III

Miss Alice était la fille unique de M. Cornelius Hornsby, principal

associé de la maison Hornsby, Harrison et Cie, dont les toiles peintes

couvrent les marchés de l'Allemagne et des États-Unis. Hercules

Harrison, le futur mari d'Alice, était le fils de son associé, et les

deux négociants, pour ne pas séparer leurs intérêts, avaient depuis

longtemps arrêté ce mariage.

Cet arrangement déplaisait fort à miss Hornsby. Le pauvre Hercules,

quoiqu'il ne fût ni laid, ni méchant, ni sans intelligence, n'était

pas un héros de roman. C'était un bon gentleman roide, orgueilleux,

silencieux, presque brutal, comme l'Angleterre en fabrique chaque année

des centaines de mille, et pour qui la principale affaire de la vie

était de gagner de l'argent, et, quand il en avait beaucoup gagné, d'en

gagner encore davantage. Au reste, solidement bâti, boxeur distingué,

perpendiculaire au moral comme au physique, il était de ceux qui

plaisent à la plupart des filles. Cependant, tel qu'il était, et faute

de mieux, Alice ne refusait pas de l'épouser, et se contentait de

retarder le mariage sous divers prétextes. Elle attendait cet amant

imaginaire et parfait, ce gentilhomme accompli, au regard byronien, que

toute jeune fille a droit de rêver et qu'elle rêve en effet au fond du

coeur.

Ce jour-là, au retour de l'Opéra-Comique, elle fredonnait le fameux Rule

Britannia.... Comme, entre toutes ses perfections, elle chantait assez

mal, on l'entendait rarement, et cette envie subite de chanter étonna

mistress Hornsby.

«Tu es bien gaie ce soir, dit-elle à sa fille. Qu'est-il donc arrivé?

--Je pense, dit Alice, à la présomption de ce Français qui veut, avec

ses ballons, ôter l'empire du monde à l'Angleterre. Comme vous avez

rappelé à propos, pour le confondre, Nelson et Wellington! J'ai bien ri

de ses aérostats!»

Il est vrai qu'Alice pensait à Quaterquem, mais elle déguisait un peu la

vérité en disant qu'elle se moquait de lui. Toute vérité n'est pas

bonne à dire, et la vérité vraie, c'est qu'elle en était fort occupée.

Quaterquem, avec sa figure riante, sa gaieté, sa bonhomie et ses

manières aisées, était aussi peu semblable que possible au triste

Hercules; et celui-ci ne gagnait rien à la comparaison. De plus, elle

voyait Hercules tous les jours depuis quinze ans, et une si longue

familiarité n'était pas propre à faire naître l'amour.

Mistress Hornsby prit le parti de Quaterquem.

«Tu as tort de rire, dit-elle à sa fille. C'est peut-être un homme de

génie, bien qu'il ne soit pas né en Angleterre.

--Ô ma mère, que dites-vous là? Un homme de génie qui n'a même pas de

gants, qui noue sa cravate comme une corde, et qui ne boutonne qu'à demi

son gilet?

--Il faut que vous l'ayez regardé bien attentivement, Alice,» dit

Hercules avec sa gaucherie accoutumée.

Elle se mordit les lèvres.

«Qu'entendez-vous par là, Harrison? demanda-t-elle vivement. Ai-je dit

encore quelque chose d'improper? Cherchez-vous le texte d'un nouveau

sermon?»

Harrison, profondément blessé, garda le silence, et tous trois

descendirent bientôt après devant l'hôtel Meurice.

M. Cornelius Hornsby les attendait. C'était un grand et gros gentleman

dont la démarche imposante annonçait à tous les passants le propriétaire

de plusieurs millions. Lui-même et son argent exceptés, il n'aimait rien

au monde autant que sa fille, et après sa fille, ce qu'il préférait à

toutes choses, c'était son musée.

Car il avait un musée. En Angleterre, c'est à ce signe qu'on reconnaît

le vrai gentleman et le vrai millionnaire. Aux épées des ancêtres (quand

on a des ancêtres) on joint les crocodiles empaillés du Nil, les vieux

tableaux noircis des peintres italiens, les vieilles poteries étrusques,

les vieux bahuts sculptés, les vieux émaux, les vitraux coloriés, les

missels et tout ce pieux bric-à-brac que vingt-cinq ou trente peuples

disparus ont laissé dans les ruines de Babylone, de Ninive, d'Athènes et

de Rome.

M. Cornelius Hornsby était venu en France pour augmenter sa collection

et promener Alice. Ce jour-là, justement, le désir d'acheter une vieille

inscription persane gravée sur un pan de muraille du grand temple de

Persépolis, l'avait empêché de conduire lui-même sa femme et sa fille au

théâtre. Par malheur, un amateur plus heureux avait enlevé l'inscription

et allait l'enfouir dans son propre musée; de sorte que M. Cornelius

Hornsby était le fabricant de toiles peintes le plus malheureux qu'il y

eût ce soir-là en Europe.

Il se promenait gravement, de long en large, sous les arcades de la rue

Rivoli quand il vit mistress Hornsby descendre de voiture avec sa fille

et le triste Harrison.

«Vous arrivez bien tard,» dit-il.

Pour toute réponse, sa fille lui sauta au cou.

«Cher père, dit-elle, j'espère que tu as acheté ton inscription et

qu'elle est encore plus cunéiforme que toutes celles de Korsabad. Je

lis dans tes yeux que le colonel Rawlinson en mourra de jalousie.....

Hercules, je vous remercie. Bonsoir.»

Harrison prit tristement la main qu'elle lui tendait et s'en alla,

désespérant de rien comprendre aux caprices de sa maîtresse. Dès qu'il

fut parti:

«Tu l'as bien maltraité ce soir, dit Mme Hornsby.

--En revanche, dit Alice, il m'a fort ennuyée: nous sommes quittes.

--Alice! dit M. Hornsby.

--Mon Dieu! cher père, ne faites pas le sévère et ne froncez pas le

sourcil. Je ne suis pas maîtresse de mes impressions. Il m'ennuie. C'est

un très-honnête homme, un très-bon citoyen, une homme très-riche et

qui le sera encore davantage par la suite; je vous accorde tout cela.

Accordez-moi qu'il est ennuyeux. Dès qu'il parle, il dit une chose

déplaisante, et les jours de pluie, le seul son de sa voix m'agace les

nerfs.

--Veux-tu l'épouser, oui ou non? demanda Cornelius Hornsby.

--Assurément, je le veux, puisque cela est inévitable, mais ne me

pressez pas. Qui sait, si, à force de temps et de patience, je ne

parviendrai pas à aimer Hercules? Il ne faut jurer de rien. Le grand

Turc peut se faire chrétien et devenir pape. Je puis aussi aimer

ailleurs.

--Y penses-tu? dit le père. Veux-tu que je manque de parole à mon

associé, et que, pour la première fois de sa vie, Cornelius Hornsby,

de la maison Harrison, Hornsby et Cie, ne fasse pas, honneur à sa

signature!

--Eh! mon cher père, Hercules est honnête homme et vous rendrait votre

parole.

--Ne pensons pas à cela, dit le vieux gentleman. Prends un délai, si tu

veux, et décide-toi. Il est temps que Harrison retourne en Angleterre;

nos affaires vont mal en son absence.

--Eh bien, laissez-le partir et restons en France. Paris me plaît; j'y

perds l'habitude de bâiller, et vous-même, vous êtes tout rajeuni par

l'air des boulevards. J'aime les Parisiens, moi; on ne voit pas chez eux

ces longues figures puritaines qui abondent dans les rues de Londres.

--Alice, dit Mme Hornsby, tu te gâtes sur le continent; tu prends le

langage et les manières de cette nation évaporée. Vois avec quelle

légèreté tu as lié connaissance, ce soir, avec ce jeune homme qui était

au spectacle dans la même loge que nous.

--Mais, dit Alice, fallait-il prendre sa place et ne pas le remercier?

Vous-même, maman, vous l'avez trouvé très-aimable et très-poli.

--Qui est ce jeune homme dont vous parlez? demanda M. Hornsby.

--C'est un physicien qui a trouvé le moyen de diriger les aérostats, dit

la jeune fille, et qui veut donner l'empire du monde au peuple français.

Concevez-vous cette folie? Maman lui a bien dit son fait!

--C'est un extravagant, dit le père.

--Le pire, ajouta Mme Hornsby, c'est que son père, qui assistait à la

bataille de Trafalgar, est le propre matelot qui a tué Nelson d'un coup

de fusil.

--Et il a osé s'en vanter?

--Il ne savait pas à quel point cette mort a été funeste à notre

famille.

--Parbleu! dit Cornelius, il ne m'a pas demandé ma fille en mariage,

mais j'aurais plaisir à la lui refuser. Le fils du meurtrier de Nelson!

--Et si je l'aimais? dit Alice.

--Si tu l'aimais? Est-ce qu'on peut aimer le fils de?...

--Mais enfin, si je l'aimais?

--Allons donc, c'est absurde! Tu ne l'aimes pas.

--Non; mais si je l'aimais!

--Eh bien, tu te souviendrais que tu es ma fille, et tu épouserais

Harrison.»

Alice tomba dans une profonde rêverie.

--«Il est temps de dormir,» dit la mère, et Cornelius se retira dans une

chambre voisine.

Dès qu'elle fut couchée, Alice rêva de Quaterquem, tout éveillée.

Brancas; Les amours de Quaterquem · 第 21 / 26 题