M. Hornsby ouvrit le guide Bradshaw.

«À l'hôtel du Loiret, dit-il. C'est celui que préfère Sa Grâce, le duc

de Bedford, et Hercules sait que nous devons nous y arrêter.

--Parbleu! dit Quaterquem, la rencontre est heureuse. J'avais justement

dessein de faire halte à Orléans; Je vous montrerai, si vous voulez, les

antiquités du voisinage.

--J'en suis ravi,» répliqua Cornélius qui faisait grand cas du Breton

depuis qu'il le voyait propriétaire d'un secret si précieux.

Miss Hornsby ne dit mot; mais Quaterquem vit bien qu'il faisait du

chemin dans le coeur de la jeune Anglaise. La digne Kate, muette comme

un poisson, n'était occupée que de l'espérance de bien dîner.

Cette espérance ne fut pas trompée, et deux bouteilles d'excellent vin

portèrent au comble la joie de M. Hornsby.

«Ma foi, dit-il en mettant les coudes sur la table, vous êtes un bon

compagnon, cher monsieur Quaterquem, et je suis enchanté de vous voir.

J'avais pour vous, sans vous connaître, une antipathie extrême, et je

suis bien aise de voir que je m'étais trompé.

--Vraiment, vous me haïssiez? dit Quaterquem. Et pour quelle raison,

s'il vous plaît?

--Parce que, sans votre père, je serais à la chambre des lords.

--Eh! dans quel pays l'avez-vous connu, s'il vous plaît?

--Je ne l'ai jamais vu, même en peinture; mais écoutez mon histoire. En

1806, mon père, Lucius Hornsby, était l'ami intime et le bras droit de

Nelson. Il commandait sous lui l'un des vaisseaux de l'escadre, et avait

promesse de Nelson qu'il serait fait vice-amiral à la première vacance,

par malheur, votre père a tué Nelson et déchiré le brevet promis à

Lucius. Les lords de l'amirauté le mirent à la retraite au lieu de lui

donner le commandement d'une escadre. Mon père, furieux, se maria au

Northumberland, et ne voulut plus entendre parler de pairie; et moi, qui

devrais être lord et secrétaire d'État, je suis à peine cinq ou six fois

millionnaire.

--Il est vrai, dit Quaterquem, que c'est un sort déplorable et que

vous avez raison d'accuser le destin, pour moi, je n'essayerai pas

de justifier mon père. Il est inexcusable d'avoir tué Nelson et gêné

l'avancement de M. Lucius Hornsby. Cependant, réfléchissez que nous

sommes tous mortels et que Nelson, s'il eût échappé à mon père, aurait

sans doute péri d'une autre main.

--Je le sais bien, s'écria M. Hornsby; et c'est ce qui m'indigne

contre toute votre nation. Aussi j'ai juré que ma fille, quoi qu'il pût

arriver, n'épouserait jamais un Français.

--C'est fort sagement pensé, dit Quaterquem, et je vous approuve,

surtout si vous avez un bon gendre anglais tout préparé.

--J'ai mon ami Hercules, qui serait la perle des gendres s'il ne

bâillait pas si fort quand je parle d'archéologie.

--Parlez-vous de M. Harrison?

--Oui; est-ce que vous le connaissez?

--Je le crois. N'est-ce pas un grand jeune homme roux qui se débattait

de toutes ses forces sous le vestibule quand le convoi est parti? Entre

nous, et sauf l'honneur qu'il a d'être le fiancé de miss Hornsby, je

crois qu'il était entre deux vins.

--Entre deux vins! C'est impossible, monsieur, Hercules ne boit que du

Porto. Vous vous trompez, à coup sûr.

--Admettons, si vous voulez, qu'il ne boive que du Porto. À coup sûr

il a le Porto très dangereux. Je l'ai vu chercher querelle à quinze ou

vingt personnes qui s'efforçaient vainement de le calmer.

--En effet, dit Cornelius, son absence est fort singulière, il faut

qu'il lui soit arrivé quelque accident. Au reste, je suis tranquille; il

nous aura bientôt rejoints.

--Qu'allons-nous faire ici en l'attendant? demanda Alice.

--Si nous commencions une partie de whist,» dit la paisible Kate.

Quaterquem frémit. Parmi plusieurs belles qualités, ce pauvre garçon

avait le terrible défaut de ne pas savoir s'ennuyer. Or, le whist est,

comme on sait, la plus brillante incarnation de l'ennui. Je n'en dis

rien de plus pour ne pas contrarier plusieurs de mes amis qui n'ont pas

su s'en garantir; mais je tiens tout joueur de whist pour un mauvais

coeur et un égoïste féroce.

Heureusement, Cornelius Hornsby, aussi effrayé que son nouvel ami de la

pensée du whist, se hâta de prendre son chapeau.

«Il fait beau temps, dit-il, allons voir les environs. Venez-vous avec

nous, monsieur?»

Quaterquem ne se le fit pas répéter et offrit son bras à la belle Alice.

On prit le chemin d'Olivet. À peine était-on arrivé au pont d'Orléans,

lorsque le garçon de l'hôtel courut sur les pas de M. Hornsby et lui

remit une dépêche télégraphique. L'Anglais rompit le cachet et lut ce

qui suit:

«Paris, 17 avril 1859, onze heures du matin.

«Mon cher Hornsby, une sotte querelle que je viens d'avoir avec je ne

sais qui, m'a fait retenir sous les verrous pendant une heure, et m'a

fait manquer le convoi. Maintenant je suis libre, et je vais intenter un

procès au sergent de ville pour arrestation illégale. Je veux apprendre

à ces Français qu'on ne met pas impunément la main sur un citoyen

anglais. Tout à vous et à ma chère Alice.

«HERCULES HARRISON.»

_P. S._ «Ce procès m'oblige de rester à Paris jusqu'à demain.»

Quaterquem eut beaucoup de peine à ne pas éclater de rire en voyant

l'heureux effet de ses intrigues. Quant à miss Hornsby, elle se moqua

franchement de son fiancé.

«Hercules, dit-elle, n'est guère pressé de nous rejoindre.

--Il a raison, ma chère, répondit M. Hornsby; il ne faut pas qu'un

pareil attentat contre les droits et la liberté d'un citoyen anglais

demeure impuni.»

L'incident n'eut pas de suite. Le Breton, ravi de son bonheur, et voyant

qu'il n'avait pas de temps à perdre, résolut d'aller droit au fait. Il

pressa le pas, et, laissant M. Hornsby et Kate à quelque distance, il

put enfin causer librement avec sa maîtresse.

«Est-ce que tous les amants anglais sont faits sur ce modèle? dit-il en

riant.

--À peu près, répondit Alice. Ces messieurs sont si parfaitement maîtres

de leurs passions, qu'on ne les voit jamais quitter un rendez-vous

d'affaires pour un rendez-vous d'amour. Harrison ne pense à rien

aujourd'hui, si ce n'est à se venger du sergent de ville qui lui a

mis la main au collet. Il mènera ce sergent de ville devant tous les

tribunaux de France, jusqu'à ce qu'il l'ait fait condamner à la prison

et à l'amende.

--Pauvre sergent de ville! dit Quaterquem; il a mis la main sur un vrai

porc-épic. Heureusement il n'a rien à craindre de ses poursuites, et M.

Harrison en sera pour ses frais.

--Mais vous, monsieur, qui vous vantez à moi d'avoir joué ce mauvais

tour à mon futur mari, que diriez-vous si je répétais cette confidence à

mon père et à ma mère?»

Quaterquem vit bien, au ton et à la gaieté de miss Hornsby, qu'elle

n'était pas fâchée de son audace, et il répondit gaiement:

«J'avoue, mademoiselle, que mon crime est impardonnable; mais j'espère

que vous me ferez grâce en faveur de l'intention.

--Et quelle est cette belle intention? dit-elle d'un ton demi-léger,

demi-sérieux.

--Je n'ose ni parler ni me taire. Je crains que ma franchise ne vous

déplaise.»

Quelque effort qu'il fît pour paraître calme, son coeur battait si

violemment qu'elle s'en aperçut, et qu'elle sentit cette douce émotion

de l'amour se communiquer à elle. Cependant, elle voulut soutenir ce ton

de plaisanterie.

«Parlez donc, monsieur; suis-je si redoutable?

--Mille fois plus que vous ne pensez.

--Vous me faites mourir d'impatience et de curiosité. Quoi que ce soit,

monsieur, parlez, je vous pardonne d'avance.

--Eh bien! miss Hornsby, permettez-moi une question.

--Interrogez si vous voulez; mais je ne m'engage pas à répondre.

--Avez-vous lu des romans?

--Oh! bien peu; deux ou trois milles tout au plus.

--Ce n'est pas trop.

--N'est-ce pas, monsieur! Hélas! la vie est si courte.

--Croyez-vous qu'un homme sincère et passionné puisse aimer une femme

tout à coup, en une minute, pour l'avoir rencontrée au bal ou à l'Opéra?

--Je ne sais pas, monsieur. Ma cousine Charlotte s'est fait enlever il y

a cinq ans par un lieutenant de hussards avec qui elle avait valsé deux

fois la veille.

--Et leur amour dure encore?

--Assurément. Est-ce qu'en France on se lasse quelquefois d'aimer?

--Je ne dis pas cela. On peut donc aimer du premier coup et pour toute

la vie; c'est vous qui l'avouez.

--Que voulez-vous que je vous dise, monsieur? je n'en sais rien. Je n'ai

pas l'expérience de ces choses-là.

--Eh bien! mademoiselle, supposons qu'on vous aime de cette manière,

que l'homme qui vous aime soit prêt à donner sa vie pour vous; supposons

qu'il n'ait aimé que vous seule, et que, malgré des obstacles de

toutes sortes qui devraient le décourager, il ose vous le dire, que

répondrez-vous?

--Monsieur, dit Alice ému, je n'aime pas à examiner de pures hypothèses.

--Mais enfin si tout cela était vrai; si la vie, l'avenir, et peut-être

la gloire de cet homme dépendaient de vous seule?

--Vous oubliez M. Harrison.

--Je ne l'oublie pas. C'est lui qui vous oublie pour un procès ridicule.

--Il est vrai qu'il aurait mieux fait de nous suivre; mais vous,

monsieur, à moins que vous n'ayez pour l'archéologie et les vieilles

dagues rouillées autant de passion que mon père, que faites-vous ici?

--Vous ne le devinez pas?

--Non, je vous jure.

--Eh bien, vous le voyez, j'examine avec vous des hypothèses.

--Et vous dites du mal de mon pauvre Hercules. Que vous a-t-il fait?

--Tenez, mademoiselle, dit Quaterquem, parlons sérieusement. Je vous

aime et je sens que je vous aimerai toute ma vie....

--Vous êtes bien prompt, et vous auriez dû me consulter avant de

faire cette folie. Sérieusement cher monsieur, et tout en parlant

elle s'appuya doucement sur le bras de Quaterquem, vous ne pouvez pas

m'aimer. Sans parler de moi-même, que penserait et que ferait mon père,

qui a donné sa parole à Harrison, et qui a pour vous et pour votre

nation une antipathie invincible?

--Bah! le plaisir de parler archéologie l'emportera sur le désespoir de

donner sa fille au meurtrier de Nelson.

--Mais, monsieur, pour qu'il me donne à vous, il faut que je me sois

donnée moi-même, et j'en suis encore fort loin.

--Vous n'aimez pas Harrison.

--Qu'en savez-vous? c'est un excellent homme dont je fais tout ce que je

veux et qui m'aime à la folie.

--Le beau mérite de vous aimer et de vous obéir! Le soleil, la lune et

les étoiles en feraient bien autant, si vous daigniez le leur commander.

--Je n'en doute pas; mais qui leur portera mes ordres? et en attendant,

n'est-il pas bien commode d'avoir sous la main un bon mari tout prêt,

accoutumé à mes caprices, qui connaît mes défauts comme je connais les

siens, et qui m'aimera tranquillement et éternellement?

--Bien tranquillement, en effet!

--Mon Dieu! ce n'est pas l'idéal, je le sais bien, et les héros de

lord Byron sont d'un tout autre style; mais cet honnête Anglais, sans

passions, sans faiblesses, sans vices....

--Et sans vertus...

--Ajoutons, si vous voulez, sans vertus, remplira fort bien son rôle de

mari à Londres.

--Oui, il aura de l'argent, du crédit, de l'importance, de la réputation

peut-être; mille autres en ont qui ne valent pas mieux que lui, mais il

vous donnera le spleen. Vous serez pour lui comme un beau meuble, vous

présiderez les fêtes qu'il donnera (s'il en donne), vous serez enviée

pour votre beauté, votre grâce irrésistible, votre esprit plein de

charmes; mais vous sécherez intérieurement d'ennui et de dégoût, et vous

maudirez mille fois le jour où vous aurez accepté un mari anglais de la

main de votre père.

--Peut-être; mais qui me répond que vous m'aimerez davantage, et que

cette déclaration si galante et si imprévue n'est pas l'effet d'un rayon

de soleil, du printemps qui s'avance, ou du chant des rossignols dans

les bois, et que votre amour ne sera pas court et fugitif comme ce grand

réveil de la nature qui l'excite aujourd'hui?

--Alice, dit Quaterquem en lui prenant la main avec émotion, je jure de

vous aimer éternellement.

«Dès le premier jour que je vous ai vue, mon âme a été à vous tout

entière; je n'ai plus de pensée qui ne soit la vôtre. Vous serez ma

femme, ou je mourrai.

--Vous oubliez M. Harrison et mon père.

--Harrison! Je le tuerai. Votre père, je le convertirai, et, s'il le

faut, je lui céderai mon secret et ma gloire!

--Votre gloire! si vous le faites, je saurai que vous m'aimez, et ce

jour-là?...

--Achevez! Ce jour-là?...

--Eh bien, je vous permettrai d'espérer.»

Quaterquem, ravi de joie, lui baisa la main avec passion.

«Prenez garde, dit-elle vivement en retirant sa main, mon père se

retourne et va nous voir.»

Si quelqu'un trouve que miss Hornsby est un peu prompte à disposer de

son coeur et de sa main; qu'il eût été plus convenable d'attendre le

consentement de son père et de sa mère et qu'une pareille précipitation

ne fait pas grand honneur à l'éducation si parfaite que lui avait donnée

la digne Kate, je répondrai à ce critique impertinent que miss Hornsby

est Anglaise, c'est-à-dire fort libre de ses actions, qu'elle aime

Quaterquem (ce qui après tout n'est ni _improper_ ni sans exemple dans

les annales des nations), qu'elle n'aime pas Harrison, qu'elle a pour

ce pauvre homme l'éloignement bien naturel qu'une jeune fille riche,

spirituelle, jolie et volontaire ne peut pas manquer d'avoir pour

un automate savant tel que le brave Hercules; j'ajouterai qu'un mari

présenté par un père n'a pas, à beaucoup près, la même saveur et le même

attrait qu'un mari qui se présente tout seul et qu'il faut faire entrer

par la porte dérobée; enfin je conviendrai, si vous voulez, que mon

héroïne n'est pas parfaite et qu'elle ferait bien mieux de lire la Bible

ou d'écouter les pieux discours du révérend Spurgeon, que d'accueillir

si favorablement les discours d'un garçon fort sincère, fort amoureux,

fort honnête homme, et en même temps fort étourdi, tel que notre ami

Quaterquem. Au reste, quelque jugement qu'on en puisse porter, le fait

est certain, l'histoire est authentique. Ce n'est donc pas à moi

qu'il faut reprocher la conduite un peu légère de l'aimable miss Alice

Hornsby, fille unique du docte Cornelius.

Brancas; Les amours de Quaterquem · 第 23 / 26 题