THÉOPHILE GAUTIER
LES
JEUNES-FRANCE
ROMANS GOGUENARDS
Moins un homme qui pense
Qu'un boeuf qui rumine.
Angola.
SUIVIS DE
CONTES HUMORISTIQUES
PARIS
CHARPENTIER ET CIE, LIBRAIRES-ÉDITEURS
28, QUAI DU LOUVRE, 28
1875
Tous droits réservés
Il a été tiré 50 exemplaires numérotés, sur papier de Hollande.
Prix: 7 francs.
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PRÉFACE
PIERROT.--Je te dis toujours la même chose, parce que c'est
toujours la même chose; et si ce n'était pas toujours la même
chose, je ne te dirais pas toujours la même chose.
_Le Festin de Pierre._
Ceci, en vérité, mon cher monsieur ou ma belle dame, n'est autre chose
qu'une préface, et une préface fort longue: je n'ai pas la moindre envie
de vous le dissimuler ou de vous en demander pardon. Je ne sais si vous
avez la fatuité de ne pas lire les préfaces; mais j'aime à supposer le
contraire, pour l'honneur de votre esprit et de votre jugement. Je
prétends même que vous me remercierez de vous en avoir fait une; elle
vous dispense de deux ou trois contes plus ou moins fantastiques, que
vous eussiez eus sans cela, et vous conviendrez, si récalcitrants que
vous soyez, que ce n'est pas une mince obligation que vous m'en devez
avoir. J'espère que celle-ci tiendra la moitié du volume; j'aurais bien
voulu qu'elle le remplît tout entier, mais mon éditeur m'a dit qu'on
était encore dans l'habitude de mettre quelque chose après, pour avoir
le prétexte de faire une table. C'est une mauvaise habitude; on en
reviendra. Qu'est-ce qui empêche de mettre la préface et la table côte à
côte, sans le remplissage obligé de roman ou de contes? Il me semble que
tout lecteur un peu imaginatif supposerait aisément le milieu, à l'aide
du commencement et de la fin: sa fiction vaudrait probablement mieux que
la réalité, et d'ailleurs il est plus agréable de faire un roman que de
le lire.
Moi, pour mon compte, et je prétends vous convertir à mon système, je ne
lis que les préfaces et les tables, les dictionnaires et les catalogues.
C'est une précieuse économie de temps et de fatigue: tout est là, les
mots et les idées. La préface, c'est le germe; la table, c'est le fruit:
je saute comme inutiles tous les feuillets intermédiaires. Qu'y
verrais-je? des phrases et des formes; que m'importe! Aussi, depuis deux
ans que j'ai fait cette précieuse découverte, je suis devenu d'une
érudition effroyable: je ferais honte à Cluverius, à Saumaise, à dom
Calmet, à dom Sanchez et à tous les dom bénédictins du monde; je
disserterais, comme Pic de la Mirandole, _de omni re scibili et
quibusdam aliis_. Citez-moi quelque chose que je ne sache pas, je vous
en défie; et, pour peu que vous usiez de ma méthode, vous arriverez au
même résultat que moi.
Il en est des livres comme des femmes: les uns ont des préfaces, les
autres n'en ont pas; les unes se rendent tout de suite, les autres font
une longue résistance; mais tout finit toujours de même... par la fin.
Cela est triste et banal; cependant que diriez-vous d'une femme qui
irait se jeter tout d'abord à votre tête? Vous lui diriez comme le More
de Venise à Desdemona:
... à bas, prostituée!
Cette femme serait une catin sans vergogne: pourquoi voulez-vous donc
qu'un livre soit plus effronté qu'une femme, et qu'il se livre à vous
sans préliminaire? Il est vrai que la fille que vous louez six francs
n'y fait pas tant de façons, et vous avez acheté le livre vingt sous de
plus que la fille. Il est à vous, vous pouvez en user et en abuser; vous
n'accorderez pas même à sa virginité le quart d'heure de grâce, vous le
touchez, vous le maniez, vous le traînez de votre table à votre lit,
vous rompez sa robe d'innocence, vous déchirez ses pages: pauvre livre!
La préface, c'est la pudeur du livre, c'est sa rougeur, ce sont les
demi-aveux, les soupirs étouffés, les coquettes agaceries, c'est tout le
charme; c'est la jeune fille qui reste longtemps à dénouer sa ceinture
et à délacer son corset, avant d'entrer au lit où son amoureux l'attend.
Quel est le stupide, quel est l'homme assez peu voluptueux pour lui
dire: Dépêche-toi!
D'autant que le corset et la chemise dissimulent souvent une épaule
convexe et une gorge concave, d'autant que la préface cache souvent
derrière elle un livre grêle et chétif.
O lecteurs du siècle! ardélions inoccupés qui vivez en courant et prenez
à peine le temps de mourir, plaignez-vous donc des préfaces qui
contiennent un volume en quelques pages, et qui vous épargnent la peine
de parcourir une longue enfilade de chapitres pour arriver à l'idée de
l'auteur. La préface de l'auteur, c'est le post-scriptum d'une lettre de
femme, sa pensée la plus chère: vous pouvez ne pas lire le reste.
Pourtant, n'allez pas inférer de ce que je viens de dire qu'il y ait une
idée dans celle-ci; je serais désespéré de vous induire en erreur. Je
vous jure sur ce qu'il y a de plus sacré. Y a-t-il encore quelque chose
de sacré? Je vous jure sur mon âme, à laquelle je ne crois guère; sur ma
mère, à laquelle je crois un peu plus, qu'il n'y a réellement pas plus
d'idée dans ma préface que dans un livre quelconque de M. Ballanche;
qu'il n'y a ni mythe, ni allégorie, que je n'y fonde pas de religion
nouvelle comme M. G. Drouineau, que ce n'est pas une poétique ni quoi
que ce soit qui tende à quelque chose: je n'y fais même pas l'apologie
de mon ouvrage. Vous voyez bien que ma préface ne ressemble en rien à
ses sœurs les autres préfaces.
Seulement je profite de l'occasion pour causer avec vous; je fais comme
ces bavards impitoyables qui vous prennent par un bouton de votre habit,
monsieur; par le bout de votre gant blanc, madame, et vous acculent dans
un coin du salon pour se dégorger de toutes les balivernes qu'ils ont
amassées pendant un quart d'heure de silence. En honneur, ce n'est pas
pour autre chose. Je n'ai pas grand'chose à faire, ni vous non plus, je
pense. Je m'en vais donc me raconter à vous de point en point, et vous
faire moi-même ma biographie: il n'y aura pas plus de mensonges que dans
tout autre... ni moins.
Avant de vous dire ma vie, vous me permettrez d'abord de vous toucher
quelque chose des motifs qui m'ont porté à faire noires trois ou quatre
cents pages blanches qui ne l'ont pas mérité.
Je suis un homme d'esprit, et j'ai pour amis des gens qui ont tous
infiniment d'esprit, autant d'esprit que M. H. Delatouche et M.
Loève-Veimars. Tous ces gens-là ont fait un livre ou même en ont fait
deux: il y en a un qui est coupable de trois. Moi, jusqu'à ce jour, je
m'étais conservé vierge de toute abomination écrite ou imprimée, et
chacun était libre de me croire autant de talent qu'il lui plaisait. Je
jouissais dans un certain monde d'une assez honnête gloire inédite.
J'étais célèbre depuis la cheminée jusqu'au paravent; je faisais un
grand bruit dans quelques pieds carrés.
Alors, quelques officieux sont venus, qui m'ont dit: Il faut faire un
livre. Je l'ai fait, mais sans prétention aucune, je vous prie de le
croire, comme une chose qui ne mérite pas la peine qu'on s'en défende,
comme on demande la croix d'honneur pour ne pas être ridicule, pour être
comme tout le monde. Il est indécent aujourd'hui de ne pas avoir fait un
livre, un livre de contes tout au moins: j'aimerais autant me présenter
dans un salon sans culotte que sans livre. Il est juste de dire que
j'avais déjà fait un volume de vers, mais cela ne compte pas: c'est un
volume de prose de moins, voilà tout. Ne me méprisez donc pas parce que
j'ai fait des contes; j'ai pris ce parti, parce que c'est ce qu'il y a
de moins littéraire au monde: à ma place vous eussiez agi de même, pour
avoir le repos. Maintenant que me voilà suffisamment compromis, et que
j'ai perdu ma virginale réputation, j'espère que mes bons amis me
laisseront tranquille.
Je vous le proteste ici, afin que vous le sachiez, je hais de tout mon
cœur ce qui ressemble, de près ou de loin, à un livre: je ne conçois pas
à quoi cela sert.
Les gros Plutarque in-folio, témoin celui de Chrysale, ont une utilité
évidente: ils servent à mettre en presse, à défaut de rabats, puisqu'on
n'en porte plus, les gravures chiffonnées et qui ont pris un mauvais
pli; on peut encore les employer à exhausser les petits enfants qui ne
sont pas de taille à manger à table. Quant à nos in-octavo, je veux que
le diable m'emporte si l'on peut en tirer parti et si je conçois
pourquoi on les fait.
Il a pourtant été un temps où je ne pensais pas ainsi. Je vénérais le
livre comme un dieu; je croyais implicitement à tout ce qui était
imprimé; je croyais à tout, aux épitaphes des cimetières, aux éloges des
gazettes, à la vertu des femmes. O temps d'innocence et de candeur!
Je m'amusais comme une portière à lire _les Mystères d'Udolphe_, _le
Château des Pyrénées_, ou tout autre roman d'Anne Radcliffe; j'avais du
plaisir à avoir peur, et je pensais, avec Grey, que le paradis, c'était
un roman devant un bon feu.
Que n'ai-je pas lu? J'ai épuisé tous les cabinets du quartier. Que
d'amants malheureux, que de femmes persécutées m'ont passé devant les
yeux! que de souterrains n'ai-je pas parcourus! Aussi je suis devenu
d'une si merveilleuse sagacité, que, dès la première syllabe d'un roman,
je sais déjà la fin.
On aura beau dire, _Notre-Dame de Paris_ ne vaut pas _le Château des
Pyrénées_.
La belle dame élégante que vous avez maintenant, vous, jeune fashionable
blasé, ne vaut pas la femme de chambre de votre mère, qui vous a eu il y
a dix ans, vous, écolier naïf et tremblant, pauvre chérubin plus timide
que celui de Beaumarchais, qui n'osiez pas oser, même avec la fille du
jardinier.
Le seul plaisir qu'un livre me procure encore, c'est le frisson du
couteau d'ivoire dans ses pages non coupées: c'est une virginité comme
une autre, et cela est toujours agréable à prendre. Le bruit des
feuilles tombant l'une sur l'autre invite immanquablement au sommeil, et
le sommeil est, après la mort, la meilleure chose de la vie.
Je vous ai promis de vous conter mon histoire; ce sera bientôt fait.
J'ai été nourri par ma mère, et sevré à quinze mois; puis j'ai eu un
accessit de je ne sais quoi en rhétorique: voilà les événements les plus
marquants de ma vie. Je n'ai pas fait un seul voyage: je n'ai vu la mer
que dans les marines de Vernet; je ne connais d'autres montagnes que
Montmartre. Je n'ai jamais vu se lever le soleil; je ne suis pas en état
de distinguer le blé de l'avoine. Quoique né sur les frontières de
l'Espagne, je suis un Parisien complet, badaud, flâneur, s'étonnant de
tout, et ne se croyant plus en Europe dès qu'il a passé la barrière. Les
arbres des Tuileries et des boulevards sont mes forêts; la Seine, mon
Océan. Du reste, je vous avouerai franchement que je me soucie assez peu
de tout cela; je préfère le tableau à l'objet qu'il représente, et je
serais bien capable de m'écrier, comme madame de Staël devant le lac de
Genève: Oh! le ruisseau de la rue Saint-Honoré!
Je ne comprends pas quel plaisir champêtre peut valoir celui de regarder
les caricatures au vitrage de Martinet ou de Susse, et je ne trouve pas
le soleil de beaucoup supérieur au gaz. Une fois, quelques-uns de mes
amis sont venus me chercher, et m'ont emmené, avec leurs maîtresses, je
ne sais où, sur les limites du monde, comme j'imagine, car nous restâmes
trois heures en voiture. On dîna sur l'herbe: ces dames et ces messieurs
eurent l'air d'y prendre un grand plaisir; quant à moi, je me souhaitais
ailleurs. Des faucheux avec leurs pattes grêles arpentaient sans façon
les assiettes, les mouches tombaient dans nos verres, les chenilles nous
grimpaient aux jambes. J'avais un superbe pantalon de coutil blanc, je
me relevai avec une indécente plaque verte au derrière. Je touchai par
mégarde je ne sais quelles herbes: c'étaient des orties, il me vint des
cloches; je manquai me casser le cou en sautant un fossé; j'eus le
lendemain une bonne et belle courbature: cela s'appelle une partie de
plaisir!
Je déteste la campagne: toujours des arbres, de la terre, du gazon!
Qu'est-ce que cela me fait? C'est très-pittoresque, d'accord, mais c'est
ennuyeux à crever.
Le murmure des ruisseaux, le ramage des oiseaux, et tout l'orchestre de
l'églogue et de l'idylle ne me font aucun plaisir; je dirais volontiers,
comme Deburau au rossignol: Tais-toi, vilaine bête!
Ma vie a été la plus commune et la plus bourgeoise du monde: pas le plus
petit événement n'en coupe la monotonie; c'est au point que je ne sais
jamais l'année, le mois, le jour ou l'heure. En effet, eh! qu'importe?
1833 ne sera-t-il pas semblable à 1832? hier n'a-t-il pas été comme est
aujourd'hui, et comme sera demain? Qu'il soit matin ou soir, n'est-ce
pas la même chose? Manger, boire, dormir; dormir, boire, manger; aller
de son fauteuil à son lit, de son lit à son fauteuil, sans souvenir de
la veille, sans projet pour demain; vivre à l'heure, à la minute, à la
seconde, cramponné au moment comme un vieillard qui n'a plus qu'un
moment: voilà où j'en suis arrivé, et j'ai vingt ans! Pourtant j'ai un
cœur et des passions, j'ai de l'imagination autant et plus qu'un autre,
peut-être. Mais, que voulez-vous! je n'ai pas assez d'énergie pour
secouer cela; comme tout vieux garçon, j'ai chez moi une
servante-maîtresse qui me domine, et fait de moi ce qu'elle veut: c'est
l'habitude.
L'habitude qui vous tient au cachot, dans une chambre ouverte, qui vous
fait manger quand vous n'avez pas faim, qui vous éveille quand vous avez
encore sommeil, qui tire, comme avec un fil, votre bras et votre jambe,
qui fait mouvoir sous vous vos pieds malgré vous, qui vous traîne par
les cheveux dans un endroit où vous vous ennuyez mortellement, qui vous
remet entre les doigts le livre que vous savez par cœur.
Je n'ai jamais tué de sergent de ville, je n'ai jamais eu affaire aux
gendarmes et aux gardes municipaux, je n'ai pas été à Sainte-Pélagie, je
ne me suis jamais suicidé par désespoir d'amour ou tout autre raison, je
n'ai signé aucune protestation, je n'ai eu ni duels ni maîtresses.
J'ai bien eu quelquefois un tiers ou un quart de femme, comme l'on a un
tiers ou un quart de vaudeville, mais cela ne compte pas, et ne vaut pas
la peine d'être mentionné.
Je n'ai chez moi ni pipe, ni poignard, ni quoi que ce soit qui ait du
caractère.
Je suis le personnage du monde le plus uni et le moins remarquable; je
n'ai rien d'artiste dans mon galbe, rien d'artiste dans ma mise: il est
impossible d'être plus bourgeois que je ne le suis. Vous m'avez vu cent
fois, et ne me reconnaîtriez pas.
Mon mérite littéraire est très-mince, et je suis trop paresseux pour le
faire valoir. Je n'ai pas ajouté à mon prénom une désinence en _us_, je
n'ai pas échangé mon nom de tailleur et de bottier contre un nom moyen
âge et sonore. Ni mes vers, ni ma prose, ni moi, n'avons un seul poil de
barbe. Aussi beaucoup de gens ne veulent-ils pas croire que je suis
réellement un génie, à me voir si bénin, si paterne, si peu insolent, si
comme le premier venu, comme vous ou tout autre. Je ne tutoie et
n'appelle par son nom de baptême aucun des illustres du jour, je n'ai
aucune pièce refusée ou tombée à aucun théâtre, je n'ai encore ruiné
aucun libraire. Vous voyez que ma modestie est fondée, et que je n'ai
pas de quoi faire le fier. Aucun journal, en parlant pour la première
fois de moi, ne m'a désigné, ainsi qu'il se pratique, le célèbre M. un
tel. Je pourrais mourir demain que, excepté ma mère qui pleurerait, il
ne resterait aucune trace de mon passage sur la terre. Mon épitaphe
serait bientôt faite: Né--mort.
Je ne suis rien, je ne fais rien; je ne vis pas, je végète; je ne suis
pas un homme, je suis une huître.
J'ai en horreur la locomotion, et j'ai bien souvent porté envie au
crapaud, qui reste des années entières sous le même pavé, les pattes
collées à son ventre, ses grands yeux d'or immobiles, enfoncé dans je ne
sais quelles rêveries de crapaud qui doivent bien avoir leur charme, et
dont il devrait bien nous faire un livre.
Je partage l'avis des Orientaux: il faut être chien ou Français pour
courir les rues quand on peut rester assis bien à son aise chez soi.
N'était la circoncision, je me ferais Turc: je serais, certes, un
excellent pacha. Par vingt-cinq degrés de chaleur, je suis capable de
porter autant de caftans, de châles et de fourrures qu'Ali, ou Rhegleb,
ou tout autre. Les pachas aiment les tigres, moi j'aime les chats: les
chats sont les tigres des pauvres diables.
Hormis les chats, je n'aime rien, je n'ai envie de rien; je n'ai qu'un
sentiment et qu'une idée, c'est que j'ai froid et que je m'ennuie.
Aussi je me chauffe à me géographier les jambes, je brûle mes
pantoufles, mes volets sont doubles, mes rideaux doubles, mes portes
rembourrées. Ma chambre est un four, je cuis; mais, malheureusement, il
est plus difficile de se préserver de l'ennui que du froid.
Quoi faire? Rêver? On ne peut toujours rêver. Lire? J'ai dit que je
savais tout. Quoi donc?
Je n'ai jamais pu apprendre à jouer aux cartes ni aux dames, et encore
moins aux échecs; je n'ai pu m'élever à la hauteur du casse-tête
chinois; c'est pourquoi, n'étant bon à rien, je me suis mis à faire des
vers. Je n'ai guère eu plus de plaisir à les aligner que vous à les
lire... si vous les avez lus.
Je vous jure, en tous cas, que c'est un piètre divertissement, et que
vous feriez bien d'en chercher un autre.
On m'a dit plusieurs fois qu'il faudrait faire quelque chose, penser à
mon avenir. Le mot n'est-il pas ridicule dans notre bouche, à nous qui
ne sommes pas sûrs d'une heure? Qu'il faudrait prendre un état, ne
fût-ce que pour avoir un titre et une étiquette, comme un bocal
d'apothicaire. Que je ne pouvais pas n'être rien, que cela ne s'était
jamais vu; que ceux qui n'étaient rien, en effet, cherchaient à se
souffler eux-mêmes et à se faire quelque chose. A quoi j'ai répondu que
cela serait rare et curieux de pouvoir et ne pas vouloir, et de fermer
la porte au nez de la Fortune qui viendrait y frapper d'elle-même.
D'ailleurs, il n'y a que trois états possibles dans une civilisation
aussi avancée que la nôtre: voleur, journaliste ou mouchard: je n'ai ni
les moyens physiques, ni les moyens intellectuels qu'exigent ces trois
genres d'industrie. J'aurais assez aimé être voleur, c'est de la
philosophie éclectique; mais on a trop de mal, comme disait feu
Martainville. Je ne pense pas que j'eusse pu faire un mouchard
remarquable, je suis trop distrait, j'ai la vue très-basse et l'ouïe un
peu dure. Ensuite, depuis que les honnêtes gens s'en mêlent, le métier
ne va plus. Pour journaliste, j'aurais peut-être réussi, avec beaucoup
de travail, à ne pas faire tache dans _les Petites-Affiches_, ou même
dans la plus célèbre de nos revues. Mais je déclare formellement que je
ne résisterais pas à plusieurs vaudevilles consécutifs, et que pour rien
au monde je ne me battrais en duel, ayant naturellement peur des coups
autant et plus que tout autre.
Dans cette perplexité grande, et pour céder à de fréquentes
importunités, j'ai suivi une grande quantité de représentations de
_l'Auberge des Adrets_, pour me choisir un état parmi ceux que se
donnent chaque soir Frédérick et Serres: dans leur nomenclature variée,
je n'ai rien trouvé qui me convînt. Nourrisseur de vers à soie,
philhellène, fabricant de clyssoirs et de seringues à musique,
professeur de philosophie, chef suprême de la religion saint-simonienne,
répétiteur des chiens savants pour les langues mortes, tous ces états-là
réclament des connaissances spéciales que je n'ai pas, et que je suis
incapable d'acquérir. Ainsi, n'étant bon à rien, pas même à être dieu,
je fais des préfaces et des contes fantastiques; cela n'est pas si bien
que rien, mais c'est presque aussi bien, et c'est quasi synonyme.
Je ne sais pas si cela vient de mon caractère, qui tourne un peu à
l'hypocondrie, ou de ma position dans le monde, mais je n'ai jamais pu
croire et m'intéresser sérieusement à quelque chose, et je pourrais
retourner à mon usage le vers de Térence:
Homo sum; nil a me humani alienum puto.
Par suite de ma concentration dans mon _ego_, cette idée m'est venue,
maintes fois, que j'étais seul au milieu de la création; que le ciel,
les astres, la terre, les maisons, les forêts, n'étaient que des
décorations, des coulisses barbouillées à la brosse, que le mystérieux
machiniste disposait autour de moi pour m'empêcher de voir les murs
poudreux et pleins de toiles d'araignées de ce théâtre qu'on appelle le
monde; que les hommes qui se meuvent autour de moi ne sont là que comme
les confidents des tragédies, pour dire: _Seigneur_, et couper de
quelques répliques mes interminables monologues.
Quant à mes opinions politiques, elles sont de la plus grande
simplicité. Après de profondes réflexions sur le renversement des
trônes, les changements de dynastie, je suis arrivé à ceci--0.
Qu'est-ce qu'une révolution? Des gens qui se tirent des coups de fusil
dans une rue: cela casse beaucoup de carreaux; il n'y a guère que les
vitriers qui y trouvent du profit. Le vent emporte la fumée; ceux qui
restent dessus mettent les autres dessous; l'herbe vient là plus belle
le printemps qui suit: un héros fait pousser d'excellents petits pois.
On change, aux bâtons des mairies, les loques qu'on nomme drapeau. La
guillotine, cette grande prostituée, prend au cou, avec ses bras rouges,
ceux que le plomb a épargnés, le bourreau continue le soldat, s'il y a
lieu, ou bien le premier drôle venu grimpe furtivement au trône et
s'assoit dans la place vide. Et l'on n'en continue pas moins d'avoir la
peste, de payer ses dettes, d'aller voir des opéras-comiques, sous
celui-là comme sous l'autre. C'était bien la peine de remuer tant
d'honnêtes pavés qui n'en pouvaient mais!
Quant à mon opinion sur l'art, je pense que c'est une jonglerie pure, et
je suis parfaitement de l'avis d'Arnal: «Cela s'appelle des artistes!
Ces baladins sont-ils fiers!» En fait d'artistes, je n'estime que les
acrobates. Il faut véritablement dix fois plus d'art pour danser sur la
corde lâche que pour faire cent poëmes épiques et vingt charretées de
tragédies en cinq actes et en vers.
Quant à ce qui est de la morale, rien ne m'a paru plus insignifiant que
les vices de l'homme, si ce n'est la vertu de la femme.
Lecteur, vous me savez maintenant sur le bout du doigt. Voilà ce que je
suis, ou plutôt ce que j'étais il y a trois mois, car je suis fort
changé depuis quelque temps.
Deux ou trois de mes camarades, voyant que je devenais tout à fait ours
et maniaque, se sont emparés de moi et se sont mis à me former: ils ont
fait de moi un Jeune-France accompli. J'ai un pseudonyme très-long et
une moustache forte courte; j'ai une raie dans les cheveux, à la
Raphaël. Mon tailleur m'a fait un gilet... délirant. Je parle art
pendant beaucoup de temps sans ravaler ma salive, et j'appelle bourgeois
tous ceux qui ont un col de chemise. Le cigare ne me fait plus tousser
ni pleurer, et je commence à fumer dans une pipe, assez crânement et
sans trop vomir. Avant-hier, je me suis grisé d'une manière tout à fait
byronienne; j'en ai encore mal à la tête: de plus, j'ai fait acquisition
d'une mignonne petite dague en acier de Toscane, pas plus longue qu'un
aiguillon de guêpe, avec quoi je trouerai tout doucettement votre peau
blanchette, ma belle dame, dans les accès de jalousie italienne que
j'aurai quand vous serez ma maîtresse, ce qui arrivera indubitablement
bientôt. On m'a présenté dans plusieurs salons, par-devant plusieurs
coteries, depuis le bleu de ciel le plus clair jusqu'à l'indigo le plus
foncé. Là, j'ai entendu infiniment de cinquièmes actes, et encore plus
d'élégies sur le malheur d'être abandonné par son ou ses amants. J'en ai
moi-même récité un nombre incalculable. Je me culotte, comme disent mes
dignes amis, et il paraît que je deviens un homme à la mode. Mes deux
cornacs prétendent même que j'ai eu plusieurs bonnes fortunes: soit,
puisqu'on est convenu d'appeler cela ainsi.
Comme je suis naturellement olivâtre et fort pâle, les dames me trouvent
d'un satanique et d'un désillusionné adorable; les petites filles se
disent entre elles que je dois avoir beaucoup souffert du cœur: du cœur,
peu, mais de l'estomac, passablement.
Je suis décidé à exploiter cette bonne opinion qu'on a de moi. Je veux
être le personnage cumulatif de toutes les variétés de don Juan, comme
Bonaparte l'a été de tous les conquérants.
Les trois mille noms charmants seront dépassés de beaucoup. Le don Juan
de Molière n'est qu'un Céladon auprès de moi; celui de Byron un
misérable cokeney; le Zaffye d'Eugène Sue est innocent comme une
rosière. J'ai préparé, pour y inscrire mes triomphes, un livre blanc
beaucoup plus gros que celui de Joconde et du prince Lombard; j'ai fait
emplette de quelques rames de papier à lettres, azuré, de bâtons de cire
rose et aventurine, pour répondre aux billets doux qu'on m'écrira. Je
n'ai pas oublié une échelle de soie: l'échelle de soie est de première
importance, car je n'entrerai plus maintenant dans les maisons que par
les fenêtres.
Personne ne me résistera: j'aurai mille scélératesses charmantes et
inédites, mille roueries si machiavéliques, je serai si fatal et si
vague, j'aurai l'air si ange déchu, si volcan, si échevelé, qu'il n'y
aura pas moyen de ne pas se rendre. Votre femme elle-même, mon cher
lecteur, votre maîtresse, si vous avez l'une ou l'autre, ou même les
deux, ne pourront s'empêcher de dire, en joignant les mains: Pauvre
jeune homme!
Que je sois damné si, dans six mois, je ne suis pas le fat le plus
intolérable qu'il y ait d'ici à bien loin.
Il ne me manque vraiment que d'être bâtard pour que je sois parfait. Au
diable les vers, au diable la prose! je suis un viveur maintenant, je ne
suis plus l'hypocondre qui, en fourgonnant son feu entre ses deux chats,
faisait un tas de sottes rêvasseries à propos de tout et de rien. Avant
qu'il soit longtemps, je prétends me faire un matelas de toutes les
boucles blondes ou brunes dont mes beautés m'auront fait le sacrifice.
Vous verrez, vous verrez! D'un amour à l'autre, je vous écrirai, pour me
reposer, de belles histoires adultérines, de beaux drames d'alcôve,
auprès desquels _Antony_ sera tout à fait enfantin et Florian. Pourtant
je venais tout à l'heure d'envoyer les vers et la prose au diable! ce
que c'est que les mauvaises habitudes: on y revient toujours. Sur ce,
monsieur, je vous salue avec tout le respect que l'on doit à un honnête
lecteur. Madame, je vous baise les mains, et dépose mes hommages à vos
pieds.
LES
JEUNES-FRANCE
SOUS LA TABLE
DIALOGUE BACHIQUE
SUR PLUSIEURS QUESTIONS DE HAUTE MORALE
Qu'est-ce que la vertu? Rien, moins que rien, un mot
A rayer de la langue. Il faudrait être sot
Comme un provincial débarqué par le coche,
Pour y croire. Un filou, la main dans votre poche,
Concourra pour le prix Montyon. Chaude encor
D'adultères baisers payés au poids de l'or,
Votre femme dira: Je suis honnête femme.
Mentez, pillez, tuez, soyez un homme infâme,
Ne croyez pas en Dieu, vous serez marguillier;
Et, quand vous serez mort, un joyeux héritier,
Ponctuant chaque mot de larmes ridicules,
Fera, sur votre tombe, en lettres majuscules,
Écrire: Bon ami, bon père, bon époux,
Excellent citoyen, et regretté de tous.
La vertu! c'était bon quand on était dans l'arche.
La mode en est passée, et le siècle qui marche
Laisse au bord du chemin, ainsi que des haillons,
Toutes les vieilles lois des vieilles nations.
Donc, sans nous soucier de la morale antique,
Nous tous, enfants perdus de cet âge critique,
Au bruit sourd du passé qui s'écroule au néant,
Dansons gaîment au bord de l'abîme béant.
Voici le punch qui bout et siffle dans la coupe:
Que la bande joyeuse autour du bol se groupe!
En avant les viveurs! Usons bien nos beaux ans;
Faisons les lords Byrons et les petits dons Juans;
Fumons notre cigare, embrassons nos maîtresses;
Enivrons-nous, amis, de toutes les ivresses,
Jusqu'à ce que la Mort, cette vieille catin,
Nous tire par la manche au sortir d'un festin,
Et, nous amadouant de sa voix douce et fausse,
Nous fasse aller cuver notre vin dans la fosse.
LA FARCE DU MONDE. _Moralité._
Il pouvait bien être deux heures du matin. La chandelle, non mouchée,
avait un pied de nez; le feu était presque éteint.
Mon ami Théodore, accoudé sur sa table avec une désinvolture toute
bachique, fumait une pipe courte et noire noblement culottée, un digne
brûle-gueule, à faire envie à un caporal de la vieille garde.
De temps en temps il déposait sa pipe, et se donnait gravement à boire
par-dessus l'épaule, ou à côté de la bouche, ou se versait d'une
bouteille vide, ou laissait tomber son verre plein; bref, notre ami
Théodore était complétement ivre.
Et cela n'eût paru étonnant à personne, à voir la longue file
De bouteilles sur cu
Qui disaient, sans goulot: Nous avons trop vécu.
A moins qu'il n'en eût jeté le contenu par la fenêtre, ce qui est peu
probable, il devait mathématiquement et logiquement être ivre-mort. Il y
aurait eu de quoi griser un tambour-major et deux sonneurs, et notre ami
Théodore était seul.
Je l'avoue en rougissant, il était seul, malgré le célèbre adage: Celui
qui boit seul est indigne de vivre. Adage si religieusement suivi dans
tout État un peu civilisé.
Il était seul, c'est-à-dire il le paraissait; car un soupir profond,
parti de dessous la table, vint révéler tout à coup un compagnon
chaviré, et rendre plus facile à expliquer le nombre formidable de
flacons vides ou brisés qui encombraient le guéridon et la table.
Théodore laissa tomber de haut, et avec un air d'ineffable pitié, un
regard incertain et hébété sur la masse informe qui se remuait dans
l'ombre, et aspira bruyamment une gorgée de fumée.
--Oh! Théodore, ton chien de carreau est dur comme un cœur de femme;
tends-moi la main, que je me relève et que je boive: j'ai soif.
--Si tu veux, je vais te passer ton verre, répondit Théodore, sentant
dans sa conscience qu'il était au-dessus de ses forces de relever son
camarade. Peut-on se soûler comme cela!... Fi, l'ivrogne, ajouta-t-il
par manière de réflexion.
--Ame dénaturée, reprit avec un sérieux comique la voix d'en-bas, tu ne
veux pas me relever? Mettez donc après cela des lampions sur la tête aux
gens, de peur que les voitures ne les écrasent, quand ils tombent aux
coins des bornes pour avoir oublié de tremper leur vin ce jour-là: on ne
m'y reprendra plus. Ingrat!
Théodore, sensiblement ému et attendri par ce touchant souvenir, se
décida à tenter la périlleuse opération de remettre son ami sur sa
chaise; mais le succès ne couronna pas cette pieuse entreprise; il fit
le plongeon entre la table et le banc, et disparut.
Ce fut pendant quelques minutes des grognements sourds et étouffés; car
Théodore était précisément tombé sur l'estomac de son estimable
camarade, et il lui pesait plus qu'un remords; cependant, après des
efforts inouïs, ils parvinrent à se mettre dans une position un peu
moins incommode, et le calme se rétablit.
Après un silence assez long:
--Hélas! fit Roderick.
--Qu'as-tu, mon cher ami! dit Théodore avec toute l'effusion
caractéristique des ivrognes.
--Je suis bien malheureux!
--Est-ce que ta maîtresse t'a planté là?
--Au contraire, mon ami, la pauvre femme n'est pas capable de cela;
c'est bien, pour mon malheur, la plus vertueuse créature qui soit.
--Voilà un singulier reproche.
--On voit bien que tu as le bonheur, toi, d'avoir pour maîtresse une
catin.
--Singulier bonheur!
--Certainement, mais tu n'es pas à même de le comprendre; tu n'as jamais
eu que des filles ou des femmes entretenues, ou tout au plus des
grisettes. Tu n'es jamais descendu jusqu'à l'honnête femme, tu ne sais
pas ce qui en est. Par honnête femme, je n'entends pas, ce qu'on entend
généralement par là, une femme qui a un mari, un cachemire qui loge au
premier, et ne se permet guère qu'un amant à la fois.
--Qu'est-ce donc alors? dit l'autre en se soulevant sur le coude avec
une stupéfaction profonde.
--Ce n'est pas même celle qui n'a pas d'amant du tout.
--Humph! fit Théodore comme un homme dont la conviction est tout à fait
troublée.
--O mon ami! j'en suis mortifié pour toi, tu es un âne, et tu ne seras
probablement pas autre chose d'ici à bien longtemps.
A cet endroit de son apostrophe, Roderick fit un hoquet hasardeux, et
s'interrompit un instant; mais il reprit bientôt le fil de son discours
avec une grâce toute particulière, en imitant l'accent de Frédérick dans
l'_Auberge des Adret_s:
--Tu n'entends rien absolument à la triture des affaires, et tu ne
possèdes pas le moindre rudiment de métaphysique; ta philosophie est
diablement en arrière, et je suis fâché de le dire, avec de belles
dispositions, tu ne parviendras jamais à rien.
Théodore soupira.
--Qu'est-ce que la vertu, Théodore?
--Que sais-je?
--Ceci est du Montaigne, et c'est ce que tu as dit de plus raisonnable
depuis que tu abuses de la langue que Dieu t'a donnée, Brutus définit la
vertu un nom. En vérité, si ce n'est qu'un nom, jamais cinq lettres ne
se sont donné rendez-vous dans deux misérables syllabes pour former un
mot plus insignifiant. Du reste, s'il est permis à quelqu'un qui n'est
pas vaudevilliste de faire un pitoyable calembour, la vertu n'est pas un
nom, mais un non indéfiniment prolongé.
Théodore, effaré, souffla par ses narines comme un hippopotame, et
redoubla d'attention.
Roderick continua:
--Oui, mon ami, la vertu est essentiellement négative. Être vertueux,
qu'est-ce autre chose que dire non à tout ce qui est agréable dans cette
vie, qu'une lutte absurde avec les penchants et les passions naturelles,
que le triomphe de l'hypocrisie et du mensonge sur la vérité? Quand les
États reposaient sur des fictions, il y avait besoin de vertus fictives,
sans quoi ils n'auraient pu vivre; mais, dans un siècle aussi positif,
sous une monarchie constitutionnelle, entourée d'institutions
républicaines, il est indécent et de mauvais ton d'être vertueux: il n'y
a que les forçats qui le soient. Quant aux femmes honnêtes, la race en
est perdue; elles sont toutes au Père-Lachaise ou ailleurs: les
épitaphes en font foi.
--Mais il me semble que tu as dit tout à l'heure, Roderick, que ta
maîtresse était vertueuse?
--Benêt! quand on dit que toutes les femmes sont des catins, il est
toujours sous-entendu qu'on excepte sa mère et sa maîtresse: ainsi, ton
observation n'a pas le sens commun.
--Pourtant, répliqua timidement Théodore, j'ai fait cet hiver la cour à
une femme pendant quinze jours, et je ne l'ai pas eue.
--Si tu lui avais fait la cour seize jours au lieu de quinze, le
résultat eût peut-être été tout différent. Tu t'es en allé au moment où
elle t'allait céder par amour ou par ennui; car l'ennui est au moins de
moitié dans les conquêtes que nous faisons. D'ailleurs, bien que ton
gilet soit d'une coupe irréprochable, et que tu fasses siffler ta
cravache assez fashionablement, tu n'es encore qu'un médiocre don Juan,
et tu n'entends rien au fin des choses; tu n'es guère capable que de
faire de la corruption de seconde main; tu entres assez effrontément
dans les âmes dont la serrure est forcée, mais tu ne sais pas forcer
toi-même la serrure; il faut un voleur plus adroit que toi pour ouvrir
la porte et enlever le trésor. Que ce soit avec une clef ou un rossignol
que l'on l'ouvre, peu importe; mais, toi; tu n'es pas en état de trouver
la clef véritable, ou d'en forger une fausse. Cette femme, dont tu me
parlais, était peut-être dans ce cas. Sans doute, elle m'aurait cédé à
moi ou à un autre. Ton exemple ne prouve rien; tout est relatif. Je n'ai
pas voulu dire qu'une femme était catin pour tout le monde, j'ai
seulement voulu dire qu'elle n'était pas vertueuse pour tout le monde,
ce qui est bien différent. Une femme qui serait vertueuse pour tous et à
tous les instants, serait une monstruosité: ces monstruosités-là sont
rares, fort heureusement.
--Ma tante Gryselde, interrompit Théodore, était certainement une
honnête femme.
--Mon digne ami, je ne sais pas à quoi ton père et ta mère pensaient en
te faisant, mais certainement ils pensaient à autre chose: ils ont
manqué ta cervelle. Ta tante Gryselde, que tu cites, était bossue,
rousse, borgne et brèche-dent; elle n'a pas dû être beaucoup sollicitée,
ce qui ne prouve pas qu'elle n'ait sollicité elle-même, car l'âne
regimbe, et la chair est plus éloquente que l'esprit.
--Tu es donc matérialiste, ô Roderick?
--Je le suis, tous les hommes d'esprit le sont; c'est plus sûr. Tu
devrais bien l'être aussi, car il est bien évident qu'il existe cent et
quelques livres de chair qu'on nomme Théodore, et l'existence de son
esprit est au moins problématique, à entendre la sotte conversation que
nous menons ensemble.
Je ne veux pas faire ici du Byron, cela est aussi usé que du Florian;
mais tu me permettras de te faire part de quelques réflexions: y a-t-il
dans le monde une femme qui n'ait jamais failli, je ne dis pas en
action, il y en a, mais en pensée? je ne le crois pas. Tu vas me trouver
singulier, mais je veux être coupé par rouelles comme une betterave, si
je n'aimerais pas mieux une femme qui aurait failli corporellement
qu'une qui aurait failli spirituellement. L'une a ses sens pour excuse,
l'autre n'en a pas; en un mot, j'épouserais plus volontiers une fille
qui aurait été violée qu'une qui aurait résisté à un amant aimé. Je
préfère, tout matérialiste que je suis, la virginité de l'âme à celle du
corps. A bien fouiller la vertu des femmes, il ne reste à l'analyse que
des vices, l'orgueil et la peur. Quelle est la femme qui, sûre du
secret, aura la force de résister? aucune; c'est ce qui explique
pourquoi les prêtres avaient tant de femmes autrefois. Quelle est la
femme qui, arrivée au bout de sa carrière, ne se soit pas repentie
d'avoir été vertueuse? quelle est la femme qui n'a pas souhaité d'être
homme?
Il y a des femmes qui restent vertueuses pour se donner le plaisir de
déchirer celles qui ne le sont pas: celles-ci par la crainte qu'elles
ont de celles-là; d'autres par nonchalance ou faute d'occasions;
d'autres enfin par impuissance ou froideur naturelle, parce qu'elles
n'ont ni cœur, ni entrailles, parce qu'elles ne sentent ni ne
comprennent rien: ce sont les pires de toutes et les plus communes.
Au fond, il n'y a guère que le moyen de corruption qui varie; elles sont
toutes corruptibles. Une cède parce que son orgueil est flatté, parce
que vous êtes pair de France, que vous êtes duc, que vous avez une
célébrité quelconque; une parce qu'elle aime les parures, les diamants
et les plumes; l'autre, pour tout autre motif, pour avoir quelqu'un à
qui parler, à qui donner le bras; c'est un grand hasard quand il y en a
une qui cède par amour: ce sont là les vertueuses, à mon sens.
Celle qui tient encore à cent mille francs, céderait à deux cents. Il y
a là-dessus un trait historique d'un courtisan à une reine que je ne
vous dirai pas, car vous le savez comme moi, et qui est d'une grande
vérité. Il n'y a pas de différence de la femme qui se livre pour un
million à la fille qui se prostitue pour cent sous.
Cette femme est vertueuse, c'est bien, je veux le croire; qui vous dit
qu'il faut lui en avoir d'obligation? Un coup de sonnette, une porte
ouverte brusquement, sont peut-être la seule cause de cette vertu
intacte dont elle fait tant d'étalage.
Un bon verrou bien tiré, et une porte dérobée en cas d'accident, il n'y
a pas de vertu avec cela.
Et puis, chaque femme comme chaque homme a son idéal; on meurt
quelquefois en le cherchant. Un an de vie de plus, on l'aurait trouvé;
alors, dites-moi, que serait devenue la vertu?
Quelquefois on le rencontre, on l'épouse: ceci est légal, il n'y a rien
à dire, mais ce n'est qu'une heureuse position, et cette femme favorisée
du sort, placée autrement, eût sans aucun doute agi différemment. Chaque
âme, chaque corps a son pôle où il tend à travers tout comme la boussole
au nord; il ne faut pas faire rebrousser l'aiguille. La femme que
j'assiégerais deux ans sans succès, se livrerait à toi au bout d'un
mois. Alors le niais repoussé va crier sur les toits qu'il a trouvé une
vertu; voilà comme les réputations se font. Il a trouvé une place prise:
voilà tout.
Je ne connais rien de bouffon comme les causes de plusieurs choses
graves. Si l'on se rendait compte de certaines résistances désespérées,
il y aurait vraiment de quoi rire.
O mon enfant! moi qui te parle en ce moment, j'ai été un soir sur le
point de croire à la vertu; c'est une histoire qu'il faut que je te
conte pour ton instruction particulière: ouvre donc tes oreilles, et
tâche de ne pas trop dormir.
--Et en quoi consiste la vertu des hommes! dit d'un air profond
Théodore, profitant de l'instant où Roderick reprenait haleine après sa
longue tirade.
--La vertu des hommes n'est pas faite de la même chose; mais ce n'est
pas là qu'est la question, et tu n'éviteras pas mon histoire.
Théodore baissa la tête avec résignation.
--Cordieu! la langue me pèle, dit Roderick en attirant à lui une
bouteille à moitié pleine. Il en but quelques gorgées, et la passa à son
camarade.
--Merci, dit son acolyte d'un air de reconnaissance bien sentie.
--Donc, c'était un soir, comme je l'ai déjà donné à entendre. Je
revenais de je ne sais où, et j'allais au même endroit. Je marchais
machinalement les mains dans mes poches, le chapeau sur l'oreille, un
cigare de la Havane, non, c'était un cigare turc, à la bouche, si
avancé, qu'il me roussissait les moustaches; j'avais, je crois, ma
redingote à brandebourgs.
--Ne pourrais-tu pas supprimer tous ces détails et venir au fait? dit
Théodore d'un ton désespéré.
--Non, certainement. Les détails sont tout; sans détails, il n'y a pas
d'histoire. D'ailleurs, c'est de la couleur locale, et cela donne de la
physionomie, répondit dogmatiquement Roderick,--et un pantalon blanc à
pied, poursuivit-il, reprenant sa description au point où il l'avait
laissée.
--Une vraie tenue de garçon perruquier ou de souteneur de filles, grogna
sourdement Théodore.
--Hein? fit Roderick; un hein magistral, aussi terrible que celui de
mademoiselle Georges dans _Lucrèce Borgia_.
Théodore se tut.
--J'allais comptant les pavés, et je n'aurais pas levé les yeux pour
l'empire de Trébizonde; je les levai cependant pour moins. Au bord d'un
pavé, j'aperçus un talon, puis au-dessus de ce talon, une jambe assez
bien faite, emprisonnée dans un bas de coton bien tiré. Quoiqu'il fût
crotté, il n'y avait pas une seule mouche de boue sur le bas, ce qui me
fit conclure qu'il appartenait, ainsi que la jambe, à une Parisienne de
race. Par-dessus le bas il y avait une jarretière blanche et rouge, une
jolie jarretière, sur ma foi! Ici Roderick poussa un grand soupir, et
s'arrêta comme n'étant pas maître de son émotion.
--Et qu'y avait-il au-dessus de la jarretière? demanda Théodore avec une
anxiété risible.
--Il y avait quelque chose apparemment, à moins que ce ne fût une jambe
qui se promenât toute seule comme la jambe du mécanicien allemand.
--Et quoi encore?
--Je ne regarde jamais les femmes passé la jarretière? répondit Roderick
d'une voix flûtée. Je ne suis pas bégueule; mais il faut des mœurs,
tonnerre de Dieu! poursuivit-il en rentrant dans son ton naturel. Je te
confierai cependant que sur cette jambe il y avait une grisette.
C'était une jolie petite créature toute mignonne, toute proprette, tirée
à quatre épingles. Son bonnet, sur le haut de sa tête, prêt à sauter
par-dessus les moulins; ses cheveux à l'anglaise, un peu défrisés, le
nez au vent, l'œil en coulisse, la bouche en cœur; avec cela une robe de
stoff, un tablier de marceline et un gant à peu près neuf, auquel il ne
manquait guère que le pouce: une délicieuse poupée à vous rendre fou
d'amour, au moins pendant une heure.
Je pressai le pas: entendant sonner les talons de mes bottes à côté
d'elle, elle accéléra sa marche; elle trottait, trottait comme une
perdrix, et j'avais beau me fendre comme un compas, je ne pouvais
l'atteindre: une voiture, qui lui barra le passage, me permit enfin de
l'accoster.
--N'êtes-vous pas, lui dis-je en la saluant, mademoiselle Angelina, qui
travaille chez madame C***?
--Non, répondit-elle en tournant vers moi ses beaux yeux étonnés et avec
la plus savante naïveté. Je m'appelle Rosette, et je ne travaille pas
chez la femme que vous venez de nommer.
--Rosette, c'est un joli nom!
--Un peu commun: j'aimerais mieux m'appeler Wilhelmine ou Fœdora, c'est
plus distingué; mais je ne suis pas la demoiselle que vous cherchez. Si
c'était un effet de votre bonté de me laisser continuer mon chemin
seule; un monsieur qui suit une jeune personne, cela fait jaser.
Mais, sans obtempérer à sa demande, je lui pris le bras, et je continuai
ainsi:
--Mademoiselle, je suis heureux de m'être trompé: l'erreur est toute à
mon profit. Angelina est bien jolie, mais...
--Bien jolie! c'est comme on veut; je la connais, nous avons été amies
ensemble: elle a le nez furieusement rouge pour son âge. Après tout,
elle n'est pas jeune; elle dit vingt-six ans, mais elle en a bien
vingt-huit ou vingt-neuf même; elle a du son plein la figure, elle veut
faire la grosse, mais on sait ce que c'est? et puis ce genre qu'elle a:
si ça ne fait pas pitié!
--Sais-tu, mon cher ami, que ton histoire est outrageusement ennuyeuse?
interrompit Théodore; elle ne pèche pas par la nouveauté. Je pourrais
t'en raconter comme cela autant qu'il y a de jours dans l'année, et puis
c'est d'un Paul de Kock!
--C'est précisément ce qui en fait le mérite; maintenant, une histoire
simple et qui peut arriver, n'est-ce pas ce qu'il y a de plus
extraordinaire? Cependant, en considération de ce que tu es ivre, et
qu'un homme ivre a autant de droits aux égards qu'une femme enceinte, je
consens à passer le reste de ma conversation avec Rosette, me réservant,
toutefois, de te le dire plus tard. D'ailleurs, si le commencement est
Paul de Kock, ce que je nierai jusqu'au fagot inclusivement, la fin est
aussi satanique qu'on puisse le désirer.
--Voyons la fin.
--Tout à l'heure; si je mettais la fin au commencement, le commencement
serait la fin, et on ne peut pas conter une histoire comme on lit une
ligne d'hébreu, ou comme une dévote sort d'une église, à l'envers.
Bref, nous arrivâmes bras dessus, bras dessous, devant ma porte,
parfaitement amis et anciennes connaissances. Je frappai: Rosette fit un
mouvement de surprise, quand je me reculai pour la laisser entrer, puis
elle entra sans trop de façons et en sautillant comme un pinson. Elle
eut seulement la précaution de me faire monter l'escalier devant elle,
précaution qui indique une expérience bien éprouvée, vu ses dix-sept
ans, et que je recommande fort à toutes les dames et demoiselles
quelconques, qui, pour suppléer au manque de rondeur de certaines
parties, portent ce que madame de Genlis appelle, tout crûment, un
polisson, et que nous appelons une tournure.
Je me fis apporter une bouteille de vin d'Espagne, quelques biscuits et
deux verres: car si le _in vino veritas_ est applicable à l'homme, il
est encore plus juste pour la femme. Je trouve que c'est une excellente
méthode d'éprouver les caractères par le vin; c'est une coupelle qui ne
trompe guère: je n'y manque jamais. Je ne voudrais pas prendre pour
maîtresse une femme que je n'aurais pas vu soûle: avec une bouteille ou
deux, on entre plus avant dans une âme que par dix ans de fréquentation.
La brute apparaît alors dans toute sa candeur, le fard tombe au vice; on
oublie de cacher l'ulcère sous le manteau, on jette le manteau on ôte le
corset, on ôte tout. Je ne conçois pas comment les scélérats osent boire
une goutte de vin. Moi, qui suis ingrisable--notez que c'était sous la
table que notre digne narrateur Roderick avançait cette audacieuse
assertion--j'observe, j'anatomise, je fais de la psychologie, je promène
mon scalpel à droite et à gauche, et c'est ainsi que j'ai acquis cette
profonde connaissance du cœur humain que chacun admire en moi, et qui me
rend supérieur à toi et à un tas d'animaux de ton espèce.