l'escalier. Par habitude, je descendis les marches une à une; mais
j'avais besoin de me retenir, car je me sentais une légèreté
merveilleuse. J'avais beau me cramponner au sol, une force invincible
m'attirait en haut; c'était comme si j'eusse été attaché à un ballon
gonflé de gaz: la terre fuyait mes pieds, je n'y touchais que par
l'extrémité des orteils; je dis des orteils, car bien que je ne fusse
qu'un pur esprit, j'avais conservé le sentiment des membres que je
n'avais plus, à peu près comme un amputé qui souffre de son bras ou de
sa jambe absente. Lassé de ces efforts pour rester dans une attitude
normale, et, du reste, ayant fait réflexion que mon âme immatérielle ne
devait pas se voiturer d'un lieu à l'autre par les mêmes procédés que ma
misérable guenille de corps, je me laissai faire à cet ascendant, et je
commençai à quitter terre sans pourtant m'élever trop, et me maintenant
dans la région moyenne. Bientôt je m'enhardis, et je volai tantôt haut,
tantôt bas, comme si je n'eusse fait autre chose de ma vie. Il
commençait à faire jour: je montai, je montai, regardant aux vitres des
mansardes des grisettes qui se levaient et faisaient leur toilette, me
servant des cheminées comme de tubes acoustiques pour entendre ce qu'on
disait dans les appartements. Je dois dire que je ne vis rien de bien
beau, et que je ne recueillis rien de piquant. M'accoutumant à ces
façons d'aller, je planai sans crainte dans l'air libre, au-dessus du
brouillard, et je considérai de haut cette immense étendue de toits
qu'on prendrait pour une mer figée au moment d'une tempête, ce chaos
hérissé de tuyaux, de flèches, de dômes, de pignons, baigné de brume et
de fumée, si beau, si pittoresque, que je ne regrettai pas d'avoir perdu
mon corps. Le Louvre m'apparut blanc et noir, son fleuve à ses pieds,
ses jardins verts à l'autre bout. La foule s'y portait; il y avait
exposition: j'entrai. Les murailles flamboyaient diaprées de peintures
nouvelles, chamarrées de cadres d'or richement sculptés. Les bourgeois
allaient, venaient, se coudoyaient, se marchaient sur les pieds,
ouvraient des yeux hébétés, se consultaient les uns les autres comme des
gens dont on n'a pas encore fait l'avis, et qui ne savent ce qu'ils
doivent penser et dire. Dans la grand'salle, au milieu des tableaux de
nos jeunes grands maîtres, Delacroix, Ingres, Decamps, j'aperçus mon
tableau, à moi: la foule se serrait autour, c'était un rugissement
d'admiration; ceux qui étaient derrière et ne voyaient rien criaient
deux fois plus fort: Prodigieux! prodigieux! Mon tableau me sembla à
moi-même beaucoup mieux qu'auparavant, et je me sentis saisi d'un
profond respect pour ma propre personne. Cependant, à toutes ces
formules admiratives se mêlait un nom qui n'était pas le mien; je vis
qu'il y avait là-dessous quelque supercherie. J'examinai la toile avec
attention: un nom en petits caractères rouges était écrit à l'un de ses
coins. C'était celui d'un de mes amis qui, me voyant mort, ne s'était
pas fait scrupule de s'approprier mon œuvre. Oh! alors, que je regrettai
mon pauvre corps! Je ne pouvais ni parler, ni écrire; je n'avais aucun
moyen de réclamer ma gloire et de démasquer l'infâme plagiaire. Le cœur
navré, je me retirai tristement pour ne pas assister à ce triomphe qui
m'était dû. Je voulus voir Jacintha. J'allai chez elle, je ne la trouvai
pas; je la cherchai vainement dans plusieurs maisons où je pensais
qu'elle pourrait être. Ennuyé d'être seul, quoiqu'il fût déjà tard,
l'envie me prit d'aller au spectacle; j'entrai à la Porte-Saint-Martin,
je fis réflexion que mon nouvel état avait cela d'agréable que je
passais partout sans payer. La pièce finissait, c'était la catastrophe.
Dorval, l'œil sanglant, noyée de larmes, les lèvres bleues, les tempes
livides, échevelée, à moitié nue, se tordait sur l'avant-scène à deux
pas de la rampe. Bocage, fatal et silencieux, se tenait debout dans le
fond: tous les mouchoirs étaient en jeu; les sanglots brisaient les
corsets; un tonnerre d'applaudissements entrecoupait chaque râle de la
tragédienne; le parterre, noir de têtes, houlait comme une mer; les
loges se penchaient sur les galeries, les galeries sur le balcon. La
toile tomba: je crus que la salle allait crouler: c'étaient des
battements de mains, des trépignements, des hurlements; or, cette pièce
était ma pièce: jugez! J'étais grand à toucher le plafond. Le rideau se
leva, on jeta à cette foule le nom de l'auteur.
«Ce n'était pas le mien, c'était le nom de l'ami qui m'avait déjà volé
mon tableau. Les applaudissements redoublèrent. On voulait traîner
l'auteur sur le théâtre: le monstre était dans une loge obscure avec
Jacintha. Quand on proclama son nom, elle se jeta à son cou, et lui
appuya sur la bouche le baiser le plus enragé que jamais femme ait donné
à un homme. Plusieurs personnes la virent; elle ne rougit même pas: elle
était si enivrée, si folle et si fière de son succès, qu'elle se serait,
je crois, prostituée à lui dans cette loge et devant tout le monde.
Plusieurs voix crièrent: Le voilà! le voilà! Le drôle prit un air
modeste, et salua profondément. Le lustre, qui s'éteignit, mis fin à
cette scène. Je n'essayerai pas de décrire ce qui se passait dans moi;
la jalousie, le mépris, l'indignation, se heurtaient dans mon âme;
c'était un orage d'autant plus furieux que je n'avais aucun moyen de le
mettre au dehors: la foule s'écoula, je sortis du théâtre; j'errai
quelque temps dans la rue, ne sachant où aller. La promenade ne me
réjouissait guère. Il sifflait une bise piquante: ma pauvre âme,
frileuse comme l'était mon corps, grelottait et mourait de froid. Je
rencontrai une fenêtre ouverte, j'entrai, résolu de gîter dans cette
chambre jusqu'au lendemain. La fenêtre se ferma sur moi: j'aperçus assis
dans une grande bergère à ramages un personnage des plus singuliers.
C'était un grand homme, maigre, sec, poudré à frimas, la figure ridée
comme une vieille pomme, une énorme paire de besicles à cheval sur un
maître-nez, baisant presque le menton. Une petite estafilade
transversale, semblable à une ouverture de tirelire, enfouie sous une
infinité de plis et de poils roides comme des soies de sanglier,
représentait tant bien que mal ce que nous appellerons une bouche, faute
d'autre terme. Un antique habit noir, limé jusqu'à la corde, blanc sur
toutes les coutures, une veste d'étoffe changeante, une culotte courte,
des bas chinés et des souliers à boucles: voilà pour le costume. A mon
arrivée, ce digne personnage se leva, et alla prendre dans une armoire
deux brosses faites d'une manière spéciale: je n'en pus deviner d'abord
l'usage; il en prit une dans chaque main, et se mit à parcourir la
chambre avec une agilité surprenante comme s'il poursuivait quelqu'un,
et choquant ses brosses l'une contre l'autre du côté des barbes; je
compris alors que c'était le fameux M. Berbiguier de Terre-Neuve du
Thym, qui faisait la chasse aux farfadets; j'étais fort inquiet de ce
qui allait arriver, il semblait que cet hétéroclite individu eût la
faculté de voir l'invisible, il me suivait exactement, et j'avais toutes
les peines du monde à lui échapper. Enfin, il m'accula dans une
encoignure, il brandit ses deux fatales brosses, des millions de dards
me criblèrent l'âme, chaque crin faisait un trou, la douleur était
insoutenable: oubliant que je n'avais ni langue, ni poitrine, je fis de
merveilleux efforts pour crier; et...»
Onuphrius en était là de son rêve lorsque j'entrai dans l'atelier: il
criait effectivement à pleine gorge; je le secouai, il se frotta les
yeux et me regarda d'un air hébété; enfin il me reconnut, et me raconta,
ne sachant trop s'il avait veillé ou dormi, la série de ses tribulations
que l'on vient de lire; ce n'était pas, hélas! les dernières qu'il
devait éprouver réellement ou non. Depuis cette nuit fatale, il resta
dans un état d'hallucination presque perpétuel qui ne lui permettait pas
de distinguer ses rêveries d'avec le vrai. Pendant qu'il dormait,
Jacintha avait envoyé chercher le portrait; elle aurait bien voulu y
aller elle-même, mais sa robe tachée l'avait trahie auprès de sa tante,
dont elle n'avait pu tromper la surveillance.
Onuphrius, on ne peut plus désappointé de ce contre-temps, se jeta dans
un fauteuil, et, les coudes sur la table, se prit tristement à
réfléchir; ses regards flottaient devant lui sans se fixer
particulièrement sur rien: le hasard fit qu'ils tombèrent sur une grande
glace de Venise à bordure de cristal, qui garnissait le fond de
l'atelier; aucun rayon de jour ne venait s'y briser, aucun objet ne s'y
réfléchissait assez exactement pour que l'on pût en apercevoir les
contours: cela faisait un espace vide dans la muraille, une fenêtre
ouverte sur le néant, d'où l'esprit pouvait plonger dans les mondes
imaginaires. Les prunelles d'Onuphrius fouillaient ce prisme profond et
sombre, comme pour en faire jaillir quelque apparition. Il se pencha, il
vit son reflet double, il pensa que c'était une illusion d'optique;
mais, en examinant plus attentivement, il trouva que le second reflet ne
lui ressemblait en aucune façon; il crut que quelqu'un était entré dans
l'atelier sans qu'il l'eût entendu: il se retourna. Personne. L'ombre
continuait cependant à se projeter dans la glace, c'était un homme pâle,
ayant au doigt un gros rubis, pareil au mystérieux rubis qui avait joué
un rôle dans les fantasmagories de la nuit précédente. Onuphrius
commençait à se sentir mal à l'aise. Tout à coup le reflet sortit de la
glace, descendit dans la chambre, vint droit à lui, le força à
s'asseoir, et, malgré sa résistance, lui enleva le dessus de la tête
comme on ferait de la calotte d'un pâté. L'opération finie, il mit le
morceau dans sa poche, et s'en retourna par où il était venu. Onuphrius,
avant de le perdre tout à fait de vue dans les profondeurs de la glace,
apercevait encore à une distance incommensurable son rubis qui brillait
comme une comète. Du reste, cette espèce de trépan ne lui avait fait
aucun mal. Seulement, au bout de quelques minutes, il entendit un
bourdonnement étrange au-dessus de sa tête; il leva les yeux, et vit que
c'étaient ses idées qui, n'étant plus contenues par la voûte du crâne,
s'échappaient en désordre comme des oiseaux dont on ouvre la cage.
Chaque idéal de femme qu'il avait rêvé sortit avec son costume, son
parler, son attitude (nous devons dire à la louange d'Onuphrius qu'elles
avaient l'air de sœurs jumelles de Jacintha), les héroïnes des romans
qu'il avait projetés; chacune de ces dames avait son cortége d'amants,
les unes en cotte armoriée du moyen âge, les autres en chapeaux et en
robe de dix-huit cent trente-deux. Les types qu'il avait créés
grandioses, grotesques ou monstrueux, les esquisses de ses tableaux à
faire, de toute nation et de tout temps, ses idées métaphysiques sous la
forme de petites bulles de savon, les réminiscences de ses lectures,
tout cela sortit pendant une heure au moins: l'atelier en était plein.
Ces dames et ces messieurs se promenaient en long et en large sans se
gêner le moins du monde, causant, riant, se disputant, comme s'ils
eussent été chez eux.
Onuphrius, abasourdi, ne sachant où se mettre, ne trouva rien de mieux à
faire que de leur céder la place; lorsqu'il passa sous la porte, le
concierge lui remit deux lettres; deux lettres de femmes, bleues,
ambrées, l'écriture petite, le pli long, le cachet rose.
La première était de Jacintha, elle était conçue ainsi:
«Monsieur, vous pouvez bien avoir mademoiselle de *** pour maîtresse si
cela vous fait plaisir; quant à moi, je ne veux plus l'être, tout mon
regret est de l'avoir été. Vous m'obligerez beaucoup de ne pas chercher
à me revoir.»
Onuphrius était anéanti; il comprit que c'était la maudite ressemblance
du portrait qui était cause de tout; ne se sentant pas coupable, il
espéra qu'avec le temps tout s'éclaircirait à son avantage. La seconde
lettre était une invitation de soirée.
--Bon! dit-il, j'irai, cela me distraira un peu et dissipera toutes ces
vapeurs noires. L'heure vint; il s'habilla, la toilette fut longue;
comme tous les artistes (quand ils ne sont pas sales à faire peur),
Onuphrius était recherché dans sa mise, non que ce fût un fashionable,
mais il cherchait à donner à nos pitoyables vêtements un galbe
pittoresque, une tournure moins prosaïque. Il se modelait sur un beau
Van Dyck qu'il avait dans son atelier, et vraiment il y ressemblait à
s'y méprendre. On eût dit le portrait descendu du cadre ou la réflexion
de la peinture dans un miroir.
Il y avait beaucoup de monde; pour arriver à la maîtresse de la maison
il lui fallut fendre un flot de femmes, et ce ne fut pas sans froisser
plus d'une dentelle, aplatir plus d'une manche, noircir plus d'un
soulier, qu'il y put parvenir; après avoir échangé les deux ou trois
banalités d'usage, il tourna sur ses talons, et se mit à chercher
quelque figure amie dans toute cette cohue. Ne trouvant personne de
connaissance, il s'établit dans une causeuse à l'embrasure d'une
croisée, d'où, à demi caché par les rideaux, il pouvait voir sans être
vu, car depuis la fantastique évaporation de ses idées, il ne se
souciait pas d'entrer en conversation; il se croyait stupide quoiqu'il
n'en fût rien; le contact du monde l'avait remis dans la réalité.
La soirée était des plus brillantes. Un coup d'œil magnifique! cela
reluisait, chatoyait, scintillait; cela bourdonnait, papillonnait,
tourbillonnait. Des gazes comme des ailes d'abeilles, des tulles, des
crêpes, des blondes, lamés, côtelés, ondés, découpés, déchiquetés à
jour; toiles d'araignée, air filé, brouillard tissu; de l'or et de
l'argent, de la soie et du velours, des paillettes, du clinquant, des
fleurs, des plumes, des diamants et des perles; tous les écrins vidés,
le luxe de tous les mondes à contribution. Un beau tableau, sur ma foi!
les girandoles de cristal étincelaient comme des étoiles; des gerbes de
lumière, des iris prismatiques s'échappaient des pierreries; les épaules
des femmes, lustrées, satinées, trempées d'une molle sueur, semblaient
des agates ou des onyx dans l'eau; les yeux papillottaient, les gorges
battaient la campagne, les mains s'étreignaient, les têtes penchaient,
les écharpes allaient au vent, c'était le beau moment; la musique
étouffée par les voix, les voix par le frôlement des petits pieds sur le
parquet et le frou frou des robes, tout cela formait une harmonie de
fête, un bruissement joyeux à enivrer le plus mélancolique, à rendre fou
tout autre qu'un fou.
Pour Onuphrius, il n'y prenait pas garde, il songeait à Jacintha.
Tout à coup son œil s'alluma, il avait vu quelque chose
d'extraordinaire: un jeune homme qui venait d'entrer; il pouvait avoir
vingt-cinq ans, un frac noir, le pantalon pareil, un gilet de velours
rouge taillé en pourpoint, des gants blancs, un binocle d'or, des
cheveux en brosse, une barbe rousse à la Saint-Maigrin, il n'y avait là
rien d'étrange, plusieurs merveilleux avaient le même costume; ses
traits étaient parfaitement réguliers, son profil fin et correct eût
fait envie à plus d'une petite-maîtresse, mais il y avait tant d'ironie
dans cette bouche pâle et mince, dont les coins fuyaient perpétuellement
sous l'ombre de leurs moustaches fauves, tant de méchanceté dans cette
prunelle qui flamboyait à travers la glace du lorgnon comme l'œil d'un
vampire, qu'il était impossible de ne pas le distinguer entre mille.
Il se déganta. Lord Byron ou Bonaparte se fussent honorés de sa petite
main aux doigts ronds et effilés, si frêle, si blanche, si transparente,
qu'on eût craint de la briser en la serrant; il portait un gros anneau à
l'index, le chaton était le fatal rubis; il brillait d'un éclat si vif,
qu'il vous forçait à baisser les yeux.
Un frisson courut dans les cheveux d'Onuphrius.
La lumière des candélabres devint blafarde et verte; les yeux des femmes
et les diamants s'éteignirent; le rubis radieux étincelait seul au
milieu du salon obscurci comme un soleil dans la brume.
L'enivrement de la fête, la folie du bal étaient au plus haut degré;
personne, Onuphrius excepté, ne fit attention à cette circonstance; ce
singulier personnage se glissait comme une ombre entre les groupes,
disant un mot à celui-ci, donnant une poignée de main à celui-là,
saluant les femmes avec un air de respect dérisoire et de galanterie
exagérée qui faisait rougir les unes et mordre les lèvres aux autres; on
eût dit que son regard de lynx et de loup-cervier plongeait au profond
de leur cœur; un satanique dédain perçait dans ses moindres mouvements,
un imperceptible clignement d'œil, un pli du front, l'ondulation des
sourcils, la proéminence que conservait toujours sa lèvre inférieure,
même dans son détestable demi-sourire, tout trahissait en lui, malgré la
politesse de ses manières et l'humilité de ses discours, des pensées
d'orgueil qu'il aurait voulu réprimer.
Onuphrius, qui le couvait des yeux, ne savait que penser; s'il n'eût pas
été en si nombreuse compagnie, il aurait eu grand'peur.
Il s'imagina même un instant reconnaître le personnage qui lui avait
enlevé le dessus de la tête; mais il se convainquit bientôt que c'était
une erreur. Plusieurs personnes s'approchèrent, la conversation
s'engagea; la persuasion où il était qu'il n'avait plus d'idées les lui
ôtait effectivement; inférieur à lui-même, il était au niveau des
autres; on le trouva charmant et beaucoup plus spirituel qu'à
l'ordinaire. Le tourbillon emporta ses interlocuteurs, il resta seul;
ses idées prirent un autre cours; il oublia le bal, l'inconnu, le bruit
lui-même et tout, il était à cent lieues.
Un doigt se posa sur son épaule, il tressaillit comme s'il se fût
réveillé en sursaut. Il vit devant lui madame de ***, qui depuis un
quart d'heure se tenait debout sans pouvoir attirer son attention.
--Eh bien! monsieur, à quoi pensez-vous donc? A moi, peut-être?
--A rien, je vous jure.
Il se leva, madame de *** prit son bras; ils firent quelques tours.
Après plusieurs propos:
--J'ai une grâce à vous demander.
--Parlez, vous savez bien que je ne suis pas cruel surtout avec vous.
--Récitez à ces dames la pièce de vers que vous m'avez dite l'autre
jour, je leur en ai parlé, elles meurent d'envie de l'entendre.
A cette proposition, le front d'Onuphrius se rembrunit, il répondit par
un _non_ bien accentué; madame de *** insista comme les femmes savent
insister. Onuphrius résista autant qu'il le fallait pour se justifier à
ses propres yeux de ce qu'il appelait une faiblesse, et finit par céder,
quoique d'assez mauvaise grâce.
Madame de ***, triomphante, le tenant par le bout du doigt pour qu'il ne
pût s'esquiver, l'amena au milieu du cercle, et lui lâcha la main; la
main tomba comme si elle eût été morte. Onuphrius, décontenancé,
promenait autour de lui des regards mornes et effarés comme un taureau
sauvage que le picador vient de lancer dans le cirque. Le dandy à barbe
rouge était là, retroussant ses moustaches et considérant Onuphrius d'un
air de méchanceté satisfaite. Pour faire cesser cette situation pénible,
madame de *** lui fit signe de commencer. Il exposa le sujet de sa
pièce, et en dit le titre d'une voix assez mal assurée. Le bourdonnement
cessa, les chuchotements se turent, on se disposa à écouter, un grand
silence se fit.
Onuphrius était debout, la main sur le dos d'un fauteuil qui lui servait
comme de tribune. Le dandy vint se placer tout à côté, si près qu'il le
touchait; quand il vit qu'Onuphrius allait ouvrir la bouche, il tira de
sa poche une spatule d'argent et un réseau de gaze, emmanché à l'un de
ses bouts d'une petite baguette d'ébène; la spatule était chargée d'une
substance mousseuse et rosâtre, assez semblable à la crème qui remplit
les meringues, qu'Onuphrius reconnut aussitôt pour des vers de Dorat, de
Boufflers, de Bernis et de M. le chevalier de Pezay, réduits à l'état de
bouillie ou de gélatine. Le réseau était vide.
Onuphrius, craignant que le dandy ne lui jouât quelque tour, changea le
fauteuil de place, et s'assit dedans; l'homme aux yeux verts vint se
planter juste derrière lui; ne pouvant plus reculer, Onuphrius commença.
A peine la dernière syllabe du premier vers s'était-elle envolée de sa
lèvre, que le dandy, allongeant son réseau avec une dextérité
merveilleuse, la saisit au vol, et l'intercepta avant que le son eût le
temps de parvenir à l'oreille de l'assemblée; et puis, brandissant sa
spatule, il lui fourra dans la bouche une cuillerée de son insipide
mélange. Onuphrius eût bien voulu s'arrêter ou se sauver; mais une
chaîne magique le clouait au fauteuil. Il lui fallut continuer et
cracher cette odieuse mixture en friperies mythologiques et en madrigaux
quintessenciés. Le manége se renouvelait à chaque vers; personne,
cependant, n'avait l'air de s'en apercevoir.
Les pensées neuves, les belles rimes d'Onuphrius, diaprées de mille
couleurs romantiques, se débattaient et sautelaient dans la résille
comme des poissons dans un filet ou des papillons sous un mouchoir.
Le pauvre poëte était à la torture, des gouttes de sueur ruisselaient de
ses tempes. Quand tout fut fini, le dandy prit délicatement les rimes et
les pensées d'Onuphrius par les ailes et les serra dans son
portefeuille.
--Bien, très-bien, dirent quelques hommes poëtes ou artistes en se
rapprochant d'Onuphrius, un délicieux pastiche, un admirable pastel, du
Watteau tout pur, de la régence à s'y tromper, des mouches, de la poudre
et du fard, comment diable as-tu fait pour grimer ainsi ta poésie? C'est
d'un rococo admirable; bravo, bravo, d'honneur, une plaisanterie fort
spirituelle! Quelques dames l'entourèrent et dirent aussi: Délicieux? en
ricanant d'une manière à montrer qu'elles étaient au-dessus de
semblables bagatelles quoique au fond du cœur elles trouvassent cela
charmant et se fussent très-fort accommodées d'une pareille poésie pour
leur consommation particulière.
--Vous êtes tous des brigands! s'écria Onuphrius d'une voix de tonnerre
en renversant sur le plateau le verre d'eau sucrée qu'on lui présentait.
C'est un coup monté, une mystification complète; vous m'avez fait venir
ici pour être le jouet du Diable, oui, de Satan en personne, ajouta-t-il
en désignant du doigt le fashionable à gilet écarlate.
Après cette algarade, il enfonça son chapeau sur ses yeux et sortit sans
saluer.
--Vraiment, dit le jeune homme en refourrant sous les basques de son
habit une demie-aune de queue velue qui venait de s'échapper et qui se
déroulait en frétillant, me prendre pour le diable, l'invention est
plaisante! Décidément, ce pauvre Onuphrius est fou. Me ferez-vous
l'honneur de danser cette contredanse avec moi, mademoiselle? reprit-il,
un instant après, en baisant la main d'une angélique créature de quinze
ans, blonde et nacrée, un idéal de Lawrence.
--Oh! mon Dieu, oui, dit la jeune fille avec son sourire ingénu, levant
ses longues paupières soyeuses laissant nager vers lui ses beaux yeux
couleur du ciel.
Au mot Dieu, un long jet sulfureux s'échappa du rubis, la pâleur du
réprouvé doubla; la jeune fille n'en vit rien; et quand elle l'aurait
vu? elle l'aimait!