
représentation.
RODOLPHE.--On ira la siffler cent fois de suite, elle tombera trois mois
durant, et la caisse du théâtre sera pleine à crever.
LE MARI.--Qu'est-ce que cela prouve? _Athalie_ n'a pas eu de succès. Et
d'ailleurs, il n'est pas difficile d'attirer le public en ne se refusant
aucun moyen, en n'observant aucune règle; je ferais une tragédie, moi,
si je voulais, avec cette nouvelle manière de faire des vers qui
ressemblent à de la prose comme deux gouttes d'eau: tout le monde pourra
s'en passer la fantaisie; il n'y a rien de plus aisé sur la terre. Si un
mot me gêne dans ce vers-ci, je le mets dans l'autre, et ainsi de suite:
vous suivez bien mon raisonnement?
RODOLPHE.--Oui, monsieur, parfaitement.
MADAME DE M***.--Il est fort simple.
LE MARI.--Et alors je parais plein de hardiesse et de génie. Allez,
allez, je les connais bien tous les principes subversifs de vos
novateurs rétrogrades, suivant la belle expression de M. Jouy. Est-ce de
M. de Jouy, la belle expression?
RODOLPHE, _apoplectique et se coupant la langue avec les dents_.--Je ne
sais pas au juste; je crois pourtant qu'elle est de M. Etienne, si elle
n'est pas de M. Arnault; mais, assurément, elle est d'un de ces trois, à
moins cependant qu'elle ne soit de M. de Baour-Lormian; ce qui n'a rien
d'improbable.
LE MARI.--Hé! hâ! hihi! vous en voulez furieusement à ces messieurs,
vous avez une vieille dent contre eux; mais vous deviendrez sage en
prenant des années. Il n'y a rien qui mette du plomb dans la tête comme
huit ou dix ans de plus, et vous finirez par être de l'Institut, comme
un autre.
RODOLPHE.--Ainsi soit-il!
LE MARI.--Cela rapporte dix-huit cents francs. Dix-huit cents francs
sont toujours bons à prendre.
RODOLPHE.--Ceci est vrai comme de l'algèbre.
LE MARI.--Et les jetons de séance, qui sont très-commodes pour jouer aux
cartes. J'ai un de mes amis académicien qui en a plein un grand sac. A
propos de cartes, si nous jouions une partie d'écarté? Que vous en
semble, Rodolphe?
RODOLPHE, _la figure aussi longue que le mémoire de son tailleur_.--Mais
je suis à votre disposition pour cela comme pour autre chose.
MADAME DE M***, _ayant pitié de Rodolphe, et n'étant pas fâchée de
contrarier son mari en rendant service à son amant_.--Fi donc!
messieurs, vous êtes insupportables avec vos cartes. Ne sauriez-vous
rester une minute sans jouer? Vous allez donc me laisser là à ne rien
dire!
LE MARI, _du ton le plus obséquieux_.--Ma toute bonne, je te ferai
observer que tu deviens d'un égoïsme vraiment insociable; tu nous
regarderas, et tu nous conseilleras. Tu vois bien que monsieur se meurt
d'envie de faire une partie avec moi. N'est-ce pas, monsieur Rodolphe?
RODOLPHE, _d'une voix caverneuse, et qui semble sortir de dessous terre
comme celle de l'ombre dans_ Hamlet.--Certainement, je meurs d'envie de
faire une partie avec vous.
Le mari arrange la table, et gagne tout l'argent à Rodolphe, qui ronge
son frein et n'ose éclater; ce qui prouve que Dieu ne reste pas oisif
là-haut dans sa stalle au paradis, mais qu'il veille avec soin sur les
actions des mortels, et punit tôt ou tard l'homme peu délicat qui a osé
convoiter l'âne, le bœuf ou la femme de son prochain.
Madame de M*** bâille horriblement; le mari déguise à peine sa joie et
se frotte les mains de l'air le plus triomphal; Rodolphe a la
physionomie la plus piteuse du monde, et pourrait très-bien poser pour
un _Ecce homo_. Il est tantôt minuit, et l'aiguille n'a plus qu'un pas à
faire pour attraper l'X. Rodolphe se lève, prend son chapeau; le mari le
reconduit, et madame de M*** trouve à peine le temps de lui serrer la
main à la dérobée, et de lui jeter dans le tuyau de l'oreille cette
phrase courte, mais significative:--A demain, mon ange, et de bonne
heure. Heureux Rodolphe! il y a bien de quoi consoler de la perte de
quelques écus de cent sous à l'effigie de Napoléon ou de Charles X; car,
en ce temps-là, le roi-citoyen n'était pas inventé.
Le lecteur aura sans doute remarqué que ces dernières pages ne valent
pas le diable; cela n'est pas difficile à voir. Tout cela est d'un fade
et d'un banal à vous donner des nausées: on dirait d'une comédie de M.
Casimir Bonjour. Le style est de la platitude la plus exemplaire, et cet
interminable dialogue n'est autre chose qu'un tissu de lieux les plus
communs qu'il soit. Il n'y a pas un seul trait spirituel, et, levant la
paille, l'auteur qui a écrit cela n'est qu'un petit grimaud à qui il
faudrait donner du pied au cul, et dont on devrait jeter le livre au
feu.
Mais, à bien considérer les choses comme elles sont, on verra que la
faute n'en est peut-être pas entièrement à l'auteur, et que, voulant
retracer avec fidélité une situation banale, il a été forcé d'être
banal; car je vous prie de croire, ami lecteur, qu'il hait le commun
autant que vous, pour le moins, et qu'il n'y tombe qu'à son corps
défendant; il a été trompé comme vous, il ne s'imaginait pas avoir à
écrire une histoire aussi ordinaire, en entreprenant celle d'un jeune
homme aussi excentrique que notre ami Rodolphe.
Il croyait que les situations énergiques et passionnées allaient abonder
sous sa plume, et qu'un individu muni de barbe, de moustaches, de
cheveux à la Raphaël, de plusieurs dagues, d'un cœur d'homme et d'une
peau olivâtre, devait avoir de tout autres allures qu'un épicier gros,
gras, rasé de frais, et guillotiné quotidiennement par son col de
chemise.
O Rodolphe! ô Rodolphe!! ô Rodolphe!!! tu te vautres dans la prose comme
un porc dans un bourbier.
Tu as fait un calembour et plusieurs madrigaux, tu as eu une bonne
fortune, et tu as joué aux cartes, et, pour mettre le comble à ces
monstruosités, tu as dit du mal d'une pièce romantique!
Repasse dans ta tête toute la soirée, et rougis, si tu peux rougir
encore!
Tu es entré par la porte comme un homme, tu t'es assis sur la causeuse
comme un bourgeois, et tu as triomphé comme un second clerc d'huissier.
Pourtant c'était là une belle occasion de te servir de ton échelle de
soie, et de casser un carreau avec ta main enveloppée d'un foulard. Et
tu n'as pas pris l'occasion aux cheveux, passionné Rodolphe! Tu n'aurais
eu ensuite qu'à pousser ta belle dans un cabinet, où tu l'aurais violée
avec tout l'agrément possible. Tu n'avais qu'à vouloir pour faire de
l'Antonysme première qualité, mais tu n'as pas voulu: c'est pourquoi je
te méprise et te condamne à peser du sucre, pendant l'éternité!
Le pauvre jeune homme faisait toutes ces réflexions, ou à peu près, en
s'en revenant chez lui.
--Comment, moi, Rodolphe; moi, majeur; moi, beau garçon; moi, poëte;
avec une femme qu'un Italien prendrait pour une Italienne, une femme
ornée d'un mari et de tout ce qu'il faut pour établir une scène; avec
une dague de Tolède ou peu s'en faut, et le plus grand désir d'en faire
usage, je ne puis parvenir à me procurer le plus petit événement, le
plus petit incident dramatique! c'est à en mourir de honte et de dépit!
J'ai beau faire, tout s'emboîte le plus naturellement du monde.
J'attaque la femme, elle ne me résiste pas; je veux entrer par la
fenêtre, on me donne la clef de la porte. Le mari, au lieu d'être jaloux
de moi, me donnerait sa femme à garder; il tombe du ciel et me prend
presque sur le fait, il s'obstine à ne pas voir ce qui lui crève les
yeux, et les coussins au pillage, et sa femme toute rouge et toute
blanche, et moi dans l'état physique et moral le plus équivoque; il ne
tire aucune induction de rien. Au lieu de me poignarder ou de me jeter
par la croisée, comme la décence l'exigeait, au lieu de traîner sa femme
par les cheveux tout autour de la chambre, ainsi qu'un mari dramatique
doit faire, il me propose de jouer à l'écarté, et me gagne plus d'argent
qu'il ne m'en faudrait pour me soûler à mort, moi et tous mes amis
intimes!
Je vois décidément que je suis né pour être un marchand de chandelles,
et non pour être un second tome de lord Byron. Ceci est douloureux, mais
c'est la vérité.
Oh! mon Dieu! que faire de cette poésie qui bouillonne dans mon sein et
qui dévore mon existence? où trouver une âme qui comprenne mon âme, un
cœur qui réponde à mon cœur?
Lorsque Rodolphe rentra chez lui, il entendit ses chats qui miaulaient
du ton le plus piteux du monde: Tom en faux bourdon, la petite chatte
blanche en contralto, et son chat angora avec une voix de ténor qu'eût
enviée Rubini.
Ils vinrent à lui d'un air de contentement ineffable, Tom faisant
chatoyer ses grandes prunelles vertes, la petite chatte en faisant le
gros dos, le chat angora en dressant sa queue comme un plumet, et ils
lui souhaitèrent sa bienvenue au mieux qu'ils purent.
Mariette vint aussi; mais elle avait l'air triste, et lorsque Rodolphe,
après l'avoir baisée au front assez distraitement, lui mit la main sur
l'épaule pour passer dans sa chambre, au lieu de la hausser amicalement
pour lui en éviter la fatigue, elle s'affaissa de telle sorte, que la
main de Rodolphe glissa et retomba au long de son corps.
Rodolphe, occupé de tout autre chose, ne fit pas attention à ce
mouvement, et se coucha d'assez mauvaise humeur pour un homme qui vient
d'avoir une bonne fortune.
Mariette, avant de se retirer, tracassa longtemps dans la chambre, remua
des porcelaines, ouvrit et ferma plusieurs tiroirs, et mit tout en œuvre
pour attirer l'attention de Rodolphe, et peut-être pour se faire engager
à rester; mais Rodolphe avait d'excellentes raisons pour n'en rien
faire. Voyant qu'elle n'y parvenait pas, elle prit le bougeoir, et se
retira en jetant sur son maître, plus d'à moitié endormi, un long regard
plein d'amour et de colère.
Le lendemain matin, quand Mariette entra pour lui apporter à déjeuner,
Rodolphe fit cette remarque qu'elle avait les yeux rouges.
RODOLPHE.--Comme vous avez les yeux rouges, Mariette!
MARIETTE.--Moi, monsieur?
RODOLPHE.--Oui, vous.
MARIETTE.--C'est apparemment que j'aurai mal dormi, ou que je viens de
les frotter.
RODOLPHE.--On dirait, en vérité, Mariette, que vous venez de pleurer.
MARIETTE.--Pourquoi donc pleurer? Il ne m'est pas mort de parent, que je
sache.
RODOLPHE.--Ce ne serait pas une raison pour pleurer, bien au contraire.
Votre chocolat est détestable, il sent le brûlé d'une lieue à la ronde.
MARIETTE.--J'ai fait de mon mieux.
RODOLPHE.--Votre mieux est fort mal. Vous n'avez pas mis de sucre dans
mon eau.
MARIETTE.--Ah! mon Dieu! je n'y avais pas pensé.
RODOLPHE.--A quoi pensez-vous donc?
Mariette, levant sur lui ses longues paupières, le regarda avec une
expression si indéfinissable de douleur et de reproche, que Rodolphe ne
put s'empêcher d'être ému et troublé, et, se repentant de lui avoir
parlé avec dureté, lui fit quelques caresses, et lui dit quelques mots
qui, dans la bouche d'un maître, pouvaient passer pour des excuses.
Mariette se retira, et Rodolphe, demeuré seul, se prit, tout en tirant
les moustaches de son vieux chat, à gémir sur sa malheureuse destinée.
Lui qui s'était bâti d'avance un roman plein de scènes dramatiques et de
péripéties sanglantes, rencontrer dans son chemin une coquette véritable
et un mari encore plus véritable!
De la plus belle situation du monde, n'avoir pu faire jaillir la moindre
étincelle de passion: il y avait réellement de quoi se pendre!
Trois heures sonnèrent. Il se rappela que madame de M*** l'avait prié de
venir de bonne heure; il s'habilla, et se dirigea vers la maison de sa
princesse; mais, au lieu de marcher du pas leste et bref d'un amoureux,
il allait comme un limaçon, et l'on eût plutôt dit d'un écolier qui
rampe à contre-cœur jusqu'au seuil de l'école, que d'un galant en bonne
fortune.
Il fut bien reçu: cela est inutile à dire. Au reste, cette entrevue ne
différa en rien de la première, sauf les préliminaires qui furent
singulièrement abréviés. Rodolphe se comporta très-honorablement pour un
homme qui s'était déjà comporté très-honorablement la veille; cependant
nous devons à la postérité de l'informer qu'il y eut plus de dialogue et
moins de pantomime, quoique cette substitution n'eût pas tout à fait
l'air d'être du goût de madame de M***.
Ce serait ici le lieu de placer une belle dissertation: pourquoi les
femmes aiment plus après, et les hommes avant? Je ne crois pas que cela
tienne, comme elles le disent, à ce qu'elles ont l'âme plus élevée et
les sentiments plus délicats. Un pauvre diable d'homme, qui a eu ce
qu'on appelle une bonne fortune, est souvent bien infortuné, surtout
s'il a le malheur de voir sa maîtresse tous les jours. Il y a une
certaine amabilité qu'il est fort malaisé d'avoir à heure fixe, et c'est
ce que les femmes ne veulent pas comprendre; il est vrai qu'elles
peuvent toujours être aimables, dans ce sens-là du moins, et c'est une
des mille raisons pourquoi j'ai toujours désiré d'être femme.
Somme toute, il est bien plus aisé d'être amoureux en expectative
qu'amoureux en fonction. Dire: J'aime! est beaucoup moins pénible que de
le prouver, avec cela que chaque preuve que l'on en donne rend la
suivante plus difficile. Quoi qu'il en soit, madame de M*** trouva
encore Rodolphe charmant, et dut s'avouer qu'elle n'avait jamais été
aimée ainsi.
Le mari revint: on dîna, et l'on partit ensemble vertueusement,
patriarcalement et bourgeoisement, pour la première représentation de la
pièce.
Rodolphe afficha madame de M*** de la manière la plus indécente, et fit
tout ce qu'il put pour exciter la jalousie du mari; celui-ci, charmé
d'être allégé du soin de sa femme, s'obstinait à ne rien voir, et madame
de M*** ne se contraignait guère pour répondre aux agaceries de
Rodolphe.
Décidément, ce mari-là était pétri d'une pâte sans levain.
Rodolphe rentra chez lui furieux, et ne sachant que faire pour forcer M.
de M*** à s'othellotiser un tant soit peu.
Un éclair soudain lui illumina le cerveau. Il se donna un grand coup de
poing sur le front, et renversa sa table par terre d'un coup de pied,
comme quelqu'un qui vient d'avoir une idée phosphorescente.
--Pardieu! c'est cela; je suis un grand sot de ne pas y avoir songé plus
tôt. Holà! Mariette, holà! une plume, de l'encre et du papier.
Mariette releva la table, et mit dessus tout ce qu'il fallait pour
écrire.
Rodolphe passa deux ou trois fois la main dans ses cheveux, roula les
yeux, ouvrit les narines comme une sibylle sur le trépied, et commença
ainsi:
«Monsieur,
«Il y a de par le monde une espèce de gens que je ne saurais
honnêtement qualifier, qui cachent sous des dehors aimables la plus
profonde démoralisation. Pour eux, il n'y a rien de respectable; les
choses les plus sacrées sont tournées en dérision; l'innocence des
filles, la chasteté des femmes, l'honneur des maris, tout ce qu'il y a
de pur et de saint au monde leur est sujet de risée et de
plaisanterie; ils s'introduisent dans les familles, et, avec eux, la
honte et l'adultère. J'ai appris avec douleur, monsieur, que vous
receviez chez vous un nommé Rodolphe. Cet individu, que j'ai eu
l'occasion de connaître et d'étudier à fond, est un homme extrêmement
dangereux: sa réputation est fort mauvaise, et il vaut encore moins
que sa réputation. Ses mœurs sont on ne peut plus dépravées et se
dépravent de jour en jour; il n'y a pas de noirceur dont il ne soit
capable: c'est littéralement ce qu'on appelle un drôle. Il est connu
pour le nombre de femmes qu'il a séduites et perdues; car, malgré tous
ses défauts, il ne manque ni d'esprit ni de beauté, ce qui le rend
doublement à craindre. Si vous m'en croyez, monsieur, vous le
surveillerez de près, ainsi que madame votre femme. Je souhaite de
tout mon cœur qu'il ne soit pas déjà trop tard.
«Quelqu'un qui s'intéresse sincèrement à votre honneur.»
_Adresse de la lettre_.
«A monsieur de M***, rue Saint-Dominique-Saint-Germain, nº...
«En ville.»
Rodolphe cacheta son étrange missive, l'envoya à la poste, et se frotta
les mains, d'un air aussi réjoui qu'un membre du Caveau qui vient
d'achever son dernier couplet.
--Par saint Alipantin! ceci est bien la scélératesse la plus
machiavélique qui ait jamais été ourdie par un homme ou par une femme.
Certainement c'est un moyen nouveau, et je ne pense pas qu'il ait encore
été employé. _O ter, quaterque!_ avoir fait du nouveau sous ce soleil où
rien n'est nouveau, et cela avec la chose la plus usée du monde, une
lettre anonyme, le pont aux ânes, la ressource de tous les petits
intrigailleurs et machinateurs subalternes. Vraiment, je me respecte
infiniment moi-même, et, si je le pouvais, je me mettrais à genoux
devant moi. Se dénoncer soi-même au mari, cela est parfaitement inédit!
S'il ne devient pas jaloux à ce coup, c'est qu'il est créé pour ne pas
l'être, et je veux le proclamer comme le plus indifférent en matière de
mariage qu'il y ait eu depuis Adam, le premier marié, et le seul de tous
qui soit à peu près certain de n'avoir pas été cocu, attendu qu'il était
le seul homme. Ce qui n'est toutefois pas une raison, car l'histoire du
serpent et de la pomme me paraît terriblement louche, et doit
nécessairement cacher quelque allégorie cornue.
Ou le vieillard stupide dissimulera, épiera et nous prendra _flagrante
delicto_, ou il éclatera sur-le-champ, et, de toutes les manières, il me
fournira deux ou trois scènes poétiques et passionnées. Peut-être
jettera-t-il madame de M*** par la fenêtre et me poignardera-t-il; cela
aurait vraiment une tournure espagnole ou florentine qui me siérait à
ravir.
O cinquième acte tant rêvé, que j'ai poursuivi si opiniâtrément à
travers toute la prose de la vie, que j'ai préparé avec tant de soin et
de peine, te voilà donc arrivé! Je ne ferai donc plus de l'Antonysme à
la Berquin; je m'en vais devenir un héros de roman, et cela en réalité.
Vienne un autre Byron, et je pourrai poser pour un autre Lara; j'aurai
du remords et du sang au fond de ma destinée, et chaque poil de mes
sourcils froncés couvrira un crime sous son ombre: les petites filles
oublieront de sucrer leur thé en me regardant, et les femmes de trente
ans songeront à leurs premières amours.
Rodolphe s'en fut le lendemain chez M. de M***, fondant les plus grandes
espérances sur son stratagème; il s'attendait à voir une scène de
désolation, madame de M*** tout en pleurs et convenablement échevelée,
le mari les poings crispés et arpentant la chambre d'un air
mélodramatique: rien de tout cela.
Madame de M***, en peignoir blanc, coiffée avec un soin remarquable,
lisait un journal de modes, dont la gravure était tombée à terre, et que
M. de M*** ramassait le plus galamment du monde.
Rodolphe fut aussi surpris que s'il avait vu quelque chose
d'extraordinaire: il en resta les yeux écarquillés sur le seuil de la
porte, incertain s'il devait entrer ou sortir.
--Ah! c'est vous, Rodolphe! fit le mari; enchanté de vous voir. Et il
n'y avait réellement rien de méphistophélique dans la manière dont il
disait cela.