Quand Onuphrius fut dans la rue, il se mit à courir de toutes ses

forces; il avait la fièvre, il délirait, il parcourut au hasard une

infinité de ruelles et de passages. Le ciel était orageux, les

girouettes grinçaient, les volets battaient les murs, les marteaux des

portes retentissaient, les vitrages s'éteignaient successivement; le

roulement des voitures se perdait dans le lointain, quelques piétons

attardés longeaient les maisons, quelques filles de joie traînaient

leurs robes de gaze dans la boue; les réverbères, bercés par le vent,

jetaient des lueurs rouges et échevelées sur les ruisseaux gonflés de

pluie; les oreilles d'Onuphrius tintaient; toutes les rumeurs étouffées

de la nuit, le ronflement d'une ville qui dort, l'aboi d'un chien, le

miaulement d'un matou, le son de la goutte d'eau tombant du toit, le

quart sonnant à l'horloge gothique, les lamentations de la bise, tous

ces bruits du silence agitaient convulsivement ses fibres, tendues à

rompre par les événements de la soirée. Chaque lanterne était un œil

sanglant qui l'espionnait; il croyait voir grouiller dans l'ombre des

formes sans nom, pulluler sous ses pieds des reptiles immondes; il

entendait des ricanements diaboliques, des chuchotements mystérieux. Les

maisons valsaient autour de lui; le pavé ondait, le ciel s'abaissait

comme une coupole dont on aurait brisé les colonnes; les nuages

couraient, couraient, couraient, comme si le Diable les eût emportés;

une grande cocarde tricolore avait remplacé la lune. Les rues et les

ruelles s'en allaient bras dessus bras dessous, caquetant comme de

vieilles portières; il en passa beaucoup de la sorte. La maison de

madame de *** passa. On sortait du bal, il y avait encombrement à la

porte; on jurait, on appelait les équipages. Le jeune homme au réseau

descendit; il donnait le bras à une dame; cette dame n'était autre que

Jacintha; le marchepied de la voiture s'abaissa, le dandy lui présenta

la main; ils montèrent; la fureur d'Onuphrius était au comble; décidé à

éclaircir cette affaire, il croisa ses bras sur sa poitrine, et se

planta au milieu du chemin. Le cocher fit claquer son fouet, une myriade

d'étincelles jaillit du pied des chevaux. Ils partirent au galop; le

cocher cria: Gare! il ne se dérangea pas: les chevaux étaient lancés

trop fort pour qu'on pût les retenir. Jacintha poussa un cri; Onuphrius

crut que c'était fait de lui; mais chevaux, cocher, voiture, n'étaient

qu'une vapeur que son corps divisa comme l'arche d'un pont fait d'une

masse d'eau qui se rejoint ensuite. Les morceaux du fantastique équipage

se réunirent à quelques pas derrière lui, et la voiture continua à

rouler comme s'il ne fût rien arrivé. Onuphrius, atterré, la suivit des

yeux: il entrevit Jacintha, qui, ayant levé le store, le regardait d'un

air triste et doux, et le dandy à barbe rouge qui riait comme une hyène;

un angle de la rue l'empêcha d'en voir davantage; inondé de sueur,

pantelant, crotté jusqu'à l'échine, pâle, harassé de fatigue et vieilli

de dix ans, Onuphrius regagna péniblement le logis. Il faisait grand

jour comme la veille; en mettant le pied sur le seuil il tomba évanoui.

Il ne sortit de sa pâmoison qu'au bout d'une heure; une fièvre furieuse

y succéda. Sachant Onuphrius en danger, Jacintha oublia bien vite sa

jalousie et sa promesse de ne plus le voir; elle vint s'établir au

chevet de son lit, et lui prodigua les soins et les caresses les plus

tendres. Il ne la reconnaissait pas; huit jours se passèrent ainsi; la

fièvre diminua; son corps se rétablit, mais non pas sa raison; il

s'imaginait que le Diable lui avait escamoté son corps, se fondant sur

ce qu'il n'avait rien senti lorsque la voiture lui avait passé dessus.

L'histoire de Pierre Schlemil, dont le diable avait pris l'ombre; celle

de la nuit de Saint-Sylvestre, où un homme perd son reflet, lui

revinrent en mémoire; il s'obstinait à ne pas voir son image dans les

glaces et son ombre sur le plancher, chose toute naturelle, puisqu'il

n'était qu'une substance impalpable; on avait beau le frapper, le

pincer, pour lui démontrer le contraire, il était dans un état de

somnambulisme et de catalepsie qui ne lui permettait pas de sentir même

les baisers de Jacintha.

La lumière s'était éteinte dans la lampe; cette belle imagination,

surexcitée par des moyens factices, s'était usée en de vaines débauches;

à force d'être spectateur de son existence, Onuphrius avait oublié celle

des autres, et les liens qui le rattachaient au monde s'étaient brisés

un à un.

Sorti de l'arche du réel, il s'était lancé dans les profondeurs

nébuleuses de la fantaisie et de la métaphysique; mais il n'avait pu

revenir avec le rameau d'olive; il n'avait pas rencontré la terre sèche

où poser le pied et n'avait pas su retrouver le chemin par où il était

venu; il ne put, quand le vertige le prit d'être si haut et si loin,

redescendre comme il l'aurait souhaité, et renouer avec le monde

positif. Il eût été capable, sans cette tendance funeste, d'être le plus

grand des poëtes; il ne fut que le plus singulier des fous. Pour avoir

trop regardé sa vie à la loupe, car son fantastique, il le prenait

presque toujours dans les événements ordinaires, il lui arriva ce qui

arrive à ces gens qui aperçoivent, à l'aide du microscope, des vers dans

les aliments les plus sains, des serpents dans les liqueurs les plus

limpides. Ils n'osent plus manger; la chose la plus naturelle, grossie

par son imagination, lui paraissait monstrueuse.

M. le docteur Esquirol fit, l'année passée, un tableau statistique de la

folie.

Fous par amour Hommes 2 Femmes 60

-- par dévotion -- 6 -- 20

-- par politique -- 48 -- 3

-- perte de fortune -- 27 -- 24

Pour cause inconnue -- 1

Celui-là, c'est notre pauvre ami.

Et Jacintha? Ma foi elle pleura quinze jours, fut triste quinze autres,

et, au bout d'un mois, elle prit plusieurs amants, cinq ou six, je

crois, pour faire la monnaie d'Onuphrius; un an après, elle l'avait

totalement oublié, et ne se souvenait même plus de son nom. N'est-ce

pas, lecteur, que cette fin est bien commune pour une histoire

extraordinaire? Prenez-la ou laissez-la, je me couperais la gorge plutôt

que de mentir d'une syllabe.

DANIEL JOVARD

OU

LA CONVERSION D'UN CLASSIQUE

Quel saint transport m'agite, et quel est mon délire!

Un souffle a fait vibrer les cordes de ma lyre;

O Muses, chastes sœurs, et toi, grand Apollon,

Daignez guider mes pas dans le sacré vallon!

Soutenez mon essor, faites couler ma veine,

Je veux boire à longs traits les eaux de l'Hyppocrène,

Et, couché sur leurs bords, au pied des myrtes verts,

Occuper les échos à redire mes vers.

DANIEL JOVARD, _avant sa conversion_.

Par l'enfer! je me sens un immense désir

De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir,

Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte,

Son cœur demi-pourri dans sa poitrine ouverte.

_Le même_ DANIEL JOVARD, _après sa conversion_.

J'ai connu et je connais encore un digne jeune homme, nommé de son nom

Daniel Jovard, et non autrement, ce dont il est bien fâché; car, pour

peu qu'on prononce à la gasconne _b_ pour _v_, ces deux infortunées

syllabes produisent une épithète assez peu flatteuse.

Le père qui lui transmit ce malheureux nom était quincaillier, et tenait

boutique dans une des rues étroites qui se dégorgent dans la rue

Saint-Denis. Comme il avait amassé un petit pécule à vendre du fil

d'archal pour les sonnettes et des sonnettes pour le fil d'archal, comme

il était parvenu en outre, au grade de sergent dans la garde nationale

d'alors, et qu'il menaçait de devenir électeur, il crut qu'il était de

sa dignité d'homme établi, de sergent en fonction et d'électeur en

expectative, de faire donner, comme il appelait cela, la plus brilllante

(trois _lll_) éducation au petit Daniel Jovard, héritier présomptif de

tant de prérogatives avenues ou à venir.

Il est vrai qu'il était difficile de trouver quelque chose de plus

prodigieux, au dire de ses père et mère, que le jeune Daniel Jovard.

Nous, qui ne le voyons pas comme eux au prisme favorable de la

paternité, nous dirons que c'était un gros garçon joufflu, bon enfant

dans la plus large étendue du mot, que ses ennemis auraient été

embarrassés de calomnier, et dont ses amis auraient eu grand'peine à

faire l'éloge. Il n'était ni laid ni beau, il avait deux yeux avec des

sourcils par-dessus, le nez au milieu de la figure, la bouche dessous et

le menton ensuite; il avait deux oreilles ni plus ni moins, des cheveux

d'une couleur quelconque. Dire qu'il avait bonne tournure, ce serait

mentir; dire qu'il avait mauvaise tournure, ce serait mentir aussi. Il

n'avait pas de tournure à lui, il avait celle de tout le monde: c'était

le représentant de la foule, le type du non-type, et rien n'était plus

facile que de le prendre pour un autre.

Son costume n'avait rien de remarquable, rien d'accrochant l'œil; il lui

servait seulement à n'être pas nu. D'élégance, de grâce et de fashion,

il n'en faut pas parler; ce sont lettres closes dans cette partie du

monde non encore civilisé qu'on appelle rue Saint-Denis.

Il portait une cravate blanche de mousseline, un col de chemise qui lui

guillotinait majestueusement les oreilles de son double triangle de

toile empesée, un gilet de poil de chèvre jaune serin coupé à châle, un

chapeau plus large du haut que du bas, un habit bleu barbeau, un

pantalon gris de fer laissant voir les chevilles, des souliers lacés et

des gants de peau de daim. Pour ses bas, je dois avouer qu'ils étaient

bleus, et si l'on s'étonnait du choix de cette teinte, je dirais sans

détour que c'étaient les bas de son trousseau de collége qu'il finissait

d'user.

Il avait une montre au bout d'une chaîne de métal, au lieu d'avoir comme

doit faire tout bon viveur, au bout d'une élégante tresse de soie, une

reconnaissance du Mont-de-Piété figurant la montre engagée.

Toutes ses classes, il les avait faites les unes après les autres; il

avait, selon l'usage doublé sa rhétorique, il avait fait autant de

pensums, donné et reçu autant de coups de poing qu'un autre. Je vous le

peindrai en un mot: il était fort en thème; du latin et du grec, il n'en

savait pas plus que vous et moi, et en outre, il savait assez mal le

français.

Vous voyez que c'était un personnage de haute espérance que le jeune

Daniel Jovard.

Avec de l'étude et du travail, il aurait pu devenir un charmant commis

voyageur et un délicieux second clerc d'avoué.

Il était voltairien en diable, de même que monsieur son père, l'homme

établi, le sergent, l'électeur, le propriétaire. Il avait lu en cachette

au collége _la Pucelle_ et _la Guerre des Dieux_, _les Ruines de Volney_

et autres livres semblables: c'est pourquoi il était esprit fort comme

M. de Jouy, et prêtrophobe comme M. Fontan. _Le Constitutionnel_ n'avait

pas plus peur que lui des jésuites en robe courte ou longue; il en

voyait partout. En littérature, il était aussi avancé qu'en politique et

en religion. Il ne disait pas M. Nicolas Boileau, mais Boileau tout

court; il vous aurait sérieusement affirmé que les romantiques avaient

dansé autour du buste de Racine après le succès d'_Hernani_; s'il avait

pris du tabac, il l'aurait infailliblement pris dans une tabatière

Touquet; il trouvait que guerrier était une fort bonne rime à laurier et

s'accommodait assez de gloire suivi ou précédé de victoire; en sa

qualité de Français né malin, il aimait principalement le vaudeville et

l'opéra-comique, genre national, comme disent les feuilletons: il aimait

fort aussi le gigot à l'ail et la tragédie en cinq actes.

Il faisait beau, les dimanches soir, l'entendre tonner dans

l'arrière-boutique de M. Jovard, contre les corrupteurs du goût, les

novateurs rétrogrades (Daniel Jovard florissait en 1828), les Welches,

les Vandales, les Goths, Ostrogoths, Visigoths, etc., qui voulaient nous

ramener à la barbarie, à la féodalité, et changer la langue des grands

maîtres pour un jargon hybride et inintelligible; il faisait encore bien

plus beau voir la mine ébahie de son père et de sa mère, du voisin et de

la voisine.

Cet excellent Daniel Jovard! il aurait plutôt nié l'existence de

Montmartre que celle du Parnasse; il aurait plutôt nié la virginité de

sa petite cousine, dont, suivant l'usage, il était fort épris, que la

virginité d'une seule des neuf Muses. Bon jeune homme! je ne sais pas à

quoi il ne croyait pas, tout esprit fort qu'il était. Il est vrai qu'il

ne croyait pas en Dieu; mais, en revanche, il croyait à Jupiter, en M.

Arnault et en M. Baour mêmement; il croyait au quatrain du marquis de

Saint-Aulaire, à la jeunesse des ingénuités du théâtre, aux conversions

de M. Jay, il croyait jusqu'aux promesses des arracheurs de dents et des

porte-couronnes.

Il était impossible d'être plus fossile et antédiluvien qu'il ne

l'était. S'il avait fait un livre, et qu'il lui eût accolé une préface,

il aurait demandé pardon à genoux au public de la liberté grande, il eût

dit ces faibles essais, ces vagues esquisses, ces timides préludes; car,

outre les croyances que nous venons de mentionner, il croyait encore au

public et à la postérité.

Pour terminer cette longue analyse psychologique et donner une idée

complète de l'homme, nous dirons qu'il chantait fort joliment _Fleuve du

Tage_ et _Femme sensible_, qu'il déclamait le récit de Théramène aussi

bien que la barbe de M. Desmousseaux, qu'il dessinait avec un grand

succès le nez du Jupiter olympien, et jouait très-agréablement au loto.

Dans ces occupations charmantes et patriarcales, les jours de M. Daniel

Jovard, tissus de soie et d'or (vieux style), s'écoulaient semblables

l'un à l'autre; il n'avait ni vague à l'âme, ni passion d'homme dans sa

poitrine d'homme; il n'avait pas encore demandé de genoux de femme pour

poser son front de génie. Il mangeait, buvait, dormait, digérait, et

s'acquittait classiquement de toutes les fonctions de la vie: personne

n'aurait pu pressentir, sous cette écorce grossière, le grand homme

futur.

Mais une étincelle suffit pour mettre le feu à une barrique de poudre;

le jeune Achille s'éveilla à la vue d'une épée: voici comment s'éveilla

le génie de l'illustre Daniel Jovard.

Il était allé voir aux Français, pour se former le goût et s'épurer la

diction, je ne sais plus quelle pièce; c'est-à-dire je sais fort bien

laquelle, mais je ne le dirai pas, de peur de désigner trop exactement

les personnages, et il était assis, lui trentième, sur une des

banquettes du parterre, replié en lui-même et attentif comme un

provincial.

Dans l'entr'acte, ayant essuyé soigneusement sa grosse lorgnette

paternelle, recouverte de chagrin et cerclée de corne fondue, il se mit

à passer en revue les rares spectateurs disséminés çà et là dans les

loges et les galeries.

A l'avant-scène, un jeune merveilleux, agitant avec nonchalance un

binocle d'or émaillé, se prélassait et se pavanait sans se soucier

aucunement de toutes les lorgnettes braquées sur lui.

Sa mise était des plus excentriques et des plus recherchées. Un habit de

coupe singulière, hardiment débraillé et doublé de velours, laissait

voir un gilet d'une couleur éclatante, et taillé en manière de

pourpoint; un pantalon noir collant dessinait exactement ses hanches;

une chaîne d'or, pareille à un ordre de chevalerie, chatoyait sur sa

poitrine; sa tête sortait immédiatement de sa cravate de satin, sans le

liséré blanc, de rigueur à cette époque.

On aurait dit un portrait de François Porbus. Les cheveux rasés à la

Henri III, la barbe en éventail, les sourcils troussés vers la tempe, la

main longue et blanche, avec une large chevalière ouvrée à la gothique,

rien n'y manquait, l'illusion était des plus complètes.

Après avoir longtemps hésité, tant cet accoutrement lui donnait une

physionomie différente de celle qu'il lui avait connue jadis, Daniel

Jovard comprit que ce jeune homme fashionable n'était autre que

Ferdinand de C***, avec qui il avait été au collége.

Lecteur, je vous vois d'ici faire une moue d'un pied en avant, et crier

à l'invraisemblance. Vous direz qu'il est déraisonnable de jucher dans

une avant-scène des Français un beau de la nouvelle école, et cela un

jour de représentation classique. Vous direz que c'est le besoin de le

faire voir à mon héros Daniel Jovard qui m'a fait employer ce ressort

forcé. Vous direz plusieurs choses et beaucoup d'autres.

Mais... foi de gentilhomme,

Je m'en soucie autant qu'un poisson d'une pomme.

Car je tiens dans une des pochettes de ma logique, pour vous la jeter au

nez, la plus excellente raison qui ait jamais été alléguée par un homme

ayant tort.

Voici donc le motif triomphant pour lequel Ferdinand de C*** se trouvait

aux Français ce soir-là.

Ferdinand avait pour maîtresse une dona Sol, sous la tutelle _d'un bon

seigneur caduc, vénérable et jaloux_, qu'il ne pouvait voir que

difficilement et dans de continuelles appréhensions de surprise.

Or, il lui avait donné rendez-vous au Théâtre-Français, comme le lieu le

plus solitaire et le moins fréquenté qui fût dans les cinq parties du

monde, la Polynésie y comprise, la terrasse des Feuillants et le bois

des marronniers du côté de l'eau, étant si européennement reconnus comme

lieux solitaires, que l'on n'y peut faire trois pas sans marcher sur les

pieds de quelqu'un, et sans heurter du coude un groupe sentimental.

Je vous assure que je n'ai pas d'autre raison à vous donner que

celle-là, et que je n'en chercherai pas une seconde; vous aurez donc

l'extrême obligeance de vous en contenter.

Donc continuons cette véridique et singulière histoire. Le merveilleux

sortit pendant l'entr'acte, le très-ordinaire Daniel Jovard sortit

aussi; les merveilleux et les ordinaires, les grands hommes et les

cuistres font souvent les mêmes choses. Le hasard fit qu'ils se

rencontrèrent au foyer. Daniel Jovard salua Ferdinand le premier, et

s'avança vers lui; quand Ferdinand aperçut ce nouveau paysan du Danube,

il hésita un instant, et fut près de pirouetter sur ses talons pour

n'être pas obligé de le reconnaître; mais un regard jeté autour de lui

l'ayant assuré de la profonde solitude du foyer, il se résigna, et

attendit son ancien camarade de pied ferme; c'est une des plus belles

actions de la vie de Ferdinand de C***.

Après quelques paroles échangées, ils en vinrent naturellement à parler

de la pièce qu'on représentait. Daniel Jovard l'admirait bénévolement,

et il fut on ne peut pas plus surpris de voir que son ami Ferdinand de

C***, en qui il avait toujours eu grande confiance, était d'une opinion

tout à fait différente de la sienne.

--Mon très-cher, lui dit-il, c'est plus que faux-toupet, c'est empire,

c'est perruque, c'est rococo, c'est pompadour; il faut être momie ou

fossile, membre de l'Institut ou fouille de Pompéi pour trouver du

plaisir à de pareilles billevesées. Cela est d'un froid à geler les jets

d'eau en l'air; ces grands dégingandés d'hexamètres qui s'en vont bras

dessus bras dessous, comme des invalides qui s'en reviennent de la

guinguette, l'un portant l'autre et nous portant le tout, sont vraiment

quelque chose de bien torcheculatif, comme dirait Rabelais; ces grands

dadais de substantifs avec leurs adjectifs qui les suivent comme des

ombres, ces bégueules de périphrases avec les sous-périphrases qui leur

portent la queue ont bonne grâce à venir faire la belle jambe à travers

les passions et les situations du drame, et puis ces conjurés qui

s'amusent à brailler à tue-tête sous le portique du tyran qui a garde de

ne rien entendre, ces princes et ces princesses flanqués chacun de leur

confident, ce coup de poignard et ce récit final en beaux vers peignés

académiquement, tout cela n'est-il pas étrangement misérable et ennuyeux

à faire bâiller les murailles?

--Et Aristote et Boileau et les bustes? objecta timidement Daniel

Jovard.

--Bah! ils ont travaillé pour leur temps; s'ils revenaient au monde

aujourd'hui, ils feraient probablement l'inverse de ce qu'ils ont fait;

ils sont morts et enterrés comme Malbrouck et bien d'autres qui les

valent, et dont il n'est plus question; qu'ils dorment comme ils nous

font dormir, ce sont de grands hommes, je ne m'y oppose pas. Ils ont

pipé les niais de leur époque avec du sucre, ceux de maintenant aiment

le poivre; va pour le poivre: voilà tout le secret des littératures.

Trinc! c'est le mot de la dive bouteille et la résolution de toute

chose; boire, manger, c'est le but; le reste n'est qu'un moyen: qu'on y

arrive par la tragédie ou le drame, n'importe, mais la tragédie n'a plus

cours. A cela, tu me diras qu'on peut être savetier ou marchand

d'allumettes, que c'est plus honorable et plus sûr; j'en conviens, mais

enfin tout le monde ne peut pas l'être, et puis il faut un

apprentissage: l'état d'auteur est le seul pour lequel il n'en faille

pas, il suffit de ne guère savoir le français et très-peu l'orthographe.

Voulez-vous faire un livre? prenez plusieurs livres; ceci diffère

essentiellement de la _Cuisinière bourgeoise_, qui dit: Voulez-vous un

civet? prenez un lièvre. Vous détachez un feuillet ici, un feuillet là,

vous faites une préface et une post-face, vous prenez un pseudonyme,

vous dites que vous êtes mort de consomption ou que vous vous êtes lavé

la cervelle avec du plomb, vous servez chaud, et vous escamotez le plus

joli petit succès qu'il soit possible de voir. Une chose qu'il faut

soigner, ce sont les épigraphes. Vous en mettez en anglais, en allemand,

en espagnol, en arabe; si vous pouvez vous en procurer une en chinois,

cela fera un effet merveilleux, et, sans être Panurge, vous vous

trouverez insensiblement possesseur d'une mignonne réputation d'érudit

et de polyglotte, qu'il ne tiendra qu'à vous d'exploiter. Tout cela te

surprend, et tu ouvres des yeux comme des portes cochères. Débonnaire et

naïf comme tu l'es, tu croyais bourgeoisement qu'il ne s'agissait que de

faire son œuvre avec conscience; tu n'as pas oublié le «_nonum prematur

in annum_» et le «vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage»; ce

n'est plus cela: on broche en trois semaines un volume qu'on lit en une

heure et qu'on oublie en un quart d'heure. Mais tu rimaillais, à ce

qu'il me semble, quand tu étais au collége. Tu dois rimailler encore;

c'est une de ces habitudes qui ne se perdent pas plus que celle du

tabac, du jeu et des filles.

Ici M. Daniel Jovard rougit virginalement; Ferdinand, qui s'en aperçut,

continua ainsi:

--Je sais bien qu'il est toujours humiliant de s'entendre accuser de

poésie, ou tout au moins de versification, et qu'on n'aime pas à voir

dévoiler ses turpitudes. Mais, puisque cela est, il faut tirer parti de

ta honte et tâcher de la monnoyer en beaux et bons écus. Nous et les

catins, nous vivons sur le public, et notre métier a de grands rapports.

Notre but commun est de lui pomper son argent par toutes les cajoleries

et les mignardises imaginables; il y a des paillards pudibonds qui ont

besoin qu'on les raccroche, et qui passent et repassent vingt fois

devant la porte d'un mauvais lieu sans oser y entrer; il faut les tirer

par la manche et leur dire: Montez. Il y a des lecteurs irrésolus et

flottants qui ont besoin d'être relancés chez eux par nos entremetteurs

(ce sont les journaux), qui leur vantent la beauté du livre et la

nouveauté du genre, et qui les poussent par les épaules dans le lupanar

des libraires; en un mot il faut savoir se faire mousser, et souffler

soi-même son ballon...

La sonnette annonça qu'on levait le rideau. Ferdinand jeta sa carte à

Daniel Jovard, et s'esquiva en l'invitant à le venir voir. Un instant

après, sa déesse vint le rejoindre dans son avant-scène, ils levèrent

les stores et... Mais c'est l'histoire de Jovard et non celle de

Ferdinand que nous avons promise au lecteur.

Le spectacle fini, Daniel s'en retourna à la boutique paternelle, mais

non pas tel qu'il en était sorti. Pauvre jeune homme! il s'en était allé

avec une foi et des principes; il revint ébranlé, flottant, mettant en

doute ses plus graves convictions.

Les Jeunes-France: romans goguenards; suivis de Contes humoristiques · 第 5 / 21 段