dans mon verre; elle était tout à fait apprivoisée. C'était charmant! Je
me souviens que nous prîmes un massepain chacun par un bout, nos bouches
avançaient l'une vers l'autre à mesure que le massepain diminuait, enfin
elles se touchèrent. Ce fut un beau baiser, je te jure, un beau baiser
sonore et éclatant comme les prudes n'osent pas les donner, car cela
fait du bruit et l'on peut l'entendre, un bon et franc baiser français
avec ce mignard clapotement de lèvres comme au temps de la Régence, et
qu'on aurait bien dû restaurer plutôt que tant d'autres choses.
La petite, trouvant cela drôle, le répéta plusieurs fois, et se prit à
rire de ce rire argentin et grêle particulier aux grisettes et aux
grandes dames. Je lui fis boire plusieurs verres coup sur coup, et elle
commença à entrer en gaieté: ses joues se rosaient comme de la tisane de
Champagne, son œil s'allongeait comme une amande, sa tête se couchait
sur son épaule, et elle chantonnait tout en babillant une chanson de
Béranger, dont elle me battait la mesure sur les os des jambes avec ses
jolis petits pieds. La trouvant à point, je commençai à lui baiser le
col et les épaules: elle me laissait faire. J'ai chaud, dit-elle en
passant ses mains sur son front; et elle jeta par-dessus sa tête le
fichu qui gênait mes caresses. Jusque-là tout allait on ne peut mieux.
Je posai mes lèvres sur sa gorge à moitié découverte: elle ne fit pas
encore de résistance.
--Mais je ne vois pas trop dans tout cela quel est le motif qui a manqué
te faire croire à la vertu un soir durant, ô Roderick, mon ami
très-cher!
--Si tu ne m'avais interrompu, stupide béotien que tu es, tu le saurais
il y a longtemps. J'essayai plus: alors ce fut un combat dont tu n'as
pas d'idées; elle me coulait entre les doigts comme une anguille, et il
y avait dans sa physionomie une impression d'effroi si vraie, si
énergique, qu'il était impossible de le croire joué; elle tournait ses
yeux avec un air d'angoisse, elle se tordait les mains, et me repoussait
opiniâtrément: je n'avais jamais vu une aussi vigoureuse défense.
--Où diable la vertu va-t-elle se nicher!
--Cela dura une grande heure au moins. A la fin, épuisée de fatigue,
elle tomba sur le bord de mon lit. J'en eus presque pitié, et je fus
tenté de la laisser; mais, faisant réflexion que c'était d'une pitié de
cette espèce que les femmes vous ont le moins d'obligations, et ne
voulant pas qu'elle me prît pour un imbécile, je revins à l'assaut, et
me servant d'un petit poignard que je porte toujours sur moi, je coupai
le lacet de sa robe, et je parvins à l'en dépouiller. Je vis alors
qu'elle manquait d'une chose indispensable.
--Peut-être, dit Théodore, n'avait-elle qu'un sein, comme la courtisane
vénitienne dont parle J.-J. Rousseau?
--Je te certifie qu'elle en avait bien deux.
--Peut-être était-elle comme la femme de Thomas Sévin, dont il est
question dans Marot?
--Aucunement: c'est une charmante et complète créature, seulement elle
n'avait pas...
--Quoi donc?
--Elle n'avait pas de chemise.
--Oh! fit Théodore.
--Pauvre ange! ajouta Roderick; tu penses bien que je lui donnai de quoi
en acheter.
--Voilà un drôle de dénoûment.
La morale de celle-ci est différente de celle de la caricature de
Charlet; mais elle n'est pas à mépriser, mes beaux jeunes mélancoliques,
qui faites la cour aux femmes.
O vous, qui attaquez une vertu, faites attention aux phases de la lune;
tâchez de savoir s'il y a longtemps ou non que votre déesse a pris un
bain; tâchez de savoir si elle n'a pas de trous à ses bas ce jour-là,
cela est plus important que vous ne croyez. Si par hasard elle a
remplacé sa jarretière perdue par une ficelle, je vous conseille, en
ami, de vous tenir tranquille, car fussiez-vous plus gémissant que la
colombe au nid, fussiez-vous Lovelace ou Richelieu, vous perdriez vos
peines.
--Il me semble, Roderick, que nous devrions bien tâcher de nous remettre
sur nos chaises.
--Pourquoi? restons par terre puisque nous y sommes: beaucoup de gens
devraient suivre notre exemple: le monde n'en irait que mieux.
--Soit, reprit l'autre; d'ailleurs, cela est plus bachique et plus
dévergondé, cela a plus de caractère. Mais il me semble que tu avais
commencé une doléance sur ta maîtresse trop vertueuse, et la
conversation a furieusement dérivé depuis.
--Mon ami, tu ne peux te faire une idée des tourments que j'endure, ne
les ayant jamais éprouvés par toi-même. Ma maîtresse, comme j'ai dit,
est la personne la plus confite en vertu qu'il y ait dans toute la
chrétienté. Je ne me souviens pas de lui avoir entendu dire oui à
quelque chose. Certainement, c'est une belle fille; ses cheveux sont
blonds et de la plus belle nuance, elle a les yeux grands et doux, un
front uni, un nez droit, sa bouche est irréprochable, ses dents sont
blanches comme de la porcelaine. Mais je me suis surpris vingt fois à la
souhaiter moins parfaite ou autrement; j'aurais voulu un signe, un point
noir sur cette peau si claire et si fraîche, un méplat plus capricieux
dans ces lignes calmes et correctes; j'aurais voulu pouvoir allumer une
paillette dans cet œil d'antilope, retrousser les coins de cette bouche
antique, faire palpiter et vivre un peu ces longs cheveux si bien nattés
et si bien peignés. C'était peine perdue; autant aurait valu pour moi
serrer dans mes bras une des statues des Tuileries, ou tâcher d'animer
un mannequin.
Ce n'est pas qu'elle ne m'aime pas, il y aurait de l'espoir; elle m'aime
autant qu'elle peut aimer quelqu'un ou quelque chose. Je lui serais
infidèle ou je mourrais, je suis sûr que cela lui ferait de la peine et
qu'elle pleurerait; mais c'est tout, elle ne ferait pas une démarche
pour me ramener, elle ne s'arracherait pas un seul de ses cheveux: c'est
un caractère froid, un tempérament lymphatique qui ne s'émeut de rien,
qui ne prend plaisir à rien, qui se laisse aller à vivre, mais qui ne
vit pas par lui-même, quelque chose de morne et d'indolent qui est beau
et se fait aimer, mais ne peut prendre sur soi de montrer de l'amour;
une syrène glaciale, plus à craindre que la plus chaude courtisane, car
avec elle on n'est jamais satisfait: vous vous livrez tout entier, et
elle ne livre rien.
Mon pauvre Théodore, tu ne sais pas combien on est malheureux d'aimer
quelqu'un qui n'a pas de vice; ce sont les vices de nos amis et de nos
maîtresses qui nous attachent à eux, car il nous donnent le moyen de les
flatter et de leur être agréable; vous vous faites le valet et le
pourvoyeur d'un de leurs vices, vous vous rendez nécessaire, et c'est
ainsi que se nouent les amitiés les plus solides.
Votre maîtresse est gourmande, elle aime les pâtisseries délicates et
les vins les plus recherchés; vous satisfaites ses goûts, un souper fin
ajoute à l'attrait d'un rendez-vous; elle est coquette, les bijoux, les
chapeaux d'Herbault, ces mille riens charmants, hochets des grands
enfants, qui valent si peu et coûtent si cher, vous fournissent mille
occasions de lui prouver votre amour.
Elle aime les bals, les soirées, le spectacle, la musique; bénissez le
ciel! menez-la au bal, aux Italiens, à l'Opéra, partout. Vous aurez le
bonheur de la voir heureuse, et c'en est un grand, un très-grand.
Quant à Georgina, elle est incapable de distinguer une truffe d'une
pomme de terre, et du vin de Tokay d'avec du vin de Brie.
Elle dit que le bal la fatigue, elle n'a pas vingt ans; que les soirées
l'ennuient; la musique ne lui semble que du bruit, et elle ne prend
aucun intérêt au spectacle; quant à sa mise, elle est d'une rigidité de
quakeresse.
--Ah çà! c'est donc une idiote que ta Georgina?
--Non, elle est ainsi; c'est un esprit droit et fin, mais sans élan,
prosaïque comme la vertu, car il n'y a que le vice qui soit poétique.
Supprimez l'adultère, l'inceste, le meurtre, adieu les drames, adieu les
poëmes et les romans! l'histoire des gens vertueux tient une ligne, les
règnes des bons rois tiennent une page.
Aussi je souffre avec elle mort et martyre. J'ai beau chercher, je ne
puis trouver de point impressionnable; chez elle, rien ne répond. Je ne
sais comment lui faire plaisir: elle est si froide, si prude, si chaste,
si dédaigneuse et si polie en même temps! Je ne l'ai jamais vue ni rire,
ni bâiller; je ne lui ai jamais entendu dire une sottise, elle n'en fait
pas plus qu'elle n'en dit, elle est d'une perfection désespérante.
Dans ces moments où tous les yeux sont baignés de larmes, où le cœur
semble vouloir s'élancer hors de la poitrine, ni cris, ni soupirs, ni
étreintes forcenées: on dirait qu'il ne s'agit pas d'elle. Elle vous
regarde toujours avec son œil calme et bleu; son sein ne bat pas sous le
vôtre une pulsation de plus; elle ne rougit, ni ne pâlit. Si elle vous
parle, c'est avec sa voix claire et perlée, elle vous dit: Vous et
Monsieur, et vous demande ce que vous avez. Une fois, après toute une
nuit passée ensemble, lorsqu'à l'instant de m'en aller je voulus lui
donner mon baiser d'adieu, elle me dit très-gravement, en relevant du
doigt la dentelle quelque peu chiffonnée de son bonnet?--Roderick, ne
pourriez-vous pas m'aimer sans cela?
Si jamais j'ai eu franchement envie de jeter quelqu'un par la fenêtre,
c'est ma divinité, quand elle me fit cette belle observation.
Jamais je n'ai pu la prendre en faute: j'ai eu beau l'épier, la guetter;
je lui ai cherché querelle de mille manières, mais sans aucun succès.
J'ai souvent essayé de me brouiller avec elle pour me raccommoder
ensuite, impossible!
Elle vivrait bien, même avec son mari.
J'ai cent fois résolu de la planter là; mais encore faut-il une espèce
de motif pour rompre, et je n'en ai pas; quand j'en aurais, ce serait
encore la même chose: elle me rend malheureux, elle me fait damner; mais
je l'aime, peut-être même à cause de cela.
La seule chose qui m'étonne, c'est que j'aie pu parvenir à être son
amant; je dois cela à sa nonchalance et à mon opiniâtreté plutôt qu'à
son amour. Peut-être Dieu l'a-t-il permis, de peur qu'elle ne se
pétrifiât tout à fait. Si je n'étais pas là pour la harceler et la tenir
continuellement en haleine, la chose arriverait immanquablement avant
qu'il soit peu. _Oimè povero!_ Au diable les femmes!
--Moi, ma maîtresse est tout le contraire de la tienne; c'est du
salpêtre, du vif-argent; elle va, elle vient, elle n'est jamais en repos
et n'y laisse personne. Le vin, le jeu, la table, les chevaux, elle aime
tout. Elle est brune et petite, elle mettrait un cent-suisse sur les
dents; la moindre caresse la fait tomber en spasme, et elle veut qu'on
la caresse toujours; elle est ardente, jalouse, impérieuse, se prend de
dispute au moindre mot, et fait aller un homme comme un cheval de
fiacre; et c'est ma maîtresse, à moi le doux, le flegmatique, le posé.
_Oimè povero!_ Je suis aussi en droit de me plaindre que toi. Au diable
les femmes!
--As-tu jamais entendu, reprit Roderick après un intervalle, le
_Miserere_ dans la chapelle Sixtine le jour de la Passion?
--Oui, répondit Théodore, je l'ai entendu; ces voix de soprano sont d'un
effet admirable.
--Si nous changions notre voix de basse pour un contralto; que t'en
semble, mon cher ami?
--Tu es ivre, Roderick! Changeons plutôt de maîtresse: à moi ta blonde,
à toi ma brune.
--Tope! c'est dit.
Les deux amis se tournèrent le dos, et ronflèrent profondément.
Un mois après l'échange fait, ils se retrouvèrent sous la même table, et
eurent une grande conversation qui finit comme celle-ci: _Oimè povero!_
Au diable les femmes!
A dater de cette époque, ils se grisèrent tous les jours, et s'en
trouvèrent on ne peut mieux.
ONUPHRIUS
OU
LES VEXATIONS FANTASTIQUES
D'UN ADMIRATEUR D'HOFFMANN
Croyoit que nues feussent paelles d'arin, et que vessies feussent
lanternes.
_Gargantua_, liv. I, ch. XI.
--Kling, kling, kling!--Pas de réponse.--Est-ce qu'il n'y serait pas?
dit la jeune fille.
Elle tira une seconde fois le cordon de la sonnette; aucun bruit ne se
fit entendre dans l'appartement: il n'y avait personne.
--C'est étrange!
Elle se mordit la lèvre, une rougeur de dépit passa de sa joue à son
front; elle se mit à descendre les escaliers un à un, bien lentement,
comme à regret, retournant la tête pour voir si la porte fatale
s'ouvrait.--Rien.
Au détour de la rue, elle aperçut de loin Onuphrius, qui marchait du
côté du soleil, avec l'air le plus inoccupé du monde, s'arrêtant à
chaque carreau, regardant les chiens se battre et les polissons jouer au
palet, lisant les inscriptions de la muraille, épelant les enseignes,
comme un homme qui a une heure devant lui et n'a aucun besoin de se
presser.
Quand il fut auprès d'elle, l'ébahissement lui fit écarquiller les
prunelles: il ne comptait guère la trouver là.
--Quoi! c'est vous, déjà!--Quelle heure est-il donc?
--Déjà! le mot est galant. Quant à l'heure, vous devriez la savoir, et
ce n'est guère à moi à vous l'apprendre, répondit d'un ton boudeur la
jeune fille, tout en prenant son bras; il est onze heures et demie.
--Impossible, fit Onuphrius. Je viens de passer devant Saint-Paul, il
n'était que dix heures; il n'y a pas cinq minutes j'en mettrais la main
au feu; je parie.
--Ne mettez rien du tout et ne pariez pas, vous perdriez.
Onuphrius s'entêta; comme l'Église n'était qu'à une cinquantaine de pas,
Jacintha, pour le convaincre, voulut bien aller jusque-là avec lui.
Onuphrius était triomphant. Quand ils furent devant le portail:--Eh
bien! lui dit Jacintha.
On eût mis le soleil ou la lune en place du cadran qu'il n'eût pas été
plus stupéfait. Il était onze heures et demie passées; il tira son
lorgnon, en essuya le verre avec son mouchoir, se frotta les yeux pour
s'éclaircir la vue; l'aiguille aînée allait rejoindre sa petite sœur sur
l'X de midi.
--Midi! murmura-t-il entre ses dents; il faut que quelque diablotin se
soit amusé à pousser ces aiguilles; c'est bien dix heures que j'ai vu!
Jacintha était bonne; elle n'insista pas, et reprit avec lui le chemin
de son atelier, car Onuphrius était peintre, et, en ce moment, faisait
son portrait. Elle s'assit dans la pose convenue. Onuphrius alla
chercher sa toile, qui était tournée au mur, et la mit sur son chevalet.
Au-dessus de la petite bouche de Jacintha, une main inconnue avait
dessiné une paire de moustaches qui eussent fait honneur à un
tambour-major. La colère de notre artiste, en voyant son esquisse ainsi
barbouillée, n'est pas difficile à imaginer; il aurait crevé la toile
sans les exhortations de Jacintha. Il effaça donc comme il put ces
insignes virils, non sans jurer plus d'une fois après le drôle qui avait
fait cette belle équipée; mais, quand il voulut se remettre à peindre,
ses pinceaux, quoiqu'il les eût trempés dans l'huile, étaient si roides
et si hérissés, qu'il ne put s'en servir. Il fut obligé d'en envoyer
chercher d'autres: en attendant qu'ils fussent arrivés, il se mit à
faire sur sa palette plusieurs tons qui lui manquaient.
Autre tribulation. Les vessies étaient dures comme si elles eussent
renfermé des balles de plomb; il avait beau les presser, il ne pouvait
en faire sortir la couleur; ou bien elles éclataient tout d'un coup
comme de petites bombes, crachant à droite, à gauche, l'ocre, la laque
ou le bitume.
S'il eût été seul, je crois qu'en dépit du premier commandement du
Décalogue, il aurait attesté le nom du Seigneur plus d'une fois. Il se
contint, les pinceaux arrivèrent, il se mit à l'œuvre; pendant une heure
environ tout alla bien.
Le sang commençait à courir sous les chairs, les contours se
dessinaient, les formes se modelaient, la lumière se débrouillait de
l'ombre, une moitié de la toile vivait déjà.
Les yeux surtout étaient admirables; l'arc des sourcils était
parfaitement bien indiqué, et se fondait moelleusement vers les tempes
en tons bleuâtres et veloutés; l'ombre des cils adoucissait
merveilleusement bien l'éclatante blancheur de la cornée, la prunelle
regardait bien, l'iris et la pupille ne laissaient rien à désirer; il
n'y manquait plus que ce petit diamant de lumière, cette paillette de
jour que les peintres nomment point visuel.
Pour l'enchâsser dans son disque de jais (Jacintha avait les yeux
noirs), il prit le plus fin, le plus mignon de ses pinceaux, trois poils
pris à la queue d'une martre zibeline.
Il le trempa vers le sommet de sa palette dans le blanc d'argent qui
s'élevait, à côté des ocres et des terres de Sienne, comme un piton
couvert de neige à côté de rochers noirs.
Vous eussiez dit, à voir trembler le point brillant au bout du pinceau,
une gouttelette de rosée au bout d'une aiguille; il allait le déposer
sur la prunelle, quand un coup violent dans le coude fit dévier sa main,
porter le point blanc dans les sourcils, et traîner le parement de son
habit sur la joue encore fraîche qu'il venait de terminer. Il se
détourna si brusquement à cette nouvelle catastrophe, que son escabeau
roula à dix pas. Il ne vit personne. Si quelqu'un se fût trouvé là par
hasard, il l'aurait certainement tué.
--C'est vraiment inconcevable! dit-il en lui-même tout troublé;
Jacintha, je ne me sens pas en train; nous ne ferons plus rien
aujourd'hui.
Jacintha, se leva pour sortir.
Onuphrius voulut la retenir; il lui passa le bras autour du corps. La
robe de Jacintha était blanche; les doigts d'Onuphrius, qui n'avait pas
songé à les essuyer, y firent un arc-en-ciel.
--Maladroit! dit la petite, comme vous m'avez arrangée! et ma tante qui
ne veut pas que je vienne vous voir seule, qu'est-ce qu'elle va dire?
--Tu changeras de robe, elle n'en verra rien.
Et il l'embrassa. Jacintha ne s'y opposa pas.
--Que faites-vous demain? dit-elle après un silence.
--Moi, rien; et vous?
--Je vais dîner avec ma tante chez le vieux M. de ***, que vous
connaissez, et j'y passerai peut-être la soirée.
--J'y serai, dit Onuphrius; vous pouvez compter sur moi.
--Ne venez pas plus tard que six heures; vous savez, ma tante est
poltronne, et si nous ne trouvons pas chez M. de *** quelque galant
chevalier pour nous reconduire, elle s'en ira avant la nuit tombée.
--Bon, j'y serai à cinq. A demain, Jacintha, à demain.
Et il se penchait sur la rampe pour regarder la svelte jeune fille qui
s'en allait. Les derniers plis de sa robe disparurent sous l'arcade, et
il rentra.
Avant d'aller plus loin, quelques mots sur Onuphrius. C'était un jeune
homme de vingt à vingt-deux ans, quoique au premier abord il parût en
avoir davantage. On distinguait ensuite à travers ses traits blêmes et
fatigués quelque chose d'enfantin et de peu arrêté, quelques formes de
transition de l'adolescence à la virilité. Ainsi tout le haut de la tête
était grave et réfléchi comme un front de vieillard, tandis que la
bouche était à peine noircie à ses coins d'une ombre bleuâtre, et qu'un
sourire jeune errait sur deux lèvres d'un rose assez vif qui contrastait
étrangement avec la pâleur des joues et du reste de la physionomie.
Ainsi fait, Onuphrius ne pouvait manquer d'avoir l'air assez singulier,
mais sa bizarrerie naturelle était encore augmentée par sa mise et sa
coiffure. Ses cheveux, séparés sur le front comme des cheveux de femme,
descendaient symétriquement le long de ses tempes jusqu'à ses épaules,
sans frisure aucune, aplatis et lustrés à la mode gothique, comme on en
voit aux anges de Giotto et de Cimabuë. Une ample simarre de couleur
obscure tombait à plis roides et droits autour de son corps souple et
mince, d'une manière toute dantesque. Il est vrai de dire qu'il ne
sortait pas encore avec ce costume; mais c'était la hardiesse plutôt que
l'envie qui lui manquait; car je n'ai pas besoin de vous le dire,
Onuphrius était Jeune-France et romantique forcené.
Dans la rue, et il n'y allait pas souvent, pour ne pas être obligé de se
souiller de l'ignoble accoutrement bourgeois, ses mouvements étaient
heurtés, saccadés; ses gestes anguleux, comme s'ils eussent été produits
par des ressorts d'acier; sa démarche incertaine, entrecoupée d'élans
subits, de zigzags, ou suspendue tout à coup; ce qui, aux yeux de bien
des gens, le faisait passer pour un fou ou du moins pour un original, ce
qui ne vaut guère mieux.
Onuphrius ne l'ignorait pas, et c'était peut-être ce qui lui faisait
éviter ce qu'on nomme le monde et donnait à sa conversation un ton
d'humeur et de causticité qui ne ressemblait pas mal à de la vengeance;
aussi, quand il était forcé de sortir de sa retraite, n'importe pour
quel motif, il apportait dans la société une gaucherie sans timidité,
une absence de toute forme convenue, un dédain si parfait de ce qu'on y
admire, qu'au bout de quelques minutes, avec trois ou quatre syllabes,
il avait trouvé moyen de se faire une meute d'ennemis acharnés.
Ce n'est pas qu'il ne fût très-aimable lorsqu'il voulait, mais il ne le
voulait pas souvent, et il répondait à ses amis qui lui en faisaient des
reproches: A quoi bon? Car il avait des amis; pas beaucoup, deux ou
trois au plus, mais qui l'aimaient de tout l'amour que lui refusaient
les autres, qui l'aimaient comme des gens qui ont une injustice à
réparer.--A quoi bon? ceux qui sont dignes de moi et me comprennent ne
s'arrêtent pas à cette écorce noueuse: ils savent que la perle est
cachée dans une coquille grossière; les sots qui ne savent pas sont
rebutés et s'éloignent: où est le mal? Pour un fou, ce n'était pas trop
mal raisonné.
Onuphrius, comme je l'ai déjà dit, était peintre, il était de plus
poëte; il n'y avait guère moyen que sa cervelle en réchappât, et ce qui
n'avait pas peu contribué à l'entretenir dans cette exaltation fébrile,
dont Jacintha n'était pas toujours maîtresse, c'étaient ses lectures. Il
ne lisait que des légendes merveilleuses et d'anciens romans de
chevalerie, des poésies mystiques, des traités de cabale, des ballades
allemandes, des livres de sorcellerie et de démonographie; avec cela il
se faisait, au milieu du monde réel bourdonnant autour de lui, un monde
d'extase et de vision où il était donné à bien peu d'entrer. Du détail
le plus commun et le plus positif, par l'habitude qu'il avait de
chercher le côté surnaturel, il savait faire jaillir quelque chose de
fantastique et d'inattendu. Vous l'auriez mis dans une chambre carrée et
blanchie à la chaux sur toutes ses parois, et vitrée de carreaux
dépolis, il aurait été capable de voir quelque apparition étrange tout
aussi bien que dans un intérieur de Rembrandt inondé d'ombres et
illuminé de fauves lueurs, tant les yeux de son âme et de son corps
avaient la faculté de déranger les lignes les plus droites et de rendre
compliquées les choses les plus simples, à peu près comme les miroirs
courbes ou à facettes qui trahissent les objets qui leur sont présentés,
et les font paraître grotesques ou terribles.
Aussi Hoffmann et Jean-Paul le trouvèrent admirablement disposé; ils
achevèrent à eux deux ce que les légendaires avaient commencé.
L'imagination d'Onuphrius s'échauffa et se déprava de plus en plus, ses
compositions peintes et écrites s'en ressentirent, la griffe ou la queue
du diable y perçait toujours par quelque endroit, et sur la toile, à
côté de la tête suave et pure de Jacintha, grimaçait fatalement quelque
figure monstrueuse, fille de son cerveau en délire.
Il y avait deux ans qu'il avait fait la connaissance de Jacintha, et
c'était à une époque de sa vie ou il était si malheureux, que je ne
souhaiterais pas d'autre supplice à mon plus fier ennemi; il était dans
cette situation atroce où se trouve tout homme qui a inventé quelque
chose et qui ne rencontre personne pour y croire. Jacintha crut à ce
qu'il disait sur sa parole, car l'œuvre était encore en lui, et il
l'aima comme Christophe Colomb dut aimer le premier qui ne lui rit pas
au nez lorsqu'il parla du nouveau monde qu'il avait deviné. Jacintha
l'aimait comme une mère aime son fils, et il se mêlait à son amour une
pitié profonde; car, elle exceptée, qui l'aurait aimé comme il fallait
qu'il le fût?
Qui l'eût consolé dans ses malheurs imaginaires, les seuls réels pour
lui, qui ne vivait que d'imaginations? Qui l'eût rassuré, soutenu,
exhorté? Qui eût calmé cette exaltation maladive qui touchait à la folie
par plus d'un point, en la partageant plutôt qu'en la combattant?
Personne, à coup sûr.
Et puis lui dire de quelle manière il pourrait la voir, lui donner
elle-même les rendez-vous, lui faire mille de ces avances que le monde
condamne, l'embrasser de son propre mouvement, lui en fournir l'occasion
quand elle la lui voyait chercher, une coquette ne l'eût pas fait; mais
elle savait combien tout cela coûtait au pauvre Onuphrius, et elle lui
en épargnait la peine.