IV

Les dix-sept amis de Quaterquem passèrent la journée du lendemain à

chercher la demeure de la jeune Anglaise. Le soir, à huit heures, ils se

réunirent chez le physicien, et dirent:

«Elle s'appelle Alice Hornsby.

--Alice! ô le doux nom! s'écria Quaterquem.

--Son père est le noble Cornelius qui donne au monde, en échange de

beaucoup d'argent, plusieurs millions de mètres de cotonnades pour obéir

au catéchisme, accomplir l'une des sept oeuvres de pénitence, et «vêtir

ceux qui sont nus.»

--Va pour Cornelius.

--Sa mère est la digne Kate, et son futur, le seigneur Hercules, un

brave homme, très-entêté, très-amoureux, et très-fort au pistolet.

--Je tire assez bien, dit Quaterquem, et la partie est égale.

--Toute la famille part demain.

--Ô ciel! dit Quaterquem en pâlissant.

--Ils vont à Tours, ville très-renommée.

--C'est bien. Je pars. Que vont-ils faire à Tours?

--Le vieux Cornelius, qui est antiquaire, va chercher le champ de

bataille où se livra la bataille entre les Sarrasins et Charles Martel.

Un mauvais plaisant lui a montré à Londres le casque d'Abdérame; il veut

trouver son cimeterre.

--Qui vous l'a dit?

--La femme de chambre, qui écoute aux portes tout le long du jour.

--Malheureux! Vous l'avez séduite!

--Oh! si peu, dit le choeur. Je l'ai à peine embrassée.

--Encore un mot. Où loge la belle Alice?

--À l'hôtel Meurice.

--Merci, ô mes amis, soyez bénis, s'écria Quaterquem, et venez tous sur

mon coeur.... (On va vous vous apporter du jambon...) Jamais mon coeur

n'oubliera....»

On l'interrompit tout d'une voix.

«Et du vin?

--Bacchus et Cérès ne seront pas oubliés. À table! Je bois à mon

prochain mariage avec Alice.»

Le lendemain de grand matin, Quaterquem en tenue de voyage se promenait

dans la rue de Rivoli. Le choeur des dix-sept amis le suivait à quelque

distance. L'un d'eux, détaché en éclaireur, apporta la nouvelle que les

Anglais montaient en voiture et allaient partir.

«Le moment est venu, dit Quaterquem, de vous rendre à jamais immortels

par votre dévouement à l'amitié. Gardez qu'Harrison ne parte.

--Sois tranquille, dit le choeur, Hercules est à nous.»

On arriva au chemin de fer. Quaterquem, venu sans bagages pour être plus

agile, se hâta de s'asseoir dans la salle d'attente. Derrière lui, mais

sans le voir, s'avançaient M. Mme et Mlle Hornsby. Hercules, chargé de

faire peser les bagages, était resté en arrière.

Tout à coup la cloche sonna le dernier appel, Hercules, troublé, se

précipite pour aller dans la salle d'attente. Par malheur, il heurte

brusquement un jeune homme, et veut continuer sa route.

«Faites donc attention, monsieur, s'il vous plait,» dit l'autre avec

hauteur.

Hercules suivit son chemin sans répondre; mais le passant qu'il avait

heurté, fit un détour et se plaça en avant de la porte de la salle

d'attente.

«En France, ajouta-t-il, quand on a fait une sottise, on s'excuse.»

L'Anglais rougit et voulut écarter de la main son adversaire; mais un

voisin de celui-ci lui retint le bras. En une minute il se forma un

groupe autour d'eux.

«Qu'est-ce qu'il y a? dit le choeur.

--C'est un Anglais qui m'a cherché querelle, répondit l'adversaire

d'Hercules, qui m'a heurté, et qui ne veut pas me faire d'excuses.

--Qu'il fasse des excuses, dit une voix.

--Non, qu'il se batte, reprit une autre voix».

Harrison serrait les poings avec fureur.

«Messieurs, dit-il, je n'ai cherché querelle à personne. Lâchez-moi. La

cloche sonne et le train partira sans moi.»

Mais il ne pouvait sortir du cercle où on le tenait enfermé. Dans sa

fureur, il saisit son adversaire au collet pour l'étrangler; celui-ci se

dégagea, et d'un coup dans la poitrine lui fit lâcher prise.

«Bon! voilà que l'Anglais boxe maintenant, dit un des assistants.

--Non, il rue, dit un autre.

--Il faut aller chercher le sergent de ville, suggéra un troisième.»

Comme il parlait, cet utile et modeste fonctionnaire parut et demanda

des explications. L'Anglais ouvrit la bouche, mais dix-sept voix

s'élevèrent à la fois pour couvrir la sienne. Ce tapage dura quelques

minutes, et le sergent de ville eut grand'peine à comprendre de quoi

il s'agissait. Dès qu'il eut compris, il mit la main sur le pauvre

Harrison, qui se débattait comme un diable.

«Vous vous expliquerez devant le commissaire de police, dit le sergent.»

Le choeur des amis riait et chantait:

Jamais en France,

Jamais l'Anglais ne régnera.

Chez le commissaire de police l'explication ne fut ni longue ni

orageuse. Le principal adversaire de l'Anglais avait disparu. Tous les

autres déclarèrent qu'ils n'avaient rien vu ni entendu, et le pauvre

Hercules fut mis en liberté; mais le train était parti, et le perfide

Quaterquem ourdissait tranquillement sa trame.

V

Le physicien vit entrer dans le salle d'attente Cornelius Hornsby avec

sa femme et sa fille, et résista au désir violent qu'il avait de saluer

Alice; mais la prudence l'emporta. Il se tourna du côté du mur, et

lut avec intérêt le catalogue de la Bibliothèque des chemins de fer.

Cependant il regardait la jeune Anglaise du coin de l'oeil, et il eut le

plaisir de voir qu'il en était fort regardé.

Dès qu'on ouvrit la double porte de la salle d'attente, Cornelius

s'avança le premier vers un wagon vide, et tout d'abord s'installa

confortablement dans un coin. En face de lui était sa femme, et à côté

de lui, sa fille. Une quatrième place restait vide, réservée à Hercules.

Quaterquem avança d'un air insouciant la tête dans l'intérieur du wagon.

«Entrez vite, monsieur, dit un employé en le poussant. Le convoi va

partir.

--La place est gardée pour un ami, s'écria Cornelius Hornsby.

--Votre ami entrera dans un autre wagon, dit l'employé qui crut que

l'Anglais usait de ruse pour ménager de la place à son manteau. Et vous,

monsieur, dépêchons.»

Quaterquem se hâta d'entrer, et l'employé ferma la portière.

«Excusez-moi, dit gracieusement notre ami en prenant la place

d'Hercules, si je vous cause quelque gêne. Tous les autres wagons

sont remplis. L'administration du chemin de fer est d'une négligence

impardonnable.»

Cornelius Hornsby grommela quelques mots que Quaterquem feignit de

prendre pour un assentiment poli. Pendant ce temps, Mme Hornsby le

regardait avec attention, et Alice, les yeux baissés, lisait avec

recueillement un livre ouvert sur ses genoux. Tout à coup notre ami

parut les reconnaître.

«Par quelle heureuse rencontre est-ce que je vous trouve ici, madame?

dit-il à Mme Hornsby. Je ne m'attendais guère au plaisir de vous revoir

sitôt.»

À ces mots Alice leva les yeux et sourit. Quaterquem vit qu'on l'avait

deviné et que sa hardiesse ne déplaisait pas. Il en conçut un heureux

augure.

«Nous allons entre Tours et Poitiers chercher le cimeterre d'Abdérame»,

dit mistress Kate Hornsby, qui, n'ayant pas grand crédit dans la maison,

n'était pas fâchée de s'amuser aux dépens de son seigneur et maître

Cornelius.

Le Breton remarqua cette nuance, mais il ne voulut pas fournir des armes

à l'un des deux époux contre l'autre. C'était un jeu trop dangereux.

«L'archéologie, dit-il d'un ton sérieux, est une science admirable, et

j'ai regret de dire qu'elle doit ses plus grands progrès au génie de

votre nation.»

Le front de Cornelius se dérida.

«Bon, je le tiens, pensa Quaterquem. À qui devons-nous, continua-t-il

avec enthousiasme, les statues de Rome, les bas-reliefs du Parthénon

d'Athènes et tous ces débris des plus beaux monuments de l'antiquité?

À qui, si ce n'est à des mains anglaises, remplies d'argent anglais et

dirigées par le génie anglais?»

Le plus gracieux des sourires errait sur les lèvres de Cornelius.

«Eh bien, monsieur, dit-il en interrompant Quaterquem, on nous dispute

cette gloire. Je connais un Normand qui se vante d'avoir moulé toutes

les inscriptions de Korsabad, et il y en a trente mille, monsieur,

trente mille, c'est-à-dire de quoi couvrir tout le British Museum de la

tête aux pieds. Vous ne sauriez croire jusqu'où va la présomption de ces

gens là.

--Avez-vous visité Ninive? dit Quaterquem. On dit que M. Place, le

consul de France, n'a laissé rien à faire à ses successeurs.

--Rien à faire! dit Cornelius indigné. Monsieur, tout est à faire. Oui,

j'ai vu Ninive, ses palais et ses temples en briques qui couvrent de

leurs débris trois ou quatre lieues carrées de terrain. J'ai fait mieux,

monsieur, j'ai vu Ecbatane, la ville du fameux Déjokh, la ville aux sept

enceintes, derrière lesquelles se trouvait le palais du roi.

--Ecbatane! dit Quaterquem frappé d'admiration. Est-ce possible?

--Tout est possible à un Anglais, dit Cornelius en se rengorgeant avec

fierté. En 1857, j'étais à Khiva et je dînais chez le khan des Tartares

avec le prince Barowsky, gouverneur d'Arkhangel. Tout à coup, j'aperçois

parmi les esclaves qui nous servaient un grand diable au visage basané

que je crois reconnaître. Je lui fais signe de s'approcher, et je lui

dis: «Bourdaké Pharana, c'est-à-dire: N'es-tu pas un ancien serviteur

anglais?» Il me répond: «Krack, c'est-à-dire: Je suis Franck.» Vous

pensez bien que nous parlions le turcoman le plus pur. «Burnes perodhé

barnaiâ, continua-t-il, c'est-à-dire: J'ai servi le colonel Burnes, qui

fut massacré dans ce chien de pays par le Tartare chez qui vous dînez

aujourd'hui, et je suis esclave de ce féroce gredin.» Il faut vous dire

que le turcoman est la langue la plus énergique et la plus concise de

l'univers.

--Je le vois bien, répliqua Quaterquem. Continuez ce récit, je vous en

prie, je suis curieux d'en connaître la suite.

--La confidence de ce pauvre diable, car il m'avait parlé tout bas, me

coupa l'appétit. Je replaçai sur mon assiette un morceau de cheval rôti,

qui était la meilleure partie du festin, et je rêvai aux moyens de lui

rendre la liberté.

«Justement, le khan qui était en face de moi remarqua que je ne mangeais

plus. Or, chez ces braves gens c'est un outrage impardonnable de laisser

le maître de la maison boire et s'enivrer seul. Vous ne buvez pas,

dit-il; est-ce que vous n'aimez pas le lait de jument?» Je m'en défendis

fort et vidai à la santé du khan et des sultanes quatre ou cinq cornes

de taureau. Après dîner, le khan, déjà tout attendri par le lait de

jument et par l'eau-de-vie que Barowsky avait apportée en présent, donna

la liberté à mon protégé, et je partis sur-le-champ pour ne pas lui

laisser le temps de se repentir de sa générosité.

--Comment s'appelait l'esclave? demanda Quaterquem.

--Mahmoud. C'était un lascar, né d'une Indienne et d'un Anglais. Il

avait, sous la direction de Burnes, visité toute l'Asie centrale, le

Khoraçân, le Mazanderan et les bords de la mer Caspienne. Il me fit

voir Ecbatane. Moi seul en Europe, monsieur, ai vu les ruines de cette

superbe ville, en comparaison de qui Londres même n'est qu'une vaste

fourmilière. J'ai retrouvé le titre préliminaire du code du fameux roi

Djemschid, cet abrégé de toute sagesse.

--Et vous n'avez rien publié?

--À quoi bon? Aurais-je dépensé deux cent mille francs, exposé ma vie,

passé les mers, traversé les plus hautes montagnes du globe, erré dans

le désert de Gobi et dans cette vaste solitude de l'ancienne Arie;

aurais-je bravé le sable des Tartares, la soif, la faim, la fatigue et

le soleil brûlant pour donner à des millions d'oisifs le plaisir d'être,

moyennant trois francs et la lecture de mon livre, aussi savants que

moi? Non, non. S'ils veulent connaître Ecbatane, qu'ils partent, qu'ils

dépensent leur argent et leur santé; alors ils recevront le prix de

leurs fatigues.

--Parbleu! dit Quaterquem, je vous admire.

--Vous êtes bien bon. Je me soucie, non pas d'être admiré, mais d'agir

à ma fantaisie, et ma fantaisie est de retrouver les monuments de

l'antique histoire. Feu Napoléon nous appelait des boutiquiers: pour

moi, ce nom est un titre de gloire. Je veux prouver qu'avec mon argent

je puis avoir de tout, même du goût pour les arts, si cela me plaît. Le

boutiquier dans sa boutique est roi, et tous les jours il reçoit à son

comptoir les hommages des artistes et des faiseurs de livres. Il remue

l'or dans ses tiroirs, et à ce bruit tous s'inclinent. S'il le voulait,

il serait dieu.»

La conversation continua quelque temps sur ce ton. Quaterquem eut grand

soin de ne contredire que faiblement Cornelius, de manière à lui laisser

le plaisir de pérorer et de vaincre. Il eut le plaisir de voir que la

belle Alice comprenait cette tactique et lui en savait gré. La digne

Kate, ennuyée d'Ecbatane et d'une discussion trop détaillée sur les

divers genres de cruches de l'antiquité, s'endormit du sommeil des

justes.

Sur ces entrefaites, on arrivait à Étampes, et le train s'arrêta

pendant quelques minutes. La jeune Anglaise voulut descendre de wagon

et marcher. Cornelius et sa femme restèrent assis, et Quaterquem suivit

Alice. Son coeur battait violemment. C'était l'heure décisive.

«Miss Hornsby,... dit-il.

--Vous savez mon nom? s'écria-t-elle étonnée.

--Oh! je sais beaucoup d'autres choses. Je sais que vous êtes fiancée à

M. Hercules Harrison, le gentleman aux favoris roux qui vous donnait le

bras avant-hier; c'est de lui qu'il faut que je vous parle.

--Lui serait-il arrivé quelque accident?

--Oh! peu de chose. Il a manqué le convoi; mais vous le reverrez demain.

Il s'est pris de querelle avec dix-sept de mes meilleurs amis, et on l'a

conduit au poste.

--Avec dix-sept de vos meilleurs amis?

--La cloche va sonner, dit Quaterquem, et je n'ai pas le temps de vous

expliquer ce mystère. Sachez seulement que c'est par mes ordres qu'on

l'a retenu à Paris.

--Mais, monsieur, quelle est cette folie? Que vous a fait Hercules?

--Il vous aime.»

La jeune Anglaise rougit, abaissa son voile sur sa figure, et remonta en

wagon sans dire un mot.

Quaterquem la suivit, un peu inquiet du succès de son audace. Sans être

tout à fait inexpérimenté en amour, ce n'était pas non plus un don Juan,

et il était déjà trop amoureux pour ne pas craindre. Heureusement le

premier regard qu'il jeta sur sa compagne de voyage lui fit voir qu'elle

ne gardait aucun ressentiment d'une déclaration si hardie et si brusque.

«As-tu vu Hercules dans le convoi? demanda Cornelius à sa fille.

--Non mon père.»

Et elle sourit en regardant Quaterquem.

«Bon! pensa celui-ci, elle n'aime pas le sieur Harrison. Tout va bien,

j'ai gagné la moitié de mon procès.»

Pendant ce temps, le vieil Hornsby, charmé de trouver un auditeur si

complaisant, avait formé le projet, rare et extraordinaire pour un

Anglais, de faire plus ample connaissance avec Quaterquem, et il prit un

détour adroit.

«Monsieur, dit-il, je vois bien à vos discours que vous êtes un

archéologue très-distingué; avez-vous voyagé en Orient?

--Non, dit le Breton, mais je suis allé plusieurs fois de Saint-Malo à

Paris et de Paris à Saint-Malo. Cela suffit à mon bonheur.

--Vous devez être tout au moins un des membres de l'Institut, ou l'un

des correspondants?

--Je n'en suis pas même le portier, dit Quaterquem. Je suis un pur X,

et j'ai dans mon portefeuille un millier de francs qui forme le plus

clair de mon bien.»

Tout en parlant, il examinait la physionomie de la jeune Anglaise pour

savoir si cette nouvelle ne l'abaisserait pas dans son esprit; mais

Alice, bien qu'étonnée d'une confidence si inattendue, ne parut pas s'en

émouvoir beaucoup. M. Hornsby ne fut pas aussi satisfait, et son

visage témoigna clairement qu'il avait cru parler à un gentleman plus

respectable, c'est-à-dire plus riche. Alice devina au fier regard de

Quaterquem qu'il méprisait Cornelius; elle se hâta d'intervenir.

«Monsieur, dit-elle, qu'est-ce qu'un X, s'il vous plaît?

--Ouvre ton dictionnaire de poche,» répliqua Cornelius.

Quaterquem sourit.

«Miss Hornsby, dit-il, ne trouvera pas ce renseignement dans son livre.

On ne trouve dans les dictionnaires que ce qu'on n'a pas besoin d'y

chercher. Un X, mademoiselle, est un homme ennuyeux comme tous les

hommes utiles, et qui fait toutes les besognes difficiles de la

création. Un géomètre est un X; un physicien est un X; un chimiste est

un X; un naturaliste, un algébriste, voilà des X. C'est un X qui inventa

les bateaux à vapeur; c'est un autre X qui inventa les chemins de fer;

c'est un troisième X qui inventa l'imprimerie. Partout où il s'est fait

quelque chose de grand et d'utile, vous trouvez un X. Hiram, le fameux

architecte qui bâtit le temple de Salomon était un X, comme Albert

le Grand, qui trouva le secret de transmuer en or un rayon de soleil

enfermé dans un tombeau.

--Avez-vous longtemps vécu à Saint-Malo? demanda miss Hornsby.

--Jusqu'à l'âge de quinze ans, et depuis dix ans je suis à Paris. Le nom

de Quaterquem est bien connu à Saint-Malo.

--Quaterquem! s'écria Cornelius étonné. Quel singulier nom!

--C'est un des plus nobles de France, répliqua le Breton, bien que

mon père, qui ne savait pas lire, ait été matelot toute sa vie. Notre

noblesse date du feu roi saint Louis. Pendant la croisade d'Égypte, mon

grand-père, qui était un brave paysan breton, assomma dans une seule

bataille trente ou quarante douzaines de Sarrasins. Quatre fois les

mamelucks le criblèrent de coups de sabre et le foulèrent sous les pieds

des chevaux, quatre fois il se releva et se remit à les assommer de plus

belle sous les yeux du roi émerveillé. Saint Louis, qui était savant

comme un clerc, se tourna vers son chapelain et lui dit en bon latin:

«Iste Quaterquem vidimus occisum fortior renascitur». Le chapelain

répéta les paroles du roi, et toute l'armée appela mon grand-père

Quaterquem. Le roi le créa baron et lui fit présent d'une belle

baronnie, qui se fondit, il y a plus d'un siècle, entre les mains des

usuriers. Depuis ce temps là mon grand-père et mon père ont pêché la

morue à Terre-Neuve, ce qui n'est pas déroger, et passé leur vie sur

l'Océan; et moi, pour ne pas être indigne d'eux, je cherche un moyen de

naviguer dans l'air.

--Comment! s'écria M. Hornsby, c'est de vous que ma fille m'a parlé

toute la journée d'hier?

--«Oh! quelque peu moins, mon père,» dit Alice rougissant.

Quaterquem était le plus heureux des hommes. Elle avait parlé de lui

toute la journée; donc elle avait pensé à lui; donc elle l'aimait

ou l'aimerait un jour; donc..... son imagination présomptueuse ne

s'arrêtait plus dans la série de ces donc.

«Oui, dit-il, j'ai trouvé le moyen de diriger les ballons.

--Un moyen sûr?

--Parfaitement sûr. J'en ai fait l'expérience avant-hier.

--Monsieur, dit l'Anglais, si votre secret est éprouvé, s'il est

infaillible, je vous l'achète un million.

--Pour l'exploiter?

--Oui, et pour y mettre mon nom. Je ne veux pas qu'il soit dit qu'une

pareille découverte n'a pas été faite par un Anglais.»

Quaterquem se mit à rire.

«Un milliard ne payerait pas ce secret, répliqua-t-il. En dix ans le

genre humain fera la besogne de vingt siècles. L'Angleterre, dont

toute la force est dans ses vaisseaux, ses mines de fer et ses mines de

houille, ne sera plus qu'un petit coin de la terre habitable. Ses

ports seront déserts; ses chantiers déserts; ses ateliers déserts.

Les corbeaux viendront croasser dans la chambre des lords, et les pies

babiller dans la chambre des communes.»

Un regard de miss Hornsby l'arrêta à temps. Il sentit qu'il se

fourvoyait. Cornelius était indigné de son audace; mais il désirait le

confondre, et il continua la conversation. Quaterquem sut regagner ses

bonnes grâces et parla d'archéologie tant que l'Anglais le voulut.

Cependant on approchait d'Orléans. Kate ouvrit les yeux et la bouche.

«À quel hôtel descendons-nous?» dit-elle.

Brancas; Les amours de Quaterquem · 第 22 / 26 题