La main de madame de M*** était faite à ravir, les doigts effilés et

menus, l'ongle rose, la chair potelée et trouée de petites fossettes.

Celle de Rodolphe était d'une petitesse remarquable, blanche, un peu

maigre, une véritable main de patricien. C'étaient assurément deux mains

bien faites pour être l'une dans l'autre; cela parut démontré à notre

héros, après une rapide inspection.

Il ne s'agissait plus que d'en opérer la réunion, et je crois devoir à

la postérité le récit des manœuvres et de la stratégie de Rodolphe pour

parvenir à cet important résultat.

Un espace de quatre pouces environ séparait les deux mains; Rodolphe

poussa légèrement avec son coude le coude de madame de M***: ce

mouvement fit glisser sa main sur sa robe, qui heureusement était de

soie; il ne restait plus que deux pouces.

Rodolphe fabriqua une phrase passionnée qui nécessitait un geste

véhément, il la débita avec une chaleur très-confortable, et, le geste

fait, il laissa retomber sa main non sur sa cuisse, mais dans la main

même de madame de M***, qui était tournée la paume en l'air, comme nous

avons déjà eu l'agrément de vous le dire plus haut.

Voilà de la tactique ou je ne m'y connais pas, et, à mon avis, notre

Rodolphe avait l'étoffe d'un excellent général d'armée.

Il serra légèrement les doigts de madame de M*** entre ses doigts, de

manière à lui faire comprendre que ce n'était pas un effet du hasard qui

réunissait ainsi leurs deux mains, mais de manière aussi à se pouvoir

rétracter si elle s'avisait d'être immodérément vertueuse, ce qui eût pu

arriver: les femmes sont quelquefois si étranges!

Madame de M***, qui était de profil, se mit de trois quarts, redressa un

peu la tête, ouvrit l'œil un peu plus que de coutume, et arrêta sur

Rodolphe un regard dont la traduction littérale se réduisait à ceci:

--Monsieur, vous me tenez la main.

A quoi Rodolphe répondit, sans dire un mot, en la serrant davantage, en

penchant la tête à droite et en levant la prunelle au plafond, ce qui

signifiait:

--Parbleu, madame, je le sais; mais pourquoi, aussi, avez-vous une aussi

belle main? cette main est faite pour être tenue, il n'y a pas le

moindre doute, et mon bonheur sera au comble si...

Un imperceptible demi-sourire passa sur les lèvres de madame de M***,

puis elle ouvrit l'œil encore plus, et gonfla dédaigneusement ses

narines en roidissant sa main dans la main de Rodolphe sans toutefois la

retirer; de temps en temps elle jetait une œillade vers la porte.

Traduction: Oui, monsieur, ma main est très-jolie; mais ce n'est pas une

raison pour la prendre, quoique ce soit de votre part une preuve de goût

que de l'avoir fait; je suis vertueuse, oui, monsieur, très-vertueuse;

ma main est vertueuse, mon bras l'est aussi, ma jambe aussi, ma bouche

encore plus; ainsi vous ne gagnerez rien; dirigez vos attaques d'un

autre côté. D'ailleurs tout cela appartient à mon mari, attendu qu'il a

reçu de mon père cent mille francs pour coucher avec moi, ce dont il

s'acquitte assez mal, comme un vrai mari qu'il est et qu'il sera

toujours; donc laissez-moi, ou au moins ayez l'esprit d'aller fermer

cette porte, qui est toute grande ouverte; après, nous verrons.

Rodolphe comprit à ravir, et ne fit pas le plus léger contre-sens dans

sa version.

--Il vient un vent par cette porte à vous glacer les jambes! si vous

permettez, je l'irai fermer.

Madame de M*** inclina doucement la tête, et Rodolphe, repoussant

délicatement la main de la princesse sur son genou, se leva et ferma la

porte.

--Elle joint fort mal, et le vent y passe comme par un crible: si je

poussais ce petit verrou, cela la maintiendrait. Et Rodolphe poussa le

verrou.

Madame de M*** prit un air détaché et calme qui lui allait on ne peut

mieux; Rodolphe vint se rasseoir à sa place sur la causeuse, et il

reprit la main de madame de M***, non avec sa main droite, comme

auparavant, mais avec sa main gauche, ce qui est extrêmement remarquable

et ne pouvait provenir que d'une haute conception. Vous verrez tout à

l'heure, adorable lectrice, la profonde scélératesse cachée sous cette

apparente bonhomie, et combien prendre une main avec sa droite ou sa

gauche est une chose dissemblable, quoi qu'en puissent dire les

ignorants.

Le bras droit de Rodolphe touchait celui de madame de M***, et la taille

fière et cambrée de celle-ci laissant un interstice entre elle et le dos

de la couseuse, Rodolphe, le grand tacticien, insinua fort

ingénieusement sa main, et puis son bras par cette tranchée naturelle,

et se trouva au bout de quelques instants remplacer le dossier de la

causeuse, sans que madame de M*** eût été obligée de s'en apercevoir,

tant l'opération avait été conduite avec prudence et délicatesse.

Vous croyez peut-être que Rodolphe, pendant toutes ces manœuvres

anacréontiques, avait la bonhomie de parler de son amour à madame de

M***. Si vous croyez cela, vous êtes un grand sot, ou vous n'avez pas

une haute opinion de la perspicacité de mon héros.

Devinez de quoi il lui parlait? Il lui parlait du nez d'une de ses amies

intimes qui devenait plus rouge de jour en jour, et s'empourprait d'une

façon toute bachique; de la robe ridicule qu'avait madame une telle à la

dernière soirée; de l'improvisation de M. Eugène de Pradel, et de mille

autres choses également intéressantes, à quoi madame de M*** prenait un

singulier plaisir.

De passion et d'amour, pas un mot. Il ne voulait pas l'avertir et la

mettre sur ses gardes. Cela eût été par trop naïf. Parler d'amour à une

femme qu'on veut avoir, avant d'avoir engagé le combat, c'est à peu près

agir comme un bravo qui vous dirait, avant de tirer son

stylet:--Monsieur, si vous voulez avoir la bonté de le permettre, je

vais prendre la liberté grande de vous assassiner.

Ouverture des hostilités.

--Il y avait sous la Régence une habitude charmante que l'on a laissé

perdre, et que je regrette du fond de mon cœur, dit Rodolphe, sans

transition aucune.

--Les petits soupers, n'est-ce pas? répliqua madame de M*** avec un

clignement d'œil, dont la traduction libre pouvait être ces deux mots:

Monstrueux libertin!

--J'aime prodigieusement les petits soupers, les petites maisons, les

petites marquises, les petits chiens, les petits romans et toutes les

petites choses de la Régence. C'était le bon temps! il n'y avait alors

que le vice qui se fît en grand, et le plaisir était la seule affaire

sérieuse.

--Jolie morale! dit et ne pensa pas madame de M***.

--Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit... Je veux dire l'habitude de

baiser la main aux femmes, fit Rodolphe en attirant à la hauteur de sa

bouche la petite main de madame de M***, repliée et cachée dans la

sienne; cela était à la fois galant et respectueux... Quel est votre

avis là-dessus? continua-t-il en appuyant le plus savant baiser sur sa

peau blanche et douce.

--Mon avis là-dessus? Quelle singulière question me faites-vous là,

Rodolphe! vous m'avez mise dans une situation à ne vous pouvoir

répondre: si je dis que cette manière me déplaît, j'aurai l'air d'une

prude, et, si je l'approuve, c'est approuver en même temps la liberté

que vous avez prise, et vous engager à recommencer, ce dont je me soucie

assez peu.

--Il n'y aurait aucune pruderie à dire que cela vous déplaît; il n'y

aurait aucun risque à dire le contraire: mon respect pour vous doit vous

rassurer là-dessus... C'est tout bonnement une dissertation historique,

de l'archéologie en matière de baiser, fit Rodolphe avec un air de

componction.

--Eh bien! je préfère, pour parler franchement, la coutume moderne

d'embrasser les femmes à la figure, murmura madame de M*** toute rose,

d'une voix fort basse, et néanmoins fort intelligible.

--Et moi aussi, répondit Rodolphe, d'un air libre et dégagé, quoique

toujours infiniment respectueux; et, du bras dont il avait déjà fait un

dossier, il fit une écharpe autour de madame de M***, et l'enlaça de

façon qu'elle était à moitié assise sur lui, et que leurs têtes se

touchaient presque.

Madame de M***, qui était de trois quarts, se mit de pleine face, afin

de faire tomber d'aplomb un regard foudroyant sur le criminel et

audacieux Rodolphe; mais le drôle, qui avait compté sur ce mouvement, ne

se déconcerta pas le moins du monde, et, comme la bouche de madame de

M*** se trouvait précisément vis-à-vis et à la hauteur de la sienne, il

pensa qu'il n'y avait aucun inconvénient à ce qu'elles fissent

connaissance d'une manière plus intime, et que même il en pourrait

résulter beaucoup d'agrément pour l'une et pour l'autre.

Madame de M*** aurait dû rejeter sa tête en arrière, et éviter ainsi le

baiser de Rodolphe; mais il est vrai qu'il eût avancé la sienne, et

qu'elle n'y eût rien gagné; d'ailleurs, elle était maintenue étroitement

par la main du jeune scélérat.

La position topographique de cette main mérite une description

particulière, et un ingénieur de mes amis en dressera une carte que je

ferai graver et joindre à la dix-neuvième édition de ce mirifique

ouvrage.

En général, on entend par la taille d'une femme l'espace qui s'étend

depuis les hanches jusqu'à la gorge par devant, et jusqu'aux épaules par

derrière; cet espace comprend les régions lombaires et sous-lombaires,

les fausses côtes et quelques-unes des véritables.

Avant et depuis le déluge, ce mot n'a jamais voulu dire autre chose, et

c'est ordinairement à l'endroit qu'il désigne qu'on pose la ceinture.

Il paraît que Rodolphe l'entendait autrement, ou bien qu'il était d'une

ignorance crasse en anatomie, ou bien encore que c'était un homme

excessivement dangereux, un Papavoine, un Mandrin, un Cartouche; je vous

laisse à choisir entre ces trois suppositions.

Toujours est-il que sa main portait en plein sur le sein droit de son

adorable; le médius, l'annulaire et le petit doigt posaient honnêtement

sur l'étoffe de la robe; mais le pouce et l'index touchaient à la place

que madame de M*** avait découverte pour montrer qu'elle n'était pas

couleur d'orange, et qu'elle avait imprudemment oublié de recouvrir.

Cette main ainsi campée rappelait singulièrement les mains de madone

allaitant l'Enfant Jésus, quoique son occupation fût assurément loin

d'être aussi virginale.

D'ailleurs, madame de M***, toute émue du baiser sensuel et recherché de

Rodolphe, ne songeait aucunement à s'y soustraire, et puis, au fond,

elle aimait Rodolphe. Il se mettait fort bien, quoique un peu

étrangement; malgré sa moustache et sa royale, c'était un joli garçon,

et, en dépit de son donquichottisme de passion, il était prodigieusement

spirituel; je dis prodigieusement pour donner à entendre que ce n'était

pas un imbécile, car, depuis quelque temps, on a tellement abusé de ce

mot, qu'il a tout à fait perdu sa valeur et sa signification primitives;

bref, il y avait physiquement et intellectuellement dans notre ami

Rodolphe la matière d'un amant très-confortable.

Mon intention était de conduire Rodolphe jusqu'à la dernière extrémité,

en le faisant passer à travers tous les petits obstacles prosaïques qui

rendent si difficile la conquête d'une femme, même lorsqu'elle ne

demande pas mieux que d'être vaincue.

J'aurais décrit soigneusement la manière dont il s'y était pris pour

écarter ou soulever, l'un après l'autre, tous les voiles gênants qui

s'interposaient entre sa déesse et lui; comment il était parvenu à

s'emparer de telle position, et à se maintenir dans telle autre, et une

infinité d'autres choses, singulièrement instructives, que la

bégueulerie du siècle remplace par une ligne de points.

Mais un de mes amis, en qui j'ai pleine confiance, à ce point que je ne

crains pas de lui lire ce que je fais, a prétendu que la chasteté de la

langue française s'opposait impérieusement à ce qu'on insistât sur de

pareils détails, telle édification qu'il pût, d'ailleurs, en résulter

pour le public.

J'aurais bien pu lui répondre que la langue française, toute précieuse

qu'elle fût, se prêtait néanmoins à de certaines choses, et que, pour

vertueuse qu'elle se donnât, elle savait cependant trouver le petit mot

pour rire. Je lui aurais dit que tous les grands écrivains qui s'en

étaient servis s'étaient permis avec elle de singulières privautés, et

lui avaient fait débiter mille et mille choses pour le moins incongrues.

J'en aurais appelé à vous, Molière, la Fontaine, Rabelais, Béroald de

Verville, Régnier, et toute la bande joyeuse de nos bons vieux Gaulois.

Mais j'ai l'habitude de me soumettre en tout aux décisions de mon ami,

pour me soustraire aux: «Je te l'avais bien dit; tu ne veux jamais me

croire,» dont il ne manquerait pas de m'assommer, si le passage censuré

s'attirait l'animadversion de la critique.

D'ailleurs, le public n'y perdra rien; je me propose de restituer tous

les passages scabreux et inconvenants dans une nouvelle édition, et de

les rassembler à la fin du volume, comme cela se pratique dans les

éditions _ad usum Delphini_, afin que les dames n'aient pas la peine de

lire le reste du livre, et trouvent tout de suite les endroits

intéressants.

Cependant, malgré les scrupules de mon ami, je ne crois pas devoir user

de la même retenue pour le dialogue que pour la pantomime, et je prends

sur moi de rapporter ici la conversation de Rodolphe et de madame de

M***, laissant à l'intelligence exercée de mes lectrices le soin de

deviner quelles circonstances ont donné lieu aux demandes et aux

réponses.

MADAME DE M***.--Laissez-moi, monsieur; cela n'a pas de nom.

RODOLPHE.--Vous laisser! Ce sont les autres femmes qu'on laisse, et non

pas vous. C'est une chose impossible que vous demandez là; et, quoique

vous soyez en droit d'exiger l'impossible, la chose que vous demandez

est précisément la seule que l'on ne puisse faire pour vous; c'est comme

si vous commandiez qu'on ne vous trouvât pas belle. Permettez, madame,

que je vous désobéisse.

MADAME DE M***.--Allons, Rodolphe... mon ami, vous n'êtes pas

raisonnable.

RODOLPHE.--Mais il me semble que si. Je vous aime; qu'y a-t-il là de si

extravagant, et qui n'en ferait autant à ma place, sinon plus? C'est une

mauvaise fortune dont il faut vous prendre à votre beauté. Ce n'est pas

tout profit que d'être jolie femme.

MADAME DE M***.--Je ne vous ai pas donné lieu par ma conduite d'en user

de la sorte avec moi. Ah! Rodolphe, si vous saviez la peine que vous me

faites!

RODOLPHE.--Assurément mon intention n'était pas de vous en faire, et

vous me pardonnerez un tort involontaire. Ah! Cyprienne, si vous saviez

comme je vous aime!

MADAME DE M***.--Je ne veux pas le savoir; je ne le puis ni ne le dois.

RODOLPHE.--Et pourtant vous le savez.

MADAME DE M***.--Voilà bientôt une heure que vous me le dites.

RODOLPHE.--Une heure, c'est beaucoup pour convaincre d'une chose si

facile à croire; il y a trois quarts d'heure que je ne devrais plus vous

le dire, mais vous le prouver. Je diffère entièrement de vous sur ce

point. Si vous me disiez que vous m'aimez, moi, je le croirais tout de

suite.

MADAME DE M***.--Et que risqueriez-vous à le croire?

RODOLPHE.--Ni plus ni moins que vous à le dire.

MADAME DE M***.--Il n'y a pas moyen de parler avec vous.

RODOLPHE.--Vous voyez bien que si, puisque vous parlez. Toutefois, si

vous le préférez, je m'en vais me taire. (_Silence._)

MADAME DE M***.--Il va faire nuit, on n'y voit presque plus; monsieur

Rodolphe, voulez-vous avoir la bonté de sonner, qu'on apporte de la

lumière? Cette chambre est d'un triste!

RODOLPHE.--Est-ce que vous voulez lire ou travailler? Cette chambre

n'est pas triste; je la trouve la plus gaie du monde, et ce demi-jour me

semble le plus voluptueux qu'il soit possible de voir. (_Ici la

pantomime aiderait considérablement à l'intelligence du texte, qui

paraît assez insignifiant, mais mon ami a biffé ce passage sous une

triple ligne d'encre._)

MADAME DE M***.--Rodolphe... monsieur... je vous...

RODOLPHE.--Je t'aime et je n'ai jamais aimé que toi.

MADAME DE M***.--Ah! mon ami, si vous disiez vrai...

RODOLPHE.--Eh bien!

MADAME DE M***.--Je suis une folle... La porte est-elle bien fermée?

RODOLPHE.--Au verrou.

MADAME DE M***.--Non, je ne veux pas; lâchez-moi, ou je ne vous revois

de ma vie.

RODOLPHE.--Ne me faites pas prendre de force ce qu'il me serait si doux

d'obtenir.

MADAME DE M***.--Rodolphe! que faites-vous là? Ah! oh!

(Par exemple, voilà une question on ne peut plus déplacée, et il n'y a

que les femmes pour en faire de pareilles; certainement personne au

monde n'était à même de savoir mieux que madame de M*** ce que faisait

Rodolphe, et nous ne pouvons imaginer dans quel but elle le lui

demandait. Rodolphe ne répondit pas; et fit bien.)

MADAME DE M***.--Qu'allez-vous penser de moi, à présent? Ah! j'en

mourrai de honte!

RODOLPHE.--Enfant, que voulez-vous que je pense, sinon que vous êtes

toute belle et que rien au monde n'est plus charmant?

MADAME DE M***.--Tu me perds, mon ange, mais je t'aime! Mon Dieu, mon

Dieu! qui aurait dit cela?

Ici madame de M*** pencha la tête et cacha son visage entre l'épaule et

le cou de Rodolphe. Cette position est habituelle aux femmes, en

pareille occurrence; la grisette et la grande dame la prennent

également; est-ce pour pleurer ou pour rire? Je pencherais à croire que

c'est pour rire; du reste, cette position développe le cou et les

épaules, et leur fait décrire des courbes gracieuses; c'est peut-être là

le véritable motif pourquoi elle est employée si fréquemment.

Toute cette scène, bien qu'assez inconvenante, n'en est pas plus

passionnée pour cela, et il est facile de s'apercevoir que Rodolphe est

à cent mille lieues de ce qu'il cherche; il est vrai qu'il n'y a guère

songé, et qu'il s'est laissé aller bêtement et bourgeoisement à

l'impression du moment; il a eu un caprice et des désirs, voilà tout.

Madame de M*** est à peu de chose près dans le même cas; le sang-froid

et le repos d'esprit qui percent dans chaque mot qu'ils se disent est

une chose vraiment admirable, et suppose, de part et d'autre,

l'expérience la plus consommée.

Madame de M*** avait toujours sa tête sur l'épaule de Rodolphe, et

celui-ci, après quelques minutes d'inaction, fit cette réflexion

judicieuse qu'il n'y avait absolument rien d'artiste dans la scène qui

venait de se jouer, et que, loin de faire un cinquième acte de drame,

elle était tout au plus digne de figurer dans un vaudeville; il

s'indigna contre lui-même d'avoir si mal exploité un si beau sujet, et

d'avoir manqué une si belle occasion de faire le passionné.

Comme madame de M*** était une très-jolie femme, et qu'elle méritait

indubitablement les honneurs du bis, Rodolphe prit cette résolution

subite d'essayer un autre ton et de s'élever tout d'un coup aux sommités

les plus inaccessibles de la passion délirante.

Il la saisit à bras-le-corps, d'une telle force, qu'il lui fit presque

ployer les côtes.

--Fais-moi un collier de tes bras, ma bien-aimée! c'est le plus beau de

tous!

(Voir _Hernani ou l'Honneur castillan_, drame en cinq actes et en vers.)

Madame de M*** passa avec docilité ses bras autour du col de Rodolphe et

croisa ses petites mains derrière sa nuque.

--Encore, ainsi, toujours!

(_Antony_, drame en cinq actes et en prose.)

MADAME DE M***.--Mon ami, tu m'as toute décoiffée, et tu emmêles

tellement mes cheveux avec tes doigts, qu'il me faudra une heure pour

les débrouiller.

RODOLPHE.--Idolo dello mio cuore (couleur locale), oh! laisse-moi passer

la main dans tes cheveux!

(Consulter, pour ce goût romantique, les _Contes d'Espagne et d'Italie_:

Beaux cheveux qu'on rassemble

Les matins, et qu'ensemble

Nous défaisons les soirs;

dans les chansons à mettre en musique et la scène d'adieu de don Paëz,

et _passim_, plusieurs autres vers non moins passionnés.)

_En cet endroit, Rodolphe défit le peigne de madame de M***, qui tomba à

terre et se brisa en mille morceaux._

MADAME DE M***.--Étourdi! oh! mon beau peigne d'écaille, vous l'avez

cassé.

RODOLPHE.--Comment pouvez-vous faire une pareille observation dans un

pareil moment?

MADAME DE M***.--C'était un fort beau peigne, un peigne anglais, et je

ne pourrai que très-difficilement en avoir un semblable.

RODOLPHE.--Que tes cheveux sont d'une belle nuance! on dirait une

rivière d'ébène qui coule sur tes épaules.

En effet, les cheveux de madame de M***, délivrés de la morsure du

peigne, tombaient presque sur ses reins; ainsi faite elle ne ressemblait

pas mal à l'image de l'huile incomparable de Macassar.

Rodolphe grimaçait d'une manière épileptique, à la façon de Firmin, et

les pieds de Mme de M*** qui était beaucoup plus petite que lui,

touchaient à peine la terre, attendu que ses bras étaient passés autour

du col de son amant; ce qui, avec ses cheveux en déroute et sa robe ne

tenant plus sur les épaules, formait un groupe dans le goût moderne,

d'un galbe infiniment érotique et d'une tournure on ne peut plus

artiste.

(Voir en général la vignette des _Intimes_, et en particulier celle de

tous les romans possibles; voir aussi toutes les fins d'actes où les

femmes ont les cheveux pendants, ce qui veut dire ce qu'on ne saurait

exécuter honnêtement sur la scène, de même qu'une redingote ouverte et

un mouchoir de baptiste à la main signifient, en langue théâtrale,

demoiselle enceinte.)

RODOLPHE.--Oh! mon ange! tu es d'un calme désespérant; lorsque tout mon

sang bouillonne dans mes veines comme une lave, tu restes là, muette,

inanimée, et tu as plutôt l'air de subir mes caresses que de les

recevoir!

MADAME DE M***.--Que veux-tu que je dise et que je fasse? Je te dis que

je t'aime, et je me livre à toi.

RODOLPHE.--Je voudrais te voir pâle, les yeux bleus, les lèvres

blanches, serrant les dents, comme une femme qui ne se connaît plus.

MADAME DE M***.--C'est-à-dire que vous ne me trouvez pas bien comme je

suis; en vérité, c'est un peu tôt.

RODOLPHE.--Méchante, tu sais bien que je te trouve adorable; mais il

faudrait te tordre, te crisper, râler, m'égratigner, et avoir de petits

mouvements convulsifs, ainsi qu'il convient à une femme passionnée.

MADAME DE M***.--Tout cela est fort joli; en honneur, Rodolphe, vous

n'avez pas le sens commun.

(_Ici Rodolphe lui prouve que, s'il n'a pas le sens commun, il rachète

ce léger défaut par les plus brillantes qualités._)

MADAME DE M***, _tout émue et bégayant_.--Ah! Rodolphe! si vous vouliez

être comme tout le monde, vous seriez charmant.

RODOLPHE, _ne perdant pas de vue son idée_.--Cyprienne, je t'en supplie,

mords-moi!

(Il est notoire, par la ballade de Barcelone, le poëme d'_Albertus_, et

autres poésies transcendantes, que les amants romantiques se mangent à

belles dents, et ne vivent d'autre chose que des biftecks qu'ils se

prélèvent l'un sur l'autre, dans les moments de passion. Je hasarderai

pourtant cette observation à messieurs les poëtes et prosateurs de la

nouvelle école, que rien n'est plus classique au monde que cela; on

connaît le _memorem dente notam_ du sieur Horace, et, si l'on ne

craignait de paraître insolemment érudit, on rapporterait ici deux cents

passages de poëtes latins et grecs, où il est question de morsures et

d'égratignures.)

MADAME DE M***.--Je vais t'embrasser, si tu veux (_elle l'embrasse_),

mais je ne te mordrai pas, je t'aime trop pour te faire du mal.

RODOLPHE.--Du mal! _Ah! qu'un coup de poignard de toi me serait doux!_

Voyons, mords-moi; qu'est-ce que cela te fait?

MADAME DE M***.--S'il ne faut que cela pour te contenter, c'est facile,

mon amour: approche ta tête.

RODOLPHE, _au comble de la joie_.--Je donnerais ma vie en ce monde et

dans l'autre pour satisfaire le moindre de tes caprices.

MADAME DE M***.--Pauvre ami!

(_Elle appuie ses lèvres sur la joue de Rodolphe et la pince légèrement

dans une tenaille de nacre, puis elle recule la tête, en riant comme une

folle et frotte avec le dos de sa main la légère marque blanche que ses

dents ont laissée._)

RODOLPHE.--Bien, comme cela, ma lionne; à mon tour!

(_Il la mord au cou et pour tout de bon._)

MADAME DE M***.--Aie! aie! Rodolphe! monsieur, finissez donc, vous êtes

enragé, vous oubliez toute convenance, et vous vous comportez d'une

manière... J'en aurai la marque pendant huit jours, je ne pourrai pas

aller décolletée de la semaine, et j'ai trois soirées!

RODOLPHE.--On pensera que c'est monsieur votre mari qui a fait le coup.

MADAME DE M***.--Allons donc, ce que vous dites là est extrêmement

ridicule et de la dernière improbabilité; on sait bien que ces façons ne

sont point celles des maris, et ils ne laissent guère de marques de ce

genre. Je suis très-fâchée de ce que vous avez fait; cela est vraiment

inqualifiable.

Les Jeunes-France: romans goguenards; suivis de Contes humoristiques · 第 9 / 21 段