forces; il avait la fièvre, il délirait, il parcourut au hasard une
infinité de ruelles et de passages. Le ciel était orageux, les
girouettes grinçaient, les volets battaient les murs, les marteaux des
portes retentissaient, les vitrages s'éteignaient successivement; le
roulement des voitures se perdait dans le lointain, quelques piétons
attardés longeaient les maisons, quelques filles de joie traînaient
leurs robes de gaze dans la boue; les réverbères, bercés par le vent,
jetaient des lueurs rouges et échevelées sur les ruisseaux gonflés de
pluie; les oreilles d'Onuphrius tintaient; toutes les rumeurs étouffées
de la nuit, le ronflement d'une ville qui dort, l'aboi d'un chien, le
miaulement d'un matou, le son de la goutte d'eau tombant du toit, le
quart sonnant à l'horloge gothique, les lamentations de la bise, tous
ces bruits du silence agitaient convulsivement ses fibres, tendues à
rompre par les événements de la soirée. Chaque lanterne était un œil
sanglant qui l'espionnait; il croyait voir grouiller dans l'ombre des
formes sans nom, pulluler sous ses pieds des reptiles immondes; il
entendait des ricanements diaboliques, des chuchotements mystérieux. Les
maisons valsaient autour de lui; le pavé ondait, le ciel s'abaissait
comme une coupole dont on aurait brisé les colonnes; les nuages
couraient, couraient, couraient, comme si le Diable les eût emportés;
une grande cocarde tricolore avait remplacé la lune. Les rues et les
ruelles s'en allaient bras dessus bras dessous, caquetant comme de
vieilles portières; il en passa beaucoup de la sorte. La maison de
madame de *** passa. On sortait du bal, il y avait encombrement à la
porte; on jurait, on appelait les équipages. Le jeune homme au réseau
descendit; il donnait le bras à une dame; cette dame n'était autre que
Jacintha; le marchepied de la voiture s'abaissa, le dandy lui présenta
la main; ils montèrent; la fureur d'Onuphrius était au comble; décidé à
éclaircir cette affaire, il croisa ses bras sur sa poitrine, et se
planta au milieu du chemin. Le cocher fit claquer son fouet, une myriade
d'étincelles jaillit du pied des chevaux. Ils partirent au galop; le
cocher cria: Gare! il ne se dérangea pas: les chevaux étaient lancés
trop fort pour qu'on pût les retenir. Jacintha poussa un cri; Onuphrius
crut que c'était fait de lui; mais chevaux, cocher, voiture, n'étaient
qu'une vapeur que son corps divisa comme l'arche d'un pont fait d'une
masse d'eau qui se rejoint ensuite. Les morceaux du fantastique équipage
se réunirent à quelques pas derrière lui, et la voiture continua à
rouler comme s'il ne fût rien arrivé. Onuphrius, atterré, la suivit des
yeux: il entrevit Jacintha, qui, ayant levé le store, le regardait d'un
air triste et doux, et le dandy à barbe rouge qui riait comme une hyène;
un angle de la rue l'empêcha d'en voir davantage; inondé de sueur,
pantelant, crotté jusqu'à l'échine, pâle, harassé de fatigue et vieilli
de dix ans, Onuphrius regagna péniblement le logis. Il faisait grand
jour comme la veille; en mettant le pied sur le seuil il tomba évanoui.
Il ne sortit de sa pâmoison qu'au bout d'une heure; une fièvre furieuse
y succéda. Sachant Onuphrius en danger, Jacintha oublia bien vite sa
jalousie et sa promesse de ne plus le voir; elle vint s'établir au
chevet de son lit, et lui prodigua les soins et les caresses les plus
tendres. Il ne la reconnaissait pas; huit jours se passèrent ainsi; la
fièvre diminua; son corps se rétablit, mais non pas sa raison; il
s'imaginait que le Diable lui avait escamoté son corps, se fondant sur
ce qu'il n'avait rien senti lorsque la voiture lui avait passé dessus.
L'histoire de Pierre Schlemil, dont le diable avait pris l'ombre; celle
de la nuit de Saint-Sylvestre, où un homme perd son reflet, lui
revinrent en mémoire; il s'obstinait à ne pas voir son image dans les
glaces et son ombre sur le plancher, chose toute naturelle, puisqu'il
n'était qu'une substance impalpable; on avait beau le frapper, le
pincer, pour lui démontrer le contraire, il était dans un état de
somnambulisme et de catalepsie qui ne lui permettait pas de sentir même
les baisers de Jacintha.
La lumière s'était éteinte dans la lampe; cette belle imagination,
surexcitée par des moyens factices, s'était usée en de vaines débauches;
à force d'être spectateur de son existence, Onuphrius avait oublié celle
des autres, et les liens qui le rattachaient au monde s'étaient brisés
un à un.
Sorti de l'arche du réel, il s'était lancé dans les profondeurs
nébuleuses de la fantaisie et de la métaphysique; mais il n'avait pu
revenir avec le rameau d'olive; il n'avait pas rencontré la terre sèche
où poser le pied et n'avait pas su retrouver le chemin par où il était
venu; il ne put, quand le vertige le prit d'être si haut et si loin,
redescendre comme il l'aurait souhaité, et renouer avec le monde
positif. Il eût été capable, sans cette tendance funeste, d'être le plus
grand des poëtes; il ne fut que le plus singulier des fous. Pour avoir
trop regardé sa vie à la loupe, car son fantastique, il le prenait
presque toujours dans les événements ordinaires, il lui arriva ce qui
arrive à ces gens qui aperçoivent, à l'aide du microscope, des vers dans
les aliments les plus sains, des serpents dans les liqueurs les plus
limpides. Ils n'osent plus manger; la chose la plus naturelle, grossie
par son imagination, lui paraissait monstrueuse.
M. le docteur Esquirol fit, l'année passée, un tableau statistique de la
folie.
Fous par amour Hommes 2 Femmes 60
-- par dévotion -- 6 -- 20
-- par politique -- 48 -- 3
-- perte de fortune -- 27 -- 24
Pour cause inconnue -- 1
Celui-là, c'est notre pauvre ami.
Et Jacintha? Ma foi elle pleura quinze jours, fut triste quinze autres,
et, au bout d'un mois, elle prit plusieurs amants, cinq ou six, je
crois, pour faire la monnaie d'Onuphrius; un an après, elle l'avait
totalement oublié, et ne se souvenait même plus de son nom. N'est-ce
pas, lecteur, que cette fin est bien commune pour une histoire
extraordinaire? Prenez-la ou laissez-la, je me couperais la gorge plutôt
que de mentir d'une syllabe.
DANIEL JOVARD
OU
LA CONVERSION D'UN CLASSIQUE
Quel saint transport m'agite, et quel est mon délire!
Un souffle a fait vibrer les cordes de ma lyre;
O Muses, chastes sœurs, et toi, grand Apollon,
Daignez guider mes pas dans le sacré vallon!
Soutenez mon essor, faites couler ma veine,
Je veux boire à longs traits les eaux de l'Hyppocrène,
Et, couché sur leurs bords, au pied des myrtes verts,
Occuper les échos à redire mes vers.
DANIEL JOVARD, _avant sa conversion_.
Par l'enfer! je me sens un immense désir
De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir,
Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte,
Son cœur demi-pourri dans sa poitrine ouverte.
_Le même_ DANIEL JOVARD, _après sa conversion_.
J'ai connu et je connais encore un digne jeune homme, nommé de son nom
Daniel Jovard, et non autrement, ce dont il est bien fâché; car, pour
peu qu'on prononce à la gasconne _b_ pour _v_, ces deux infortunées
syllabes produisent une épithète assez peu flatteuse.
Le père qui lui transmit ce malheureux nom était quincaillier, et tenait
boutique dans une des rues étroites qui se dégorgent dans la rue
Saint-Denis. Comme il avait amassé un petit pécule à vendre du fil
d'archal pour les sonnettes et des sonnettes pour le fil d'archal, comme
il était parvenu en outre, au grade de sergent dans la garde nationale
d'alors, et qu'il menaçait de devenir électeur, il crut qu'il était de
sa dignité d'homme établi, de sergent en fonction et d'électeur en
expectative, de faire donner, comme il appelait cela, la plus brilllante
(trois _lll_) éducation au petit Daniel Jovard, héritier présomptif de
tant de prérogatives avenues ou à venir.
Il est vrai qu'il était difficile de trouver quelque chose de plus
prodigieux, au dire de ses père et mère, que le jeune Daniel Jovard.
Nous, qui ne le voyons pas comme eux au prisme favorable de la
paternité, nous dirons que c'était un gros garçon joufflu, bon enfant
dans la plus large étendue du mot, que ses ennemis auraient été
embarrassés de calomnier, et dont ses amis auraient eu grand'peine à
faire l'éloge. Il n'était ni laid ni beau, il avait deux yeux avec des
sourcils par-dessus, le nez au milieu de la figure, la bouche dessous et
le menton ensuite; il avait deux oreilles ni plus ni moins, des cheveux
d'une couleur quelconque. Dire qu'il avait bonne tournure, ce serait
mentir; dire qu'il avait mauvaise tournure, ce serait mentir aussi. Il
n'avait pas de tournure à lui, il avait celle de tout le monde: c'était
le représentant de la foule, le type du non-type, et rien n'était plus
facile que de le prendre pour un autre.
Son costume n'avait rien de remarquable, rien d'accrochant l'œil; il lui
servait seulement à n'être pas nu. D'élégance, de grâce et de fashion,
il n'en faut pas parler; ce sont lettres closes dans cette partie du
monde non encore civilisé qu'on appelle rue Saint-Denis.
Il portait une cravate blanche de mousseline, un col de chemise qui lui
guillotinait majestueusement les oreilles de son double triangle de
toile empesée, un gilet de poil de chèvre jaune serin coupé à châle, un
chapeau plus large du haut que du bas, un habit bleu barbeau, un
pantalon gris de fer laissant voir les chevilles, des souliers lacés et
des gants de peau de daim. Pour ses bas, je dois avouer qu'ils étaient
bleus, et si l'on s'étonnait du choix de cette teinte, je dirais sans
détour que c'étaient les bas de son trousseau de collége qu'il finissait
d'user.
Il avait une montre au bout d'une chaîne de métal, au lieu d'avoir comme
doit faire tout bon viveur, au bout d'une élégante tresse de soie, une
reconnaissance du Mont-de-Piété figurant la montre engagée.
Toutes ses classes, il les avait faites les unes après les autres; il
avait, selon l'usage doublé sa rhétorique, il avait fait autant de
pensums, donné et reçu autant de coups de poing qu'un autre. Je vous le
peindrai en un mot: il était fort en thème; du latin et du grec, il n'en
savait pas plus que vous et moi, et en outre, il savait assez mal le
français.
Vous voyez que c'était un personnage de haute espérance que le jeune
Daniel Jovard.
Avec de l'étude et du travail, il aurait pu devenir un charmant commis
voyageur et un délicieux second clerc d'avoué.
Il était voltairien en diable, de même que monsieur son père, l'homme
établi, le sergent, l'électeur, le propriétaire. Il avait lu en cachette
au collége _la Pucelle_ et _la Guerre des Dieux_, _les Ruines de Volney_
et autres livres semblables: c'est pourquoi il était esprit fort comme
M. de Jouy, et prêtrophobe comme M. Fontan. _Le Constitutionnel_ n'avait
pas plus peur que lui des jésuites en robe courte ou longue; il en
voyait partout. En littérature, il était aussi avancé qu'en politique et
en religion. Il ne disait pas M. Nicolas Boileau, mais Boileau tout
court; il vous aurait sérieusement affirmé que les romantiques avaient
dansé autour du buste de Racine après le succès d'_Hernani_; s'il avait
pris du tabac, il l'aurait infailliblement pris dans une tabatière
Touquet; il trouvait que guerrier était une fort bonne rime à laurier et
s'accommodait assez de gloire suivi ou précédé de victoire; en sa
qualité de Français né malin, il aimait principalement le vaudeville et
l'opéra-comique, genre national, comme disent les feuilletons: il aimait
fort aussi le gigot à l'ail et la tragédie en cinq actes.
Il faisait beau, les dimanches soir, l'entendre tonner dans
l'arrière-boutique de M. Jovard, contre les corrupteurs du goût, les
novateurs rétrogrades (Daniel Jovard florissait en 1828), les Welches,
les Vandales, les Goths, Ostrogoths, Visigoths, etc., qui voulaient nous
ramener à la barbarie, à la féodalité, et changer la langue des grands
maîtres pour un jargon hybride et inintelligible; il faisait encore bien
plus beau voir la mine ébahie de son père et de sa mère, du voisin et de
la voisine.
Cet excellent Daniel Jovard! il aurait plutôt nié l'existence de
Montmartre que celle du Parnasse; il aurait plutôt nié la virginité de
sa petite cousine, dont, suivant l'usage, il était fort épris, que la
virginité d'une seule des neuf Muses. Bon jeune homme! je ne sais pas à
quoi il ne croyait pas, tout esprit fort qu'il était. Il est vrai qu'il
ne croyait pas en Dieu; mais, en revanche, il croyait à Jupiter, en M.
Arnault et en M. Baour mêmement; il croyait au quatrain du marquis de
Saint-Aulaire, à la jeunesse des ingénuités du théâtre, aux conversions
de M. Jay, il croyait jusqu'aux promesses des arracheurs de dents et des
porte-couronnes.
Il était impossible d'être plus fossile et antédiluvien qu'il ne
l'était. S'il avait fait un livre, et qu'il lui eût accolé une préface,
il aurait demandé pardon à genoux au public de la liberté grande, il eût
dit ces faibles essais, ces vagues esquisses, ces timides préludes; car,
outre les croyances que nous venons de mentionner, il croyait encore au
public et à la postérité.
Pour terminer cette longue analyse psychologique et donner une idée
complète de l'homme, nous dirons qu'il chantait fort joliment _Fleuve du
Tage_ et _Femme sensible_, qu'il déclamait le récit de Théramène aussi
bien que la barbe de M. Desmousseaux, qu'il dessinait avec un grand
succès le nez du Jupiter olympien, et jouait très-agréablement au loto.
Dans ces occupations charmantes et patriarcales, les jours de M. Daniel
Jovard, tissus de soie et d'or (vieux style), s'écoulaient semblables
l'un à l'autre; il n'avait ni vague à l'âme, ni passion d'homme dans sa
poitrine d'homme; il n'avait pas encore demandé de genoux de femme pour
poser son front de génie. Il mangeait, buvait, dormait, digérait, et
s'acquittait classiquement de toutes les fonctions de la vie: personne
n'aurait pu pressentir, sous cette écorce grossière, le grand homme
futur.
Mais une étincelle suffit pour mettre le feu à une barrique de poudre;
le jeune Achille s'éveilla à la vue d'une épée: voici comment s'éveilla
le génie de l'illustre Daniel Jovard.
Il était allé voir aux Français, pour se former le goût et s'épurer la
diction, je ne sais plus quelle pièce; c'est-à-dire je sais fort bien
laquelle, mais je ne le dirai pas, de peur de désigner trop exactement
les personnages, et il était assis, lui trentième, sur une des
banquettes du parterre, replié en lui-même et attentif comme un
provincial.
Dans l'entr'acte, ayant essuyé soigneusement sa grosse lorgnette
paternelle, recouverte de chagrin et cerclée de corne fondue, il se mit
à passer en revue les rares spectateurs disséminés çà et là dans les
loges et les galeries.
A l'avant-scène, un jeune merveilleux, agitant avec nonchalance un
binocle d'or émaillé, se prélassait et se pavanait sans se soucier
aucunement de toutes les lorgnettes braquées sur lui.
Sa mise était des plus excentriques et des plus recherchées. Un habit de
coupe singulière, hardiment débraillé et doublé de velours, laissait
voir un gilet d'une couleur éclatante, et taillé en manière de
pourpoint; un pantalon noir collant dessinait exactement ses hanches;
une chaîne d'or, pareille à un ordre de chevalerie, chatoyait sur sa
poitrine; sa tête sortait immédiatement de sa cravate de satin, sans le
liséré blanc, de rigueur à cette époque.
On aurait dit un portrait de François Porbus. Les cheveux rasés à la
Henri III, la barbe en éventail, les sourcils troussés vers la tempe, la
main longue et blanche, avec une large chevalière ouvrée à la gothique,
rien n'y manquait, l'illusion était des plus complètes.
Après avoir longtemps hésité, tant cet accoutrement lui donnait une
physionomie différente de celle qu'il lui avait connue jadis, Daniel
Jovard comprit que ce jeune homme fashionable n'était autre que
Ferdinand de C***, avec qui il avait été au collége.
Lecteur, je vous vois d'ici faire une moue d'un pied en avant, et crier
à l'invraisemblance. Vous direz qu'il est déraisonnable de jucher dans
une avant-scène des Français un beau de la nouvelle école, et cela un
jour de représentation classique. Vous direz que c'est le besoin de le
faire voir à mon héros Daniel Jovard qui m'a fait employer ce ressort
forcé. Vous direz plusieurs choses et beaucoup d'autres.
Mais... foi de gentilhomme,
Je m'en soucie autant qu'un poisson d'une pomme.
Car je tiens dans une des pochettes de ma logique, pour vous la jeter au
nez, la plus excellente raison qui ait jamais été alléguée par un homme
ayant tort.
Voici donc le motif triomphant pour lequel Ferdinand de C*** se trouvait
aux Français ce soir-là.
Ferdinand avait pour maîtresse une dona Sol, sous la tutelle _d'un bon
seigneur caduc, vénérable et jaloux_, qu'il ne pouvait voir que
difficilement et dans de continuelles appréhensions de surprise.
Or, il lui avait donné rendez-vous au Théâtre-Français, comme le lieu le
plus solitaire et le moins fréquenté qui fût dans les cinq parties du
monde, la Polynésie y comprise, la terrasse des Feuillants et le bois
des marronniers du côté de l'eau, étant si européennement reconnus comme
lieux solitaires, que l'on n'y peut faire trois pas sans marcher sur les
pieds de quelqu'un, et sans heurter du coude un groupe sentimental.
Je vous assure que je n'ai pas d'autre raison à vous donner que
celle-là, et que je n'en chercherai pas une seconde; vous aurez donc
l'extrême obligeance de vous en contenter.
Donc continuons cette véridique et singulière histoire. Le merveilleux
sortit pendant l'entr'acte, le très-ordinaire Daniel Jovard sortit
aussi; les merveilleux et les ordinaires, les grands hommes et les
cuistres font souvent les mêmes choses. Le hasard fit qu'ils se
rencontrèrent au foyer. Daniel Jovard salua Ferdinand le premier, et
s'avança vers lui; quand Ferdinand aperçut ce nouveau paysan du Danube,
il hésita un instant, et fut près de pirouetter sur ses talons pour
n'être pas obligé de le reconnaître; mais un regard jeté autour de lui
l'ayant assuré de la profonde solitude du foyer, il se résigna, et
attendit son ancien camarade de pied ferme; c'est une des plus belles
actions de la vie de Ferdinand de C***.
Après quelques paroles échangées, ils en vinrent naturellement à parler
de la pièce qu'on représentait. Daniel Jovard l'admirait bénévolement,
et il fut on ne peut pas plus surpris de voir que son ami Ferdinand de
C***, en qui il avait toujours eu grande confiance, était d'une opinion
tout à fait différente de la sienne.
--Mon très-cher, lui dit-il, c'est plus que faux-toupet, c'est empire,
c'est perruque, c'est rococo, c'est pompadour; il faut être momie ou
fossile, membre de l'Institut ou fouille de Pompéi pour trouver du
plaisir à de pareilles billevesées. Cela est d'un froid à geler les jets
d'eau en l'air; ces grands dégingandés d'hexamètres qui s'en vont bras
dessus bras dessous, comme des invalides qui s'en reviennent de la
guinguette, l'un portant l'autre et nous portant le tout, sont vraiment
quelque chose de bien torcheculatif, comme dirait Rabelais; ces grands
dadais de substantifs avec leurs adjectifs qui les suivent comme des
ombres, ces bégueules de périphrases avec les sous-périphrases qui leur
portent la queue ont bonne grâce à venir faire la belle jambe à travers
les passions et les situations du drame, et puis ces conjurés qui
s'amusent à brailler à tue-tête sous le portique du tyran qui a garde de
ne rien entendre, ces princes et ces princesses flanqués chacun de leur
confident, ce coup de poignard et ce récit final en beaux vers peignés
académiquement, tout cela n'est-il pas étrangement misérable et ennuyeux
à faire bâiller les murailles?
--Et Aristote et Boileau et les bustes? objecta timidement Daniel
Jovard.
--Bah! ils ont travaillé pour leur temps; s'ils revenaient au monde
aujourd'hui, ils feraient probablement l'inverse de ce qu'ils ont fait;
ils sont morts et enterrés comme Malbrouck et bien d'autres qui les
valent, et dont il n'est plus question; qu'ils dorment comme ils nous
font dormir, ce sont de grands hommes, je ne m'y oppose pas. Ils ont
pipé les niais de leur époque avec du sucre, ceux de maintenant aiment
le poivre; va pour le poivre: voilà tout le secret des littératures.
Trinc! c'est le mot de la dive bouteille et la résolution de toute
chose; boire, manger, c'est le but; le reste n'est qu'un moyen: qu'on y
arrive par la tragédie ou le drame, n'importe, mais la tragédie n'a plus
cours. A cela, tu me diras qu'on peut être savetier ou marchand
d'allumettes, que c'est plus honorable et plus sûr; j'en conviens, mais
enfin tout le monde ne peut pas l'être, et puis il faut un
apprentissage: l'état d'auteur est le seul pour lequel il n'en faille
pas, il suffit de ne guère savoir le français et très-peu l'orthographe.
Voulez-vous faire un livre? prenez plusieurs livres; ceci diffère
essentiellement de la _Cuisinière bourgeoise_, qui dit: Voulez-vous un
civet? prenez un lièvre. Vous détachez un feuillet ici, un feuillet là,
vous faites une préface et une post-face, vous prenez un pseudonyme,
vous dites que vous êtes mort de consomption ou que vous vous êtes lavé
la cervelle avec du plomb, vous servez chaud, et vous escamotez le plus
joli petit succès qu'il soit possible de voir. Une chose qu'il faut
soigner, ce sont les épigraphes. Vous en mettez en anglais, en allemand,
en espagnol, en arabe; si vous pouvez vous en procurer une en chinois,
cela fera un effet merveilleux, et, sans être Panurge, vous vous
trouverez insensiblement possesseur d'une mignonne réputation d'érudit
et de polyglotte, qu'il ne tiendra qu'à vous d'exploiter. Tout cela te
surprend, et tu ouvres des yeux comme des portes cochères. Débonnaire et
naïf comme tu l'es, tu croyais bourgeoisement qu'il ne s'agissait que de
faire son œuvre avec conscience; tu n'as pas oublié le «_nonum prematur
in annum_» et le «vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage»; ce
n'est plus cela: on broche en trois semaines un volume qu'on lit en une
heure et qu'on oublie en un quart d'heure. Mais tu rimaillais, à ce
qu'il me semble, quand tu étais au collége. Tu dois rimailler encore;
c'est une de ces habitudes qui ne se perdent pas plus que celle du
tabac, du jeu et des filles.
Ici M. Daniel Jovard rougit virginalement; Ferdinand, qui s'en aperçut,
continua ainsi:
--Je sais bien qu'il est toujours humiliant de s'entendre accuser de
poésie, ou tout au moins de versification, et qu'on n'aime pas à voir
dévoiler ses turpitudes. Mais, puisque cela est, il faut tirer parti de
ta honte et tâcher de la monnoyer en beaux et bons écus. Nous et les
catins, nous vivons sur le public, et notre métier a de grands rapports.
Notre but commun est de lui pomper son argent par toutes les cajoleries
et les mignardises imaginables; il y a des paillards pudibonds qui ont
besoin qu'on les raccroche, et qui passent et repassent vingt fois
devant la porte d'un mauvais lieu sans oser y entrer; il faut les tirer
par la manche et leur dire: Montez. Il y a des lecteurs irrésolus et
flottants qui ont besoin d'être relancés chez eux par nos entremetteurs
(ce sont les journaux), qui leur vantent la beauté du livre et la
nouveauté du genre, et qui les poussent par les épaules dans le lupanar
des libraires; en un mot il faut savoir se faire mousser, et souffler
soi-même son ballon...
La sonnette annonça qu'on levait le rideau. Ferdinand jeta sa carte à
Daniel Jovard, et s'esquiva en l'invitant à le venir voir. Un instant
après, sa déesse vint le rejoindre dans son avant-scène, ils levèrent
les stores et... Mais c'est l'histoire de Jovard et non celle de
Ferdinand que nous avons promise au lecteur.
Le spectacle fini, Daniel s'en retourna à la boutique paternelle, mais
non pas tel qu'il en était sorti. Pauvre jeune homme! il s'en était allé
avec une foi et des principes; il revint ébranlé, flottant, mettant en
doute ses plus graves convictions.