Il ne dormit pas de la nuit; il se tournait et se retournait comme une

carpe sur le gril. Toutes les choses qu'il avait adorées jusqu'à ce

jour, il venait de les entendre traiter légèrement et avec dérision; il

était exactement dans la même situation qu'un séminariste bien niais et

bien dévot, qui aurait entendu un athée disserter sur la religion. Les

discours de Ferdinand avaient éveillé en lui ces germes hérétiques de

révolte et d'incrédulité qui sommeillent au fond de chaque conscience.

Comme les enfants à qui l'on fait croire qu'ils naissent dans les

feuilles de chou, et dont la jeune imagination se porte aux plus grands

excès, quand ils sentent qu'ils ont été la dupe d'une fiction, de

classique pudibond qu'il avait été et qu'il était encore la veille, il

devint par réaction le plus forcené Jeune-France, le plus endiablé

romantique qui ait jamais travaillé sous le lustre d'_Hernani_. Chaque

mot de la conversation de Ferdinand avait ouvert de nouvelles

perspectives dans son esprit, et, quoiqu'il ne se rendît pas bien compte

de ce qu'il voyait à l'horizon, il n'en était pas moins persuadé que

c'était le Chanaan poétique, où jusqu'alors il ne lui avait pas été

donné d'entrer. Dans la plus grande perplexité d'âme que l'on puisse

imaginer, il attendit impatiemment que l'Aurore aux doigts de rose

ouvrît les portes de l'Orient; enfin l'amante de Céphale fit luire un

pâle rayon à travers les carreaux jaunes et enfumés de la chambre de

notre héros. Pour la première fois de sa vie il était distrait. On

servit le déjeuner. Il avala de travers, et jeta d'un seul trait sa

tasse de chocolat sur sa côtelette très-sommairement mâchée. Le père et

la mère Jovard en furent on ne peut plus étonnés, car la mastication et

la digestion étaient les deux choses qui occupaient par-dessus les

autres leur illustre progéniture. Le papa sourit d'un air malicieux et

goguenard, d'un sourire d'homme établi, de sergent et d'électeur, et

conclut à ce que le petit Daniel était décidément amoureux.

O Daniel! vois comme dès le premier pas tu es avancé dans la carrière;

tu n'es déjà plus compris et te voilà en position d'être poëte

élégiaque! Pour la première fois on a pensé quelque chose de toi, et

l'on n'a pas pensé juste. O grand homme! l'on te croit amoureux d'une

passementière ou tout au plus d'une marchande de modes, et c'est de la

Gloire que tu es amoureux! Tu planes déjà au-dessus de ces vils

bourgeois de toute la hauteur de ton génie, comme un aigle au-dessus

d'une basse-cour! Tu peux dès à présent t'appeler artiste, il y a

maintenant pour toi un _profanum vulgus_.

Dès qu'il pensa qu'il était heure convenable, il dirigea ses pas vers la

demeure de son ami. Quoiqu'il fût onze heures, il n'était pas levé, ce

qui surprit infiniment notre naïf jeune homme. En l'attendant, il passa

en revue l'ameublement de la pièce où il se trouvait; c'étaient des

meubles Louis XIII et de forme bizarre, des pots du Japon, des

tapisseries à ramage, des armes étrangères, des aquarelles fantastiques

représentant des rondes du sabbat et des scènes de Faust, et des

infinités d'objets incongrus dont Daniel Jovard n'avait jamais soupçonné

l'existence et ne pouvait deviner l'usage; des dagues, des pipes, des

narghilés, des blagues à tabac et mille autres momeries; car, à cette

époque, Daniel croyait religieusement que les poignards étaient défendus

par la police, et qu'il n'y avait que les marins qui pussent fumer sans

se compromettre. On le fit entrer. Ferdinand était enveloppé d'une robe

de chambre de lampas antique semé de dragons et de mandarins prenant du

thé; ses pieds, chaussés de pantoufles brodées de dessins baroques,

étaient appuyés sur le marbre blanc de la cheminée, de façon qu'il était

assis à peu près sur la tête. Il fumait nonchalamment une petite

cigarette espagnole. Après avoir donné une poignée de main à son

camarade, il prit quelques brins d'un tabac blond et doré contenu dans

une boîte de laque, les entoura d'une feuille de papel qu'il détacha de

son carnet, et remit le tout au candide Daniel, qui n'osa pas refuser.

Le pauvre Jovard, qui n'avait jamais fumé de sa vie, pleurait comme une

cruche revenant de la fontaine, et avalait patriarcalement toute la

fumée. Il crachait et éternuait à chaque minute, et l'on eût dit un

singe prenant médecine, à voir les plaisantes contorsions qu'il faisait.

Quand il eut fini, Ferdinand l'engagea à bisser; mais il n'y réussit

pas, et la conversation revint au sujet de la veille, à la littérature.

En ce temps-là on parlait littérature comme on parle aujourd'hui

politique, et comme autrefois on parlait pluie et beau temps. Il faut

toujours une espèce de sujet, un canevas quelconque pour broder ses

idées.

En ce temps-là, on était possédé d'une rage de prosélytisme qui vous

aurait fait prêcher jusqu'à votre porteur d'eau, et l'on vit de jeunes

hommes employer à disserter le temps d'un rendez-vous qu'ils auraient pu

employer à toute autre chose. C'est ce qui explique comment le dandy, le

fashionable Ferdinand de C*** ne dédaigna pas user trois ou quatre

heures de son précieux temps à catéchiser son ancien et obscur camarade

de collége. En quelques phrases, il lui dévoila tous les arcanes du

métier, et le fit passer derrière la toile dès la première séance; il

lui apprit à avoir un air moyen âge, il lui enseigna les moyens de se

donner de la tournure et du caractère, il lui révéla le sens intime de

l'argot en usage cette semaine-là; il lui dit ce que c'était que

ficelle, chic, galbe, art, artiste et artistique; il lui apprit ce que

voulait dire cartonné, égayé, damné; il lui ouvrit un vaste répertoire

de formules admiratives et réprobatives: phosphorescent, transcendantal,

pyramidal, stupéfiant, foudroyant, annihilant, et mille autres qu'il

serait fastidieux de rapporter ici; il lui fit voir l'échelle ascendante

et descendante de l'esprit humain: comment à vingt ans l'on était

Jeune-France, Beau jeune mélancolique jusqu'à vingt-cinq ans, et

Childe-Harold de vingt-cinq à vingt-huit, pourvu que l'on eût été à

Saint-Denis ou à Saint-Cloud; comment ensuite l'on ne comptait plus, et

que l'on arrivait par la filière d'épithètes qui suivent: ci-devant,

faux-toupet, aile de pigeon, perruque, étrusque, mâchoire, ganache, au

dernier degré de la décrépitude, à l'épithète la plus infamante:

académicien et membre de l'Institut! ce qui ne manquait pas d'arriver à

l'âge de quarante ans environ;--tout cela dans une seule leçon. Oh! le

grand maître que c'était que Ferdinand de C***!

Daniel faisait bien quelques objections, mais Ferdinand répondait avec

un tel aplomb et une telle volubilité, que, s'il eût voulu vous

persuader, mon cher lecteur, que vous n'êtes rien autre chose qu'un

imbécile, il en serait venu à bout en moins d'un quart d'heure, en moins

de temps que je n'en prends pour l'écrire. Dès cet instant, le jeune

Daniel fut travaillé de la plus horrible ambition qui ait jamais dévoré

une poitrine humaine.

En entrant chez lui, il trouva son père qui lisait _le Constitutionnel_,

et il l'appela garde national! Après une seule leçon, employer garde

national comme injure, lui qui avait été élevé dans la patrioterie et la

religion de la baïonnette citoyenne, quel immense progrès! quel pas de

géant! Il donna un coup de poing dans son tuyau de poêle (son chapeau),

jeta son habit à queue de morue, et jura, sur son âme, qu'il ne le

remettrait de sa vie; il monta dans sa chambre, ouvrit sa commode, en

tira toutes ses chemises, et leur coupa le col impitoyablement, la

guillotine étant une paire de ciseaux de sa mère. Il alluma du feu,

brûla son Boileau, son Voltaire et son Racine, tous les vers classiques

qu'il avait, les siens comme les autres, et ce n'est que par miracle que

ceux qui nous servent d'épigraphe ont échappé à cette combustion

générale. Il se cloîtra chez lui, et lut tous les ouvrages nouveaux que

Ferdinand lui avait prêtés, en attendant qu'il eût une royale assez

confortable pour se présenter à l'univers. La royale se fit attendre six

semaines; elle n'était pas encore très-fournie, mais du moins

l'intention d'en avoir une était évidente, et cela suffisait. Il s'était

fait confectionner, par le tailleur de Ferdinand, un habillement complet

dans le dernier goût romantique, et, dès qu'il fut fait, il s'en revêtit

avec ferveur, et n'eut rien de plus pressé que de se rendre chez son

ami. L'ébahissement fut grand dans toute la longueur de la rue

Saint-Denis; l'on n'était pas accoutumé à de pareilles innovations.

Daniel avançait majestueusement, accompagné d'une queue de petits

polissons criant à la chienlit; mais il n'y faisait seulement pas

attention, tant il était déjà cuirassé contre l'opinion, et dédaigneux

du public: deuxième progrès!

Il arriva chez Ferdinand qui le félicita du changement opéré en lui.

Daniel demanda lui-même un cigare, et le fuma vertueusement jusqu'au

bout; après quoi Ferdinand, achevant ce qu'il avait commencé d'une

manière triomphale, lui indiqua plusieurs recettes et ficelles pour

différents styles, tant en prose qu'en vers. Il lui apprit à faire du

rêveur, de l'intime, de l'artiste, du dantesque, du fatal, et tout cela

dans la même matinée. Le rêveur, avec une nacelle, un lac, un saule, une

harpe, une femme attaquée de consomption et quelques versets de la

Bible; l'intime, avec une savate, un pot de chambre, un mur, un carreau

cassé, avec son beefsteak brûlé ou toute autre déception morale aussi

douloureuse; l'artiste, en ouvrant au hasard le premier catalogue venu,

en y prenant des noms de peintres en i ou en o, et par-dessus tout, en

appelant Titien, Tiziano, et Véronèse, Paolo Cagliari; le dantesque, au

moyen de l'emploi fréquent de donc, de si, de or, de parce que, de c'est

pourquoi; le fatal, en fourrant, à toutes les lignes, ah! oh! anathème!

malédiction! enfer! ainsi de suite, jusqu'à extinction de chaleur

naturelle.

Il lui fit voir aussi comment on s'y prenait pour trouver la rime riche;

il cassa plusieurs vers devant lui, il lui apprit à jeter galamment la

jambe d'un alexandrin à la figure de l'alexandrin qui vient après, comme

une danseuse d'opéra qui achève sa pirouette dans le nez de la danseuse

qui se trémousse derrière elle; il lui monta une palette flamboyante:

noir, rouge, bleu, toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, une véritable

queue de paon; il lui fit aussi apprendre par cœur quelques termes

d'anatomie, pour parler cadavre un peu proprement, et le renvoya maître

passé en la gaie science du romantisme.

Chose horrible à penser! quelques jours avaient suffi à détruire une

conviction de plusieurs années; mais aussi le moyen de croire à une

religion tournée en ridicule, surtout quand l'insulteur parle vite,

haut, longtemps et avec esprit, dans un bel appartement et dans un

costume incroyable?

Daniel fit comme les prudes: dès qu'elles ont failli une fois, elles

lèvent le masque et deviennent les plus effrontées coquines qu'il soit

possible de voir; il se crut obligé à être d'autant plus romantique

qu'il avait été classique, et ce fut lui qui dit ce mot, à jamais

mémorable: Ce polisson de Racine, si je le rencontrais, je lui passerais

ma cravache à travers le corps! et cet autre, non moins célèbre: A la

guillotine, les classiques! qu'il cria debout sur une banquette du

parterre, à une représentation de _l'Honneur castillan_. Tant il est

vrai qu'il était passé, du voltairianisme le plus constitutionnel, à

l'hugolâtrie la plus cannibale et la plus féroce.

Jusqu'à ce jour, Daniel Jovard avait eu un front; mais, à peu près comme

monsieur Jourdain parlait en prose, sans s'en douter; il n'y avait pas

fait la moindre attention. Ce front n'était ni très-haut ni très-bas;

c'était tout naïvement un honnête homme de front qui ne pensait pas à

autre chose. Daniel résolut de s'en faire un front incommensurable, un

front de génie, à l'instar des grands hommes d'alors. Pour cela, il se

rasa un pouce ou deux de cheveux, ce qui l'agrandit d'autant, et se

dégarnit tout à fait les tempes; au moyen de quoi il se procura un haut

de tête aussi gigantesque que l'on pût raisonnablement l'exiger.

Donc comme il avait un front immense, il lui prit une soif, également

immense, sinon de réputation, du moins de famosité.

Mais comment jeter au milieu d'un public insouciant et railleur les six

lettres ridicules qui formaient son nom patronymique? Daniel, cela

allait encore; mais Jovard! quel abominable nom! Signez donc une élégie

Jovard! cela aurait bonne mine, il y aurait de quoi décréditer le plus

magnifique poëme.

Pendant six mois, il fut en quête d'un pseudonyme; à force de chercher

et de se creuser la cervelle, il en trouva un. Le prénom était en us, le

nom bourré d'autant de k, de doubles w et autres menues consonnes

romantiques, qu'il fut possible d'en faire tenir dans huit syllabes: il

aurait fallu, même à un facteur, six jours et six nuits seulement pour

l'épeler.

Cette belle opération terminée, il ne s'agissait plus que de l'apprendre

au public. Daniel mit tout en œuvre; mais sa réputation était loin

d'aller aussi vite qu'il l'aurait voulu! Un nom a tant de peine à se

glisser dans les cervelles, entre tant d'autres noms! entre le nom d'une

maîtresse et celui d'un créancier, entre un projet de bourse et une

spéculation sur le sucre! Le nombre des grands hommes est si formidable,

qu'à moins d'avoir une mémoire comme Darius, César ou le Père Ménétrier,

il est bien difficile d'en savoir le compte. Je n'aurais jamais fini si

je disais toutes les folles idées qui passèrent par la tête fêlée du

pauvre Daniel Jovard.

Il eut maintes fois le désir d'écrire son nom sur toutes les murailles,

entre les croquis priapiques et les nez de Bouginier, et autres ordures

de l'époque, détrônées aujourd'hui par la poire de Philippon.

Quelle envie forcenée il portait à Crédeville, dont le nom était connu

de toute la population parisienne, grâce à la signature apposée à

l'angle de chaque rue! Il aurait voulu s'appeler Crédeville, même au

prix de l'épithète de voleur, qui l'accompagne imperturbablement.

Il eut l'idée de faire promener le nom si laborieusement forgé sur les

épaules et la poitrine de l'homme-affiche, ou de le faire broder sur son

propre gilet, en grandes lettres, et cela bien avant les

Saint-Simoniens.

Il délibéra quinze jours s'il ne se suiciderait pas, pour faire mettre

son nom dans les journaux, et ayant entendu crier dans les rues la

condamnation à mort d'un criminel, il eut la tentation d'assassiner

quelqu'un pour se faire guillotiner et occuper de lui l'attention

publique. Il y résista vertueusement, et sa dague resta vierge,

heureusement pour lui et pour nous.

De guerre lasse, il revint à des moyens plus doux et plus ordinaires: il

composa une multitude de vers qui parurent dans plusieurs journaux

inédits, ce qui avança beaucoup sa réputation.

Il lia connaissance avec plusieurs peintres et sculpteurs de la nouvelle

école, et, moyennant quelques déjeuners, quelques écus prêtés, sans

intérêts, bien entendu, il se fit peindre, sculpter et lithographier, de

face, de profil, de trois quarts, en plafond, à vol d'oiseau, par

derrière, dans tous les sens imaginables. Il n'est pas que vous n'ayez

vu un de ses portraits au Salon ou derrière le vitrage de quelque

marchand de gravures, avec un tout petit masque, le front démesuré, la

barbe prolixe, les cheveux en coup de vent, le sourcil en bas, la

prunelle en haut, ainsi qu'il est d'usage pour les génies byroniens. Le

nom, écrit en caractères capricants et biscornus comme une ligne de

cabale ou une rune de l'Edda, vous le fera facilement reconnaître.

Tous les moyens de détourner l'œil sur lui, il les emploie: son chapeau

est plus pointu que tous les autres; il a plus de barbe à lui seul que

trois sapeurs, sa renommée croît en raison de sa barbe; vous avez

aujourd'hui un gilet rouge, demain il portera un habit écarlate.

Regardez-le un peu, je vous prie! il se donne tant de mal pour obtenir

un de vos regards, il mendie un coup d'œil comme un autre une place ou

une faveur; ne le confondez pas avec la foule, il se jetterait

par-dessus le pont. Pour attirer votre attention, il marcherait sur la

tête et monterait à cheval à rebours.

Ce qui m'étonne, c'est qu'il n'ait pas encore mis des gants à ses pieds

et ses bottes dans ses mains, cela serait pourtant fort remarquable. On

le rencontre partout: au bal, au concert, dans l'atelier des peintres,

dans le cabinet des poëtes en vogue. Il n'a pas manqué, depuis deux ans,

une seule première représentation; on peut l'y voir, sans rien payer

par-dessus le prix de sa place, au balcon de droite, où se mettent

ordinairement les artistes et les littérateurs: ce spectacle-là vaut

souvent l'autre. Il est admis dans les coulisses, le souffleur lui dit:

Mon cher, et lui donne la main, les figurantes le saluent, la prima

donna lui parlera l'année prochaine. Vous voyez qu'il fait son chemin

rapidement. Il a un roman en train, un poëme en train; il a lecture pour

un drame qu'il ne manquera pas de faire; il va avoir le feuilleton d'un

grand journal, et j'apprends qu'un éditeur à la mode est venu pour lui

faire des propositions. Son nom est déjà sur tous les catalogues, comme

il suit: M.....US KWPL... un roman; dans six mois on en mettra le titre,

le premier substantif quelconque qui lui passera par l'idée; ensuite, on

mettra en vente la septième édition, sauf à ne jamais faire la première,

et, avant qu'il soit peu, grâce aux leçons de Ferdinand, à sa barbe et à

son habit, M. Daniel Jovard sera une des plus brillantes étoiles de la

nouvelle pléiade qui luit à notre ciel littéraire.

Lecteur, mon doux ami, je t'ai donné ici, en te donnant l'histoire de

Daniel Jovard, la manière de devenir illustre, et la recette pour avoir

du génie, ou du moins pour s'en passer fort commodément. J'espère que tu

m'en auras une reconnaissance égale au service. Il ne tient qu'à toi

d'être un grand homme, tu sais comment cela se fait; en vérité, ce n'est

pas difficile, et si je ne le suis pas, moi qui te parle, c'est que je

ne l'ai pas voulu: j'ai trop d'orgueil pour cela. Si tout ce bavardage

ne t'a pas trop impatienté, tourne le feuillet, je vais traiter de la

passion dans ses rapports avec les Jeunes-France, sujet fort

intéressant, et qui donnera lieu à beaucoup de développements absolument

neufs et qui ne sauraient manquer de te plaire.

CELLE-CI ET CELLE-LA

OU

LA JEUNE-FRANCE PASSIONNÉE

ROSALINDE.--Est-il formé de la main de Dieu? Quelle espèce d'homme

est-ce? Sa tête est-elle digne d'un chapeau et son menton d'une

barbe?

CÉLIE.--Non; il n'a qu'une barbe très-courte.

ROSALINDE.--Eh bien? Dieu lui en enverra une plus longue, s'il est

reconnaissant envers le ciel.

_Comme il vous plaira._

Le 31 août, à midi moins cinq, Rodolphe, plus matineux que de coutume,

se jeta en bas de son lit, et alla se planter tout d'abord devant la

glace de la cheminée, pour voir s'il n'aurait pas, d'aventure, changé de

physionomie en dormant, et pour se constater à lui-même qu'il n'était

pas un autre, cérémonie préliminaire à laquelle il ne manquait jamais,

et sans quoi il n'aurait pu vivre convenablement sa journée. S'étant

assuré qu'il était bien le Rodolphe de la veille, qu'il n'avait que deux

yeux ou à peu près, selon son habitude, que son nez était à sa place

ordinaire, qu'il ne lui était pas poussé de cornes pendant son sommeil,

il se sentit soulagé d'un grand poids, et entra dans une merveilleuse

sérénité d'esprit. Du miroir, ses yeux se portèrent par hasard sur un

almanach accroché à un clou doré au long de la boiserie, et il vit, ce

qui le surprit fort, car c'était le personnage le moins chronologique

qui fût au monde, que c'était précisément le jour de sa naissance, et

qu'il avait vingt et un ans. De l'almanach, son regard tomba sur un

rouleau de papier tout humide, tacheté d'encre et bosselé de caractères

informes: c'était la dernière feuille d'un grand poëme qu'il avait sous

presse, et qui devait immanquablement faire reluire son nom entre les

plus beaux noms.

Rodolphe, à cette triple découverte, se prit à réfléchir fort

profondément.

Il résultait de tout ceci qu'il avait de grands cheveux noirs, des yeux

longs et mélancoliques, un teint pâle, un front assez vaste et une

petite moustache qui ne demandait qu'à devenir grande: un physique

complet de jeune premier byronien!

Qu'il était majeur, c'est-à-dire qu'il avait le droit de faire des

lettres de change, d'être mis à Sainte-Pélagie, d'être guillotiné comme

une grande personne, outre le glorieux privilége d'être garde national

et César à cinq sous par jour, s'il attrapait un mauvais numéro!

Qu'il était poëte, puisque environ trois mille lignes rimées par lui

allaient paraître sur papier satiné, avec une belle couverture jaune et

une vignette inintelligible! Ces trois choses établies, Rodolphe sonna

et se fit apporter à déjeuner: il mangea fort bien.

Après qu'il eut fini, il baissa le store de sa fenêtre, se fit une

cigarette, et se renversa dans sa causeuse tout en suivant en l'air la

blonde fumée du maryland. Il pensait qu'il était beau garçon, majeur et

poëte, et, de ces trois pensées, une pensée unique surgit

victorieusement comme une conséquence forcée, c'est qu'il lui fallait

une passion, non une passion épicière et bourgeoise, mais une passion

d'artiste, une passion volcanique et échevelée, qu'il ne lui manquait

que cela pour compléter sa tournure, et le poser dans le monde sur un

pied convenable.

Ce n'est pas tout que d'avoir une passion, encore faut-il qu'elle ait un

prétexte quelconque. Rodolphe résolut que la femme qu'il aimerait serait

exclusivement Espagnole ou Italienne, les Anglaises, Françaises et

Allemandes étant infiniment trop froides pour fournir un motif de

passion poétique. D'ailleurs, il avait en mémoire l'invective de Byron

contre les pâles filles du Nord, et il se serait bien gardé d'adorer ce

que le maître avait formellement anathématisé.

Il décida que sa future maîtresse serait verte comme un citron, qu'elle

aurait le sourcil arqué d'une manière aussi féroce que possible, les

paupières orientales, le nez hébraïque, la bouche mince et fière, et les

cheveux assortis à la couleur de la peau.

Le patron taillé, il ne s'agissait plus que de trouver une femme qui s'y

ajustât. Rodolphe pensa judicieusement que ce ne serait pas dans sa

chambre qu'il la rencontrerait. Aussi il choisit le plus extravagant de

ses gilets, le plus fashionable et le plus osé de tous ses habits, le

plus collant de ses pantalons, il revêtit le tout, et, armé d'un lorgnon

et d'une badine, il descendit dans la rue, et s'en alla aux Tuileries

dans l'espoir de quelque rencontre heureuse et propre à son destin.

Il faisait le plus magnifique temps du monde, à peine quelques nuages

floconneux se bouclaient-ils dans le bleu du ciel au gré d'une brise

chaude et parfumée; le pavé était blanc, et la rivière miroitait au

soleil; il y avait foule dans la grande allée et dans les contre-allées;

le ruisseau d'élégantes et de dandys avait peine à couler entre les deux

quais de chaises et de spectateurs. Rodolphe se mêla à la cohue, et

ajouta un flot de plus au torrent.

Il s'en allait coudoyant ses voisins de droite et de gauche, fourrant sa

tête sous le chapeau des femmes, et les regardant entre les deux yeux

avec son binocle. Il s'élevait sur son passage une longue traînée de

malédictions et de: Prenez donc garde! entrecoupés çà et là du: Oh!

admiratif de quelque merveilleux, pour son gilet ou sa cravate; mais,

entièrement à son idée, Rodolphe ne faisait guère plus d'attention aux

éloges qu'aux injures, et, à chaque visage rose et frais encadré dans le

satin et la moire, il se reculait comme s'il eût vu le Diable en

personne.

Ce n'est pas qu'il ne rencontrât quelques figures pâles et décolorées;

mais c'étaient des pâleurs de cire, des pâleurs de fatigue et d'excès,

ou bien des transparences de nacre de perle, des diaphanéités de blondes

et de poitrinaires, mais non pas la pâleur mate et chaude, le beau ton

méridional dont il s'était fait une loi d'être épris. Ayant parcouru

trois ou quatre fois la longueur de l'allée et cela sans succès, il se

préparait à sortir, quand il se sentit prendre le bras. C'était son

camarade Albert: ils sortirent ensemble et s'en furent dîner.

Les passions dévorantes qui bouillonnaient dans son sein lui avaient

aiguisé l'appétit: il mangea encore mieux qu'à son déjeuner, et se grisa

très-confortablement, ainsi que son honorable ami.

Le dîner achevé, nos deux drôles s'en furent à l'Opéra.

Rodolphe, quoique passablement aviné, ne perdait pas son idée de vue; un

secret pressentiment lui chantait tout bas à l'oreille qu'il trouverait

là ce qu'il cherchait. Quand il entra dans la salle, on jouait

l'ouverture. Un torrent d'harmonie, de lumière et de vapeur chaude

l'enveloppa soudain et le prit aux jambes. Le théâtre oscilla deux ou

trois fois devant ses yeux; les tibias lui flageolaient d'une étrange

manière; le lustre, dardant dans ses prunelles de longues houppes

filandreuses de rayons prismatiques, le forçait à cligner les paupières;

la rampe, s'interposant comme une herse de feu entre les acteurs et lui,

ne les lui laissait voir que comme des apparitions effrayantes; la tête

lui tintait comme si un démon invisible lui eût frappé avec un marteau

les parois internes du crâne, et il apercevait vaguement les notes de

musique, sous la forme de scarabées de diverses couleurs, voltigeant et

sautelant par la salle, le long des cintres et des corniches, et rendant

un son clair lorsqu'elles frappaient le mur de leurs élytres, à peu près

comme les hannetons lâchés dans une chambre, qui fouettent les carreaux

de leurs ailes, et se vont cogner au plafond avec un tintamarre

horrible.

Les Jeunes-France: romans goguenards; suivis de Contes humoristiques · 第 6 / 21 段