comment s'y prendre pour mettre son idée en action, et il se faisait des
monstres de la moindre chose.
Ses longues méditations, ses voyages dans les mondes métaphysiques ne
lui avaient pas laissé le temps de s'occuper de celui-ci. Sa tête avait
trente ans, son corps avait six mois; il avait si totalement négligé de
dresser sa bête, que, si Jacintha et ses amis n'eussent pris soin de la
diriger, elle eût commis d'étranges bévues. En un mot, il fallait vivre
pour lui, il lui fallait un intendant pour son corps, comme il en faut
aux grands seigneurs pour leurs terres.
Puis, je n'ose l'avouer qu'en tremblant, dans ce siècle d'incrédulité,
cela pourrait faire passer mon pauvre ami pour un imbécile: il avait
peur. De quoi? Je vous le donne à deviner en cent; il avait peur du
diable, des revenants, des esprits et de mille autres billevesées; du
reste, il se moquait d'un homme, et de deux, comme vous d'un fantôme.
Le soir il ne se fût pas regardé dans une glace pour un empire, de peur
d'y voir autre chose que sa propre figure; il n'eût pas fourré sa main
sous son lit pour y prendre ses pantoufles ou quelque autre ustensile,
parce qu'il craignait qu'une main froide et moite ne vînt au-devant de
la sienne, et ne l'attirât dans la ruelle; ni jeté les yeux dans les
encoignures sombres, tremblant d'y apercevoir de petites têtes de
vieilles ratatinées emmanchées sur des manches à balai.
Quand il était seul dans son grand atelier, il voyait tourner autour de
lui une ronde fantastique, le conseil Tusmann, le docteur Tabraccio, le
digne Peregrinus Tyss, Crespel avec son violon et sa fille Antonia,
l'inconnue de la maison déserte et toute la famille étrange du château
de Bohême; c'était un sabbat complet, et il ne se fût pas fait prier
pour avoir peur de son chat comme d'un autre Murr.
Dès que Jacintha fut partie, il s'assit devant sa toile, et se prit à
réfléchir sur ce qu'il appelait les événements de la matinée. Le cadran
de Saint-Paul, les moustaches, les pinceaux durcis, les vessies crevées,
et surtout le point visuel, tout cela se représenta à sa mémoire avec un
air fantastique et surnaturel; il se creusa la tête pour y trouver une
explication plausible; il bâtit là-dessus un volume in-octavo de
suppositions les plus extravagantes, les plus invraisemblables qui
soient jamais entrées dans un cerveau malade. Après avoir longtemps
cherché, ce qu'il rencontra de mieux, c'est que la chose était tout à
fait inexplicable... à moins que ce ne fût le diable en personne...
Cette idée, dont il se moqua d'abord lui-même, prit racine dans son
esprit, et lui semblant moins ridicule à mesure qu'il se familiarisait
avec elle, il finit par en être convaincu.
Qu'y avait-il au fond de déraisonnable dans cette supposition?
L'existence du diable est prouvée par les autorités les plus
respectables, tout comme celle de Dieu. C'est même un article de foi, et
Onuphrius, pour s'empêcher d'en douter, compulsa sur les registres de sa
vaste mémoire tous les endroits des auteurs profanes ou sacrés dans
lesquels on traite de cette matière importante.
Le diable rôde autour de l'homme; Jésus lui-même n'a pas été à l'abri de
ses embûches; la tentation de saint Antoine est populaire; Martin Luther
fut aussi tourmenté par Satan, et, pour s'en débarrasser, fut obligé de
lui jeter son écritoire à la tête. On voit encore la tache d'encre sur
le mur de la cellule.
Il se rappela toutes les histoires d'obsessions, depuis le possédé de la
Bible jusqu'aux religieuses de Loudun; tous les livres de sorcellerie
qu'il avait lus: Bodin, Delrio, Le Loyer, Bordelon, le _Monde invisible_
de Bekker, l'_Infernalia_, les _Farfadets_ de M. de Berbiguier de
Terre-Neuve du Thym, le _Grand_ et le _Petit Albert_, et tout ce qui lui
parut obscur devint clair comme le jour: c'était le diable qui avait
fait avancer l'aiguille, qui avait mis des moustaches à son portrait,
changé le crin de ses brosses en fil d'archal et rempli ses vessies de
poudre fulminante. Le coup dans le coude s'expliquait tout
naturellement; mais quel intérêt Belzébuth pouvait-il avoir à le
persécuter? Était-ce pour avoir son âme? ce n'est pas la manière dont il
s'y prend; enfin il se rappela qu'il avait fait, il n'y a pas bien
longtemps, un tableau de saint Dunstan tenant le Diable par le nez avec
des pincettes rouges; il ne douta pas que ce ne fût pour avoir été
représenté par lui dans une position aussi humiliante que le diable lui
faisait ces petites niches. Le jour tombait, de longues ombres bizarres
se découpaient sur le plancher de l'atelier. Cette idée grandissant dans
sa tête, le frisson commençait à lui courir le long du dos, et la peur
l'aurait bientôt pris, si un de ses amis n'eût fait en entrant diversion
à toutes ses visions cornues. Il sortit avec lui, et comme personne au
monde n'était plus impressionnable, et que son ami était gai, un essaim
de pensées folâtres eut bientôt chassé ces rêveries lugubres. Il oublia
totalement ce qui était arrivé, ou, s'il s'en ressouvenait, il riait
tout bas en lui-même. Le lendemain il se remit à l'œuvre. Il travailla
trois ou quatre heures avec acharnement. Quoique Jacintha fût absente,
ses traits étaient si profondément gravés dans son cœur, qu'il n'avait
pas besoin d'elle pour terminer son portrait. Il était presque fini, il
n'y avait plus que deux ou trois dernières touches à poser, et la
signature à mettre, quand une petite peluche, qui dansait avec ses
frères les atomes dans un beau rayon jaune, par une fantaisie
inexplicable, quitta tout à coup sa lumineuse salle de bal, se dirigea
en se dandinant vers la toile d'Onuphrius, et vint s'abattre sur un
rehaut, qu'il venait de poser.
Onuphrius retourna son pinceau, et avec le manche, l'enleva le plus
délicatement possible. Cependant il ne put le faire si légèrement qu'il
ne découvrît le champ de la toile en emportant un peu de couleur. Il
refit une teinte pour réparer le dommage: la teinte était trop foncée,
et faisait tache; il ne put rétablir l'harmonie qu'en remaniant tout le
morceau; mais, en le faisant, il perdit son contour, et le nez devint
aquilin, de presque à la Roxelane qu'il était, ce qui changea tout à
fait le caractère de la tête; ce n'était plus Jacintha, mais bien une de
ses amies avec qui elle s'était brouillée, parce qu'Onuphrius la
trouvait jolie.
L'idée du Diable revint à Onuphrius à cette métamorphose étrange; mais,
en regardant plus attentivement, il vit que ce n'était qu'un jeu de son
imagination, et comme la journée s'avançait, il se leva et sortit pour
rejoindre sa maîtresse chez M. de ***. Le cheval allait comme le vent:
bientôt Onuphrius vit poindre au dos de la colline la maison de M. de
***, blanche entre les marronniers. Comme la grande route faisait un
détour, il la quitta pour un chemin de traverse, un chemin creux qu'il
connaissait très-bien, où tout enfant il venait cueillir des mûres et
chasser aux hannetons.
Il était à peu près au milieu quand il se trouva derrière une charrette
à foin, que les détours du sentier l'avaient empêché d'apercevoir. Le
chemin était si étroit, la charrette si large, qu'il était impossible de
passer devant: il remit son cheval au pas, espérant que la route, en
s'élargissant, lui permettrait un peu plus loin de le faire. Son
espérance fut trompée; c'était comme un mur qui reculait
imperceptiblement. Il voulut retourner sur ses pas, une autre charrette
de foin le suivait par derrière et le faisait prisonnier. Il eut un
instant la pensée d'escalader les bords du ravin, mais ils étaient à pic
et couronnés d'une haie vive; il fallut donc se résigner: le temps
coulait, les minutes lui semblaient des éternités, sa fureur était au
comble, ses artères palpitaient, son front était perlé de sueur.
Une horloge à la voix fêlée, celle du village voisin, sonna six heures;
aussitôt qu'elle eut fini, celle du château, dans un ton différent,
sonna à son tour; puis une autre, puis une autre encore; toutes les
horloges de la banlieue d'abord successivement, ensuite toutes à la
fois. C'était un tutti de cloches, un concerto de timbres flûtés,
ronflants, glapissants, criards, un carillon à vous fendre la tête. Les
idées d'Onuphrius se confondirent, le vertige le prit. Les clochers
s'inclinaient sur le chemin creux pour le regarder passer, ils le
montraient au doigt, lui faisaient la nique et lui tendaient par
dérision leurs cadrans dont les aiguilles étaient perpendiculaires. Les
cloches lui tiraient la langue et lui faisaient la grimace, sonnant
toujours les six coups maudits. Cela dura longtemps, six heures
sonnèrent ce jour-là jusqu'à sept.
Enfin, la voiture déboucha dans la plaine. Onuphrius enfonça ses éperons
dans le ventre de son cheval: le jour tombait, on eût dit que sa monture
comprenait combien il lui était important d'arriver. Ses pieds
touchaient à peine la terre, et, sans les aigrettes d'étincelles qui
jaillissaient de loin en loin de quelque caillou heurté, on eût pu
croire qu'elle volait. Bientôt une blanche écume enveloppa comme une
housse d'argent son poitrail d'ébène: il était plus de sept heures quand
Onuphrius arriva. Jacintha était partie. M. de *** lui fit les plus
grandes politesses, se mit à causer littérature avec lui, et finit par
lui proposer une partie de dames.
Onuphrius ne put faire autrement que d'accepter, quoique toute espèce de
jeux, et en particulier celui-là, l'ennuyât mortellement. On apporta le
damier. M. de *** prit les noires, Onuphrius les blanches: la partie
commença. Les joueurs étaient à peu près de même force; il se passa
quelque temps avant que la balance penchât d'un côté ou de l'autre.
Tout à coup elle tourna du côté du vieux gentilhomme; ses pions
avançaient avec une inconcevable rapidité, sans qu'Onuphrius, malgré
tous les efforts qu'il faisait, pût y apporter aucun obstacle. Préoccupé
qu'il était d'idées diaboliques, cela ne lui parut pas naturel; il
redoubla donc d'attention, et finit par découvrir, à côté du doigt dont
il se servait pour remuer ses pions, un autre doigt maigre, noueux,
terminé par une griffe (que d'abord il avait pris pour l'ombre du sien),
qui poussait ses dames sur la ligne blanche, tandis que celles de son
adversaire défilaient processionnellement sur la ligne noire. Il devint
pâle, ses cheveux se hérissèrent sur sa tête. Cependant il remit ses
pions en place, et continua de jouer. Il se persuada que ce n'était que
l'ombre, et, pour s'en convaincre, il changea la bougie de place:
l'ombre passa de l'autre côté, et se projeta en sens inverse; mais le
doigt à griffe resta ferme à son poste, déplaçant les dames d'Onuphrius,
et employant tous les moyens pour le faire perdre.
D'ailleurs, il n'y avait aucun doute à avoir, le doigt était orné d'un
gros rubis. Onuphrius n'avait pas de bague.
--Pardieu! c'est trop fort! s'écria-t-il en donnant un grand coup de
poing dans le damier et en se levant brusquement; vieux scélérat! vieux
gredin!
M. de ***, qui le connaissait d'enfance et qui attribuait cette algarade
au dépit d'avoir perdu, se mit à rire aux éclats et à lui offrir
d'ironiques consolations. La colère et la terreur se disputaient l'âme
d'Onuphrius: il prit son chapeau et sortit.
La nuit était si noire qu'il fut obligé de mettre son cheval au pas. A
peine une étoile passait-elle çà et là le nez hors de sa mantille de
nuages; les arbres de la route avaient l'air de grands spectres tendant
les bras; de temps en temps un feu follet traversait le chemin, le vent
ricanait dans les branches d'une façon singulière. L'heure s'avançait,
et Onuphrius n'arrivait pas; cependant les fers de son cheval sonnant
sur le pavé montraient qu'il ne s'était pas fourvoyé.
Une rafale déchira le brouillard, la lune reparut; mais, au lieu d'être
ronde, elle était ovale. Onuphrius, en la considérant plus
attentivement, vit qu'elle avait un serre-tête de taffetas noir, et
qu'elle s'était mis de la farine sur les joues; ses traits se
dessinèrent plus distinctement, et il reconnut à n'en pouvoir douter, la
figure blême et allongée de son ami intime Jean-Gaspard Debureau, le
grand paillasse des Funambules, qui le regardait avec une expression
indéfinissable de malice et de bonhomie.
Le ciel clignait aussi ses yeux bleus aux cils d'or, comme s'il eût été
d'intelligence; et, comme à la clarté des étoiles on pouvait distinguer
les objets, il entrevit quatre personnages de mauvaise mine, habillés
mi-partie rouge et noir, qui portaient quelque chose de blanchâtre par
les quatre coins, comme des gens qui changeraient un tapis de place: ils
passèrent rapidement à côté de lui, et jetèrent ce qu'ils portaient sous
les pieds de son cheval. Onuphrius, malgré sa frayeur, n'eut pas de
peine à voir que c'était le chemin qu'il avait déjà parcouru, et que le
Diable remettait devant lui pour lui faire pièce. Il piqua des deux; son
cheval fit une ruade et refusa d'avancer autrement qu'au pas; les quatre
démons continuèrent leur manége.
Onuphrius vit que l'un d'eux avait au doigt un rubis pareil à celui du
doigt qui l'avait si fort effrayé sur le damier: l'identité du
personnage n'était plus douteuse. La terreur d'Onuphrius était si
grande, qu'il ne sentait plus, qu'il ne voyait ni n'entendait; ses dents
claquaient comme dans la fièvre, un rire convulsif tordait sa bouche.
Une fois, il essaya de dire ses prières et de faire un signe de croix,
il ne put en venir à bout. La nuit s'écoula ainsi.
Enfin, une raie bleuâtre se dessina sur le bord du ciel: son cheval huma
bruyamment par ses naseaux l'air balsamique du matin, le coq de la ferme
voisine fit entendre sa voix grêle et éraillée, les fantômes
disparurent, le cheval prit de lui-même le galop, et, au point du jour,
Onuphrius se trouva devant la porte de son atelier.
Harassé de fatigue, il se jeta sur un divan et ne tarda pas à
s'endormir: son sommeil était agité; le cauchemar lui avait mis le genou
sur l'estomac. Il fit une multitude de rêves incohérents, monstrueux,
qui ne contribuèrent pas peu à déranger sa raison déjà ébranlée. En
voici un qui l'avait frappé, et qu'il m'a raconté plusieurs fois depuis.
«J'étais dans une chambre qui n'était pas la mienne ni celle d'aucun de
mes amis, une chambre où je n'étais jamais venu, et que cependant je
connaissais parfaitement bien: les jalousies étaient fermées, les
rideaux tirés; sur la table de nuit une pâle veilleuse jetait sa lueur
agonisante. On ne marchait que sur la pointe du pied, le doigt sur la
bouche; des fioles, des tasses encombraient la cheminée. Moi, j'étais au
lit comme si j'eusse été malade, et pourtant je ne m'étais jamais mieux
porté. Les personnes qui traversaient l'appartement avaient un air
triste et affairé qui semblait extraordinaire.
«Jacintha était à la tête de mon lit, qui tenait sa petite main sur mon
front, et se penchait vers moi pour écouter si je respirais bien. De
temps en temps une larme tombait de ses cils sur mes joues, et elle
l'essuyait légèrement avec un baiser.
«Ses larmes me fendaient le cœur, et j'aurais bien voulu la consoler;
mais il m'était impossible de faire le plus petit mouvement, ou
d'articuler une seule syllabe: ma langue était clouée à mon palais, mon
corps était comme pétrifié.
«Un monsieur vêtu de noir entra, me tâta le pouls, hocha la tête d'un
air découragé, et dit tout haut: «C'est fini!» Alors Jacintha se prit à
sangloter, à se tordre les mains, et à donner toutes les démonstrations
de la plus violente douleur: tous ceux qui étaient dans la chambre en
firent autant. Ce fut un concert de pleurs et de soupirs à apitoyer un
roc.
«J'éprouvais un secret plaisir d'être regretté ainsi. On me présenta une
glace devant la bouche; je fis des efforts prodigieux pour la ternir de
mon souffle, afin de montrer que je n'étais pas mort: je ne pus en venir
à bout. Après cette épreuve on me jeta le drap par-dessus la tête;
j'étais au désespoir, je voyais bien qu'on me croyait trépassé et que
l'on allait m'enterrer tout vivant. Tout le monde sortit: il ne resta
qu'un prêtre qui marmotta des prières et qui finit par s'endormir.
«Le croque-mort vint qui me prit mesure d'une bière et d'un linceul;
j'essayai encore de me remuer et de parler, ce fut inutile, un pouvoir
invincible m'enchaînait: force me fut de me résigner. Je restai ainsi
beaucoup de temps en proie aux plus douloureuses réflexions. Le
croque-mort revint avec mes derniers vêtements, les derniers de tout
homme, la bière et le linceul: il n'y avait plus qu'à m'en accoutrer.
«Il m'entortilla dans le drap, et se mit à me coudre sans précaution
comme quelqu'un qui a hâte d'en finir: la pointe de son aiguille
m'entrait dans la peau, et me faisait des milliers de piqûres; ma
situation était insupportable. Quand ce fut fait, un de ses camarades me
prit par les pieds, lui par la tête, ils me déposèrent dans la boîte;
elle était un peu juste pour moi, de sorte qu'ils furent obligés de me
donner de grands coups sur les genoux pour pouvoir enfoncer le
couvercle.
«Ils en vinrent à bout à la fin, et l'on planta le premier clou. Cela
faisait un bruit horrible. Le marteau rebondissait sur les planches, et
j'en sentais le contre-coup. Tant que l'opération dura, je ne perdis pas
tout à fait l'espérance; mais au dernier clou je me sentis défaillir,
mon cœur se serra, car je compris qu'il n'y avait plus rien de commun
entre le monde et moi: ce dernier clou me rivait au néant pour toujours.
Alors seulement je compris toute l'horreur de ma position.
«On m'emporta; le roulement sourd des roues m'apprit que j'étais dans le
corbillard; car bien que je ne pusse manifester mon existence d'aucune
manière, je n'étais privé d'aucun de mes sens. La voiture s'arrêta, on
retira le cercueil. J'étais à l'église, j'entendais parfaitement le
chant nasillard des prêtres, et je voyais briller à travers les fentes
de la bière la lueur jaune des cierges. La messe finie, on partit pour
le cimetière; quand on me descendit dans la fosse, je ramassai toutes
mes forces, et je crois que je parvins à pousser un cri; mais le fracas
de la terre qui roulait sur le cercueil le couvrit entièrement: je me
trouvais dans une obscurité palpable et compacte, plus noire que celle
de la nuit. Du reste, je ne souffrais pas, corporellement du moins;
quant à mes souffrances morales, il faudrait un volume pour les
analyser. L'idée que j'allais mourir de faim ou être mangé aux vers sans
pouvoir l'empêcher, se présenta la première; ensuite je pensai aux
événements de la veille, à Jacintha, à mon tableau qui aurait eu tant de
succès au Salon, à mon drame qui allait être joué, à une partie que
j'avais projetée avec mes camarades, à un habit que mon tailleur devait
me rapporter ce jour-là; que sais-je, moi? à mille choses dont je
n'aurais guère dû m'inquiéter; puis revenant à Jacintha, je réfléchis
sur la manière dont elle s'était conduite; je repassai chacun de ses
gestes, chacune de ses paroles, dans ma mémoire; je crus me rappeler
qu'il y avait quelque chose d'outré et d'affecté dans ses larmes, dont
je n'aurais pas dû être la dupe: cela me fit ressouvenir de plusieurs
choses que j'avais totalement oubliées; plusieurs détails auxquels je
n'avais pas pris garde, considérés sous un nouveau jour, me parurent
d'une haute importance; des démonstrations que j'aurais juré sincères me
semblèrent louches; il me revint dans l'esprit qu'un jeune homme, un
espèce de fat moitié cravate, moitié éperons, lui avait autrefois fait
la cour. Un soir, nous jouïons ensemble, Jacintha m'avait appelé du nom
de ce jeune homme au lieu du mien, signe certain de préoccupation;
d'ailleurs je savais qu'elle en avait parlé favorablement dans le monde
à plusieurs reprises, et comme de quelqu'un qui ne lui déplairait pas.
«Cette idée s'empara de moi, ma tête commença à fermenter; je fis des
rapprochements, des suppositions, des interprétations: comme on doit
bien le penser, elles ne furent pas favorables à Jacintha. Un sentiment
inconnu se glissa dans mon cœur, et m'apprit ce que c'était que
souffrir; je devins horriblement jaloux, et je ne doutai pas que ce ne
fût Jacintha qui, de concert avec son amant, ne m'eût fait enterrer tout
vif pour se débarrasser de moi. Je pensai que peut-être en ce moment
même ils riaient à gorge déployée du succès de leur stratagème, et que
Jacintha livrait aux baisers de l'autre cette bouche qui m'avait juré
tant de fois n'avoir jamais été touchée par d'autres lèvres que les
miennes.
«A cette idée, j'entrai dans une fureur telle que je repris la faculté
de me mouvoir; je fis un soubresaut si violent, que je rompis d'un seul
coup les coutures de mon linceul. Quand j'eus les jambes et les bras
libres, je donnai de grands coups de coudes et de genoux au couvercle de
la bière pour le faire sauter et aller tuer mon infidèle aux bras de son
lâche et misérable galant. Sanglante dérision, moi, enterré, je voulais
donner la mort! Le poids énorme de la terre qui pesait sur les planches
rendit mes efforts inutiles. Épuisé de fatigue, je retombai dans ma
première torpeur, mes articulations s'ossifièrent: de nouveau je
redevins cadavre. Mon agitation mentale se calma, je jugeai plus
sainement les choses: les souvenirs de tout ce que la jeune femme avait
fait pour moi, son dévouement, ses soins qui ne s'étaient jamais
démentis, eurent bientôt fait évanouir ces ridicules soupçons.
«Ayant usé tous mes sujets de méditation, et ne sachant comment tuer le
temps, je me mis à faire des vers; dans ma triste situation, ils ne
pouvaient pas être fort gais: ceux du nocturne Young et du sépulcral
Hervey ne sont que des bouffonneries, comparés à ceux-là. J'y dépeignais
les sensations d'un homme conservant sous terre toutes les passions
qu'il avait eues dessus, et j'intitulai cette rêverie cadavéreuse: _La
vie dans la mort_. Un beau titre, sur ma foi! et ce qui me désespérait,
c'était de ne pouvoir les réciter à personne.
«J'avais à peine terminé la dernière strophe, que j'entendis piocher
avec ardeur au-dessus de ma tête. Un rayon d'espérance illumina ma nuit.
Les coups de pioche se rapprochaient rapidement. La joie que je
ressentis ne fut pas de longue durée: les coups de pioche cessèrent.
Non, l'on ne peut rendre avec des mots humains l'angoisse abominable que
j'éprouvai en ce moment; la mort réelle n'est rien en comparaison. Enfin
j'entendis encore du bruit: les fossoyeurs, après s'être reposés,
avaient repris leur besogne. J'étais au ciel; je sentais ma délivrance
s'approcher. Le dessus du cercueil sauta. Je sentis l'air froid de la
nuit. Cela me fit grand bien, car je commençais à étouffer. Cependant
mon immobilité continuait; quoique vivant, j'avais toutes les apparences
d'un mort. Deux hommes me saisirent: voyant les coutures du linceul
rompues, ils échangèrent en ricanant quelques plaisanteries grossières,
me chargèrent sur leurs épaules et m'emportèrent. Tout en marchant ils
chantonnaient à demi-voix des couplets obscènes. Cela me fit penser à la
scène des fossoyeurs, dans _Hamlet_, et je me dis en moi-même que
Shakspeare était un bien grand homme.
«Après m'avoir fait passer par bien des ruelles détournées, ils
entrèrent dans une maison que je reconnus pour être celle de mon
médecin; c'était lui qui m'avait fait déterrer afin de savoir de quoi
j'étais mort. On me déposa sur une table de marbre. Le docteur entra
avec une trousse d'instruments; il les étala complaisamment sur une
commode. A la vue de ces scalpels, de ces bistouris, de ces lancettes,
de ces scies d'acier luisantes et polies, j'éprouvai une frayeur
horrible, car je compris qu'on allait me disséquer; mon âme, qui
jusque-là n'avait pas abandonné mon corps, n'hésita plus à me quitter:
au premier coup de scalpel elle était tout à fait dégagée de ses
entraves. Elle aimait mieux subir tous les désagréments d'une
intelligence dépossédée de ses moyens de manifestation physique, que de
partager avec mon corps ces effroyables tortures. D'ailleurs, il n'y
avait plus espérance de le conserver, il allait être mis en pièces, et
n'aurait pu servir à grand'chose quand même ce déchiquètement ne l'eût
pas tué tout de bon. Ne voulant pas assister au dépècement de sa chère
enveloppe, mon âme se hâta de sortir.