Aussi peu accoutumé qu'il était à vivre de la vie réelle, il ne savait

comment s'y prendre pour mettre son idée en action, et il se faisait des

monstres de la moindre chose.

Ses longues méditations, ses voyages dans les mondes métaphysiques ne

lui avaient pas laissé le temps de s'occuper de celui-ci. Sa tête avait

trente ans, son corps avait six mois; il avait si totalement négligé de

dresser sa bête, que, si Jacintha et ses amis n'eussent pris soin de la

diriger, elle eût commis d'étranges bévues. En un mot, il fallait vivre

pour lui, il lui fallait un intendant pour son corps, comme il en faut

aux grands seigneurs pour leurs terres.

Puis, je n'ose l'avouer qu'en tremblant, dans ce siècle d'incrédulité,

cela pourrait faire passer mon pauvre ami pour un imbécile: il avait

peur. De quoi? Je vous le donne à deviner en cent; il avait peur du

diable, des revenants, des esprits et de mille autres billevesées; du

reste, il se moquait d'un homme, et de deux, comme vous d'un fantôme.

Le soir il ne se fût pas regardé dans une glace pour un empire, de peur

d'y voir autre chose que sa propre figure; il n'eût pas fourré sa main

sous son lit pour y prendre ses pantoufles ou quelque autre ustensile,

parce qu'il craignait qu'une main froide et moite ne vînt au-devant de

la sienne, et ne l'attirât dans la ruelle; ni jeté les yeux dans les

encoignures sombres, tremblant d'y apercevoir de petites têtes de

vieilles ratatinées emmanchées sur des manches à balai.

Quand il était seul dans son grand atelier, il voyait tourner autour de

lui une ronde fantastique, le conseil Tusmann, le docteur Tabraccio, le

digne Peregrinus Tyss, Crespel avec son violon et sa fille Antonia,

l'inconnue de la maison déserte et toute la famille étrange du château

de Bohême; c'était un sabbat complet, et il ne se fût pas fait prier

pour avoir peur de son chat comme d'un autre Murr.

Dès que Jacintha fut partie, il s'assit devant sa toile, et se prit à

réfléchir sur ce qu'il appelait les événements de la matinée. Le cadran

de Saint-Paul, les moustaches, les pinceaux durcis, les vessies crevées,

et surtout le point visuel, tout cela se représenta à sa mémoire avec un

air fantastique et surnaturel; il se creusa la tête pour y trouver une

explication plausible; il bâtit là-dessus un volume in-octavo de

suppositions les plus extravagantes, les plus invraisemblables qui

soient jamais entrées dans un cerveau malade. Après avoir longtemps

cherché, ce qu'il rencontra de mieux, c'est que la chose était tout à

fait inexplicable... à moins que ce ne fût le diable en personne...

Cette idée, dont il se moqua d'abord lui-même, prit racine dans son

esprit, et lui semblant moins ridicule à mesure qu'il se familiarisait

avec elle, il finit par en être convaincu.

Qu'y avait-il au fond de déraisonnable dans cette supposition?

L'existence du diable est prouvée par les autorités les plus

respectables, tout comme celle de Dieu. C'est même un article de foi, et

Onuphrius, pour s'empêcher d'en douter, compulsa sur les registres de sa

vaste mémoire tous les endroits des auteurs profanes ou sacrés dans

lesquels on traite de cette matière importante.

Le diable rôde autour de l'homme; Jésus lui-même n'a pas été à l'abri de

ses embûches; la tentation de saint Antoine est populaire; Martin Luther

fut aussi tourmenté par Satan, et, pour s'en débarrasser, fut obligé de

lui jeter son écritoire à la tête. On voit encore la tache d'encre sur

le mur de la cellule.

Il se rappela toutes les histoires d'obsessions, depuis le possédé de la

Bible jusqu'aux religieuses de Loudun; tous les livres de sorcellerie

qu'il avait lus: Bodin, Delrio, Le Loyer, Bordelon, le _Monde invisible_

de Bekker, l'_Infernalia_, les _Farfadets_ de M. de Berbiguier de

Terre-Neuve du Thym, le _Grand_ et le _Petit Albert_, et tout ce qui lui

parut obscur devint clair comme le jour: c'était le diable qui avait

fait avancer l'aiguille, qui avait mis des moustaches à son portrait,

changé le crin de ses brosses en fil d'archal et rempli ses vessies de

poudre fulminante. Le coup dans le coude s'expliquait tout

naturellement; mais quel intérêt Belzébuth pouvait-il avoir à le

persécuter? Était-ce pour avoir son âme? ce n'est pas la manière dont il

s'y prend; enfin il se rappela qu'il avait fait, il n'y a pas bien

longtemps, un tableau de saint Dunstan tenant le Diable par le nez avec

des pincettes rouges; il ne douta pas que ce ne fût pour avoir été

représenté par lui dans une position aussi humiliante que le diable lui

faisait ces petites niches. Le jour tombait, de longues ombres bizarres

se découpaient sur le plancher de l'atelier. Cette idée grandissant dans

sa tête, le frisson commençait à lui courir le long du dos, et la peur

l'aurait bientôt pris, si un de ses amis n'eût fait en entrant diversion

à toutes ses visions cornues. Il sortit avec lui, et comme personne au

monde n'était plus impressionnable, et que son ami était gai, un essaim

de pensées folâtres eut bientôt chassé ces rêveries lugubres. Il oublia

totalement ce qui était arrivé, ou, s'il s'en ressouvenait, il riait

tout bas en lui-même. Le lendemain il se remit à l'œuvre. Il travailla

trois ou quatre heures avec acharnement. Quoique Jacintha fût absente,

ses traits étaient si profondément gravés dans son cœur, qu'il n'avait

pas besoin d'elle pour terminer son portrait. Il était presque fini, il

n'y avait plus que deux ou trois dernières touches à poser, et la

signature à mettre, quand une petite peluche, qui dansait avec ses

frères les atomes dans un beau rayon jaune, par une fantaisie

inexplicable, quitta tout à coup sa lumineuse salle de bal, se dirigea

en se dandinant vers la toile d'Onuphrius, et vint s'abattre sur un

rehaut, qu'il venait de poser.

Onuphrius retourna son pinceau, et avec le manche, l'enleva le plus

délicatement possible. Cependant il ne put le faire si légèrement qu'il

ne découvrît le champ de la toile en emportant un peu de couleur. Il

refit une teinte pour réparer le dommage: la teinte était trop foncée,

et faisait tache; il ne put rétablir l'harmonie qu'en remaniant tout le

morceau; mais, en le faisant, il perdit son contour, et le nez devint

aquilin, de presque à la Roxelane qu'il était, ce qui changea tout à

fait le caractère de la tête; ce n'était plus Jacintha, mais bien une de

ses amies avec qui elle s'était brouillée, parce qu'Onuphrius la

trouvait jolie.

L'idée du Diable revint à Onuphrius à cette métamorphose étrange; mais,

en regardant plus attentivement, il vit que ce n'était qu'un jeu de son

imagination, et comme la journée s'avançait, il se leva et sortit pour

rejoindre sa maîtresse chez M. de ***. Le cheval allait comme le vent:

bientôt Onuphrius vit poindre au dos de la colline la maison de M. de

***, blanche entre les marronniers. Comme la grande route faisait un

détour, il la quitta pour un chemin de traverse, un chemin creux qu'il

connaissait très-bien, où tout enfant il venait cueillir des mûres et

chasser aux hannetons.

Il était à peu près au milieu quand il se trouva derrière une charrette

à foin, que les détours du sentier l'avaient empêché d'apercevoir. Le

chemin était si étroit, la charrette si large, qu'il était impossible de

passer devant: il remit son cheval au pas, espérant que la route, en

s'élargissant, lui permettrait un peu plus loin de le faire. Son

espérance fut trompée; c'était comme un mur qui reculait

imperceptiblement. Il voulut retourner sur ses pas, une autre charrette

de foin le suivait par derrière et le faisait prisonnier. Il eut un

instant la pensée d'escalader les bords du ravin, mais ils étaient à pic

et couronnés d'une haie vive; il fallut donc se résigner: le temps

coulait, les minutes lui semblaient des éternités, sa fureur était au

comble, ses artères palpitaient, son front était perlé de sueur.

Une horloge à la voix fêlée, celle du village voisin, sonna six heures;

aussitôt qu'elle eut fini, celle du château, dans un ton différent,

sonna à son tour; puis une autre, puis une autre encore; toutes les

horloges de la banlieue d'abord successivement, ensuite toutes à la

fois. C'était un tutti de cloches, un concerto de timbres flûtés,

ronflants, glapissants, criards, un carillon à vous fendre la tête. Les

idées d'Onuphrius se confondirent, le vertige le prit. Les clochers

s'inclinaient sur le chemin creux pour le regarder passer, ils le

montraient au doigt, lui faisaient la nique et lui tendaient par

dérision leurs cadrans dont les aiguilles étaient perpendiculaires. Les

cloches lui tiraient la langue et lui faisaient la grimace, sonnant

toujours les six coups maudits. Cela dura longtemps, six heures

sonnèrent ce jour-là jusqu'à sept.

Enfin, la voiture déboucha dans la plaine. Onuphrius enfonça ses éperons

dans le ventre de son cheval: le jour tombait, on eût dit que sa monture

comprenait combien il lui était important d'arriver. Ses pieds

touchaient à peine la terre, et, sans les aigrettes d'étincelles qui

jaillissaient de loin en loin de quelque caillou heurté, on eût pu

croire qu'elle volait. Bientôt une blanche écume enveloppa comme une

housse d'argent son poitrail d'ébène: il était plus de sept heures quand

Onuphrius arriva. Jacintha était partie. M. de *** lui fit les plus

grandes politesses, se mit à causer littérature avec lui, et finit par

lui proposer une partie de dames.

Onuphrius ne put faire autrement que d'accepter, quoique toute espèce de

jeux, et en particulier celui-là, l'ennuyât mortellement. On apporta le

damier. M. de *** prit les noires, Onuphrius les blanches: la partie

commença. Les joueurs étaient à peu près de même force; il se passa

quelque temps avant que la balance penchât d'un côté ou de l'autre.

Tout à coup elle tourna du côté du vieux gentilhomme; ses pions

avançaient avec une inconcevable rapidité, sans qu'Onuphrius, malgré

tous les efforts qu'il faisait, pût y apporter aucun obstacle. Préoccupé

qu'il était d'idées diaboliques, cela ne lui parut pas naturel; il

redoubla donc d'attention, et finit par découvrir, à côté du doigt dont

il se servait pour remuer ses pions, un autre doigt maigre, noueux,

terminé par une griffe (que d'abord il avait pris pour l'ombre du sien),

qui poussait ses dames sur la ligne blanche, tandis que celles de son

adversaire défilaient processionnellement sur la ligne noire. Il devint

pâle, ses cheveux se hérissèrent sur sa tête. Cependant il remit ses

pions en place, et continua de jouer. Il se persuada que ce n'était que

l'ombre, et, pour s'en convaincre, il changea la bougie de place:

l'ombre passa de l'autre côté, et se projeta en sens inverse; mais le

doigt à griffe resta ferme à son poste, déplaçant les dames d'Onuphrius,

et employant tous les moyens pour le faire perdre.

D'ailleurs, il n'y avait aucun doute à avoir, le doigt était orné d'un

gros rubis. Onuphrius n'avait pas de bague.

--Pardieu! c'est trop fort! s'écria-t-il en donnant un grand coup de

poing dans le damier et en se levant brusquement; vieux scélérat! vieux

gredin!

M. de ***, qui le connaissait d'enfance et qui attribuait cette algarade

au dépit d'avoir perdu, se mit à rire aux éclats et à lui offrir

d'ironiques consolations. La colère et la terreur se disputaient l'âme

d'Onuphrius: il prit son chapeau et sortit.

La nuit était si noire qu'il fut obligé de mettre son cheval au pas. A

peine une étoile passait-elle çà et là le nez hors de sa mantille de

nuages; les arbres de la route avaient l'air de grands spectres tendant

les bras; de temps en temps un feu follet traversait le chemin, le vent

ricanait dans les branches d'une façon singulière. L'heure s'avançait,

et Onuphrius n'arrivait pas; cependant les fers de son cheval sonnant

sur le pavé montraient qu'il ne s'était pas fourvoyé.

Une rafale déchira le brouillard, la lune reparut; mais, au lieu d'être

ronde, elle était ovale. Onuphrius, en la considérant plus

attentivement, vit qu'elle avait un serre-tête de taffetas noir, et

qu'elle s'était mis de la farine sur les joues; ses traits se

dessinèrent plus distinctement, et il reconnut à n'en pouvoir douter, la

figure blême et allongée de son ami intime Jean-Gaspard Debureau, le

grand paillasse des Funambules, qui le regardait avec une expression

indéfinissable de malice et de bonhomie.

Le ciel clignait aussi ses yeux bleus aux cils d'or, comme s'il eût été

d'intelligence; et, comme à la clarté des étoiles on pouvait distinguer

les objets, il entrevit quatre personnages de mauvaise mine, habillés

mi-partie rouge et noir, qui portaient quelque chose de blanchâtre par

les quatre coins, comme des gens qui changeraient un tapis de place: ils

passèrent rapidement à côté de lui, et jetèrent ce qu'ils portaient sous

les pieds de son cheval. Onuphrius, malgré sa frayeur, n'eut pas de

peine à voir que c'était le chemin qu'il avait déjà parcouru, et que le

Diable remettait devant lui pour lui faire pièce. Il piqua des deux; son

cheval fit une ruade et refusa d'avancer autrement qu'au pas; les quatre

démons continuèrent leur manége.

Onuphrius vit que l'un d'eux avait au doigt un rubis pareil à celui du

doigt qui l'avait si fort effrayé sur le damier: l'identité du

personnage n'était plus douteuse. La terreur d'Onuphrius était si

grande, qu'il ne sentait plus, qu'il ne voyait ni n'entendait; ses dents

claquaient comme dans la fièvre, un rire convulsif tordait sa bouche.

Une fois, il essaya de dire ses prières et de faire un signe de croix,

il ne put en venir à bout. La nuit s'écoula ainsi.

Enfin, une raie bleuâtre se dessina sur le bord du ciel: son cheval huma

bruyamment par ses naseaux l'air balsamique du matin, le coq de la ferme

voisine fit entendre sa voix grêle et éraillée, les fantômes

disparurent, le cheval prit de lui-même le galop, et, au point du jour,

Onuphrius se trouva devant la porte de son atelier.

Harassé de fatigue, il se jeta sur un divan et ne tarda pas à

s'endormir: son sommeil était agité; le cauchemar lui avait mis le genou

sur l'estomac. Il fit une multitude de rêves incohérents, monstrueux,

qui ne contribuèrent pas peu à déranger sa raison déjà ébranlée. En

voici un qui l'avait frappé, et qu'il m'a raconté plusieurs fois depuis.

«J'étais dans une chambre qui n'était pas la mienne ni celle d'aucun de

mes amis, une chambre où je n'étais jamais venu, et que cependant je

connaissais parfaitement bien: les jalousies étaient fermées, les

rideaux tirés; sur la table de nuit une pâle veilleuse jetait sa lueur

agonisante. On ne marchait que sur la pointe du pied, le doigt sur la

bouche; des fioles, des tasses encombraient la cheminée. Moi, j'étais au

lit comme si j'eusse été malade, et pourtant je ne m'étais jamais mieux

porté. Les personnes qui traversaient l'appartement avaient un air

triste et affairé qui semblait extraordinaire.

«Jacintha était à la tête de mon lit, qui tenait sa petite main sur mon

front, et se penchait vers moi pour écouter si je respirais bien. De

temps en temps une larme tombait de ses cils sur mes joues, et elle

l'essuyait légèrement avec un baiser.

«Ses larmes me fendaient le cœur, et j'aurais bien voulu la consoler;

mais il m'était impossible de faire le plus petit mouvement, ou

d'articuler une seule syllabe: ma langue était clouée à mon palais, mon

corps était comme pétrifié.

«Un monsieur vêtu de noir entra, me tâta le pouls, hocha la tête d'un

air découragé, et dit tout haut: «C'est fini!» Alors Jacintha se prit à

sangloter, à se tordre les mains, et à donner toutes les démonstrations

de la plus violente douleur: tous ceux qui étaient dans la chambre en

firent autant. Ce fut un concert de pleurs et de soupirs à apitoyer un

roc.

«J'éprouvais un secret plaisir d'être regretté ainsi. On me présenta une

glace devant la bouche; je fis des efforts prodigieux pour la ternir de

mon souffle, afin de montrer que je n'étais pas mort: je ne pus en venir

à bout. Après cette épreuve on me jeta le drap par-dessus la tête;

j'étais au désespoir, je voyais bien qu'on me croyait trépassé et que

l'on allait m'enterrer tout vivant. Tout le monde sortit: il ne resta

qu'un prêtre qui marmotta des prières et qui finit par s'endormir.

«Le croque-mort vint qui me prit mesure d'une bière et d'un linceul;

j'essayai encore de me remuer et de parler, ce fut inutile, un pouvoir

invincible m'enchaînait: force me fut de me résigner. Je restai ainsi

beaucoup de temps en proie aux plus douloureuses réflexions. Le

croque-mort revint avec mes derniers vêtements, les derniers de tout

homme, la bière et le linceul: il n'y avait plus qu'à m'en accoutrer.

«Il m'entortilla dans le drap, et se mit à me coudre sans précaution

comme quelqu'un qui a hâte d'en finir: la pointe de son aiguille

m'entrait dans la peau, et me faisait des milliers de piqûres; ma

situation était insupportable. Quand ce fut fait, un de ses camarades me

prit par les pieds, lui par la tête, ils me déposèrent dans la boîte;

elle était un peu juste pour moi, de sorte qu'ils furent obligés de me

donner de grands coups sur les genoux pour pouvoir enfoncer le

couvercle.

«Ils en vinrent à bout à la fin, et l'on planta le premier clou. Cela

faisait un bruit horrible. Le marteau rebondissait sur les planches, et

j'en sentais le contre-coup. Tant que l'opération dura, je ne perdis pas

tout à fait l'espérance; mais au dernier clou je me sentis défaillir,

mon cœur se serra, car je compris qu'il n'y avait plus rien de commun

entre le monde et moi: ce dernier clou me rivait au néant pour toujours.

Alors seulement je compris toute l'horreur de ma position.

«On m'emporta; le roulement sourd des roues m'apprit que j'étais dans le

corbillard; car bien que je ne pusse manifester mon existence d'aucune

manière, je n'étais privé d'aucun de mes sens. La voiture s'arrêta, on

retira le cercueil. J'étais à l'église, j'entendais parfaitement le

chant nasillard des prêtres, et je voyais briller à travers les fentes

de la bière la lueur jaune des cierges. La messe finie, on partit pour

le cimetière; quand on me descendit dans la fosse, je ramassai toutes

mes forces, et je crois que je parvins à pousser un cri; mais le fracas

de la terre qui roulait sur le cercueil le couvrit entièrement: je me

trouvais dans une obscurité palpable et compacte, plus noire que celle

de la nuit. Du reste, je ne souffrais pas, corporellement du moins;

quant à mes souffrances morales, il faudrait un volume pour les

analyser. L'idée que j'allais mourir de faim ou être mangé aux vers sans

pouvoir l'empêcher, se présenta la première; ensuite je pensai aux

événements de la veille, à Jacintha, à mon tableau qui aurait eu tant de

succès au Salon, à mon drame qui allait être joué, à une partie que

j'avais projetée avec mes camarades, à un habit que mon tailleur devait

me rapporter ce jour-là; que sais-je, moi? à mille choses dont je

n'aurais guère dû m'inquiéter; puis revenant à Jacintha, je réfléchis

sur la manière dont elle s'était conduite; je repassai chacun de ses

gestes, chacune de ses paroles, dans ma mémoire; je crus me rappeler

qu'il y avait quelque chose d'outré et d'affecté dans ses larmes, dont

je n'aurais pas dû être la dupe: cela me fit ressouvenir de plusieurs

choses que j'avais totalement oubliées; plusieurs détails auxquels je

n'avais pas pris garde, considérés sous un nouveau jour, me parurent

d'une haute importance; des démonstrations que j'aurais juré sincères me

semblèrent louches; il me revint dans l'esprit qu'un jeune homme, un

espèce de fat moitié cravate, moitié éperons, lui avait autrefois fait

la cour. Un soir, nous jouïons ensemble, Jacintha m'avait appelé du nom

de ce jeune homme au lieu du mien, signe certain de préoccupation;

d'ailleurs je savais qu'elle en avait parlé favorablement dans le monde

à plusieurs reprises, et comme de quelqu'un qui ne lui déplairait pas.

«Cette idée s'empara de moi, ma tête commença à fermenter; je fis des

rapprochements, des suppositions, des interprétations: comme on doit

bien le penser, elles ne furent pas favorables à Jacintha. Un sentiment

inconnu se glissa dans mon cœur, et m'apprit ce que c'était que

souffrir; je devins horriblement jaloux, et je ne doutai pas que ce ne

fût Jacintha qui, de concert avec son amant, ne m'eût fait enterrer tout

vif pour se débarrasser de moi. Je pensai que peut-être en ce moment

même ils riaient à gorge déployée du succès de leur stratagème, et que

Jacintha livrait aux baisers de l'autre cette bouche qui m'avait juré

tant de fois n'avoir jamais été touchée par d'autres lèvres que les

miennes.

«A cette idée, j'entrai dans une fureur telle que je repris la faculté

de me mouvoir; je fis un soubresaut si violent, que je rompis d'un seul

coup les coutures de mon linceul. Quand j'eus les jambes et les bras

libres, je donnai de grands coups de coudes et de genoux au couvercle de

la bière pour le faire sauter et aller tuer mon infidèle aux bras de son

lâche et misérable galant. Sanglante dérision, moi, enterré, je voulais

donner la mort! Le poids énorme de la terre qui pesait sur les planches

rendit mes efforts inutiles. Épuisé de fatigue, je retombai dans ma

première torpeur, mes articulations s'ossifièrent: de nouveau je

redevins cadavre. Mon agitation mentale se calma, je jugeai plus

sainement les choses: les souvenirs de tout ce que la jeune femme avait

fait pour moi, son dévouement, ses soins qui ne s'étaient jamais

démentis, eurent bientôt fait évanouir ces ridicules soupçons.

«Ayant usé tous mes sujets de méditation, et ne sachant comment tuer le

temps, je me mis à faire des vers; dans ma triste situation, ils ne

pouvaient pas être fort gais: ceux du nocturne Young et du sépulcral

Hervey ne sont que des bouffonneries, comparés à ceux-là. J'y dépeignais

les sensations d'un homme conservant sous terre toutes les passions

qu'il avait eues dessus, et j'intitulai cette rêverie cadavéreuse: _La

vie dans la mort_. Un beau titre, sur ma foi! et ce qui me désespérait,

c'était de ne pouvoir les réciter à personne.

«J'avais à peine terminé la dernière strophe, que j'entendis piocher

avec ardeur au-dessus de ma tête. Un rayon d'espérance illumina ma nuit.

Les coups de pioche se rapprochaient rapidement. La joie que je

ressentis ne fut pas de longue durée: les coups de pioche cessèrent.

Non, l'on ne peut rendre avec des mots humains l'angoisse abominable que

j'éprouvai en ce moment; la mort réelle n'est rien en comparaison. Enfin

j'entendis encore du bruit: les fossoyeurs, après s'être reposés,

avaient repris leur besogne. J'étais au ciel; je sentais ma délivrance

s'approcher. Le dessus du cercueil sauta. Je sentis l'air froid de la

nuit. Cela me fit grand bien, car je commençais à étouffer. Cependant

mon immobilité continuait; quoique vivant, j'avais toutes les apparences

d'un mort. Deux hommes me saisirent: voyant les coutures du linceul

rompues, ils échangèrent en ricanant quelques plaisanteries grossières,

me chargèrent sur leurs épaules et m'emportèrent. Tout en marchant ils

chantonnaient à demi-voix des couplets obscènes. Cela me fit penser à la

scène des fossoyeurs, dans _Hamlet_, et je me dis en moi-même que

Shakspeare était un bien grand homme.

«Après m'avoir fait passer par bien des ruelles détournées, ils

entrèrent dans une maison que je reconnus pour être celle de mon

médecin; c'était lui qui m'avait fait déterrer afin de savoir de quoi

j'étais mort. On me déposa sur une table de marbre. Le docteur entra

avec une trousse d'instruments; il les étala complaisamment sur une

commode. A la vue de ces scalpels, de ces bistouris, de ces lancettes,

de ces scies d'acier luisantes et polies, j'éprouvai une frayeur

horrible, car je compris qu'on allait me disséquer; mon âme, qui

jusque-là n'avait pas abandonné mon corps, n'hésita plus à me quitter:

au premier coup de scalpel elle était tout à fait dégagée de ses

entraves. Elle aimait mieux subir tous les désagréments d'une

intelligence dépossédée de ses moyens de manifestation physique, que de

partager avec mon corps ces effroyables tortures. D'ailleurs, il n'y

avait plus espérance de le conserver, il allait être mis en pièces, et

n'aurait pu servir à grand'chose quand même ce déchiquètement ne l'eût

pas tué tout de bon. Ne voulant pas assister au dépècement de sa chère

enveloppe, mon âme se hâta de sortir.

Les Jeunes-France: romans goguenards; suivis de Contes humoristiques · 第 3 / 21 段